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LA COMTESSE DE VILLENEUVE

Le bonheur, dit-on, n'a pas d'histoire. Il en est de même de la beauté. Elle apparaît, astre radieux, et ses rayons éblouissent, perlant en eux toutes les poésies, tous les charmes, toutes les séductions. Tout s'efface â son éclat. Qui est-elle? D'où vient-elle t Peu importe! Souveraine, elle subjugue, et l'on n'a pas besoin de lui demander son passeport pour s'incliner sur son passage. Elle est la beauté, cela.sufflt.

Telle est la comtesse de Villeneuve, cette cosmopolite qui, au nom de la diplomatie, a traversé l'Europe, laissant dans toutes les capitales, comme une traînée lumineuse, le souvt-nir de sa beauté. . y

TAHES DAUJOURDH

Jamais, depuis Eve et depuis Vénus, plus radieuse incarnation féminine ne personnifia la beauté. On l'appelle « la belle madame de Villeneuve », et cela n'a rien de commun avec la « belle madameX .. », la « belle madame Z... •, et toutes ces belles madames à la douzaine, dont s'enorgueillissent chaque coterie et chai"|iie petit cercle. A celles-ci le qualificatif n'est qu'une banalité. Pour M"* de Villeneuve le mot s'impose en la voyant passer.

Sa démarche seule est une poésie et suffirait à captiver le regard. Touten elle est harmonie; et de cette harmonie résulte une cadence lente, alanguie et fière, un peu berçante, comme ces musiques primitives, qui ont pour toucher notre Ame des accents intraduisibles.

J'ai dit qu'elle est parfaite. Ses cheveux noirs se nouent en épaisses torsades sur la tùte la plus fine du monde. Ses grands yeux bruns, profonds, veloutés, enfermeraient dans une de leurs prunelles sa petite bouche pourprée, qui semble cueillie à l'avril sur un rosier prêt à fleurir. Le nez un peu long possède une très grande noblesse. L'ovale d'une grâce exquise, éclairé par une physionomie dont la douceur a quelque chose de reposant : voici pour le visage. Mais ce n'est qu'une strophe de cette poésie humaine. La taille est élancée, et, si l'on en considère chaque détail, ce détail

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est une perfection. Les bras, les épaules, la poitrine, d'un éclat de neige, semblent pétris de lumière. Et ce qui est au-dessus de toute admiration, ce que l'art lui-même n'eût pu rêver, c'est l'attache du col, la tombée merveilleuse de la nuque, cette façon de porter la tète de manière à découvrir la ligne la plus onduleuse qu'ait jamais tracée le Créateur.

Souverainement élégante, M"" de Villeneuve est la distinction même. Cette moderne, délicieusement affinée, porte en elle toute la sérénité un peu grave qui était le propre de la beauté antique, cette lenteur de mouvement, ce calme imposant qui est le privilège de la perfection et qui découle de la suprême harmonie de la forme. Son allure est empreinte de majesté. Elle a les nonchalances gracieuses de la créole, mêlées à l'altiére dignité des races antiquement aristocratiques. Et avec cela simple, naturelle, ne paraissant jamais se douter de l'impression qu'elle produit : ayant cependant toutes les intuitions féminines, la certitude d'une femme possédant le sentiment de l'Iiommage tfi lui est rendu.

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arrêter sur leurs lèvres le cri de surprise qu'arrache cette beauté. Et elle, comme si elle ne voyait personne, comme si elle ignorait l'impression qu'elle cause, elle s'avance souriante, la tète légèrement inclinée sur le côté, tendant la main aux amis, souriant à tous, contente de se sentir admirée, et respirant avec délices cette atmosphère d'admiration parce que c'est son atmosphère naturelle, celle où Dieu l'a placée en la créant si belle, s'euivranf d'enthousiasme comme les fleurs s'enivrent du soleil.

Assise, les plis de ses jupes ont des harmonies qui lui sont personnelles, et jamais tableau ne fut plus délicieux que celui de cette jeune femme, entourée de ses petites tilles au temps où elles étaient des enfants, les unes grimpées sur ses genoux, les autres roulées dans sa robe. Isabelle, l'enfant adorée qu'elle a perdue, no la quittait jamais. Comme si elle eût pressenti qu'elle devait la perdre si tôt, elle chérissait sa mère. Blottie contre ses genoux, la regardant avec ses grands yeux clairs et tendres, cette gracieuse enfant avait pour elle une passion de chien fidèle. Hélas, à l'Age de douze ans, la pauvre petite ci-éature fut enlevée à la tendresse de celle qu'elle aimait tant, emportée eu quelques jours par les fièvres de Rome. Ce fut l'unique chagrin de cette vie paisible et sereine comme un beau lac.

DE VILLENEL'VE

La tranquillité qui émane de sa beauté semble, en effet, se communiquer à tout ce qui l'approche. Il est en elle une sorte de paix communicative, et dans ses mouvements comme dans son existence tout semble empreint do ce calme et de cette douceur: " Elle est calme à ne pas savoir casser une assiette, » disait un Espagnol, répétant un proverbe de son pays. S'il n'ei"!! existé, ce proverbe eût été inventé pour elle.

Si elle est calme, M'"" de Villeneuve est non moins bonne. Partout où elle a passé, son excellent cœur et son exquise politesse l'ont fait aimer autant que sa beauté l'a fait admirer. D'une courtoisie unique, il semble qu'elle ait étudié ses façons aux cours de l'autre siècle. Son accueil est celui d'une vraie grande dame, et sa grâce lui a conquis tous ceux qui l'ont approchée. Il y a d'ailleurs dans cette grâce, outre l'élan naturel, comme un peu de reconnaissance de l'admiration qui lui est prodiguée et qu'elle sent pour ainsi dire avant de l'avoir reçue. Devinant qu'on veut lui plaire, c'est elle qui prend les devants.

Très indifférente à l'injure, autant elle craint de froisser les autres, autant le pardon lui est facile, autant la rancune lui est étrangère. Ne voulant pas avoir d'ennemi?-, elle met tous ses soins à les éviter.

Cependant, malgré tout, et quels qu'aient été son

tact et son indulgence, elle n'a pu empêcher la méchanceté de l'attaquer. Trop d'hommages ont entouré sa beauté triomphante, pour que l'envie ne se soit dressée sur son chemin. Mais elle a perdu ses efforts. Jalousies de femmes, inimitiés d'hommes rebutés, les unes comme les autres l'ont laissée parfaitement insensible. Ni souffrance, ni colère. Cela ne Ta pas atteinte : elle sait trop bien qu'elle ne Ta pas mérité.

Le mal que l'on essaye de lui faire se brise devant sa sérénité, et le seul mal qui lui soit sensible, c'est le chagrin de savoir que quelqu'un peut la haïr.

M*"" de Villeneuve naquit à Madrid en 1838, pendant le séjour qu'y fit son i>ère, M. Cavalcanti d'Albuquerke, comme ministre du Brésil : comme M"*' de Villeneuve a une coquetterie bien opposée à celle des autres femmes, — la coquetterie de son âge, — elle me pardonnera de donner les dates. Fille d'un Brésilien et d'une Américaine, M"' Suzanne Oakev, dont la beauté fut célèbre à Washington, cette double race explique sii beauté saisissante, cet éclat fait du soleil des tropiques et des neiges du Nord, qui est le propre de sa carnation merveilleuse; la pureté des lignes, l'ampleur majestueuse et la richesse du sang, apanage des races neuves, et la séduction, privilège des races décadentes du Sud.

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C'est à Washington, dans Ja patrie de sa mère, que M"° Anita Cavalcanti d'AIbuquerke épousa, en 1857, un compatriote de son père, comme lui attaché à la diplomatie.

Le comte de Villeneuve , alors secrétaire de la légation du Brésil, appartenait à une famille française, depuis longtemps Hxée à Rio-de- Janeiro. Sans doute quelque cadet de la grande maison de Villeneuve retenu là-bas par l'amour dos aventures, par quelques beaux yeux ou quelque radieuse destinée.

La carrière de M. de Villeneuve a conduit sa femme à Madrid, à Washington, à Londres, à Berlin, à. Berne; elle a fait de longs séjours à Rome, en Allemagne et à Paris. Partout elle a laissé des amis et des admirateurs ; partout sa grâce est restée mémorable et sa beauté légendaire.

Partout aussi son salon fut recherché. Groupant autour d'elle l'élite de toutes les sociétés qu'elle a traversées, elle a eu l'art suprême de l'attraction. Aujourd'hui, à Bruxelles, son hôtel est le centre de l'aristocratie comme de l'élégance. Si quelques aimées de plus lui ont donné un peu plus d'enibonpointj elles n'ont point altéré sa beauté. Comme Ninon, comme Diane de Poitiers, comme la princesse des Ursins, comme toutes les vraiment belles, elle semble pétrie de marbre, et la jeunesse se fixe à son front dans un apogée constant et

merveilleux. Le temps, en effleurant de son aile ce beau visage, craindrait de commettre un sacrilège.

C'est durant son séjour à Munich que M"' de Villeneuve a marié ses deux filles : Sophie et Julie. A peine adolescentes, comme de vraies créoles, c'est à l'heure où les quittait leur gouvernante qu'on a conduit à l'autel ces deux enfants, passées tout d'un coup de la vie de babies à celle de femmes, de la nursery au gouvernement de la maison — ce qui supprimait ainsi pour elles cette transition mondaine qui fait chez nous des dixhuit ans la plus douce étape de l'existence.

M"** de Villeneuve ont épousé : l'aînée, le fils d'un grand seigneur bavarois, le comte de Goertz; la seconde, le prince François de Sayn-Wittgcnstein-Berlebourg. Toutes deux, sans être aussi belles que leur mère, sont des femmes charmantes.

Le renom d'élégance de M"'" de \^illeneuve égale celui de sa beauté. Ses toilettes, marquées d'un goût parfait, sont toujours d'un très grand style. La richesse de l'étoffe, la ligne sobre, l'éclat des broderies, tels sont les caractères distinctifs de son ajustement qui emprunte à son port quelque chose de souverain. Sa grande fortune lui permettant toutes ses fantaisies, elle en a de fabuleuses. Sy lingerie est un amoncellement de dentelles et son écrin est pourvu de fort beaux joyaux; mais elle

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les porte rarement, se refusant à altérer Tharmonie de la ligne par des colliers inutiles à ses belles épaules : — ou bien sachant peut-être superflu Téclat des diamants lorsque resplendissent ses beaux yeux. Un bijou trouva cependant grâce devant son ostracisme. Il est vrai que ce bijoulà devait la séduire par son originalité. Il s'agissait d'un scarabée couleur d'or avec des reflets d'émeraude, presque introuvable, qu'une de ses amies lui avait envoyé du Mexique, après l'avoir fait émailler et attacher à une chaîne d'or.

Ce scarabée devait vivre ainsi sans manger, il vécut en effet plusieurs mois, se promenant à son gré sur ses épaules et mettant à leur blancheur immaculée une tache éclatante. Cette lumière fuyante sur cette neige nacrée, c'était un contraste aussi heureux que bizarre, et jamais « mouche j» ne fût mieux trouvée.

M"'" de Villeneuve doit à la carrière diplomatique de son mari la possession de plusieurs langues. Elle parle avec une égale pureté le français, l'espagnol, l'anglais, l'allemand et l'italien. Elle les écrit avec une correction absolue et une netteté d'expression très remarquable. Sa correspondance est l'une de ses occupations favorites. Elle lit beaucoup et avec fruit, retenant ce qu'elle lit et en

faisant le profit qu'il convient. Son éducation, soignée jusque dans les moindres détails, jointe à

CItUDKS DAVES D AUML'RD HLI

SOU intelligence éclairée et â la générosité de sou cœur, SOS goûts artistiques et son instinct arisio> cratii)ue en font une femme accomplie.

Elle t^irle i^u ot se livre moins encore. Ce qu'elle dit est manqué au sceau du bon sens, d'un esprit élevé ot d'un Jugement sur.

Il a été ttueslion naguère de son installaiiou à l^ris. C'eût été un salon oharmaut <|ui se fût ouvert ot qui eût été accueilli avec les plus vives sym^vithies ('mr la S(.viélé frani.'aise. Mais ce i^ui est retanlé n'est («s p.Tdu. La pla.-e de M" de VilieutHive est ici. Souhaitons que son gouvernement le comprvnne.

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