‹ Les grandes époques de l'histoire économique [microform]Chapitre 2 sur 161 · SOMMAIRE · texte numérisé non relu

SOMMAIRE

I. La société moderne et son unité historique. — II. L’histoire de la civilisation et le régime du travail. — III. Les six i>ériodes de l’histoire du régime du travail au moyen Age. — IV. Unité dans les institutions de l’Europe au milieu de la variété des coutumes locales. — V. Raison de cette unité. — ■Causes économiques générales qui ont agi sur le moyen âge. — VI. Les facteurs de la civilisation au moyen âge. — VII. Influence de l’Eglise. — VIII . Eléments moraux et matériels de l’ordre social. — IX. Réalisation d’un ordre social chrétien au moyen Age. — X. Comment l’Église ne s’est solidarisée avec auccn état économique particulier.

' Toutes les civilisations anciennes, dans le vieux continent comme en Amérique, ont péri complètement. La terre est jonchée des débris matériels laissés par les puissantes sociétés dont Babylone, Ninive, Suse, Thèbes, Alexandrie, Carthage, l’Etrurie, Athènes et Rome, Mexico, le Pérou, furent les foyers rayonnants.

Seul le monde Helléno-Romain continue à agir sur les intelligences par les chefs-d’œuvre de sa littérature ; encore doit-il ce phénomène de survivance uniquement à l’intérêt que l’église chrétienne au moyen âge attacha à conserver, à la suite et comme complément des livres hébraïques et de sa propre littérature, les écrits d’Aristote, de Platon, de Cicéron, de Virgile qui furent ensuite repris à partir du XV® siècle par l’Humanisme.

' En effet la société chrétienne dure toujours, et c’est elle

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^ INTHODUCrrON ^

qui \it \éritablement dans ce que nous appelons la société moderne. Elle a été constituée dans ses principes moraux le jour où l’évangile a été prêché, et elle a pris sa forme extérieure, elle a commencé une croissance qui n a depuis lors jamais été arrêtée complètement, quand l’invasion des barbares au iv' siècle eut réduit en poudre l’édifice vermoulu de l’Empire et oflért comme un nouveau chaos plein d’éléments sains et neufs aa génie organisateur qui était en puissance dans ces dogmes et ces principes moraux.

Il n’y a plus eu d’interruption totale depuis lors dans le cours de la civilisation, à quelques épreuves qu’elle ait été soumise à certaines heures de l’histoire. Le fait d’une si longue persistance est unique dans l’histoire. Il a d’autant plus d importance qu après 15 siècles cette civilisation conserve une puissante vitalité au moins si l’on peut en regarder comme une preuve son extension croissante sur de nouveaux territoires non-seulement en Amérique, en Australie, en Afrique, mais même en Orient, où elle rencontre dans 1 Inde, au Japon, dans la Chine des civilisations qui, peutêtre, peuvent revendiquer d’aussi longs siècles, mais qui n ont jamais eu d’expansion au dehors et sont profondément modifiées par son contact.

.Nous nous proposons d’étudier l’histoire du régime du travail au moyen âge, c’est-à-dire à l’époque où la société moderne s’est constituée sur le sol de l’Europe et nous la conduirons jusqu’à latin du .vvC siècle. Elle est alors délinitivement assise et elle commence au dehors un mouvement d expansion qui étend son domaine extérieur. Malheureusement la division en deux camps des nations chrétiennes, par suite de protestantisme, affaiblit la puissante unité morale qui régnait dans les siècles précédents.

Les différences entre les nationalités s’accentuent ; la civilisation occidentale si puissamment représentée par les rameaux que les principaux peuples de l’Europe ont transportés dans le Nouveau-Monde, où ils ont recouvert des civilisations sans que rien en soit resté que quelques monuments ; les guerres plus durables que les mœurs des hommes ; les buts économiques poursuivis systématiquement par les états modernes ; toutes ces causes séparent beaucoup plus les peuples que ne l’avait fait au moyen âge la variété des coutumes locales. En outre le protestantisme introduit dans le monde sur le pouvoir, sur les relations des hommes,

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sur l’inégalité des conditions, sur la propriété, des principes sociaux nouveaux en opposition avec ceux sur lesquels l’humanité chrétienne avait vécu. Ces principes nouveaux ont sommeillé pendant près de 300 ans, ne sortant pas des controverses théologiques ou des discussions académiques, jusqu’à ce que la lin du xviii® siècle les vit se manifester d’une manière redoutable, produire des convulsions sociales qui semblent devoir se répéter, et donner le branle à une agitation des esprits d’où sortiront de nouveaux cataclysmes.

L’étude de la question sociale contemporaine à la fin du XlXe siècle n’est possible qu’autant qu’on a une connaissance approfondie des mœurs, des idées, des institutions des âges précédents. Les problèmes redoutables que recèlent ces formules d’égalité sociale, de progrès humanitaire, de bien-être du grand nombre, d’état du peuple, étaient absolument inconnus à ces civilisatiqns dont nous avons constaté la ruine. Le monde de l’Orient ne les connaît pas non plus. Ces problèmes ne peuvent se poser, que parce que l’Humanité y a été préparée en quelque sorte par la féconde éducation intellectuelle qu’elle a reçue dans les siècles de sa formation .

La société qui prétend dater de 1789 peut être une fille rebelle, elle n’en a pas moins pour mère l’Église, et elle est, qu’elle le veuille ou non, la continuation de la société chrétienne, nous ne voulons pas dire sa dégénérescence.

Seuls les Grecs, à l'époque où la pensée philosophique avait pris un si grand essor, avaient entrevu quelque chose des problèmes que soulève le contraste de la notion gravée dans notre raison, de l’égalité spécifique des hommes, en présence des inégalités économiques. .Mais comme toutes leurs populations étaient partagées en couches différentes, et que la classe dominante avait presque partout rejeté le fardeau du travail sur les classes bien plus nombreuses d’esclaves, de simples domiciliés, de serfs (1), ce problème

(t) A Athènes, il n’y avait au témoignage d’Athénée, que 20.000

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se posait uni.iuement sous son cAté politique, comme le partap égal des droits de souveraineté entre tous les citoyens : cela faisait le principal objet des luttes qui désolaient les

Cites de la Urèce, de TAsie Mineure, de la Grande Grèce.

Une égalité plus ou moins grande dans la possession des biens paraissait nécessaire au maintien de cette démocratie politique. C’est là l’origine des guerres sanglantes entre les richp et les pauvres, où iinit par aboutir la démagogie hellénique. Mais jamais les esclaves, les serfs,les métèques, ne prennent part à ces revendications, et Aristote, qui à traite avec tant de perspicacité la question des rapports de 1 égalité politique et des inégalités économiques dans le' grand ouvrage de la Politifjue, n'a pas soupçonné que le même problème piit être étendu à l’iiumanité tout entière, à tous les hommes, en tant qu’hommes. Le fait de l’esclavage lui a paru comme un fait primordial. Les quelques philosophes qui avaient des vues plus élevées (1) vivaient absolument en dehors du monde réel.

A Rome ce mouvement, même ainsi limité aux classes do- * minptesdes cités, se lit sentir d une manière beaucoup moins générale, et fut restreint aux questions politiques : le suffrage par tribus, la jouissance de l’affe/' jmblicus, et les distributions de vivres faites aux dépens du trésor pubic. Même en Grèce, ce mouvement démocratique à l’intérieur des cités, ne dura pas plus de deux siècles : il fut étouffé complètement par la conquête macédonienne et la conquête romaine, et dans 1 empire romain, la constitution des miinicipes, des colonies, des villes libres et alliées, fut une constitution fondée sur le cens et la prépondérance des classes riches. Cette prépondérance alla toujours en s’accentuant.

L avortement de la démocratie fut complet dans le monde antique.

La prédominance de points de vue politiques, dans les écrivains de 1 antiquité classique, jointe à la paix sociale très réelle dont le moyen âge avait généralement joui, expliquent l’aspect, que depuis la scolastiijue et surtout depuis la Renaissance, les éludes politiques et historiques ont

citoyens ; le nombre des esclaves était de 400.000 ; celui des etrangers libres, de 30.C00.

(1) \ . Harthéi.k.uy-.St-IIii,aire, trad. de la PolUiqiie d’Aristote.

^ ^ cism

prise, c’est-à-dire leur préoccupation exclusive, relativement aux formes de gouvernement.

Même après le commencement de ce siècle, les grandes œuvres historiques ont envisagé l’Histoire de la civilisation comme l’histoire des formes gouvernementales.

Toutefois, elle a été complétée, dans les travaux de Guizot et d’Ozanam, par l’étude des idées religieuses et du mouvement littéraire.

Aucune œuvre d’ensemble n’a encore, croyons-nous, étudié les sociétés du moyen âge dans l’Europe, en faisant prédominer le point de vue de l’organisation du travail et des rapports des classes différentes en richesse. Toutes les grandes affaires du monde roulent pourtant là-dessus, disait déjà Fénelon. Bossuet, dans le Discours sur l’histoire universelle, avait la conscience de cette vérité, quand il disait que tout l’art de la politique doit aboutir à rendre la vie commode et les peuples heureux. C’est la conception chrétienne de la société. Elle résulte des notions de l’unité spécifique et originelle de toutes les races humaines et du principe que chaque homme a, individuellement, la même fin suprême à atteindre.

La société du moyen âge a réalisé pratiquement à ses bonnes époques cette donnée. Mais la science, il faut 1 ’avouer, sous l’intluence de ce faux esprit classique si bien décrit par Taine, l’a pendant longtemps perdue de vue

Toutefois, l’on a bien reconnu aujourd’hui, que les formes du gouvernement n’étaient qu’un des éléments de la constitution sociale d’un peuple : ce qui importe le plus, c’est l’esprit qui anime ces gouvernements.

Nous voulons donc écrire l’histoire de la civilisation au moyen âge, en prenant pour base le réghne du travail, et en nous plaçant au point de vue de la réalisation plus ou moins grande de la commodité de la vie et du bonheur du peuple : c’est-à-dire du plus grand nombre des hommes.

Nous ne nous occuperons de l’histoire religieuse, des constitutions politiques, du développement de la littérature et de la science, qu’autantque la religion, les constitutions politiques, la littérature ont agi sur le bien-être des populations, et sur ces points nous nous référerons sommairement au.x résultats acquis par la science historique, qui produit dans ces directions, tant d’œuvres de haute valeur.

Mais dans notre cadre ainsi délimité nous devons comprendre l’étude non seulement de la condition sociale, des moyens de subsistance et du mode d’existence des populations vouées aux travaux agricoles et manufacturiers ; mais encore celle de leurs rapports avec les classes supérieures et par conséquent indiquer le mode d’existence de ces classes; caria vie économique de chaque jour les rapproche et entremêle leurs intérêts là où les distinctions juridiques et les constitutions politiques les séparent.

Il faut aussi tenir compte des courants commerciaux, du mouvement des importations et des exportations, des émigrations qui ont pu se produire et des phénomènes monétaires.

Tous les phénomènes de l’ordre économique ont en effet une réaction les uns sur les autres, et bien souvent des modifications profondes dans la vie du jieuple ont eu pour résultat des changements dans les courants des importations ou des exportations ou dans les relations monétaires. Les études fragmentaires sur l’un ou l’autre de ces faits économiques ne peuvent être que des contributions à l’histoire de la vie qu'ont vécue réellement les peuples.

Nous partagerons cette histoire en six périodes.

La première comprend la dissolution de l’Empire romain à partir des successeurs de Constantin et les invasions des barbares. Elle se termine en Gaule avec les conquêtes de de Clovis ; en Italie avec celles des Lombards ; en Angleterre avec les dernières descentes des Angles. C’est une époque de chaos ; un monde entier périt sous l’action d’une désorganisation économique interne autant que sous la pression de hordes affamées et conquérantes. L’Église seule subsiste, groupant les populations affolées dans les espérances de la vie future et l’accomplissement du devoir présent. Tout en soutenant l’Empire dans sa chûte et en prolongeant son existence quand cela est possible, elle s’attache à convertir les barbares. Ceux-ci apportent avec eux des institutions nouvelles qui choquent les habitudes d’esprit

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des Romains. De là ce nom de barbares que l’orgueil leur donne et qui, quoiqu’il passe dans le langage en France, n’en est pas moins fort inexact. En Allemagne, cette expression est absolument proscrite : on ne parle avec raison que des Vôlkerwanderungen et de VOlkereinnidlungen, expression que nous ne pouvons pas essayer de faire entrer dans le langage français. Les conquérants germains sont, en effet, pleins de sève et de jeunesse. Ils ont, au milieu des vices propres au paganisme, des vertus sociales, et leurs institutions, noblesse héréditaire, compagnonnage militaire, gildes, marche rurale d'hommes libres, servage respectant la famille du subordonné, seront un précieux élément de rénovation pour le vieux monde.

La seconde période embrasse les \T, vii«et viii*' siècles, et va jusqu’au milieu du ix® à la dissolution de l’Empire de Charlemagne après la mort de Louis le Pieux. En Angleterre, elle se prolonge jusqu'à la conquête des Normands. Les peuples ne sont pas encore complètement fondus partout les uns dans les autres ; au moins chacun d’eux retient-il sa loi d’origine. Les institutions sont encore romaines ou germaniques. L’Église se borne à les adoucir, à les transformer, par les décisions disciplinaires de ses conciles et par les mœurs nouvelles qu’elle inspire. L’esclavage romain se transforme en servage.

Ce qu’on pourrait appeler le côté économique de la féodalité, c’est-à-dire l’union de la juridiction locale à la propriété et la perpétuité des tenures rurales, sont déjà établies dès ce temps. L’Allemagne entre dans le monde civilisé pendant cette période, dont le fait décisif est marqué pour elle par la soumission des Saxons par Charlemagne et le refoulement des Slaves.

Des efforts d’organisation qui attestent un certain développement économique, quoiqu’ils échouent parce que la pensée politique a trop devancé ce développement, et une somme de paix intérieure notable sont faits chez plusieurs peuples. Les rois wisigoths devenus catholiques ont une législation qui atteste un état social fort avancé. Alfred le Grand en Angleterre assura les mêmes bienfaits à .ses peuples. L’effort le plus grand en ce sens est fait par Charlemagne qui, appuyé sur la Papauté et les grandes assemblées S i partie ecclésiastiques, mi partie civiles, essaie de donner

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une constitution homogène à l’Europe que ses conquêtes ont réunie.

Son œuvre colossale s’écroule sous son fils dans presque toutes ses parties, mais il en reste des sources de droit sur lesquelles tout le moyeu âge vivra, et désormais c’est sa grande ligure qui sera l'idéal pour les nouvelles générations comme les souvenirs de l'empire romain l’étaient pour celles qui l’avaient précédé.

La troisième période débute par un siècle et demi de calamités inouïes. Les épidémies et les famines qui vinrent s’ajouter aux invasions des Sarra/.ins et des Hongrois, réduisirent considérablement la population au-dessous du niveau qu’elle avait atteint sous Charlemagne et firent reculer de beaucoup la culture du sol et les arts industriels. Au milieu du X® siècle l’avènement de la maison de Saxe en Allemagne, puis en France celui des Capétiens et le grand mouvement, pour la paix commencèrent une nouvelle ère. Pendant le siècle d’anarchie qui avait précédé, les familles et les propriétés avaient été profondément bouleversées; le patrimoine de l’Eglise avait été usurpé; seule la hiérarchie ecclésiastique avait maintenu un élément permanent dans la société. Mais dans ce nouveau broyement des hommes, le principe de la personnalité des lois avait disparu et avait fait place à celui de la territorialité des coutumes, la fusion des races était définitivement acquise. Au milieu de ce morcellement, la communauté des crovances, le lien de la hiérarchie ecclésiastique, les grands souvenirs de Charlemagne et une certaine tradition monarchique, précieux héritage des conquérants germains, maintenaient seuls quelque cohésion dans ces éléments. L'ne fois que les Sarrazins eurent été refoulés et que les Danois, les Hongrois, les Normands, se furent convertis et se furent assimilés aux anciennes populations, ce qui se fit avec une rapidité surprenante pour nous modernes, la société s’assied définitivement et prend la forme qu’elle conservera pendant de longs siècles. La féodalité qui est l'expression politique du régime seigneurial, plus ancien de six siècles, couvre l’Europe et lui donne une sorte d’unité extérieure.

L’ancien empire de Charlemagne, c’est-à-dire la France, l’Allemagne d’entre le Rhin et l’Elbe, l’Italie du Nord, la Marche d’Espagne et les pays comme l’Angleterre, la basse Ecosse, les Deux-Siciles où les Normands-Français la trans-

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portèrent, furent les pays où la féodalité eut la plus longue durée et pénétra le plus profondément les insfitulions sociales.

Dans l’Espagne reconquise, la Scandinavie et dans les pays slaves, elle ne fut jamais qu’une institution étrangère et elle ne se fonda qu’au xiv^ et xv" siècle, précisément à l’époque où elle commençait à entrer en décadence. La seconde moitié du ix® siècle, le x®, le xi®, les premières années du XII®, selon les pays, constituent cette troisième période qui nous mène jusqu’aux croisades.

Le caractère de la quatrième période est l’homogénéité de la société qui est toute entière dans le moule de la hiérarchie féodale, dont l’idée-mère était le groupement local. Le moyen âge, pour employer une expression consacrée par l’usage, comprend les treize siècles qui s’étendent des premières invasions des barbares, jusqu'à la tin des guerres de religion soulevées par le protestantisme. Une des causes d’erreur dans les jugements portés sur les institutions du passé consiste dans la confusion qu’une perspective trop lointaine, amène souvent entre des siècles qui ont été fort dif^^rents.

Tout homme arrivé à un .certain âge, s’il a quelque puissance d observation, peut constater les modifications qui se sont opérées dans le cours de sa vie dans les idées, les mœurs et quelquefois dans les institutions. Une longue étude de l’histoire nous montre qu’en viron trois fois par siècle — c’est-à-dire à des périodescorrespondan t à la durée de chaque génération, des changements notables ont été apportés dans quelque partie de 1 organisme social. L’adoption d’une pareille division entraînerait un trop grand fractionnement du récit et le caractère démon.stratif de l’histoire en serait affaibli. La portée de ses enseignements vaut parce qu elle est une observation par grandes masses; mais au moins estil nécessaire de préciser toujours le siècle dont on parle et de distinguer soigneusement les temps.

L’époque des croisades et le siècle qui suit constituent l’apogée de l’Europe chrétienne. Les populations s’accroissent et le bien-être se développe par le progrès de l'agriculture et des arts manufacturiers avec une rapidité qui a été à peine égalée dans la période de 1815 à 1870. Le servage des classes rurales disparaît dans les provinces les plus prospères. Le régime féodal ouvre son sein sans en être

introddction

ébranlé à l’institutiou nouvelle des communes La vie urbaine qui commence, les universités, le grand commerce international exercé parles villes républiques de la Méditerranée et les cités libres de la Hanse germanique, donnent à cette civilisation un caractère complet et pondéré qui se maniteste par un sentiment de sécurité, de possession de la vérité sociale. Ces générations ne jettent plus les regards en arrière vers l’empire romain ou vers la grande ligure de Charlemagne. Elles ont de leur supériorité incontestable sentiment plus accentué encore que celui que l’on pourrait avoir dans la première moitié de notre siècle.

Les commencements du développement de cette richesse dans le IVord de Tltalie le Midi de la France et les villes du Rhin avaient favorisé le développement de l’hérésie manichéenne. Ce fut une crise redoutable pour l’Eglise et pour la société civile, car la famille, la propriété, la souveraineté et la moralité des contrats étaient également menacés par des doctrines. La réforme de Citeaux, et surtout les deux grands ordres franciscain et dominicain, refoulèrent ces sectes malfaisantes. Une vie nouvelle pénétra dans l’église avec les évêques appartenant a ces deux ordres et avec l’institution des tiers ordres. Les institutions économiques et la constitution sociale des peuples en reçurent une impulsion remarquable. Le rapide développement des confréries ouvrières, qui étaient la hase des corporations du moyen âge, nous paraît la conséquence directe de ce qu’on a pu appeler le grand mouvement franciscain.

En même temps que les vertus morales reprenaient leur empire, la vigueur intellectuelle de ces temps avait été aiguisée par les controverses avec l’averroïsme qui représentait le rationalisme scientitique. Les scolastiques du xiii*’ siècle s’élevèrent à la plus grande hauteur que la pensée humaine ait jamais atteinte.

A cette quatrième période en succède une autre qui compiend la seconde moitié du xiv” siècle et le xv*^ entier. L’essor ascendant de la population est brusquement arrêté par la peste noire qui enleva vraisemblablement à l’Europe en moyenne la moitié de ses habitants, et dans maintes localités fut beaucoup plus meurtrière. Dix ans après, la peste repaiaissait, et elle ne cessa plus, quoiqu’entraînant une mortalité beaucoup moindre, de décimer jusqu’au milieu du xviU siècle les agglomérations urbaines. Ces calamités furent en-

core aggravées pour la France par la guerre de Cent-Ans. Aussi la population diminua-t-elle notablement, et ce n’est guère que dans les dernières années du xv« siècle qu’elle se releva, sans atteindre à ce qu’elle avait été au temps de Philippe VI.

Notre pays ne put pas reprendre complètement la supériorité que lui avait enlevée l’Allemagne et même l’Angleterre pendant cette guerre désastreuse. Mais l’Angleterre et l’Allemagne, comme la France, n’en avaient pas mojns vu leur constitution sociale profondément modiliée par la raréfaction subite de la main-d’œuvre après la peste. La loi de l’offre et de la demande se manifesta avec une énergie qui n’a jamais eu d’égale dans l’histoire. En vain essaya-t-on en Angleterre et en Allemagne, une fois les cadres de la population rurale à peu près reconstitués, de rétablir les anciennes relations de seigneur à mainmortable. Il fallut faire des conditions beaucoup plus avantageuses aux travailleurs et dans presque toute l’Europe la mainmorte disparut complètement. Ce fut l'àge d’or des artisans et des manouvriers. Sous le coup de ce grand changement et aussi par suite de l’accroissement du commerce et de la richesse mobilière, par suite aussi de l’importance prise par les villes, le régime féodal politique entra en pleine décadence.

L’accroissement des communications commerciales, la formation des nationalités grâce à l’usage littéraire et législatif des langues vulgaires, la création d’Etats compacts due à la réunion des grandes communes et des seigneuries, l’importance prise par la production industrielle d’objets manufacturésaii licudes simples fabrications domestiques par suite de l’emploi de moteurs hydrauliques, le nouveau régime financier qui avait dû s’établir pour satisfaire à de nouveaux besoins, toutes ces causes tendirent au xv** siècle à substituer des systèmes d’économie nationale â la vie économique autonome, localisée jusque-là dans chaque seigneurie et dans chaque commune urbaine.

Ces temps sont marqués par l’importance prise par les légistes en l'rance et en Allemagne et par le développement du luxe dans les hautes classes. En Allemagne, ce développement s’étend même aux paysans et aux bourgeois, grâce à la prospérité exceptionnelle dont ce dernier pays jouit au xve siècle. Les hérésies des Lollards et des Hussites ne troublent pas seulement les consciences : elles amènent en An-

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gleterre, el surtout dans la Bohême et les provinces allemandes voisines, de grandes perturbations sociales.

La découverte de la nouvelle route des Indes coïncidant avec les envahissements de la barbarie ottomane, de vrais barbares ceux-là, amène un changement complet dans la répartition du commerce et de l’industrie en Europe. L’Italie, la Catalogne et tous les rivages de la Méditerranée entrent en décadence. Les avantages naturels passent au Portugal, à l’Angleterre, à la Hollande. Le commerce des Ilanséates en est par contre coup gravement atteint. Une profonde perturbation monétaire, suite de l’exploitation des mines d argent du Mexique et du Pérou, fait éprouvér aune société dont la plupart des relations morales reposait encore sur les services elles redevances en nature, une crise violente, dont les difficultés économiques du présent peuvent à peine donner une idée, tant la diminution de la puissance d’acquisition des métaux précieux fut rapide et considérable. Les salaires des ouvriers des villes et des cultivateurs des campagnes s’avilirent subitement et ne purent retrouver le niveau précéc^ent.

La hausse considérable du prix des terres, le développement du capital mobilier et de son influence dans les entreprises manufacturières, l’importance prise comme classe par les lînanciers, les officiers de police et de judicature, font de ce siècle une des périodes les plus intéressantes de l'histoire économique. Les attributions des gouvernementset le système financier, y compris les dettes perpétuelles des états, prennent un développement parallèle.

Par dessus tout, le Protestantisme, par ses attaques contre l’Eglise, la spoliation des biens ecclésiastiques, des patrimoines corporatifs et des fondations charitables qu’il réalise complètement- dans les pays où il triomphe, par la diminution notable de ces patrimoines dans les autres pays qui subissent les guerres de religion, enfin par les principes démocratiques et le tempérament révolutionnaire qu’il propage, le Protestantisme déchaîne successivement sur l’Angleterre, la France, l’Allemagne, les Flandres des luttes formidables qui prennent sur certains points le caractère d’une lutte de classes.

Après l’épuisement causé par tant de guerres et de discordes civiles, la société se reconstitue partout sur la double

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base de l’absolutisme en politique et de la règlementation systématique dans l’ordre économique. Les états se disputent la prépondérance politique au nom du principe nouveau de l’équilibre européen, et surtout ils cherchent chacun à s’emparer au détriment des autres du grand commerce du monde, imbues que sont les classes gouvernantes de la fausse théorie du mercantilisme et de la balance du commerce.

Un nouveau monde a commencé véritablement et l’on doit arrêter à la fin du xvie siècle les derniers traits de l’histoire du régime du travail au moyen âge.

Il importe d’autant plus de distinguer ces périodes que plusieurs d’entre elles se confondent facilement, précisément parce que la société du moyen âge n'a pas connu de brusque rupture analogue à celle de la Révolution de 1780 el aux autres révolutions qui l’ont suivie, soit en France, soit dans les autres pays. La chaîne des temps se continue sans interruption et les institutions d’un siècle sont, quoique fort difï'érentes, le développement historique de celles des siècles précédents. Les revendications que les besoins nouveaux suggèrent aux populations, telles que le mouvement pour la paixet le mouvement communal, se présentent toujours sous la forme d’un retour aux anciennes coutumes, commesi elles s'appuyaient sur des droits traditionnels. C’est là ce qui constitue la grande unité des siècles que nous devons étudier et ce qui a fait la grandeur de la société du moyen âge.

Ce partage de treize siècles en périodes déterminées n'est pas également tranché dans les divers pays. Les mouvements sociaux que nous venons d’esquisser, ne se produisent pas partout à la même date et, comme aujourd’hui, dans l’ensemble du monde nous trouvons des peuples placés à des stades très diflërents de civilisation. Ainsi l’Islande, les Iligblandsde l’Ecosse reproduisaient à la fin du xv® siècle — sauf la grande difï'érence morale résultant du Christianisme et de ses nombreux établissements ecclésiastiques — l’état

introduction

J, V social qui régnait dans la (îermanie à l’époque de Tacite;

les royaumes Scandinaves du commencement du xiv® siècle en restaient au point où en étaient les Bavarois, les Allemands, les Anglo-Saxons avant Charlemagne • au xvi'’ siècle, le royaume de Aaples avait le même état économique et les mêmes institutions féodales que l’Angleterre sous les premiers successeurs de Guillaume le Conquérant. L Allemagne du Nord futpendant tout le u)oyen-àge générale- ■ ment en retard d’un demi-siècle sur l’Allemagne du Sud. Des phénomènes commerciaux fort importants résultaient de cette différence de développement économique.

Cependant elles n’étaient pas telles que, sauf quelques cas exceptionnels, comme celui de l'Islande, du royaume de Aaples ou des pays Scandinaves, r^]urope ne présentât beaucoup plus d’homogénéité au point de vue social qu’elle n en a aujourd’hui. Les noms, les formes extérieures des instituions variaient de province à province, de localité à localité, parce que la lormation historique de chaque seigneurie, de chaque commune avait été différente ; au fond, les institutions étaient pres(|ue identiques depuis le détroit de Messine jusqiTàla muraille romaine de Calédonie. Cette unité permettait une communication de pensées, d’idées et en même temps des changements d’établissement, des naturalisations beaucoup plus fréquentes qu’on ne se 1 imagine quand on tient compte uniquement de

l état des routes terrestres et de la longueur des navigations. °

Tocqueville dans son livre sur V Ancien régime et la Révolution, qui est l’œuvre de sa maturité, a écrit un chapitre intitule : Comment presc/ue toute V Europe avait eu précisément les memes institutions, et comment ces institutions tombaient en ruines partout.

Cette observation porte surtout sur les institutions politiques, mais elle s’applique non moins aux institutions économiques. Elles sont les mêmes à peu près dans toute 1 Europe et passent par les mêmes vicissitudes.

Le régime seigneurial se constitue en Italie à peu près comme chez les -tnglo-Saxons. Les anciennes institutions autochtones de la Marka ou du municipe sont en quelque sorte absorbées par des institutions de formation plus récente qui les unifient dans une vie nouvelle. Le travail des arts et métiers s organise sous la forme de corporations

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à partir des xii' et xiiE* siècles dans toute l’Europe Les guildes anglaises diffèrent des Acti italiens ou des corporations de métiers espagnols seulement par quelques nuances. Les banalités seigneuriales et communales, les biens communaux sont à peu près les mêmes partout. Pour trouver des institutions ayant une physionomie bien distincte, il faudra aller en Scandinavie ou chez les Slaves dans les vieux pays celtiques, et encore retrouvera-t-on là la puissance d’unification exercée par l'Eglise et l’action de certaines causes économiques.

Cette unité des institutions qui fait que nous pourrons les suivre parallèlement dans toute l’Europe, provient, sans

parler en ce moment de l’action de l’Eglise, de plusieurs causes économiques générales.

1» De la grande réduction de la population dans l’Empire romain et du peu de densité qu’elle avait dans la Germanie, les pîiys Scandinaves, les pays slaves. La terre n’avait pas de valeur indépendante du travail, et les forêts offrirent aux detrichements, aux nouveaux établissements, un champ qui semblait au début pres(|ue inépuisable.

> De la grande diminution de monnaie circulante, si bien que services et redevances, aussi bien envers l’État ,qu envers les particuliers, étaient payés en nature, et les paiements en monnaie métallique, ainsi que les contrats spéciaux quel e suppposail, comme le prêt à intérêts, n étaient que 1 exception dans cette organisation sociale.

J De la prépondérance absolue prise par la vie rurale. G est un changement complet avec le monde antique où le mot «rtuuitus oxprimait ce que nous entendons auiourd hui par civilisation.

40 L Etat, avec l’ensemble d’attributions que lui avaient donne les Anciens et que depuis le xvie siècle lui ont rendu es jDeuples modernes, n’existe pour ainsi dire pas alors.

V eulement il y a des souverains qui maintiennent la paix dans la limite de leurs forces, au milieu d’une fédération de pouvoirs locaux, de seigneuries, de communautés ru-

20 INTIiODUCTlON ,

raies OU essarclies, de bourgs et de cités vivant au point de vue économique.

Les scolastiques et les légistes répandent l’idée de l’État par leur doctrine bien avant que les souverains ne cherclient à le réaliser. Quand cependant ceux-ci, à partir du xiiF siècle, auront commencé à étendre leurs droits, à poursuivre des buts économiques, à faire ce que les auteurs ^

allemands appellent le Ku/turstaat par opposition au . !

lîechtstaat, ses résistances seront si longues que le moyen I

clge sera définitivement fini.

5® Ce qui fait que les souverains sont réduits au rôle de chefs fédératifs, c’est que tout l’organisme de l’administration centrale est détruit. Toute centralisation repose sur une viabilité si'ire et rapide. Le dévelop}tement, la facilité, le bon marché des communications dans la seconde moitié du xiV siècle ont, après la centralisation politique, œuvre des deux derniers siècles, créé des centres financiers, commerciaux, industriels, dont le rayon d’absorption va toujours se prolongeant. Des phénomènes inverses s’ étaient produits après la dissolution de l’Empire. C’esI par ses voies si lar- |

ges, si sûres, si bien munies de relais que Rome avait tenu le !

monde sous sa dépendance. Quand la sûreté fit défaut sur les routes, que les ponts se furent écroulés, que la navigation méditerranéenne fut pleine de périls, chaque localité dût se défendre, s’administrer et pourvoir à l’ensemble de ses besoins économiques.

6® Enfin la législation écrite cessa de se produire régulièrement. Le travail législatif de Charlemagne ne fut que l’œuvre passagère d’une grande puissance créatrice ; mais il ne put être continué par ses débiles successeurs. La législation perd sa force de loi écrite. La coutume devient la seule source du droit, comme elle l’avait toujours été chez *

les peuples germains.

Les éléments sociaux qui ont formé la nouvelle société sont à peu près les mêmes dans tous les pays de l’Europe.

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INTHOüUCTION

Ces éléments sont les populations en Orient si bien hellénisées depuis la conquête, puis si profondément romanisées parla langue et le sang des colons italiotes, que sauf en Bretagne, en Arménie, en Égypte, les anciennes naüonalités avaient disparu et que les habitants de 1 Empire se croyaient réellement Romains et regardaient les institutions et les lois de Rome comme leur hieti national.

Les nombreuses tribus germaines qui se répandirent sur tout l’Occident, étaient évidemment de même sang comme l’atteste la similitude de leurs langues et de leurs institutions. A peine peut-on remarquer dans leurs coutumes — par exemple en matière de successions — des difTérences qui tiennent évidemment à des circonstances particulières. Mais depuis les royaumes Scandinaves, et ceux des Angles et des Saxons en Angleterre jusqu’aux établissements des WTsigoths en Espagne et des Lombards en Italie, il y a partout dans l’Europe au moyen-âge un fond commun de coutumes que nous ne retrouverions plus dans l Europe moderne au même degré en la parcourant dans une si grande étendue.

Si les Normands paraissent avoir des institutions difîérenfes et propagent en France, en Angleterre, en Sicile, dansles colonies franques de l’Orient, un type spécial d organisation sociale, cela tient bien moins à une diftérence ethnique, croyons-nous, qu’à l’époque plus avancée de cinq siècles à laquelle ils se sont établis dans l’Occident, et surtout à leur position de conquérants en petit nombre par rapport à la population conquise. L’établissement des Magyars dans la Dacie au x® siècle présente à peu près les mêmes caractères.

Nous rencontrerons cependant deux races qui au moyen âge ne jouent qu’un rôle secondaire, mais qui n’en méritent pas moins l’attention à cause du caractère particulier de leur civilisation.

Ce sont les Celtes d’Irlande et d’Ecosse ; mâles et intéressants débris d’une grande civilisation qui avait des éléments de nature à rivaliser avec celle de Rome, la seule qui ait accepté sans lutte le Christianisme, et qui, après un rôle religieux très brillant dans l’Église d’Occident, est écrasée au moyen âge par les durs conquérants anglais, mais pour reparaître, grâce à sa merveilleuse féconditéj comme un

facteur puissant dans la colonisation des nouveaux continents.

Les Slaves que nous trouverons depuis le viiie siècle ius- » qu au XVI. en conlacl avec les Allemands, avaient des constitutions au début analogues à celles des Germains Mais ceux-ci au contact de la grande civilisation romaine se sont profondément niodiliesct ont constitué un type qui était bien désigné jmr le titre bizarre des protocoles de la chancelleriejlu Rfmur. Le saint Kmpire Romain de nation germa-

La germanisation des Slaves dans tous les pavs entre le Danube, 1 hlbeet la Vistiile, est un des faits les plus importantsde 1 liistoirc du moyen dge. Maisaii sudduDannbe etau e a de la \istule, la race slave a conservé ses constitutions primitives et suivi son développement absolument autonome. Quand au xvi^ siècle Imtluence germanique s’est fait sentir, elle a eu le caractère d’une importation étrangère et

n a jamais pu s’assimiler complètement les éléments nationaux,

L Église d’Orient à laquelle les Slaves se sont rattachés, est loin d avoir la vitalité et la puissance de pénétration qu’a eu 1 Eglise catholique romaine, grâce à la possession de la plénitude de la tradition, à l’indépendance de son pouvoir spirituel et au célibat sacerdotal.

Le Christianisme en eflét n’a pas été seulement une doctrine et une discipline morale. 11 s’est emparé de l’ànie des peuples par son sacerdoce rattaché à un centre visible d’unité. Ce clergé usant de la loi romaine pour lui, ses colons et ses patronés, ayant ses tribunaux, constituant dans tout le monde chrétien une nation unitaire ayant dans chaque pajsà la fois son organisation ecclésiastique et une organisation politique, par ses conciles qui rattachaient toutes les extrémités de la terre à un centre commun, pénétrait proondément dans la vie de chaque nation en contribuant comme premier ordre de l’État et comme conseiller des peuples à 1 élaboration de leurs institutions civiles. Les ordres religieux développèrent encore cet élément d’unification ; au fur et à mesure qu’ils se succédèrent, ils accusèrent d avantage ce caractère. Les moines de Cluny et de Cîteaux ont une constitution beaucoup plus centralisée que les Bénédictins primitifs ou les moines celtiiiues. Les grands ordres de saint Fram;ois et de saint Dominique avec

leur Général résidant à Rome et leurs Tiers-Ordres pénétrant dans toutes les classes de la société- laïque, achevèrent d’unifier la société du moyen âge, et c’est alors qu’elle prit son grand essort.

Ajoutez à cela l’enseignement donné à tous les degrés par le clergé ou sous sa direction, la propagation du droit romain dont l’Église fut le principal auteur, l’emploi du latin comme langue de la liturgie et de la prédication (1) et l’on aura une idée encore imparfaite du moule commun dans lequel les intelligences étaient jetées ; car les populations les plus éloignées se rencontraient encore matériellement dans les nombreux pèlerinages, dans les croisades qui étaient les plus grands pèlerinages, dans les universités, dans les célèbres foires. Enfin les voyages étaient singulièrement facilités pour les gens de toute condition par l’hospitalité donnée sans distinction à tous dans les monastèresetdans les hôpitaux dont l’Europe était couverte jusqu’à la Réforme.

VU

Au milieu des temps que nous étudions se rencontre une période dans laquelle la société était â la fois en possession d’une puissance matérielle qui s’atteste par les grandes œuvres communes accomplies, par les magnifiques monuments qui s’élèvent sur tout le sol de l’Europe, par la densité des populations,et animée en même temps par un sentiment général de foi dans la valeur des principes constitutifs sur lesquels elle reposait et de l’organisation sociale dans laquelle on vivait.

Ce dernier sentiment est la caractéristique des grandes époques. Les hautes classes de la société l’éprouvaient au XVII6 siècle, mais nous doutons qu’il en fut de même dans les classes inférieures qui regrettaient le bon vieux temps. Au

(1) Saint Vincent Feirier qui a évangélisé au xve siècle (1357- 1419), prêchait en latin et en était compris par les masses popuciaires (Laplane, Histoire de üisterun). En France, les arrêts judilaiires sont rendus en latin 'us(|u’eu 1539.

siècle il était général. On ne tourne plus les yeux en arrière comme au temps de Charlemagne vers l’Empire romain. Ce que tous demandent, c’est que le droit tel qu’il est reconnu unanimement soit appliqué. Les soulïrances locales, disettes, épidémies, qui se produisent même à cette époque, sont considérées par ceux qui en pâtissent comme ■ des fléaux venant de la main de Dieu, et les injustices que commettent des lois ou des Seigneurs apparaissent comme des actes mauvais purement individuels condamnés par une règle morale reconnue de tous.

Celte période de stabilité morale, car bien des troubles matériels la traversent — commence en France avec la trêve de Dieu et les croisades; son apogée se produit sous le règne de saint Louis et de Philippe III qui mit son honneur à continuer simplement son père. En Espagne, elle s'établit avec les grandes victoires des rois des Asturies, au xiii® siècle, et se continue jusqu’à Isabelle la Catholique. En Allemagne, elle apparaît de bonne heure avec les Othons et, après une interruption motivée par la redoutable querelle des investitures, elle se manifeste de nouveau sous la dynastie des Habsbourg.

A cette heureuse époque chacun des principaux pays de l’Europe peut révérer comme saint un de ses princes : saint Henri, empereur d’Allemagne, saint Ferdinand, roi de Castille, saint Louis, roi de France.

L’ensemble des institutions de cette époque méritera toujours de fixer les regards, car elles ont réalisé autant que la nature humaine le comporte un admirable ordre social chrélien.

IVous disons un ordre social chrétien et non pas l'ordre social chrétien d'une manière absolue, comme si toutes les institutions de cette époque avaient une valeur absolue et étaient directement le résultat des j rincipes chrétiens. Ce serait une erreur. L’ordre social se compose de deux éléments: les uns moraux, qui sont permanents, parce qu’ils sont en rapport direct avec la nature de l’homme et le but 2 de sa vie: c’est de leur intégrité plus ou moins grande que

dépend en somme la paix des sociétés, car la loi morale reste toujours la même (juels que soient les climats et les temps ; les autres matériels, ceux que l’on appelle éléments économiques dans le sens restreint du mot.

Quoique leur développement soit soumis à des lois natu-

relies en ce sens qu il se fait selon certaines directions et non au hasard et d’après l’arbitraire des hommes, cependant ils ont un caractère contingent et varient suivant les époques et les pays. La supériorité matérielle qui peut résulter pour un peuple donné d’une meilleure utilisation de ces éléments, ne peut compenser leur infériorité relativement aux éléments moraux.

A la diflérence des anciennes législations religieuses, le Christianisme a laissé absolument à la liberté des peuples et à l’expérience scientifique ce qui constitue la civilisation matérielle.

La législation mosaïque contenait un ensemble de dispositions hygiéniques, cérémonielles et civiles rapprochées

dans le Deutéronome et le Lévitique des préceptes essentiels de la morale.

Le Coran contient également une législation civile, immuable comme ses prescriptions religieuses, et qu’il impose d autorité à toutes les populations islamites, quelle que soit la di\ersité de leur condition économique, et c’est une des

raisons pour lesquelles il est un si grand obstacle à tout progrès matériel.

Dans 1 Inde, le Brahamanisme fait d’une certaine division des fonctions économiques organisées en castes fermées et hiérarchisées, les conséquences de sa théogonie.

A un moindre degré le droit pontifical chez les Romains pesait lourdement aussi — tant qu’on y crût — sur le développement politique et civil de la société.

Le Christianisme, dèslepremier jour, s’est renfermé dans le domaine spirituel et moral, accroissant ainsi considérablement le champ ouvert à la science et à la liberté humaine. Bossuet a été l’interprètre de la tradition constante de 1 Eglise quand il a dit, à propos d’une question où cependant les entreprises dès légistes césariens avaient dû provoquer de la part des canonistes de légitimes protestations, ces paroles mémorables. «La religion n’entre point dans les manières d’établir les impôts publics que chaque nation connaît. La seule règle divine et inviolable parmi tous les peuples du monde est de ne point accabler les peuples et de

mesurer les impôts sur les besoins de l’État et les charn-es publiques. » ^

Il faut donc se garder d’identifier un régime social, quelle qu’ait été sa valeur eu égard aux conditions des

temps avec le christianisme. L’Église assiste aux transformations économiques des sociétés sans se solidariser avec aucun ensemble particulier d’institutions. Elle ne triomphe pas avec un régime économique et ne succombe pas avec un autre.

Ces distinctions faites, il sera utile d’indiquer dès à présent les traits fondamentaux de l’ordre social qui S’est constitué à la grande époque dont nous venons de parler.

On remarquera que ce sont \ù.\es éléments moraux essentiels à toute civilisation. Mais leur triomphe est le fruit direct de la doctrine chrétienne, le résultat des persévérants efforts de l’Église arrivée â l’apogée de sa puissance extérieure. Ce sont ceux par conséquent que toutes les sociétés doivent réaliser, dans des circonstances matérielles et avec des institutions économiques fort diverses, sous peine de déchoir profondément.

1“ Un grand principe commun apporté par l’Église est celui de l'union des hommes dans une même foi. A des hommes de races diverses, fractionnés en des multitudes de communautés, régis par des conditions juridiques multiples, la vie est montrée comme un voyage fait ensemble vers un même but. M. tluizot dans son Histoire de la Civilisation l’a admirablement exprimé :

« Une conviction commune, c’est-à-dire une même idée reconnue et acceptée comme vraie, telle est la base fondamentale, le bien caché de la société humaine... Un même sentiment, une même pensée, quels qu’en soient la nature et l’objet, telle ek la condition première de l’État social. C’est dans le sein de la vérité seulement, ou de ce qu’ils prennent pour la vérité, que les hommes s’unissent et que naît la société au moyen âge ; elle s’unit dans la vérité et dès lors les volontés individuelles reconnurent des devoirs, des règles. 11 y eut en ce sens progrès et grand progrès vers la civilisation (1).

< \ .',(1 in France, 8<' et 12*' leçons.

INTUODUCTION

2" Le fondement de cet ordre nouveau est dans le principe de la fin suprême de l’homme tel que saint Thomas l’a posé en tête de la Somme théologique : 11 y a une fin suprême qui est Dieu, une vie future vers laquelle tout homme doit tondre, toute la moralité, toute la véritable utilité des actions humaines doit être appréciée, d’après cette fin.

La propriété, le travail, les contrats, l’Ltat, la constitution du pouvoir, les libertés publiques, les relations des peuples, sont soumis à ce principe ; c’est la condamnation de I arbitraire et de la force dissimulés dans le monde antique sous les sophismes du philosophe ou les formules spécieuses dujurisconsulte.

3" La famille est rétablie dans sa pureté primitive, et le mariage qui en est la source est considéré comme un acte religieux que la grâce pénètre tout entier. L’Église en fait un sacrement et affirme sa juridiction exclusive sur tous les empêchements. La loicivi le ne peut établir aucun obstacle a sa conclusion, ’loutes les dislinctions sociales viennent s’effacer devant le caractère de chrétien commun aux époux. Même la fornication simple est condamnée. Le divorce est proscrit et l’énergie que la Papauté déploie contre les princes qui voudraient enfreindre cette loi, assure, avec sa pureté dans toutes les classes de la société, la sécurité du foyer domestique même aux plus humbles. La femme, protégée ainsi parla sainteté du sacrement, a acquis dans les .sociétés une liberté extérieure et en même temps une capacité économique qui restent encore aujourd'hui un des traits caractéristiques de notre civilisation occidentale.

L’Eglise n’a institué aucun régime pour les biens des époux ni aucun système de succession. Mais son influence s est exercée dans le sens des régimes qui asuraientle mieux l’unité d’intérêts entre les époux, conservaient par les douaires ou l’usufruit testamen faire une place honorée à la mère restée veuve au domicile conjugal. L’autorité paternelle, quoique ne pouvant contraindre les enfants à se marier, ni les en empêcher, ni leur interdire d’entrer en religion, a été pour tout le reste soutenue par l’enseignement moral puisé dans les livres saints. La perpétuité des traditions de la famille, la conservation des biens dans les mains de celle-ci, l’union des parents, l’attachement au foyer et l’assistance mutuelle sont sanctionnés par des coutumes fort diverses dont aucune ne peut prétendre à être l’expres-

LNTllODÜCTION

sion delà doctrine de l’Église, mais qui sont évidemment influencées par son esprit.

4“ La propriété gardera son caractère exclusif et privatif, nécessaire à la conservation de l’ordre naturel des sociétés, mais elle ne sera plus la simple manifestation de la personnalité humaine s’affirmant par la force et elle n’aura plus pour objet exclusif la jouissance personnelle, égoïste. Son usage en sera limité et subordonné aux principes de la justice découlant de la volonté du Créateur.

« Que les riches pensent, dit Trithenicus, en se référant à saint Augustin et au pape saint (Irégoire le Grand, que leurs biens ne leur ont pas été confiés pour s’en servir eux seuls, mais pour les administrer comme choses appartenant à la communauté des hommes. Donc, quand ils donnent aux pauvres le nécessaire, ils leur donnent seulement ce qui leur appartient. Si ce devoir d’une bonne administration des biens est négligé dans de grandes proportions soit chez les séculiers, soit chez les ecclésiastiques, et si les riches croient qu’ils sont les seuls maîtres et seigneurs de ce qu’ils possèdent et ne pensent pas aux nécessiteux, comme à leurs frères, un déchirement de la communauté doit éclater nécessairement. De faux maîtres et séducteurs du peupla gagneront alors, comme cela s’est vu en Bohême, une puissante influence, en prêchant au peuple que les biens terrestres doivent être égaux pour tous et que les riches doivent être contraints par la force au partage des biens. Alors se produisent des situations lamentables et des guerres civiles, aucune propriété n’est plus épargnée, le droit de propriété n’est plus reconnu et les riches peuvent alors à bon droit se plaindre de la perte de ces biens qui leur sont enlevés injustement, mais ils peuvent se demander sérieusement s’ilsont, dans les jours de paix, reconnu eux-mêmes dans l’administration et l’emploi de leurs richesses le droit du propriétaire supérieur, c’est-à-dire de Dieu (1) ».

Comme conséquence de cette doctrine, on verra s’établir de nombreux droits au profit des pauvres, par une coutume bienveillante là même où il n’y avait pas de texte juridique pour les appuyer : les droits de glanage, de glandage, de pacage, touchants souvenirs de la loi mosaïque. Les biens

(1) Cité par Janssen, Geschichte des deutschen VolJies t. I.

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communaux, les propriétés des corporations, les fondations d’utilité publique seront respectés comme le patrimoine collectif des pauvres, au même titre que la propriété des particuliers et de manière à lui faire contrepoids.

d L enseignemen t chrétien posant comme principe le libre arbitre de l’homme a diï reconnaître une haute valeur à l’expression de la volonté humaine : le testament ou le contrat. Placé entre le droit romain qui donnait une grande importance a 1 un et a 1 autre, et tes coutume.s germaniques qui les niaient presque absolument, l’enseignement canonique n a pas hésité , il a adopté, et développé, en dehors du formalisme juridique, l’idée de la force obligatoire du contrat librement consenti, et de la manifestation des volontés dernières. Si donc, dans la formation de la société féodale, les contrats ont joué un grand nMe, c’est à l’Eglise qu’on lé doit. Mais toujours attentive à protéger le faible, elle défend formellement que le contrat ne dégénère en exploitation de la faiblesse par la force, et interdit la spéculation sur les besoins de l’un des contractants ; telle est la signification de sa défense du prêt à intérêt. Elle a cessé de s’y opposer . le jour où il y a eu pour le capital des marchés ouverts et libres. Ses sages distinctions connues sous le nom de théories du licc7'um cessans et du (himniun emergens ont donné toute latitude aux contrats nouveaux. Les récents progrès de l’analyse économique ont rendu pleine justice à la justesse de ces dernières décisions comme à leur haute utilité

sociale. 11 en est de même de la théorie du juste prix\

1 Eglise condamne le l)rocard des juristes j « restanti valet, quanti vendi potest », axiome grossier répété par Turgot et qui justifierait toutes les combinaisons de l’usure et les procédés commerciaux les plus iniques. Elle reconnaît les fluctuations du marché, et quoi (pi’on en dise, jamais les casuistes n’ont prétendu que le juste prix put être indépendant de l’offre et de la demande. Ils ont au contraire proclamé qu’il existe, à chaque moment, sur chaque marché, un prix-courant fixé par l'appréciation commune, oscillant entre le prix le plus haut et le plus bas ; c’est ce que nous appelons aujourd’hui le cours moyen de la Bourse.

L’antiquité païenne avait horreur du travail. Aristote prétendait que la nature avait fait desesclaves pour permettre aux hommes libres de mieux s’occuper des affaires publiques. En présence des plus délicats problèmes écono-

miqucslcs Sloïci.Mis et lesCyniques n’avaient su qu’imaginer la théorie du relraiichement des besoins, qui, séparée du principe de la inorUücation intérieure, serait contraire aux nécessités de la société générale, si elle n’était d’ailleurs sans aucune portée pratique.

Toutes les fausses notions de la sagesse antique sur le travail sont renversées par la doctrine chrétienne. Jésus- Christ tient à travailler lui-même de ses mains et ceux des fidèles qui aspirent à la perfection, réunis en ordres monastiques, regardent imnime un honneur le travail manuel.

« Travailler, c’est servir Dieu conformément à son commandement, dit un livre populaire de l’Allemagne catholique au XV« siècle. Et c’est pourquoi tous doivent travailler; les uns avec leurs bras dans les champs, a la maison, a l’atelier ; les autres par la science et l’art, d’autres encore comme gouverneurs de peuple et autorités , d autres, pen dant la guerre pour protéger le pays ; d’autres, comme serviteurs spirituels du Christ dans les églises et les cloîtres ; d’autres, seulement par la prière, travaillent pour l’honneur et la louange de Dieu et expient devant lui les pèches des

hommes (1 ) ».

Et le pieux auteur faisant une application à la vie pratique de chaque jour, indique quel esprit doit régner dans les

corporations ouvrières :

« Les corporations des ouvriers se forment avant toute chose dans le but d’ordonner toute leur vie selon la h n suprême et l'amour chrétien et pour mouvoir le travail luimème; puisque nous travaillons par l’ordre de Dieu, ne travaillons jias seulement pour l’amour des biens. Par un pareil travail il n'y pas de bénédiction, et i ne peu que

porter tort à l’àme. » . .

En faisant remonter le devoir du travail jusqu a Dieu, on ennoblissait, parle fait même, le travailleur. Ecoutez encore

notre vieil auteur ;

« Celui-là qui est maitre dans son métier a un honneur qui l’égale à tous les honneurs qui peuvent venir aux

hommes par la naissance. »

(1 ) Eine chrislliche Ermarnung citée par clevUchen \olkes seü dem ansgange desMiltelaltei s, loi e 1.

Tous les statuts de nos corporations sont pleins de pensées aussi relevées.

Ces derniers traits se rapportent à l’apogée de la civilisation chrétienne, alors qu’une longue action de l’Eglise et de la royauté chrétienne a transformé en libres bourgeois les descendants des esclaves dégradés du monde romain. Ce qui est peut-être encore, plus admirable, c’est la longue et patiente énergie dont l’Eglise a fait preuve pour arriver à cet affranchissement. L Eglise, dans sa sagesse,, n abolit pas l’esclavage d’un coup, mais elle rappelle sans cesse l’égalité des hommess devant Dieu, c’est un évêque d’Orléans du viP siècle, Jonas,qui fait entendre aux maîtres cruels ces

graves paroles ;

« Que les puissants et les riches apprennent par les Ecritures saintes que les pauvres et leurs serfs sont leurs égaux par la nature. Si donc les esclaves sont naturellement les égaux de leurs maîtres, que ceux-ci ne croient pas quUls puissent impunément s’abandonnera la fureur de leur colère pour châtier leurs fautes, qu’ils puissent les frapper de coups excessifs ou mutiler leurs membres, ni excéder la mesure d’un juste châtiment, car ils ont les uns et les autres un même Dieu dans le ciel. Qu’ils le sachent bien, ces créatures qu’ils voient à un rang infime dans la société, si loin d’eux par la manière de vivre, la richesse et l’aspect même<iu visage, la nature les a fait leurs égaux et leurs pareils. »

7» Sous l’intluence de ces doctrines, et par des motifs religieux, les seigneurs affranchissent leurs serfs. Ne nous laissons pas intluencer par quelques abus de pouvoir, qui, d'ailleurs, ne nous sont la plupart du temps révélés que par les chartes mêmes qui en constatent la réparation solennelle, réparation généralement volontaire. Souvenons-nous de la profonde parole de Mme Swetchine : « Si le bruit ne fait pas de bien, le bien ne fait pas de bruit. » Il en a été des rapports sociaux dans le monde féodal comme des mœurs domestiques. Que de gens avant les beaux travaux de M.de Ribbe, ne jugeaient les mariages de l’ancienne France que par les historiettes de Tallemant des Rëaux ou de Brantôme ! L’honneur de notre temps sera d’avoir reconstitué Vhistoire du bien. Les seigneurs en majorité, étaient justes et charitables ; et bien que dans une société il soit difficile de doser le bien et le mal, nous pouvons poser ce fait comme certain. Nous en avons pour preuve la gaîté populaire que lestémoi-

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