LOUIS XVI ET TURGOT
Tout ce qu’ou peut attendre du plus tendre intérêt au bonheur public, tout ce qu’on peut demander à un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pouvez, vous devez l'espérer de mes sentiments.
Lotus XVI aux étals généraux, 8 mai 1789.
I. Avènement de Louis XVI et de Marie-Antoinette; Enfance et éducation de Louis XVI; Espérances de l’opinion; Choix d’un premier ministre; Maurepas ; Turgot. — II. Retour sur la vie de Turgot; Son intendance de Limoges. — III. Turgot et Louis XVI; La situation; La question des parlements; Liberté du commerce des grains à l’intérieur; Mesures en faveur des campagnes; Guerre des farines ; Mesures complémentaires. — IV. Entrée de Malesherbes dans le ministère; Mesures diverses de Turgot en vue de la liberté de l’industrie et du commerce; Rétablissement des finances; Obstacles que rencontrent les premières réformes de Turgot ; Abolition de la corvée, des jurandes et des maîtrises; Opposition du parlement; Coalition de tous les intérêts contre Turgot; Préambule de l'éditsur lasuppression des jurandes et des maîtrises; Le droit de travailler et le droit au travail; Machinations de Maurepas; Démission de Malesherbes; Disgrâce de Turgot; Retraite et mort de Turgot. — V. Les successeurs de Turgot; Ministère de Necker; Ses plans; Son habileté; Mesures libérales dues à l’influence de Necker; Assemblées provinciales et compte rendu; Coalition des privilèges contre Necker; Démission de Necker. — VI. Soulèvement des colonies anglaises d’Amérique; Ses causes; Son caractère; Guerre de l’indépendance; Alliance de la France avec les colonies insurgées ; Indépendance des États-Unis ; Washington ; Franklin ; La Fayette ; Influence de la révolution d’Amérique sur les esprits en France. —
VII. Les derniers ministres de la monarchie absolue; Calonne; Il séduit la cour et l’opinion; Il épuise les derniers expédients; Il revient aux idées de Turgot; Assemblée des notables; Ministère de Brienne; Résistance des notables; Brienne a recours à l’impôt ; Il revient à l'emprunt; Il est vaincu dans sa lutte contre le Parlement. — VIII. Retour sur Louis XVI ; Prospérité de la France sous Louis XVI. — IX. La veille de la Révolution ; La cour ; Les constitutionnels ; Les républicains ; Les terroristes; L’armée; Conclusion.
Pendant que Louis XVi'se mourait, le dauphin avee sa jeune femme, Marie-Antoinette, se tenait dans ses appartements à l’abri de l’air infecté qui s’exhalait de la chambre de son aïeul. L’impur vieillard avait au moins éloigné l’héritier du trône, par des ordres exprès et répétés, de toutes les chances de la contagion. Dès qu’il eut rendu le dernier soupir, les courtisans désertèrent en foule ses antichambres pour venir saluer leurs nouveaux souverains. Au tumulte t ’qui éclata, Louis XVI et Marie-Antoinette apprirent qu’ils allaient régner, et par un même mouvement, ils s’écrièrent : « Mon Dieu, guidez-nous, protégez-nous! nous régnons trop jeunes. »
Louis XVI n’avait que vingt ans et Marie-Antoinette dix-neuft L’enfance de Louis avait été bien dirigée par son père, prince religieux et de bonnes mœurs. Mais il l’avait perdu à onze ans; bientôt après sa mère lui avait été enlevée. Cependant les vertus^ qu’ils avaient mi/es dans son cœur et le souvenir toujours présent
Avènement
de
Louis XVI et de Marie Antoinette.
Enfance
et
éducation
de
Louis XVI.
Espérances
de leur tendresse suffirent à défendre l’orphelin des tentations de la jeunesse, dès pièges qüe lui tendait la corruption des courtisans ainsi que des exemples dangereux de Louis XV. Il grandit dans la simplicité des Habitüdes ët la piireté des mœurs, s’imposant lui-ihême des règles qu’il n’enfreignait jamais, et cherchant dans la religion la force de remplir les devoirs que sa conscience lui dictait. Sérieux, réfléchi, volontiers solitaire par timidité et défiance de lui-même, il s’éloignait des hommes et laissait se mettre en avant ses deux frères, le spirituel et peu sûr comte de Provence qui fut plus tard Louis XVIII, et l’imprévoyant comte d’Artois qui régna sous le nom de Charles X. L’étude était son refuge. Non-seulement il se livrait avec ardeur à toutes celles qui conviennent à un prince, mais il aimait à passer ses heures de loisir dans son atelier avec ses instruments de menuiserie et de serrurerie, dont il se servait d’ailleurs avec beaucoup d’adresse. Après tant de rois gentilshommes, il était bien temps d’avoir un prince qui sût estimer et honorer le travail *.
On savait les vertus de Louis XVI, sa bonté , son
« Dès soit enfance, Louis XVl avait irionlré le 3è’ritirtierit de sollicitude, et pour ainsi dire de respect qu'il avait pour tddt ce qui tient au travail. En voici un trait touchant. Un jour qu’il suivait une chasse avec ses frères, ceux-ci, entendant sonner la mort du cerf, ordonnent au cocher de se hâter et de traverser un champ de blé. Le dauphin s’élance à la portière et commande impétueusement d’arrêter : « Commeftt, s'écrie-t-il avec Un accent de colère, voulez-vous ravager un Champ si précieux ! »
amour du peuple, ses habitudes laborieuses ; Marie- de Antoinette enchantait par sa beauté et par sa grâce : grande, svelte, blonde avec des yeux bleus, doux et spirituels, elle rappelait en même temps par un grand air de majesté qu’elle était tille de l’impératrice Marie- Thérèse d’Autriche. Aussi l’avénement des deux jeunes époux sur le trône purifié de Louis XV fut-il salué par tous les transports populaires. Mille traits ingénieux et touchants, conservés par les mémoires contemporains, montrent combien la foi que la France avait dans la royauté était encore vivace. La vogue était à une gravure qui offrait les médaillons de Louis XII et de Henri IV avec cette inscription : XII et IV font XVI.
Une main inconnue avait gravé sur le piédestal de la statue d’Henri IV : Il est ressuscité! Et la foule se pressant alentour acclamait l’inscription. A cette nouvelle Louis XVI pleurait de joie. Le modèle en effet qu’il s’était proposé n’était ni Richelieu, ni Louis XIV, mais saint Louis et le Béarnais. Il ne rêvait pas d’autre gloire que de faire du bien et de se faire aimer. Dès la première séance du Conseil* il avait rappelé la maxime de saint Louis : Tout ce qui est injuste est impossible ; et souvent il répétait : Je veux quon m'aime.
Quels beaux jours n’était-il pas permis d’espérer au début du règne l Jamais plus tristes destinées ne commencèrent sous de plus riants présages.
La première satisfaction que l’opinion publique demandait à Louis XVI était le renvoi des ministres du Pî^ttr feu roi. Deux surtout lui étaient insupportables : l’abbé Terray qui, sans honneur, sans probité, avait vécu im-
•laurepas.
Turgut.
pudemment de la banqueroute, et le chancelier Maupeou, qui, par un audacieux, coup d’État, avait supprimé les antiques et populaires parlements. Louis XVI était résolu à ne garder ni l’un ni l’autre auprès de lui.
Mais où allait-il prendre le conseiller nécessaire à ses vingt ans ? Sa jeunesse ne lui permettait pas d’avoir l’expérience des hommes ; et, par malheur, il manquait de ce sur instinct qui peut suppléer l’expérience. Le duc de Choiseul, qui avait des vues élevées, un esprit libéral, et à un haut degré le sentiment national, se désignait à son choix par quelques années d’un ministère habile et non sans gloire. Mais le duc avait autrefois manqué de respect envers le père de Louis XVI. Le roi ne voulut jamais consentir à l’appeler dans son conseil. Un autre ministre de Louis XV, M. de Machault, probe, ferme, entendu aux finances, l’habile restaurateur de notre marine, était vivement conseillé au roi. Louis XVI se décide pour M. de Machault et lui écrit de se rendre à Versailles. Au dernier moment , les instances de sa tante, M me Adélaïde, qui avait soutenu avec chaleur M. de Maurepas, le font changer d’avis. Le courrier, qui allait monter à cheval, est rappelé et la lettre destinée à Machault est envoyée à Maurepas. Ainsi se trahissait chez Louis XVI cette indécision qui fut le principe de sa faiblesse et rendit inutiles toutes ses vertus.
M. de Maurepas avait soixante-treize ans ; disgracié autrefois par M 1 "' de Pompadour pour des couplets satiriques, il était depuis vingt-cinq ans éloigné des affaires ; mais ni l’âge, ni la retraite ne lui avaient donné
de profitables leçons : ce n’était qu’un vieillard spirituel, égoïste et frivole. Il était difficile de faire un choix plus malheureux. Et cependant, les choses humaines ont des arrangements si imprévus que ce fut M. de Maurepas qui, pour plaire à l’opinion publique, et par déférence pour les conseils de M me de Maurepas, appela au ministère un homme en qui se réunissaient les vertus, les talents et le caractère, Turgot, alors intendant de Limoges. Turgot succéda à Terray au contrôle général des finances. Ainsi le hasard mettait en présence dans le Conseil du roi deux ministres bien peu faits pour s’entendre : tandis que Maurepas personnifiait l’imprévoyante légèreté du vieil esprit de cour et ne songeait qu’à gouverner au jour le jour, Turgot, philosophe et économiste, représentait sous son aspect le plus sévère l’esprit nouveau, et méditait de vastes réformes qui eussent opéré presque une révolution. Entre les deux, Louis XVI allait avoir à se décider.
Mais avant de montrer Turgot au ministère, il faut savoir comment il s’est formé. On aime toujours à connaître les commencements des hommes qui ont fait ou tenté de grandes choses; Turgot est l’un des plus dignes de rester dans les souvenirs du peuple.
Turgot appartenait à l’aristocratie. II était d’une vieille famille de Normandie qui s’était distinguée dans
Retour sur la vie de
Turgot. Pârilléê et dans la magistrature. Son père, Michel- Étienne Turgot,dvait montré de grands talents d’administrateur comme prévôt des marchands de la ville de Paris. Étant le dernier de trois frères, on le destinait à l’Église, pendant que l’aîné se consacrait à la magistrature et le cadet aux armes, selon les habitudes du temps ; ses goûts, sa modestie, la simplicité de ses manières s’accordaient d’ailleurs avec les mœurs de l’état ecclésiastique. C’était en efîet un enfant sérieux avant l’âge, un peu gauche et sauvage dans le inonde, dont le travail et la bienfaisance faisaient les premiers plaisirs*. Au collège, puis au séminaire, il se fit remarquer par la pénétration de son esprit, l’étendue de ses facultés et sa prodigieuse mémoire, en môme temps que son âme résolue^ fière et généreuse lui conciliait
1 « La petite pension dont ses parents lui laissaient la disposition au collège Louis-le-Grand disparaissait aussitôt qu’il l'avait reçue, sans qu'on pût deviner quel en était l’ettaploi. On voulut lè savoir, et oit découvrit qu’il la distribuait à de pauvres écoliers externes pour acheter des livres... Cet enfant, qui montrait déjà un si noble caractère et qui se livrait à l’étude avec une ardeur de bon augure, était cependant traité avec une sorte «le dédain par sa mère, qui le regardait presque comme un idiot, parcé qu’il paraissàit gauche dails un ihonde dont il n’avait pas l’habitude. Ne comprenant pas la sauvagerie naturelle d’un esprit prématurément sérieux, elle la combattait sans cesse par de maladroits reproches, qui produisaient un effet tout contraire à ses vues. Le jeune homme s’enfuyait dès qu’il survenait une visite. Caché derrière un paravent ou blotti sous un canapé, il ne sortait plus de cette retraite que sur les injonctions de sa mère ou après le départ des visiteurs. » Baudrillart, Éloge de Turgot.
l'affection et le respect de ses condisciples. Jeune homme, la recherche de la vérité et l’amour de l'humanité devinrent ses plus vives passions. Tout annonçait qu’il aurait une grande place dans l’Église. Mais sa théologie terminée, il ne se décida pas à recevoir les ordres. Il respectait trop sincèrement la religion pour entrer dans le ministère sans une vocation bien sûre. Il resta dans le monde, et donna carrière à l'activité et à la force de son esprit en étudiant les sciences, les langues, l’histoire, la philosophie et surtout l’économie politique. Tout en se livrant à ces belles études et en Se faisant apprécier des esprits sérieux et amis du bien, il apprenait les affaires au Parlement où nous le voyons comme conseiller en 1752. Bientôt après j en 4761* il fut appelé à l’intendance de Limoges.
C’était, comme on sait, un personnage important qu’un intendant; il avait les mêmes fonctions que les préfets de nos jours, mais avec des pouvoirs plus variés et plus étendus: Il pouvait donc beaucoup pour lé bien et pour le mah Turgot, pendant les treize années qu’il resta dans le Limousin, transforma le pays, et montra qüé pour déployer de grands talents l’homme n’â pas besoin d’être sur un grand théâtre; C’était une des plus pauvres provinces que le Limousin, il la rendit prospère par les moyens qui eussent relevé la France entière.
La taille répartie avec juslice, simplifiée dans sa perception ; la levée des vingtièmes garantie contre les exaelidhs; les corvées pour les routes, celles pour les transports militaires, rachetées par un impôt léger.
Son
intendance
de
Limoges.
parce qu’il pesait sur tout le monde ; eomrae conséquence, 150 lieues de bonnes routes dans le pays le plus difficile de la France, et qui n’en avait pas encore; les engagements volontaires autorisés, ce qui augmentait pour les autres les chances favorables du tirage ; les habitants délivrés des logements militaires par la construction de casernes ; les curés de campagne pris pour auxiliaires de l’administration, appelés à témoigner des pertes de bétail et des dommages dans les récoltes, afin de fixer avec équité le dégrèvement de la capitation ou de la taille ; des vétérinaires, des maréchaux formés pour combattre l’ignorance où l’on était dans, les campagnes des soins à donner aux bestiaux; la taxe sur les bestiaux supprimée pour stimuler les éleveurs; les prairies artificielles introduites; la culture et l’usage de la pomme de terre encouragés : voilà les principales mesures et les principaux résultats de son administration. C’est pour les campagnes qu’il fit le plus, parce qu’elles étaient restées plus étrangères que les villes au progrès général qui avait rendu la vie plus douce et plus facile. Mais sa sollicitude ne négligea pas l’industrie et le commerce. Il s’efforça de les protéger contre les entraves des corporations, la multiplicité des règlements, les douanes intérieures et extérieures. C’est lui qui fonda la grande industrie du Limousin en établissant une manufacture de porcelaines à Limoges.
L’histoire présente en quelques lignes des résultats obtenus après des années d’efforts. On sait trop que ceux qui veulent faire le bien n’y parviennent qu’en
déployant la plus énergique volonté, et pour ainsi dire malgré tout le monde. Turgot n’échappa pas à cette condition. Les treize années de son intendance furent autant d’années de lutte contre les ministres, les magistrats municipaux, et contre ses administrés -euxmêmes. Mais les soupçons, les défiances, les calomnies, les attaques, les difficultés de tout genre ne parvinrent ni îi troubler sa ferme raison ni à décourager son amour du bien. Cependant la prospérité qu’il faisait régner dans le Limousin commençait à attirer les regards; bien que la publicité ne fût pas alors ce qu’elle est aujourd’hui, le nom de Turgot s’était répandu dans la société éclairée, où l’on s’inquiétait de la situation faite à la France par la nonchalance et la faiblesse de Louis XV.
L’expérience des affaires était donc unie chez Tur- Tnrgot got à une intelligence supérieure servie par de vastes Louis x\i connaissances, en même temps qu’a la haute probité du caractère et à un amour passionné du bien. Mais sa foi absolue dans ses idées le rendit souvent trop systématique dans ses réformes, surtout trop dédaigneux des obstacles ; l’austérité un peu roide et hautaine de son caractère ne lui permit pas d’user d’habileté, même de ménagements dans ses rapports avec les hommes, et il ne sut s’assurer du roi, ni en le séduisant à la façon de Mazarin, ni en le dominant
comme aurait faite Richelieu. Mais si nous voyons clairement aujourd’hui comment un ministre homme de génie et un roi homme de bien ont échoué dans la tâche généreuse qu’ils avaient entreprise, l'histoire de leurs efforts garde l’intérêt qui s’attache à la lutte du bien contre le mai, et contient des enseignements toujours utiles. C’est pourquoi ce ministère, qui ne dura pas deux années (du 24 août 1774 au 17 mai 1776), mérite de prendre place dans la mémoire des hommes.
On a conservé le détail de la première entrevue de Turgot et de Louis XVI. L’amour de la justice et de l’honnêteté, qui était chez tous deux le fonds de leur nature, s’y montre d’une manière touchante. « Après avoir essayé d’exposer ses idées, Turgot dit au roi : Mes paroles sont un peu confuses, sire, c’estque je me sens troublé. — Je sais que vous êtes timide, mais je sais aussi que vous êtes ferme et honnête, et que je ne pouvais mieux choisir. — Il faut, sire, que vous me donniez la permission de mettre par écrit mes vues générales, et j’ose dire mes conditions sur la manière dont vous devez me seconder dans cette administration des finances ; car je vous l’avoue, elle me fait trembler par la connaissance superficielle que j’en ai. — Oui, oui, dit le roi, comme vous voudrez; mais je vous donne ma parole d’honneur d’avance, ajouta?t-il en lui prenant les mains, d’entrer dans toutes vos vues et de vous soutenir toujours dans les partis courageux que vous aurez à prendre *. » Le lendemain, Turgot
» M. de Larcy, Louis XVI et Turgot , d’après des documents inédits.
adressait à Louis XVI la lettre célèbre, trop longue malheureusement pour être citée, où il exposait ses plans de réorganisation des finances, et, démontrant que le succès dépendait du concours entier et de la fermeté continue du roi, marquait avec une singulière clairvoyance les difficultés qui l'attendaient, et contre lesquelles il échoua en effet. « Je ne demande pas à Votre Majesté d’adopter mes principes sans les avoir examinés... mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d’en maintenir l’exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu’il est impossible d’éviter... J’ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus, contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser les désordres. J’aurai à lutter même contre la bonté naturelle, contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont les plus chères. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces, etJ’on m’imputera tous les refus; on me peindra comme un homme dur, parce que j’aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé â tromper, que peut-être j’encourrai sa haine par les mesures mêmes que j’emploierai pour le défendre contre les vexations. Je serai calomnié, et peut-être avec assez de vraisemblance pour m’ôter
La
situation.
la confiance de Votre Majesté... » Il terminait en disant : « Votre Majesté se souviendra que c’est sur la foi de ses promesses que je me charge d’un fardeau peut-être au-dessus de mes forces ; que c’est à elle personnellement, à l’homme honnête, à l’homme juste et bon, plutôt qu’au roi , que je m’abandonne. » Louis XVI était digne de comprendre ce noble langage. C’est avec la bonne foi d’un cœur honnête et l’ardeur d’un sincère amour du peuple qu’il accueillait en ce moment les vues de son ministre. Mais du conseil il allait avoir à passer à l’action.
Nous voyons clairement, nous qui jugeons à la lumière des événements accomplis, combien il importait de prendre un parti, de s’y tenir fermement, d’en poursuivre l’application sans trouble d’esprit ni défaillance de volonté. Mais aux beaux jours de l’avénement, lorsqu’aucun signe de désordre social ne se manifestait, qu’aucune voix ne s’élevait contre l’antique monarchie, comment un roi de vingt ans aurait-il pu imaginer que la royauté et la société pouvaient courir un sérieux péril ? L’âge même et l’expérience ne suffisaient pas à donner tant de clairvoyance. La pénétration supérieure du génie y était nécessaire. Aujourd’hui même il est bien difficile de dire quel plan de conduite il valait le mieux suivre. Fallait-il ne rien changer au régime établi et se contenter de l’améliorer sans bruit au fur et à mesure des occasions ? Ce parti eût prévalu si M. de Maurepas eût été seul dans le conseil de Louis XVI. Mais ajourner les difficultés n’était pas les résoudre. Il eût été préférable sans doute de
recourir à la plus ancienne des institutions de la monarchie, de convoquer sans délai les états généraux, et de les associer à la tâche et à la responsabilité des réformes nécessaires 1 . On peut croire que ce système l’aurait emporté avec M. de Machault ; mais il ouvrait des voies qui semblaient bien obscures et périlleuses après la longue interruption des états généraux non convoqués depuis 4614. Restait un troisième parti : prendre hardiment l’initiative des réformes au nom de l’autorité royale qui, depuis saint Louis, avait toujours poursuivi l’œuvre dé la libération des personnes et des terres. Ce système pouvait sembler plus facile à un petit- fils de Louis XIV. C’était celui de Turgot. « Tant que Votre Majesté ne s’écartera pas de la justice, disait-il à Louis XVI, elle peut se considérer comme un législateur absolu. » Le malheur du règne fut qu’on essaya de ces partis tour à tour, sans se tenir à aucun
* C’est à ce point de vue que se place M. de Lavergne dans son excellent livre. - Les assemblées provinciale s sous Louis XV I . a Si Louis XVI, dit-il, avait convoqué les états généraux dès 1775, la plupart des difficultés de sou règne auraient disparu; la majesté de la nation assemblée aurait fait taire les prétentions turbulentes du Parlement, et les états généraux auraient partagé avec la couronne la responsabilité du pouvoir. A cette époque, si tout était ébranlé, rien n’était encore abattu. La nation aurait accueilli avec reconnaissance, des mains des trois ordres, ces mêmes réformes qui n’ont pu la satisfaire venant du roi seul. Quinze ans après, les concessions successives avaient tout sapé au lieu de tout fortifier, et les états de 1789, n’ayant plus rien à demander de légitime qui ne fût accordé d'avance, se sont jetés dans les chimères. ^
La question des
Parlements.
avec résolution, et qu’en les discréditant par l’insuccès même on se trouva à la merci des passions et des hasards qu’elles entraînent.
La première question qui demandait une solution était celle des Parlements. On a vu déjà que ces grands corps, institués pour rendre la justice, avaient été poussés par l’ambition d’une plus grande influence à usurper un rôle politique sous la régence d’Anne d’Autriche. Muets pendant le règne de Louis XIV, ils avaient, à sa mort, au mépris de son testament, donné la régence à Philippe d’Orléans, et s’étaient signalés à plusieurs reprises .sous le faible Louis XV par une opposition plus violente qu’éclairée. Ils avaient acquis ainsi une popularité facile, dans un temps où la nation, n’ayant pas de représentants élus, regardait volontiers comme des défenseurs du bien public tous ceux qui résistaient au pouvoir absolu des ministres. Dans les dernières années de Louis XV, le chancelier Maupeou, en réorganisait les Parlements sur de nouvelles bases, avait détruit de fait leur indépendance ; mais pour tirer la couronne du greffe , selon son mot, il avait changé en un jour avec violence l’institution la plus ancienne de la France. Aussi, malgré les améliorations nombreuses introduites en même temps dans la distri? hutipn de la justice, l’opinion publique se déclara avec énergie contre le coup d’Êtat, et poursuivit de ses mépris les nouveaux magistrats. Telle était la situation à l’avénement de Louis XVI. Les esprits autour du roi se partageaient. Maurepas penchait pour le rétablisse? ment des Parlements par désir de popularité; Turgot,
avee an sens politique plus sûr* s’y opposait : il prédisait que les Parlements rétablis reprendraient bien vile leur ancien rôle, et créeraient obstinément des obstacles à toutes les réformes libérales qu’il projetait alors de concert avec le roi. Louis XVI fut touché surtout dans sa conscience par cette considération j que le coup d’état de Maupeou avait été un acte arbitraire. Il rappela les Parlements. Les magistrats eh reprenant place sur leurs sièges fleurdelisés revinrent le même jour à leurs habitudes d’opposition. Il y eut donc inconséquence à relever tme institution dit passé en même temps que la royauté se proposait de modifier si profondément tout l’ancien état des choses.
Cependant, Turgot avait hâte de procéder aux réformes économiques qui, dans sa pensée, devaient préparer les réformes politiques. Son premier acte important fut de rétablir â l'intérieur la liberté du commerce des grains (septembre 4774). Du même coup il abolit les monopoles que possédaient des compagnies ou des municipalités privilégiées pour la vente, l’achat ou la mouture des grains; il frappait ainsi et paralysait les opérations de la mystérieuse société du pacte de famine. L’exposé des motifs, qui s’adressait à la raison publique pour l’instruire et la convaincre, était un chef-d’œuvre d’exposition. « On le trouvera diffus et plati disait Turgot en le lisant à un de ses amis; voici mon motif : j’ai voulu le rendre si clair que chaque juge de village pût le faire comprendre aux paysans. »
Les excellentes raisons, fondées en fait comme en
Liberté
du
commerce des grains à
l'intérieur.
droit, que donnait Turgot en faveur de la liberté du commerce de province à province sont aussi vraies du libre commerce de pays à pays. C’était bien sa conviction. Mais soigneux de ménager l’opinion ignorante et prompte à s’alarmer, il attendait des circonstances favorables pour changer la législation qui défendait l’exportation des grains. Elle encourage le cultivateur à produire du blé, puisque en augmentant le rapport du produit elle lui donne les moyens d’en étendre et d’en perfectionner la culture ; elle détermine un mouvement constant d’échanges entre les pays qui produisent au delà de leurs besoins et ceux qui restent en deçà, empêche les prix de monter trop haut et de descendre trop bas, et, en maintenant une sorte de prix moyen, prévient ces brusques variations qui tantôt mettent le prix du pain au-dessus des ressources du pauvre et tantôt au-dessous de la rémunération équitable du laboureur. La liberté est donc bonne pour tout le monde, pour les propriétaires, les cultivateurs, les salariés, comme pour les consommateurs. Les effets qu’on redoute de la liberté, les désordres, les troubles, les séditions, les famines ne viennent pas d’elle, mais justement des lois établies pour les prévenir. Ces lois sont la seule cause de la durée des disettes réelles, la seule cause du défaut de commerce, la seule origine des préjugés, des terreurs et des violences du peuple. Les mesures libérales de Turgot ne lui survécurent pas longtemps. Les gouvernements qui se succédèrent en France revinrent au funeste système de la prohibition et des règlements. Ce n’est que d’hier, comme on
le sait, que outre pays est entré pleinement dans la liberté du commerce du blé.
A la libre circulation des grains , Turgot ajouta d’autres mesures destinées à soulager et à relever les campagnes. Au premier rang est l’abolition de la contrainte solidaire. Celte loi cruelle rendait, comme on a vu, les habitants les plus aisés d’une paroisse responsables de la totalité de la taille qui pesait sur la communauté : ils devaient combler de leurs deniers la différence qui restait entre la recette des collecteurs et le chiffre de l’impôt; ils ne savaient donc jamais ce qu’ils auraient à payer. Chaque année, cette injuste obligation entraînait la ruine de familles laborieuses. Un autre grand bienfait fut la suppression des réquisitions pour les convois militaires. Les paysans n’eurent plus à craindre de se voir requis, eux, leurs animaux de labour, leurs charrettes, au premier avis du délégué de l’intendant ou d’un officier, et sans recevoir aucune indemnité. Les campagnes rentraient sous le droit commun.
Cependant les intéressés du pacte de famine n’avaient pu voir sans ressentiment la liberté du commerce des grains qui ruinait leurs opérations secrètes. Le blé avait d’abord baissé ; puis, l’année ayant été mauvaise, les prix avaient monté, comme il arrive toujours au printemps. C’est le fait de la misère et de l’ignorance de s’en prendre au gouvernement même de la mauvaise saison. On n’eut pas de peine à exciter les alarmes populaires, bien que la disette ne fût nullement à redouter. De la Bourgogne, l’agitation gagna le Sois-
Guerre
de*
farines
sonnais, la Brie, et la haute Normandie. En vain Turgot, pour rassurer les esprits, supprime ou réduit presque à rien les droits d’octroi et de marché sur les grains et les farines, et accorde des primes à l’introduction des blés étrangers (22 et 26 avril 1775). On voulait des troubles. Des hommes à figure sinistre parcouraient le pays, poussant le paysan à l’émeute, forçant les fermiers à livrer leurs grains à vil prix, incendiant les granges, et, au cri de famine, jetant les blés à la rivière. Le 1 er mai, une bande pilla le marché de Pontoise et pénétra le 2 dans Versailles. La cour du palais est envahie, des vociférations appellent Louis XVI au balcon. Le pauvre jeune roi n’avait pas les yeux faits à ce spectacle ; il ne savait pas, il ne sut jamais que les gouvernements, non-seulement ont le droit, mais le devoir de réprimer les désordres par la force ; qu’ils défendent en se défendant eux-mêmes tous les intérêts unis à la paix publique, l'agriculture, l'industrie, le commerce, c’est-à-dire le travail, le pain de tous, et que rien n’est plus funeste pour un pays que le désordre impuni et triomphant. Louis XVI prit la voix d’une bande de furieux pour la voix de la nation, il fut faible, il céda, il fit proclamer que le pain serait taxé à deux sous la livre.
Turgot ne l’entendait pas ainsi. Il force le roi de revenir sur la concession faite à l’émeute : il défend d’exiger le pain des boulangers au-dessous du prix courant, et fait protéger les marehés par des troupes. Les bandes cependant avaient couru sur Paris et pillé les boutiques des bouldngers, devant le lieutenant gé-
néral de police iiiimobile, devant la foule* non complice, mais curieuse et agitée. Turgot aussitôt (4 mai) fait destituer le lieutenant général et occuper militairement les boutiques des boulangers. L’émeuté décoh. certée se rejeta sur la province. Ce fut alors le Parlement qui intervint. Il rendit un arrêt qui revendiquait l’instruction de l’affaire et suppliait le roi de faire baisser le prix des grains à un taux proportionné aux besoins du peuple. C’était beaucoup d’inintelligence ou de perfidie. Comme si le roi faisait les saisons, comme s’il dépendait de lui que le blé fût abondant ou rare; comme s’il pouvait violer le droit sacré de propriété en ordonnant au cultivateur; au commerçant de travailler à perte! Turgot fit arrêter la distribution de l’arrêt du Parlement et prit des mesures vigoureuses contre la propagande du désordre. Vingt-cinq raille hommes furent répartis dans les provinces ou les bandits continuaient à crever les sacs et à assaillir les bateaux sur les rivières. Tout s’arrêta aussitôt qu’on sentit bien que le pouvoir ne faiblirait pas. D’ailleurs, si de pauvres gens égarés avaient profité de la protection de l’émeute pour exiger le pain ou la farine à vil prix; nulle part la population ne s’était alliée aux émeutiers pour résister aux troupes. Les blés, que le producteur cache ët dissimule toujours devant le désordre et la violence, revinrent d’eux-mêmes sur les marchés avec la sécurité. Bientôt les arrivages des grains étrangers arrêtèrent naturellement la hausse. Une amnistie pleine et entière fut accordée, à condition que les grains et farines pillés ou extorqués au-dessous du cours seraient resti-
Mt‘sari's
coinplé-
m'ntaircs
tués en nature ou en argent à la véritable valeur. Turgot ne voulait pas que l’indulgence coûtât quelque chose à la justice. Mais surtout il lit le possible pour éviter dans l’avenir le retour de troubles semblables, car c’était l’éducation des esprits qu’il avait à cœur. Une circulaire fut adressée aux curés de campagne, par l’intermédiaire des évêques, pour être lue au prône; il y exposait les causes qui font naturellement hausser et baisser le prix des grains, et dénonçait à l’indignation publique les auteurs du complot formé pour affamer Paris et les provinces.
Nous avons raconté dans le détail cet épisode, connu sous le nom de Guerre des farines, parce qu’il renferme et annonce tout ce que les scènes de la Révolution montreront plus tard dans de grandes proportions : l’intelligence confuse, le caractère indécis et les bonnes intentions de Louis XVI ; l’erreur fatale qui fait prendre les vociférations de l’émeute pour les réclamations de la nation entière; les pouvoirs secondaires paralysés par la peur ou prêts à la trahison; la foule curieuse assistant aux désordres comme à un spectacle, les gens de bien inhabiles à résister à la violence, et les faciles et rapides succès des artisans de troubles, lorsqu’un homme énergique ne se trouve pas auprès d’un maître faible pour dire à la licence déchaînée : Tu n’iras pas plus loin.
Sans s’intimider ni se décourager, Turgot poursuivit résolûment sa pensée de libérer les campagnes des entraves qui gênaient l’essor de l’agriculture : il supprima les offices de marchands privilégiés qui seuls à
Rouen avaient le droit de vendre les grains (juin 1775); mais comme les offices, achetés très-cher, formaient une propriété, il indemnisa les possesseurs. La même mesure fut peu après étendue à la ville de Lyon (novembre 1775). Dans l’intervalle (août 1775), une commission avait été nommée pour examiner les litres de tous seigneurs et autres propriétaires de droits sur les grains, et préparer le rachat de ces droits. Grand pas fait vers la liberté.
Turgot, en ce moment, n’était plus seul à poursuivre les réformes libérales. Le plus respecté des magistrats, le noble et excellent Malesherbes, venait d’entrer dans les conseils du roi (15 juillet 1775), apportant à Turgot l’appui de son amitié, son influence sur Louis XVI, le crédit de son nom sur l’opinion publique. Comme Turgot, il comprenait la nécessité des réformes et les appelait de ses vœux. Deux mois avant d’entrer au ministère, il avait présenté au roi, au nom de la Cour des aides dont il était président, des Remontrances où il avait retracé avec une patriotique franchise le tableau des abus qui résultaient de la législation des impôts, et indiqué en même temps avec l’autorité qui lui appartenait les moyens de les supprimer. Aujourd’hui que l’impôt est égal pour tous, réparti proportionnellement à ce que chacun possède, voté par les représentants élus de la nation, nous ne concevons pas
Entrée île Malesherbes dans le
ministère.
Mesures diverses de Turgot en vue de la liberté de
l'industrie et du rommerce.
qu’uii autre état de choses ait pu exister. L’adoption des réformes indiquées par Malesherbes eût été déjà un grand soulagement pour le peuple. Elles s’accordaient avec les plans de Turgot qui avait été l’inspirateur du travail de Malesherbes. Tous deux espéraient obtenir de Louis XVI, de sa bonté et de son désir d’être juste, qu’il fût nommé une commission de magistrats et d’administrateurs pour examiner les moyens de réprimer les abus. Mais ainsi ne l’entendait point Maurepas. Le vieux ministre, toujours inquiet que le roi ne lui échappât, ne voulait pas l’engager dans l’exécution de si grandes réformes, qu’il était incapable de poursuivre et de réaliser lui-même. Ce tableau de misères trop réelles offusquait sa frivolité. Il fit répondre avec impertinence que, s'il existait réellement des abus , il serait temps de les faire connaître au moment de les corriger, et il s'efforça d’étouffer le retentissement que pouvaient avoir les Remontrances dans l’opinion, si elles transpiraient, en se faisant apporter la minute des registres de la cour. Maurepas était de la race de ceux qui ne songent qu’à jouir du présent, et qui, pour se dispenser d’être prévoyants, détournent leurs yeux de l’avenir.
En donnant ses soins les plus chers à l’agriculture, Turgot ne négligeait pas l’industrie et le commerce. Il s’essayait à y détruire les privilèges et les monopoles, qui ne servent l’intérêt de quelques-uns qu’aux dépens de l’intérêt de tous, et préparait le grand jour où chacun pourrait librement travailler et vendre librement les produits de son travail. C’est ainsi qu’il lit
permettre aux ouvriers de toutes les professions qui travaillaient le fer ou l’acier de mettre la dernière main aux ouvrages dont ces métaux sont la matière première (juin 1775), et que quelques mois après (janvier 1776) il fit accorder pleine liberté aux verriers de Normandie de vendre les verres où ils voudraient, à qui ils voudraient, au prix qu’ils pourraient en trouver. Par le même principe, il étendit à plusieurs ports le privilège réservé à un très-petit nombre de commercer avec nos colonies d’Amérique, en attendant qu’il pût complètement l’abolir (décembre 1775). Il avait l’esprit trop juste pour ne pas savoir combien la facilité des communications est favorable au progrès du commerce et de la prospérité publique. Il s’occupa d’améliorer la navigation intérieure et d’assurer le bon entretien des routes (février 1776). Les moyens de transport, bien qu’en progrès, étaient alors d’une déplorable lenteur : on mettait trois jours par le coche ou voiture publique pour aller à Rouen, quatorze pour se rendre à Bordeaux. Les deux seules diligences qu’il y eût, celles de Lille et de Lyon, faisaient tout au plus dix lieues par jour. Turgot, pour stimuler l’industrie privée et lui donner un modèle, créa une entreprise de voitures nouvelles, plus légères et plus rapides, qui étaient menées en poste sur toutes les grandes routes, et qui abaissaient de beaucoup les anciens prix. La Turyotine arrivait, par exemple, à Bordeaux en cinq jours au lieu de quatorze. Néanmoins, on se moqua beaucoup, selon la mode du temps et le caractère de notre pays; on fit des ehansons et des épigrammes contre un mi-
rustre qui ménageait le temps des citoyens, pensant que le temps est de l’argent. Une de ces épigrammes, apostrophant Turgot, se terminait ainsi :
Puisse ta poste absurde aller un si grand train,
Qu’elle te mène à tous les diables !
Mais les moqueries de la légèreté publique non plus que les injures, les déclamations non plus que les calomnies, n’avaient le pouvoir de troubler Turgot. Au milieu de toutes ces utiles mesures de détail, dont nous n’avons pu indiquer que les principales, il poursuivait sa grande affaire du rétablissement des finances. En acceptant le ministère, il avait dit au roi : « Point de banqueroute, point d’augmentation d’impôts, point d’emprunts. » Il faudrait trop de développements pour faire entrer au fond du système compliqué des finances de l’ancien régime et expliquer comment Turgot fut fidèle à son programme. C’est, en un mot, par la répression des gains exagérés que faisaient les traitants, c’est-à-dire les banquiers prenant à ferme les différents impôts, par la surveillance des agents habitués à. vivre aux dépens du trésor public, par la réforme d’abus qui s’étaient introduits au profit des grands personnages, surtout par une économie sévère et la réduction des dépenses, que Turgot arriva, dès la première année de son ministère, à améliorer sensiblement la itusalion financière ; quelques chiffres suffiront à le montrer. Le revenu de l’État était de 377 millions; en
retranchant de cette somme les rentes perpétuelles et viagères, les dépenses de la maison du roi et de celles
des princes, il ne restait plus que 213 millions pour les services publics qui en demandaient 235. 11 fallait donc d’abord trouver les 22 millions manquants. Il y avait en outre à rembourser 78 millions d’anticipations, c’est-à-dire d’avances faites par les financiers, et 235 autres millions qui composaient la dette exigible. Turgot, en 1776, avait remboursé 15 millions sur la dette exigible, 28 sur les anticipations, et réduit à 15 millions le déficit pour l’année. Un ministre intègre, ennemi des prodigalités fastueuses, dur aux courtisans affamés, et tenant scrupuleusement ses engagements, avait ramené au gouvernement français la confiance des capitalistes étrangers. Des banquiers hollandais offraient à Turgot 60 millions à 5 pour 100, taux minime en comparaison de l’intérêt énorme que payaient ses devanciers. Ses talents et sa bonne foi allaient donc lui permettre de disposer des ressources du crédit, cet instrument qui peut être si puissant dans des mains habiles et honnêtes, et dont il savait tout le prix. C’est Turgot qui a dit « que la baisse de l’intérêt de l’argent, c’est la mer qui se retire, laissant à sec les plages que le travail de l’homme peut féconder. » Cette année 1775 avait donc été bien remplie; il faudrait lire le recueil même des actes du ministère de Turgot pour apprécier combien elle fut laborieuse. On se demande comment il put arriver à ces résultats, malgré les obstacles sans cesse croissant autour de lui, et au milieu des cruelles attaques de goutte qui le retenaient au lit des semaines. Maurepas, jaloux et inquiet, le minait déjà habilement dans l’esprit de
Obstacles
que
rencontrent les premières réformes de
Turpot
Louis XVI; la reine, que le malheur n’avait pas encore mûrie, ne sentait que de l’éloignement à l’égard d’un ministre austère qui n’avait aucune complaisance pour ses amis ; tout ce qui était de la cour et vivait d’abus s’irritait contre le gardien vigilant du trésor; tout ce qui était de la finance détestait un surintendant intègre qui entreprenait de mettre de l’ordre dans la confusion des deniers publics ; la noblesse et tout ce qui lui tenait par le privilège, dans l’entêtement de la vanité, considérait comme un ennemi l’homme d’État qui, pour raffermir la monarchie et pour soulager le peuple, menaçait de toucher à ses prérogatives en matière d’impôts; les parlementaires ne pardonnaient pas au réformateur qui ne marchandait pas avec eux et faisait plier leurs résistances. L’opinion, dans la masse de la nation honnête, laborieuse et libérale, eût dû au moins lui prêter son appui; mais elle n’était pas instruite et mise au courant par la presse, comme nous le sommes aujourd’hui, et elle était travaillée en tous sens, agitée et égarée par mille bruits qui circulaient, par les pamphlets clandestins où les projets les plus absurdes étaient prêtés à Turgot, et par les faiseurs de rêves qui ne manquent jamais, et par les ennemis du contrôleur général intéressés à le perdre. Ignorante, inquiète et passionnée, elle se manifestait avec bruit et à contre-sens, comme elle le fit presque toujours sous le règne de Louis XVÎ. Ainsi, au bout d'une année, Turgot voyait les inimitiés se déclarer de toutes parts contre lui, tellement l’amour du bien et la raison la plus éclairée sont insuffisants dans cette lâche ingrate
du gouvernement, et tellement l’art de ménager les intérêts et les passions est indispensable à l’homme d’État.
Nous avons vu plus haut que ce talent manquait à Turgot. Dans sa rigide vertu, il croyait trop à l’empire des principes sur la conduite humaine, comme dans son impatience du bien il précipitait trop ses réformes, dédaigneux d’une politique habile qui, en divisant ses adversaires, lui eût gagné des alliés. « Vous êtes trop pressé, lui disait en riant Malesherbes ; pourquoi vouloir tant de choses à la fois ? Vous vous imaginez avoir l’amour du bien public : point du tout ! Vous en avez la rage ; car il faut vraiment être enragé pour forcer eh même temps la main au roi, à M. de Maurepas, à toute la cour, au Parlement. » Mais Turgot, qui ne plaisantait guère, répondait avec une gravité touchante : « Est-ce qu’avec le mal de famille qui circule dans mes veines, il m’est permis d’avoir de la patience? Ce mal s’aigrit tous les jours dans le travail. En mettant mes heures à profit, j’aurai du moins fait ce que j’aurai pu, et ce seront toujours autant de vexations dont j’aurai délivré le peuple l . » Aussi, dans sa foi intrépide, au milieu des inimitiés qui menaçaient d’éclater, malgré son isolement, ne pouvant plus compter que sur les bonnes intentions du roi, se résolut-il à affronter toutes les colères en portant au régime du privilège deux coups décisifs, la suppression
» M. de Larcy, d’après des mémoires inédits de l'abbé Véri.
Abolition
de
la corvée, des
jurandes et des maîtrises.
Opposition
du
Parlement.
de la corvée èt l’abolition des jurandes et des maîtrises.
Les deux projets de loi présentés au roi en conseil des ministres, dès les premiers jours de janvier 1776, y rencontrèrent une grande résistance *. Maurepas se tut prudemment ; mais il poussa en avant le garde des sceaux, Hue de Miroménil, qui défendit la corvée au nom du maintien nécessaire des privilèges de la noblesse. La discussion mit aux prises l’esprit d’immobilité absolue et celui de la réforme progressive. C’est dans les œuvres de Turgot, où elle a été recueillie, qu’il faut la suivre. Turgot prend une à une les objections de M. de Miroménil et les réfute victorieusement au nom du bon sens, de la justice et de l’humanité. Louis XVI, convaincu du bienfait de l’abolition de la corvée pour le peuple des campagnes qu’il aimait avec une ardeur si sincère, donna sa pleine approbation à Turgot et lui promit de le soutenir contre l’opposition du Parlement qui menaçait d’être redoutable.
Le Parlement, en effet, qui était composé de privilégiés, atteint dans son intérêt et sa vanité, dépouil-
i Turgot avait présenté en même temps divers projets de lois moins importants, mais inspirés par le môme esprit, entre autres l’abolition des droits existants à Paris sur les grains, farines et autres denrées de première nécessité pour le peuple, celle des offices sur les quais, halles et ports de la même ville. Il n’y avait pas moins de trois mille deux cents chargeurs, déchargeurs, rouleurs de grains, etc., intermédiaires inutiles dont on était tenu de se servir.
lait les apparences du rôle populaire qu’il jouait d’ordinaire. Il savait les édits présentés au roi par Turgot; il savait que le ministre en préparait d’autres: la réduction de la maison civile du roi, la transformation des deux vingtièmes en un impôt territorial réparti selon une exacte justice, la modification profonde de la gabelle, la conversion des droits féodaux du domaine royal en une redevance annuelle, mesure qui atteindrait ensuite les domaines seigneuriaux, la validité des mariages des protestants, non reconnus alors par la ' loi, etc. C’était, dans l’esprit de conservation mal entendu des magistrats, le renversement de la propriété et de la morale.
Le Parlement commença la guerre en condamnant une brochure piquante du vieux Voltaire contre la corvée (30 janvier). On avait, à ce propos, dénoncé les économistes comme une secte qui bouleversait la société. C’est à Turgot que le trait était destiné. Le 6 février, les édits sont portés au Parlement qui se refuse à les enregistrer et adresse au roi des remontrances. Dans son inintelligence des besoins du temps et du progrès nécessaire, il s’appuie sur ce prétendu principe qu’en France « le peuple est taillable et corvéable à merci, et que c’est une partie de la Constitution que le roi est dans l’impuissance de changer. » En même temps, sur un rapport virulent de l’avocat général Séguier, le Parlement condamnait au feu un livre sur les inconvénients des droits féodaux et décrétait l’auteur, un ami de Turgot, de prise de corps. Quelles idées subversives contenait dqnc ce malheureux livre ? On n’y demandait
Coalition de tous les intérêts contre Turj?ot.
môme pas que les seigneurs fussent forcés à recevoir le remboursement des rentes féodales; ou démontrait que, s’ils consentaient à ce remboursement, ils pourraient y mettre un prix qui doublerait et au delà leurs revenus. Mais l’avocat général proclama que les droits féodaux étaient une portion intégrante de la propriété, confondant ainsi le droit sacré de la vraie propriété ayec une propriété de privilège et d’exception, Le roi prit sous sa protection le pauvre auteur et ordonna d’enregistrer les édits. Le Parlement adressa de nouvelles remontrances.
Les esprits étaient en feu. La reine, |es frères et les tantes du roi se prononçaient hautement contre Turgot. Le comte de Provence daignait se faire pamphlétaire pour combattre l’ennemi commun. Le prince de Conti, un prince du sang, frappé de la maladie dont il allait mourir, se faisait porter au Parlement pour protester ; les ministres, complices de ces colères, décourageaient le roi ^ celui des affaires étrangères, Yergennes, exprimait hautement son antipathie contres les réformes; celui de }a police, Sartine, prenant un détour, criait, à propos de la suppression des jurandes, que Turgot était dupe des Anglais et qu’il leur livrait notre industrie. Les gens de finance étaient trop heureux de l’occasion pour ne pas se jeter dans la mêlée ; ils allaient répétant le mot naïf de l’un d’eux : Pourquoi changer, ne sommes-nous pas bien ? Mais l’orgueil nobiliaire surtout, profondément blessé, se répandait en plaintes amères : « Si le roi peut nous obliger à contribuer pour la corvée, il peut donc aussi la rétablir en nature
et nous forcer à iravailler sur les grandes routes. — Le contrôleur général veut que les impôts soient payés par tous les Français; il nous soumettra donc à la taille! » Étonnement sincère mais naïf, étrange dans sa candeur, et qu’on ne peut constater sans tristesse. Il montre combien, en France, nous sommes susceptibles d’être égarés par la vanité, et de perdre dans les fumées de l’amour-propre tout sentiment de sagesse et de justice ! Ce n’étaient pas seulement les privilégiés de la noblesse qui s’agitaient contre Turgot et l’accusaient d’attenter à leur propriété ; mais les privilégiés de la roture, les syndics et les jurés des corporations, Jes maîtres de métiers, tout ce qui tenait boutique et magasin criait aussi à la spoliation. Le noble s’indignait à l’idée de payer l’impôt de la corvée comme le paysan ; le bourgeois s’indignait à l’idée que le compagnon, l’apprenti, le salarié aurait désormais le droit de s’établir où il le voudrait, de travailler librement, de traiter avec lui eu égal. Ils allaient partout répétant que la libre concurrence était la ruine de l’industrie et l’anéantissement du commerce. Il n’était pas facile de résister à cette conjuration de tous les intérêts et de toutes les passions. Louis XVI, assiégé de toutes parts, s’écriait tristement : Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. Il resta fidèle à son ministre, et se rendant en personne au parlement, il fit enregistrer les édits en sa présence dans un lit de justice (30 mai 1776 ) { !
1. On appelait lit de justice une séance solennelle du Parle-
Préambule de l'édit sur lu suppression des jurandes et des maîtrises.
Quand on lit les beaux préambules dont Turgot fit précéder les édits, on s’étonne qu’ils n’aient pas eu plus de puissance de conviction sur les âmes honnêtes. Pouvait-on, par exemple, réclamer avec plus de noblesse et mettre plus en évidence le droit de libre travail que dans l’exposé des motifs de l’édit sur la suppression des jurandes et des maîtrises :
« Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes.
« Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d’affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l’humanité. Nous voulons en conséquence abroger ces institutions arbitraires qui ne permettent pas à l’indigent de vivre de son travail ; qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une misère inévitable, seconder la séduction et la débauche; qui éteignent l’émulation et l’industrie, et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l’entrée d’une communauté ; qui privent l’État et les arts de toutes les lumières que les étrangers y apporteraient ; qui retardent le progrès de ces arts par
méat, où le roi siégeait sur une pile de coussins, entouré des grands du royaume et des ducs et pairs.
les difficultés multipliées que rencontrent les inventeurs auxquels différentes communautés disputent le droit d’exécuter les découvertes qu’elles n’ont point faites ; qui, par les frais immenses que les artisans sont obligés de payer pour acquérir la faculté de travailler, par les exactions de toute espèce qu’ils essuient, par les saisies multipliées pour de prétendues contraventions, par les dépenses et les dissipations de tout genre, par les procès interminables qu’occasionnent entre toutes ces communautés leurs prétentions respectives sur l’étendue de leurs privilèges exclusifs, surchargent l’industrie d'un impôt énorme, onéreux aux sujets, sans aucun fruit pour l’État ; qui, enfin, par la facilité qu’elles donnent aux membres des communautés de se liguer entre eux, de forcer les membres les plus pauvres à subir la loi des riches, deviennent un instrument des monopoles, et favorisent des manœuvres dont l’effet est de hausser au-dessus de leur proportion naturelle les denrées les plus nécessaires à la subsistance du peuple. »
C’est le droit de travailler librement que Turgot proclamait ainsi hautement en face des gênes et des entraves du privilège et du monopole ; ne le confondons pas avec la théorie chimérique et coupable du droit au travail. <t Le droit de travailler n’est que la liberté de se livrer à son industrie sans empêchement, il ne demande h l’État que la sécurité... Le droit au travail, au contraire, donne à l’individu une action contre la société. Il l’arme du droit de lui dire à chaque instant : Quelles que soient les ressources dont tu disposes,
Le droit de
travailler
et
le droit au travail.
tu me dois une rémunération convenable à mes besoins, une occupation conforme à mon savoir-faire. Et comme le droit n’admet pas de fin de non-recevoir, si tu me refuses le travail qui m’est dû, je revendiquerai le droit par la force. L’insurrection, voilà ce que l’on trouve immédiatement au bout du droit au travail *. » Machina- Cependant'tout le déchaînement des ennemis de Turde“ s got ne suffisait pas pour déterminer sa chute. Quant à Mann pas. lui, il méprisait toutes ces intrigues et même les méprisait trop; il laissait Maurepas manœuvrer autour du roi, sans se défendre, et ne s’occupait que de hâter le rétablissement de la prospérité publique par la suppression des gènes artificielles a . Pour Louis XVI, bien qu’assiégé par tout son entourage et même ébranlé, il résistait : s’il ne se rendait pas un compte très-net de la nécessité de larges réformes en vue de l’avenir ; s’il s’effrayait à l’idée de l’énergie et de l’effort qu’il lui faudrait déployer pour soutenir son ministre contre la coalition des inimitiés, il voyait de réels résultats déjà atteints et craignait en se séparant de Turgot d’agir contre l’intérêt de son peuple. Funeste irrésolution sans
i M. Baudrillart, Manuel à' Économie politique.
* Mars 1776, création d'une banque, sous le nom de Caitte d’ escompte, qui prit le taux de 4 u /„ pour base de ses opérations. — En avril, édit qui déclare libres par tout le royaume la circulation et le commerce des vins, moyennant l’acquit des droits d’octroi. C’était la suppression des prohibitions qui empêchaient les vins d’entrer d’une province dans l’autre. Bordeaux. et Marseille, par exemple, ne pouvaient plus fermer la mer aux vins de la haute Guyenne, du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné, dans l’intérêt exclusif de leur territoire.
doute; mais souvenons-nous qu’il n’avait que vingtdeux ans.
Le vieux Maurepas, voyant que Louis XVI ne se d£ cidait pas à renvoyer Turgot, eut alors recours à un expédient qui montre combien le sens moral lui faisait défaut. Des lettres furent envoyées à Vienne et mises à la poste, dans cette ville, à l’adresse de Turgot : elles paraissaient lui être écrites par un ami qui ne signait pas. On fabriqua des réponses de Turgot à ces prétendues lettres, pleines de sarcasmes contre la reine et de paroles blessantes pour le roi; Maurepas non plus, pour la vraisemblance, n’y était pas ménagé. Toute cette correspondance était portée au roi, au fur et à mesure, par le directeur des postes ; car la violation du secret des lettres était dans l’ancienne monarchie un moyen de gouvernement. L’honnête Louis XVI , dans la surprise et la douleur de son âme, montrait ces lettres à Maurepas, qui se gardait bien d’émettre trop de doutes sur leur authenticité. C’est ainsi qu’on ruinait le terrain sous les pas de Turgot.
Mais avant de porter le dernier coup, on voulu» lui ôter l'appui de Malesherbes, toujours fidèle à son amitié, le seul de tous les ministrés qui soutint les projets du contrôleur général. Plein de dégoût et de dépoura gement, Malesherbes, plus fait d’ailleurs pour le conseil que pour l’action, depuis longtemps déjà voulait se retirer; Turgot seul par ses instantes prières le retenait. Maurepas, qui n’ignorait pas ces dispositions, lui chercha querelle un jour, à dessein, et mit assez de vivacité dans l’altercation pour que Malesherbes crut
Démission de Malesberbes.
Disgrâce
de
Tuigot.
de sa dignité d’envoyer sur-le-champ sa démission. Louis XVI ne consentit pas d’abord à l’accepter et pressa affectueusement Malesherbes de rester auprès de lui; ne réussissant pas h le persuader, il le laissa aller avec ces mots touchants : « Vous êtes plus heureux que moi, vous pouvez abdiquer. »
On insinua à Turgot de donner aussi sa démission ; il s’y refusa, et répondit : « J’attendrai qu’on me chasse. » Il ne voulait pas qu’on pût lui reprocher d’avoir désespéré trop tôt de la justice des hommes et du succès de la bonne cause. Cependant il ne trouvait plus auprès du roi que de la froideur : ses ennemis étaient arrivés à leurs fins. Un matin, il vint présenter au roi un projet d’édit, précédé d’un exposé des motifs. «Encore un mémoire! » dit Louis avec hurtfeur. Il écouta avec impatience, et à la fin il demanda : « Estce tout ? — Oui, Sire. — Tant mieux, » répliqua-t-il, et il s’en alla. Deux heures après, Turgot recevait sa lettre de renvoi (12 mai 1776).
Les hommes comme Turgot ne regrettent le pouvoir que parce qu’ils perdent les moyens d’être utiles à leur pays et à l’humanité. Il écrivit à Louis XVI une lettre noble et ferme, où l’on sent l’honnête homme et le bon citoyen, et telle que l’histoire n’en présente guère d’i/n ministre à un roi; quelques passages en feront juger : « Si je n’envisageais que l’intérêt de ma réputation, je devrais peut-être regarder mon renvoi comme plus avantageux qu’une démission volontaire; car bien des gens auraient pu regarder cette démission comme un trait d’humeur déplacé. D’autres auraient dit qu’après
avoir entamé des opérations imprudentes et embarrassé les affaires, je me retirais au moment où je ne voyais plus de ressource. D’autres, persuadés qu’un honnête homme ne doit jamais abandonner sa place quand il y peut faire quelque bien ou empêcher quelque mal, et ne pouvant pas juger comme moi de l’impossibilité où j’étais d’être utile , m’auraient blâmé par un principe honnête, et moi-même j’aurais toujours craint d’avoir désespéré trop tôt et d’avoir mérité le reproche que je faisais à M. de Malesherbes. Du moins étant renvoyé, j’ai la satisfaction de n’avoir pas un remords à sentir, pas un reproche à essuyer.
« J’ai fait, Sire, ce que j’ai cru de mon devoir, eu vous exposant avec une franchise sans réserve et sans exemple les difficultés de la position où j’étais, et ce que je pensais de la vôtre... Tout mon désir est que vous puissiez toujours croire que j’avais mal vu, et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille et pour vous et pour vos peuples, qu’ils se le sont promis d’après vos principes de justice et de bienveillance. » Paroles pleines de pressentiments de l’avenir et que Louis XVI dut souvent se rappeler dans les crises douloureuses de son règne.
Cet avenir, qui devait être si sombre et si terrible, quelques sages seulement le pressentaient vaguement et le redoutaient sans le définir. Mais tout le monde des privilégiés était dans la joie ; Versailles avait pris un air de fête, on s’applaudissait au château de la vic-
toire Ou privilège, on se féliqitait hautement dans les promenades et les lieux publics. Cette aveugle société que l’exil, la misère, l'échafaud allaient bientôt décimer si cruellement, triomphait avec indécence : c’était sa revanche des acclamations populaires qui avaient accueilli autour des barrières de Paris et dans les chaumières l’abolition des jurandes et des corvées. Au moins une voix s’éleva pour Turgot : ce fut celle du vieux Voltaire, qui a un sens si juste des choses lorsqu’il n’est pas égaré par ses préjugés irréligieux.
« Ah ! quelle nouvelle j’apprends, écrivait-il; la France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous? Je suis atterré. Je ne vois plus que la mort devant moi, depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m’est tombé sur la cervelle et sur le cœur. » A p précîa- Le ministère de Turgot est bien court, puisqu'il ne . ^ dure que vingt-deux mois ; les seules grandes mesures xuriiot Q 11 il présente sont la suppression des corvées et l’abolition des jurandes ; toutes les autres mesures utiles n’ont de valeur historique que par les intentions dont elles témoignent. Pourquoi donc ce ministère occupet-il tant de place dans notre histoire? Pourquoi le nom de Turgot est-il mis à côté des noms de Sully, de Colbert et de Vauban ? C’est d’abord que l’homme, en lui, était plus grand que son œuvre, et que le malheur des temps ne lui a pas permis d’exécuter les vastes plans qu’avait conçus son génie, et que l’histoire a conservés pour sa gloire. C’est surtout que Turgot semble envoyé par la Providence et prédestiné par elle pour imposer les réformes qui, en régénérant
l’ancienne monarchie, eussent prévenu la Révolution française, parce que, accomplissant tout ce que celleci a réalisé de légitime, elles auraient rendu impossibles les excès déplorables auxquels elle s’est laissé emporter. Ce court ministère est donc un des moments les plus solennels de notre histoire, puisque la question s’y pose nettement entre une réforme et une révolution. Les hommes qui réunissent les rares qualités par lesquelles on sauve un pays des situations critiques, la clairvoyance du génie, la fermeté du caractère et le dévouement du citoyen, ces hommes-là ne sont pas communs, et la Providence ne les met pas à souhait sous la main des princes. C’est affaire à eux de les chercher, et tout au moins de les reconnaître lorsqu’ils se trouvent portés auprès de leur trône. Le malheur irréparable de la jeunesse de Louis XVI fut de n’avoir pas suivi jusqu’au bout Turgot, qui était capable de prévenir la Révolution, comme le tort de son âge mûr sera de ne donner qu’à demi sa confiance à Mirabeau, qui était capable de l’arrêter. L’histoire au moins doit rendre justice au ministre entreprenant de sauver la société de son temps même malgré elle, méconnu par l'aveuglement de ce qui l’entoure, s'obstinant noblement à sa tâche sans faiblir, sans désespérer, jusqu’à ce qu’il succombe : il paraît d’autant plus grand que plus profond est l’abime ou vont se précipiter tous ceux qui se sont refusés à saisir la main ferme et loyale qui leur était tendue.
Turgot rentré dans la vie privée reprit les études qui lui étaient chères. La philosophie, l’économie po-
Retraite
et
mort
de
Turgot.
litique, la littérature se partagèrent les loisirs de sa retraite. Il y avait débuté avec éclat dès sa première jeunesse ; il ne les avait jamais abandonnées dans la maturité de sa vie, au milieu du souci des affaires; il leur consacra les dernières années qui lui restaient à vivre. Turgot, philosophe et économiste, tient une des places les plus élevées au dix-huitième siècle, et, dans le domaine de la pensée comme dans celui de l’action, son génie est un de ceux qui honorent l’humanité. Nous l’avons vu déjà : parmi les hommes qui s’occupent des grandes questions philosophiques, sociales, politiques, il s’en trouve dont l’intelligence, détournée du bon sens par de faux raisonnements ou de mauvaises passions, s’engage dans l’erreur et s’y perd. Ils sont d’autant plus dangereux qu’ils ont plus de talent, parce que habiles à donner à leurs rêves coupables l’apparence de vérités généreuses, ils égarent la foule, qu’ils séduisent et entraînent à leur suite. Turgot appartient à une autre famille : son esprit est aussi droit et honnête qu’il est élevé et profond ; c’est la vérité seule qu’il poursuit, non la gloire de l’écrivain, ni l’influence de l’ambitieux, ni la satisfaction de ses passions propres. Il apporte dans ses travaux, avec une intelligence supérieure, la sincérité et le désintéressement d’une belle âme. Il existe parmi les écrivains des gloires plus grandes, mais non de plus pures.
C’est au milieu de ces nobles occupations de l’esprit que la mort vint le frapper, avant le temps et sans le surprendre. Son père déjà avait succombé à la maladie héréditaire de la goutte, qui le faisait lui-même
cruellement souffrir. Aussi disait-il quelquefois : « Je 'dois me presser de faire le bien ; on ne vit pas au delà de cinquante ans dans ma famille. » Il mourut à cinquante-quatre ans, le 20 mars 1781, avec la sérénité du sage, entouré de ses amis, conversant avec eux de ce monde qu’il allait quitter et de cette autre vie réservée à l’âme immortelle. Ne regrettons pas pour lui sa mort prématurée. « Il vit approcher l’heure oii ses théories allaient obtenir une victoire éclatante ; il ne vit pas celle où elles devaient être défigurées et souillées l . »
La disgrâce de Turgot enleva à la France la chance la plus heureuse d’une transformation régulière et pacifique, en même temps que Louis XVI y perdit l’occasion la plus propice d’être le réformateur de la monarchie. Nous pourrions nous arrêter ici et nous considérer comme à la veille des états généraux. Toutefois, il ne sera pas inutile de passer rapidement en revue les successeurs de Turgot, pour mieux faire comprendre comment les destinées de la monarchie étaient liées aux plans de réforme du graud ministre, appliqués avec franchise, avec fermeté, avec suite, et dans
Les
successeurs
de
Turgot.
* Baudrillarl, Etudes de philosophie morale et d’économie politique.
Ministère
de
Necker.
leur temps. Mais ces moyens de régénération et de salut que Turgot apporte à ses contemporains, conjnte pour prouver qu’il n’y a rien de fatal dans l’histoire, les hommes qui y étaient le plus intéressés ou ne veulent pas les voir ou ne savent pas s’en servir. Ils s’obstinent aveuglément à des intérêts particuliers et à des passions personnelles, croyant qu’ils seront toujours les maitres des événements, jusqu’à l’heure où cette révolution qu’ils n’ont pas voulu prévenir, qu’ils n’onl pas su diriger, les emporte.
Le premier successeur de Turgot fut un certain Clugny, un intendant sans idées et sans mœurs, qui se hâta de suspendre l’exécution de l’édit sur la corvée et de rétablir les jurandes et les maîtrises, avec des modifications toutefois qui en tempéraient les rigueurs (août 1776). Puis, pour faire de l’argent, et comme s’il n’y avait pas assez d’abus, on créa la loterie royale. Institution immorale, qui trompait par un appât menteur de gain tous ceux qui vivent péniblement, au jour le jour, de leur travail, les habituait à l’idée qu’on peut faire sa fortune par quelque coup du hasard, et attirait les épargnes sacrées du pauvre au jeu le plus inégal que la friponnerie ait pu inventer. C’est dans ces circonstances qu’il faut regretter que l’intelligence, chez Louis XVI, ne fut pas au niveau du cœur.
M. de Maurepas, toujours jaloux de popularité, donna bientôt pour successeur â l’incapable Clugny un Génevois, établi à Paris, qui avait fait une rapide fortune dans la banque et dont on vantait dans tous les salons les talents et la probité. Le premier mérite de
Necker, aux yeux de Maufepas, c’était d’avoir combattu plusieurs des idées de Turgot, notamment celles qui concernaient le commerce des grains. Ce choix fut très-goûté à la cour ; on s’y flatta qu’un homme si habile en finances n’aurait pas besoin d’économie.
Necker était en effet un financier habile, et de plus un honnête homme, très-désireux de faire le bien, et tout disposé aux réformes libérales. Il était devenu très-riche sans aimer l’argent ; dédaigneux de l’ambition vulgaire des richesses, il poursuivait la gloire ; mais si noble que soit cette passion, l’accomplissement du devoir pour le devpir lui-même est plus noble encore ; il suffisait à Turgot de la satisfaction de sa conscience, il fallait à Necker les témoignages de la popularité ; celui-ci n’était pas homme à remettre à la postérité le soin de sa mémoire : il voulait être payé de ses mérites par ses contemporains mêmes. Ce n’est plus là le véritable amour de la gloire : ce sont les exigences d'une impatiente vanité. En cela Necker est bien inférieur à Turgot.
Necker ne se proposait pas de rétablir les finances ses pian», comme Turgot par l’égalité de répartition des impôts et par de larges réformes qui, en allégeant l’agriculture, l’industrie, le commerce, auraient créé dans la société des richesses nouvelles et augmenté naturellement les ressources de l’État- Mettre plus d’ordre dans la perception des impôts et dans la comptabilité, faire des économies en supprimant des abus, arriver peu à peu à rétablir l’équilibre entre les recettes et les dépenses ; jusque-là, combler le déficit par des emprunts.
Son
babüeté.
en payant l’argent le moins cher possible ; gagner la confiance publique, pour trouver plus facilement à emprunter, par des mesures libérales que la nécessité ferait accepter de la cour, et associer ainsi le rétablissement des finances à la réforme des institutions : voilà quels étaient les plans de Necker.
Avec les talents que Necker apporta dans leur exécution, ils auraient peut-être suffi dans des temps ordinaires. Mais surgirent bientôt de nouvelles et redoutables difficultés. Les colonies anglaises d’Amérique s’étaient soulevées contre leur mère patrie et prétendaient à l’indépendance. Louis XVI se trouva entraîné par l’opinion à prendre parti contre notre vieille ennemie, l’Angleterre. Nos escadres reparurent sur toutes les mers et en vinrent aux mains avec les flottes anglaises. La guerre ne se fait jamais sans de grands sacrifices, et surtout la guerre maritime. Necker déploya beaucoup d’activité et d’habileté pour pourvoir aux exigences du dedans et du dehors. Il montra que la confiance ouvre toutes les bourses et que le crédit, quand on sait gagner l’opinion, offre bien d’autres ressources que la plus avide et la plus rusée fiscalité. On lui sut gré de supprimer les gaspillages, les sinécures et plus de cinq cents offices de finance de la seule maison du roi ; on fut satisfait de le voir réviser la liste des pensions acquittées par le trésor à des particuliers, rayer ceux qui, au moyen du désordre, se faisaient payer deux fois, et restreindre une munificence dont le pays faisait les frais; on applaudit au règlement qui rattachait au trésor les caisses spéciales qui en
étaient indépendantes, et allait au moins permettre au ministre de se rendre un compte annuel des dépenses et des recettes ; on vit avec plaisir démembrer en trois compagnies le corps trop puissant des fermiers généraux, qui avaient entre leurs mains tous les impôts indirects, et réduire leurs bénéfices excessifs. On ne l’approuva pas moins de rechercher les terres distraites des biens de la couronne par faveur pure et à titre gratuit le plus souvent, et de ménager, en refaisant le domaine royal, des revenus plus abondants au trésor.
Non que toutes ces mesures fussent exposées et expliquées au public ; mais on les connaissait en gros ; on les jugeait plus importantes encore qu’elles n’étaient,
«à entendre les plaintes et l’indignation des intéressés.
« J’ai fait de grandes économies, disait Necker, et j’en prépare de plus grandes. » La simple parole du ministre suffisait à la confiance générale. L’argent affluait au trésor, et cela en pleine guerre : tous les emprunts étaient couverts. En quatre ans on souscrivit plus de 500 millions, chiffre énorme pour le temps. Bien que l’emprunt ne soit qu’un expédient et ne fasse qu’ajourner les difficultés, on ne peut faire de reproches à Necker à cet égard : l’impôt, même en épuisant le pays, ne lui eût jamais fourni l’argent nécessaire pour la guerre ; on était de plus dans une de ces circonstances qui donnent le droit de rejeter sur l’avenir les charges que ne peut supporter le présent.
Necker s’était rendu indispensable. M. de Maurepas, Mesures les courtisans, les privilégiés, bien qu’ils commen- l,b du*s es cassent à être inquiets des tendances du directeur rinnnenw
de
Necker.
des finances , sentaient bien qu’on ne pouvait se passer d’un homme qui , sans lever de nouveaux impôts, fournissait aux dépenses de la guerre. Necker se servit du besoin qu’on avait de lui pour obtenir quelques mesures justes et libérales. Ainsi, un édit de 1780 établit que dorénavant la taille, la capitation et les accessoires de la taille ne seraient plus augmentés que par des lois enregistrées dans les cours supérieures, au lieu de l’étre par de simples arrêts du conseil ; un autre édit acheva de supprimer la servitude personnelle dans les domaines du roi; si Louis XVI, par respect pour les droits de la propriété, n’osa pas affranchir par un coup d’autorité les derniers serfs des seigneurs en même temps que les siens, il abolit au moins le droit (1) de suite, ce reste odieux du régime féodal. La question préparatoire , c’est-àdire la torture qu’on infligeait à l’accusé pour lui arracher l’aveu de son crime, fut abolie. La question préalable par laquelle, après la condamnation, on cherchait à lui arracher le nom de ses complices, devait l’être quelques années plus tard (1788). Des améliorations réclamées par l’humanité furent apportées dans le régime des prisons, analogues à celles, plus impérieuses encore, qui avaient été faites dans les hôpitaux.
< Si un serf de corps, prenant la fuite, se réfugiait dans un pays étranger, le seigneur, au nom de ce droit d’un autre âge, pouvait le poursuivre ou l’imposer arbitrairement, ou revendiquer la mise en possession de tout ée que le malheureux avait pu acquérir.
La nécessité de s’appuyer sur l’opinion, qui faisait sa farce, conduisit Necker des améliorations purement financières ou d’humanité à des innovations politiques qui modifiaient les habitudes et les formes du pouvoir absolu. Il se proposa de confier désormais à des assemblées provinciales , composées de délégués des trois ordres, le soin de la répartition et de la levée des impôts, et obtint du roi qu’une première assemblée serait convoquée dans le Berry. Il habituait ainsi la nation elle-même à s’associer à l’administration de ses affaires, et affaiblissait le pouvoir des intendants comme il avait affaibli celui des fermiers généraux. Une autre mesure, qui eut plus de retentissement encore, fut la publication du Compte rendu des finances où, pour la première fois, le public se trouvait initié à ces matières qui lui avaient été interdites jusque-là avec un soin jaloux. Non que le corppte rendu fût un exposé exact de la totalité des dépenses et des recettes : lors même que Necker eût voulu le faire, les moyens lui eussent manqué. Le compte rendu tenait donc beaucoup moins qu’il ne promettait. Mais c’était un hommage rendu à l’opinion, une concession à la nation, qui doit connaître, au demeurant, le montant des subsides qu’elle fournit, le rapport des dépenses avec les recettes annuelles, ainsi que la somme des engagements extraordinaires contractés par l’État ; c’était un acheminement vers ce grand principe de tous les gouvernements libres, qu’il n’y a d’impôts légitimes que ceux qui ont été votés par les représentants librement élus de la nation. Voilà ce dont l’esprit public fut touché, ainsi que des réformes
Assemblées
provin-
ciales
et
compte , rendu.
nouvelles que Necker annonçait, notamment de celle des gabelles ; on ne s’inquiéta pas des chiffres, et l’on eût été du reste très-embarrassé pour les discuter. L’effet fut immense : l’opinion, qui devenait incertaine, s’exalta tout à coup; les emprunts en 1780 n’étaient allés qu’à 21 millions ; ils montèrent à 236 millions en quelques semaines. C’était l’éclatante justification du compte rendu.
coalition Ce fut pourtant la cause, ou plutôt l’occasion de la
privilégiés chute de Necker. Bien qu’il ne menaçât pas les privi-
N«"er. légiés par des réformes aussi larges et aussi radicales que Turgot, il eut la môme destinée. Chacune de ses mesures lui avait fait de nouveaux ennemis. Grandes familles atteintes par la suppression des charges d’intendants de finance ; intendants de provinces menacés par l’extension des assemblées provinciales d’être dépouillés d’une partie de leurs attributions ; financiers qui se prétendaient ruinés parce que leurs bénéfices avaient diminué ; grands officiers de la couronne qui criaient à l’avilissement de la majesté royale, à cause de l’abolition de cette foule d’emplois inutiles attachés à leurs charges et dont ils trafiquaient ; les seigneurs de la cour qui ne pouvaient se résigner à l’idée de perdre leurs pensions, ou de rendre les domaines de la couronne qu’ils détenaient abusivement, ou de renoncer aux revenus des péages dont ils avaient surpris la concession ; les ministres irrités d’être compromis dans un système de gouvernement qu’ils n’approuvaient pas et offusqués de la popularité de Necker; les parlements devenus hostiles depuis que
Necker avait annoncé la volonté de rétablir l’égalité dans la perception des vingtièmes : c’était une coalition serrée d’ennemis irréconciliables. Gomme en 1776, le roi se trouva assailli de tous côtés par les remontrances, les plaintes, les critiques, les pamphlets qui lui arrivaient sous toutes les formes ; effrayé dans la sincérité de sa conscience, il se demandait s’il ne compromettait pas le salut de la monarchie en modifiant le pouvoir absolu que Louis XIV lui avait transmis. Maurepas, fidèle à sa tactique, l’inquiétait adroitement en affectant de partager ses doutes ; Vergennes, le ministre des affaires étrangères, lui adressait de longs mémoires où il montrait l’absolutisme comme la constitution fondamentale de la France : « Le monarque parle , disait-il , tout est peuple et tout obéit. » Louis XVI aurait dû, à cette époque, avoir plus d'expérience des choses et des hommes ; mais se décider par lui-même et vouloir, vouloir avec énergie, avec suite, ce lui était chose impossible : sa nature s’y refusait.
Necker ayant demandé à siéger au Conseil dont sa qualité de protestant lui fermait l’entrée, Maurepas lui fit répondre qu’il devait auparavant abjurer. Les ministres, voyant les coffres remplis par le dernier emprunt, croyaient pouvoir être ingrats sans péril. Necker envoya au roi sa démission. Louis XVI l’accepta, soulagé au fond à l’idée de n’avoir pas pour le moment à soutenir son ministre contre les parlements. Plus clairvoyante, la reine avait vivement insisté auprès de Necker pour qu’il retirât sa démission (19 mai 1781) ; il résista à toutes les instances. Il souffrait trop dans
Démission
de
Necker.
sa vanité blessée pour savoir être patient, et il n'avait pas comme Tnrgot cet amour désintéressé du bien qui fait attendre une destitution. Il eut d’autant plus tort d’avoir donné si vite sa démission que quelques mois après Maurepas mourait (septembre 1781) L Délivré de son plus habile adversaire, peut-être eût-il pu, surtout avec l’appui de la reine, s’emparer de Louis XVI et se maintenir contre ses ennemis. Au moins sa chute fut-elle sentie comme elle méritait de l’être. On n’osa pas triompher à la cour. Paris fut dans la consternation ; la province s’émut ; on afflua de toutes parts au château de Saint-Ouen où Necker s’était retiré, comme à Ghanteloup sous Louis XV, lorsque le duc de Choiseul avait eu l’honneur de tomber du ministère devant l’inimitié de madame Du Barry. La disgrâce fut aussi pour Necker un triomphe.
t On doit regretter, dit un sage historien *, que Necker, bien que très-inférieur à Turgot, ait quitté
* Maurepas occupait à Versailles un logement au-dessus de l'appartement du roi. Louis XVI répéta plusieurs fois avec tristesse : « Je n’entendrai plus tous les matins mon ami marcher au-dessus de ma tête. » Parole touchante dans sa simplicité ! Ou regrette que Louis XVI n’ait pas eu la môme confiance soutenue en Turgot ou môme en Necker ? C’est que le premier l'intimidait par la grandeur même de ses vues et par la roideur de son caractère, le second l’éloignait par sa vanité et ses manières tranchantes. L’aimable et souriant Maurepas, habile à feindre, entrait dans les sentiments du roi et les dirigeait en ayant Pair de les partager, d’autant moins embarrassé qu'il n’avait pas d'idées qui fussent siennes et gouvernait an jour le jour.
* Dror, Histoire du règne de Louis XVI, pendant les années où l’on pouvait prévenir ou diriger la Révolution française.
l’administration ; c’est ce qu’on reconnaît surtout en voyant les hommes qui lui ont succédé. Ce ministre savait que, pour diriger la France, il fallait gouverner dans l’intérêt général; et c’était beaucoup que de connaître une vérité si simple. Il réformait des abus et pouvait prévenir des orages. Ses détracteurs ont souvent répété qu’il affaiblit l’autorité royale. Necker faisait bénir le nom du roi : est-il un de ses successeurs à qui l’pn puisse donner le même éloge ? »
Nous avons vu que Necker avait dû suffire aux nécessités de la guerre que nous faisions à l’Angleterre en faveur des colonies anglaises d’Amérique, I/ayénement, dans le nouveau continent, de la république des États-Unis, qui s’est développée ayec tant de rapidité et a pris une si grande place dans le monde, est un fait trop considérable pour être passé sous silence ou seulement indiqué ; il a eu d'ailleurs une singulière influence sur les esprits en France et les a préparés à* la Révolution.
Les colonies anglaises d’Amérique exerçaient le droit de se taxer elles-mêmes ; elles votaient librement les subsides que leur demandait le gouvernement d'Angleterre. Le ministère anglais avait voulu leur enlever ce droit et le transporter au Parlement britannique. Les colonies avaient résisté ayec énergie, mais
Soulève-
ment
des
colonies
anglaises
d’Améri-
que.
Ses
causes,
son
caractère .
üuerre
de
sans sortir de la résistance légale : on était convenu de s’interdire l’usage d’aucun produit des manufactures anglaises et on avait tenu parole. L’industrie et le commerce anglais, privés d’un de leurs plus importants débouchés, avaient amené les ministres à des concessions : le droit sur le thé avait seul été maintenu, droit léger, qui ne pouvait être une charge pour les Américains. Le ministère montrait ainsi qu’il ne tenait qu’au triomphe de ce principe : que le pouvoir législatif du Parlement, bien que les colonies n’y eussent pas de représentants, s’étendait néanmoins sur toutes les parties de l’empire britannique. Les colonies, de leur côté, ne se relâchèrent en rien de leur opposition : ce n'était pas l’impôt, mais son illégalité qu’elles repoussaient. Elles prétendaient maintenir la liberté dont elles avaient joui jusque-là. C’est l’honneur de la révolution d’Amérique quelle se soit faite pour des questions de droit et de justice, non pour des intérêts matériels ; c’est pour cela qu’elle conserve dans l’histoire un grand intérêt. Eufin, après dix années de tentatives et de menaces de la part de l’Angleterre, de résistance opiniâtre de la part des Américains (1764-1774), on en était venu à recourir aux armes. Les ministres avaient mis les colonies hors de la paix du roi et de la protection de la couronne ; les treize colonies, rejetant toute obéissance envers la couronne britannique, s’étaient déclarées indépendantes sous le nom d'États- Unis d'Amérique (1776). C’était désormais à la force de décider.
Les Américains n’eurent pas d’abord le dessus : les
armes et les munitions leur manquaient ; leurs vivres n’étaient pas assurés ; les milices volontaires formaient une armée brave et ardente, mais sans discipline ; le gouvernement du Congrès n’avait qu’une autorité bornée et peu obéie : tous ces avantages, qui faisaient défaut aux insurgés, se trouvaient du côté des Anglais. Les Américains eurent pour eux deux hommes qui les firent sortir triomphants de la guerre où leur liberté était engagée : Washington qui, par ses talents militaires et la fermeté de son caractère, soutint la lutte inégale des armes , et Franklin qui, par son habileté, tourna la France, et par la France toutes les nations maritimes contre l’Angleterre.
L’opinion publique en France, toujours sympathique aux causes justes et généreuses, n’avait pas tardé à se passionner pour l’Amérique. La jeune noblesse, avec sa bravoure brillante et aventureuse, h l’exemple du marquis de La Fayette, passait la mer à l’envi, empressée à combattre pour la liberté et contre l’Angleterre. M. de Vergenncs, qui, s’il inclinait trop au pouvoir absolu, portait dans les affaires extérieures un esprit prévoyant et résolu, était d’avis que la France intervînt en faveur de l’Amérique : il voyait dans la guerre une revanche à prendre sur l’Angleterre, un allié utile à acquérir, et l’occasion pour Louis XVI de donner quelque gloire à nos armes humiliées sous Louis XV. Le roi, qui était très-sensible à ces considérations et en particulier à l’honneur de notre pavillon, et que retenaient seuls les embarras financiers, céda enfin à M. de Vergennes et à l’enthousiasme puis.
i'indé-
pendance.
Alliance de la France avec les colonies insurgées .
Indépen-
dance
des
Etats-Unis.
blic. La guerre fut déclarée à l’Angleterre. Pendant que nos soldats maintenaient la fortune sous le drapeau américain, on vit nos marins pendant cinq années sous les d’Oi villers, les d’Estaing, les de Grasse, les Guichen, les Lamotte-Piquet, les Sulfren, affronter résolument et combattre sans désavantage les (lottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans la Méditerranée, balancer la fortune dans l’Océan, résister héroïquement dans l’Inde et l’emporter en Amérique . Enhardies par ces succès, les nations maritimes, qui toutes avaient à se plaindre des prétentions oppressives de l’Angleterre à la souveraineté des mers, se déclarèrent pour la France. L’Espagne et la Hollande unirent leurs vaisseaux aux escadres françaises ; la Russie, le Danemark et la Suède restèrent neutres, mais armèrent pour être prêts à défendre la cause commune (Traité de la neutralité armée, 1780). L’Angleterre céda enfin (Traités de Paris et de Versailles, 1783). Les États- Unis d’Amérique voyaient leur indépendance reconnue; l’Espagne, la Hollande et la France recouvraient plusieurs de leurs colonies; la liberté des mers était consacrée .
Nous n’avons fait que nommer en passant Washington et Franklin dans celte esquisse de la guerre d’Amérique ; mais ces deux hommes ne sont pas seulement les habiles et heureux fondateurs de la république américaine : ce sont de grands citoyens. Parles vertus de leur vie privée et de leur vie publique, ils nous çffrent des modèles et des enseignements qui, dans une société démocratique , s’adressent à toutes les classes.
Washington ne chercha jamais qu'à être un homme de bien, et en n’obéissant qu’à la loi du devoir, telle qu’il la trouvait dans sa conscience de chrétien, il fut un grand homme pour la postérité comme pour ses contemporains. Nulle ombre dans cette belle figure qui obscurcisse la pure lumière de la vertu. Les passions, qui chez la plupart des grands hommes sont mêlées au génie et semblent en faire partie, n’ont le pouvoir ni de séduire, ni d’entraîner celui-ci. Son âme reste toujours maîtresse d’elle-même.
Ce jeune planteur, formé par les grandes chasses, les explorations lointaines, les combats avec les Indiens des frontières, colonel à vingt-deux ans dans la milice virginienne qui, au temps de la guerre de Sept ans, opère sur l’Ohio contre les Français, et qu’a signalé déjà sa bravoure entreprenante, sans doute il ne saura résister à la gloire qui lui sourit et renoncer à la guerre qu’il aime, qui sollicite son tempérament actif et hardi, ses goûts de commandement, ses talents militaires. Non, sitôt qu’il ne fut plus nécessaire, il retourna dans son domaine de Mount-Vernon et se mit à cultiver obscurément ses terres. C’est qu’il n’y avait en lui ni égoïsme, ni ambition, ni besoin de l’admiration des hommes. Sa maturité nous montre les mêmes vertus de dévouement simple, de désintéressement complet, de modestie sincère. Au premier appel de son pays, armé pour résister aux prétentions de l’Angleterre, il renonça à la vie privée, et pendant les neuf années que dura la guerre de l’indépendance, il fut presque le seul à conserver la foi et l’espérance dans
Washing-
ton.
le succès, convaincu que Dieu n’abandonne pas les hommes qui combattent pour une cause juste.
Les mauvais jours pourtant ne manquèrent pas : l’armée mal organisée, dépourvue de tout, indocile, inférieure en nombre à l’ennemi, était un instrument difficile dans la main d’un général ; le Congrès divisé, timide et défiant, sans moyens d’action et sans expérience, le gênait plus souvent qu’il ne lui venait en aide ; les revers essuyés dans une lutte inégale portaient partout le découragement; les trahisons semaient la défiance, et les soupçons la discorde ; au milieu de la défaillance générale, malgré la tristesse dont les plus fermes cœurs ne peuvent se défendre, il ranimait l’armée, affermissait le Congrès, relevait l’opinion. Enfin, l’Angleterre vaincue reconnaît l’indépendance de l’Amérique, l’armée, qui aime Washington comme un père, qui admire son grand cœur et ses fortes vertus, veut qu’il soit le roi de ce pays qui lui doit tout : il repousse la couronne avec une grande et douloureuse surprise; il rappelle ses compagnons d’armes au respect de la liberté qu’ils méconnaissent, et se retire sous le toit domestique qu’il n’avait pas revu depuis neuf ans, heureux de retrouver la vie privée et l’obscurité.
Mais il n’avait accompli que la moitié de sa tâche. Bientôt la jeune république, agitée sous un gouvernement faible par les jalousies des Étals, les anciennes habitudes, les préjugés démocratiques, tomba dans l’anarchie et sembla près de périr. On eut de nouveau recours à Washington. Il consacra dix années à cette
œuvre de la politique, plus laborieuse que celle de la guerre, de constituer le gouvernement, et sauva une deuxième fois son pays. Lorsqu’il vit l’avenir assuré, il refusa la troisième présidence de la république qu’on le pressait d’accepter, et se hâta de regagner cette noble et douce retraite, tant désirée, de Mount-Vernon, ou il vécut deux ans encore, travaillant avec ses fermiers, se délassant avec sa famille et quelques amis, dans celte paix sereine de l’âme qui n’appartient qu’à ceux qui ont bien vécu. (Décembre 1799.)
En résumé, Washington a lit les deux plus grandes choses qu’en politique il soit donné à l’homme de tenter. Il maintint par la paix l’indépendance de son pays qu’il avait conquise par la guerre. Il fonda un gouvernement libre au nom des principes d’ordre et en rétablissant leur empire. Quand il sortit des affaires, l’une et l'autre œuvres étaient accomplies. Il pouvait en jouir : car peu importe, en de si hauts desseins, ce qu’ils ont coûté de travail ; il n’y a point de sueur qu’une telle palme ne sèche sur le front où, Dieu l’a placée L »
Franklin était le fils d’un artisan qui n’avait eu que son travail pour. élever ses dix-sept enfants, tandis que Washington appartenait à une ancienne et riche famille. Sa vie emprunte un intérêt de plus à l’humble condition d’où il est parvenu à une destinée si glorieuse et à un degré si élevé de grandeur morale. Les Mémoires où il a fait lui-même le récit de sa longue car-
« Voir la belle étude de M. Guizot sur Washington. .
Franklin.
rière, et où il a mis tant de bonhomie fine, d’agrément, d’esprit et de grâce sérieuse, devraient être le livre de chevet de tous ceux qui, dépourvus de ressources et d’appui, sentent le désir légitime d’améliorer leur sort sans jamais séparer l’honnêteté du succès, et conçoivent même la noble ambition de se distinguer parmi leurs concitoyens. Franklin est, pour ainsi dire, le héros du travail. Ouvrier compositeur, comprenant toute la nécessité de l’instruction, il prend sur ses repas de quoi acheter des livres et sur ses nuits le temps de les lire; à force de courage, d’économie, de persévérance, il provoque la confiance et l’intérêt, et trouve les moyens de s’établir ; maître imprimeur, il redouble d’efforts, et par son activité inventive, associant l’intérêt de son pays au sien propre, il fonde le premier journal américain, les premières manufactures de papier, propage les imprimeries dans les principales villes, et répand à des milliers de feuilles, pour l’instruction populaire, cet almanach du Bonhomme Richard , où le bon jsens le plus solide s’exprime dans la languelaplus ingénieuse.
Le voilà à quarante-deux ans, à la moitié de sa vie : il est arrivé à la fortune ; mais il ne veut pas perdre à l’accroître les années qui lui restent. Une plus noble ambition le touche : il veut désormais se consacrer à l’étude désintéressée des sciences, aux intérêts de sa patrie, aux progrès de l’humanité. Comment dans une vie si remplie, ces hautes aspirations ont-elles pu se faire place? c’est que, au milieu de sa lutte contre la pauvreté et de tous les soins de sa vie laborieuse, il a
poursuivi sans relâche le perfectionnement de son intelligence, et que par la persévérance de ce double travail sur lui-même il s’est élevé, de degré en degré, jusqu’aux plus hauts sommets qu’il soit donné à l’homme d’atteindre, à la vertu et au génie. Bientôt la découverte de l’identité du fluide électrique et de la foudre et l’invention du paratonnerre rendirent son nom célèbre ; l’Académie des sciences de Paris et tous les Corps savants de l’Europe tinrent à honneur de le compter parmi leurs membres associés. Les sciences auraient dû certainement de grands succès à cet esprit patient et pénétrant, si Franklin ne leur eût été enlevé par la politique. Le jour où les démêlés de l’Angleterre et des colonies s’aigrirent, Franklin quitta tout pour servir son pays. Tant que la rupture ne fut pas déclarée, il travailla loyalement à la conciliation et fut auprès de la métropole le représentant courageux des droits de l’Amérique; lorsqu’il fallut recourir à la force, il s’unit à Washington, dans un même sentiment de patriotisme ferme et de résolution inébranlable pour fonder l’indépendance de sa patrie. Pendant que Washington soutenait le premier effort des armes anglaises, Franklin , malgré ses soixante-dix ans, partait pour plaider auprès de la France la cause de ses concitoyens. Son aspect vénérable, sa bonhomie aimable, le charme de son esprit et de ses manières lui gagnèrent promptement l’opinion; son habileté parvint à décider le gouvernement de Louis XVI et à entraîner l’Espagne, la Hollande, enfin toutes les nations maritimes à prendre parti contre l’Angleterre. Il avait été
Lafayette.
Influence <fe la
Révolution ü’Amérique subies esprits en
France.
neuf ans l’hôte populaire de notre pays, lorsqu’il retourna en Amérique défendre, avec l’autorité de son caractère, la liberté menacée par l’anarchie. « Enfin, après avoir fait le bien pendant quatre-vingt-quatre ans, il mourut (avril. 1790) environné des respects des deux mondes, comme un sage qui avait étendu les connaissances des lois de l’univers, comme un grand homme qui avait contribué à l'affranchissement et à la prospérité de sa patrie, et mérité non-seulement que l’Amérique tout entière portât son deuil, mais que l’Assemblée constituante de France s’y associât par un décret public 1 . »
On ne peut séparer des noms de Washington et de Franklin celui du marquis de La Fayette, qui unit le caractère chevaleresque de l’ancienne noblesse et les aspirations libérales du dix-huitième siècle. « Se dérobant aux tendresses d’une jeune femme, enfreignant les ordres formels d’une cour encore indécise, il avait quitté son régiment, sa famille, son pays, pour aller mettre son épée et sa fortune au service de la liberté naissante, de cette liberté dont il devait être, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux mondes, sans l’abandonner dans ses périls, sans la suivre dans aucun de ses égarements. »
De nombreux volontaires avaient suivi son exemple. Beaucoup revinrent, comme La Fayette lui-même, plus affermis dans leur foi nouvelle par le succès de la cause pour laquelle ils avaient combattu. L’établisse-
‘ Nous renvoyons à la Vie de Franklin de M. Mignet, un des livres qui méritent le plus d’être populaires.
ment d’une république dans le nouveau monde fit en France les premiers républicains d’opinion. On ne voyait pas assez que la jeune république américaine était dans des conditions complètement différentes de celles qui étaient faites, par ses quatorze siècles de durée, à la vieille France monarchique. Des mœurs simples et même sévères, les vertus domestiques entretenues par un sincère esprit religieux, les traditions de liberté des États habitués à s’administrer euxmêmes, l’absence de classes privilégiées, une population peu nombreuse sur un immense territoire : toutes les circonstances favorables se trouvaient réunies, et, comme on l’a dit très-justement, il suffisait aux Américains, pour fonder une république, de déclarer qu’ils cessaient de reconnaître un roi dont quinze cents lieues les séparaient.
On s’aperçut bien vite que Necker avait quitté le ministère. Il fallut recourir aux impôts et aux emprunts à la fuis sous ses deux successeurs, Joly de Fleury, un ambitieux peu délicat et incapable^ et d’Ormesson, un honnête homme laborieux, mais qui ne s’entendait pas aux finances. Enfin, par un concours fatal de petites causes, se glissa au ministère des finances un intendant de Lille, Calonne, qui avait la réputation d’un étourdi, d’un libertin, et d’un dissipateur, mais qui
Les
derniers ministres de la
monarchie
absolue.
Calutiue.
s’agitait beaucoup, allait partout vantant ses mérites et proclamait très-haut qu’il avait des moyens infaillibles . pour ramener l’abondance au trésor (octobre 1783). Cette espèce de gens est toujours sure de parvenir.
1 1 scduit la La situation n’était pas bonne : les recettes ordinaires ïopi- ne couvraient pas les dépenses fixes; les anticipations étaient considérables, et les dettes exigibles s’élevaient à plusieurs centaines de millions. Mais la paix qui venait d’étre faite permettait de réduire les dépenses et de rétablir l’équilibre dans le budget en reprenant les plans de Necker, sinon ceux de Turgot. Ainsi ne l’entendait pas le nouveau contrôleur des finances, qui méprisait souverainement l’économie comme le propre de la médiocrité. D’un esprit léger, hardi, fécond en expédients , servi par un travail facile , doué d’une parole habile, nullement gêné par des scrupules de conscience, Galonné entreprit de séduire tout le monde, et y parvint pour un temps. Les courtisans, en première ligne, eurent toutes ses faveurs : dons, gratifications extraordinaires, réductions et remises de droits prodiguées; pensions augmentées, transformées de viagères en perpétuelles, données en survivance; parts d’intérêt dans les fermes et les régies complaisamment octroyées : l’ôge d’or était ramené à la cour par le plus généreux des contrôleurs. Puis, c’étaient des l'êtes magnifiques et galantes, pour lesquelles Galonné dépensait beaucoup d’argent et d’esprit. Les femmes s’écriaient : C'est un enchanteur ! et les courtisans l’appelaient le ministre modèle.
L’honnête, mais peu clairvoyant Louis XVI , bien
qu’il trouvât parfois Calonnc un peu léger, s’était laissé prendre aussi à la confiance de son ministre. Plus d’inquiétudes, plus de sombres prévisions, plus d’affaires compliquées: tout était simple et uni; plus d’obstacles à vaincre par un effort de volonté. <t Reposez-vous sur moi », disait Calonne. Le roi rassuré se laissait aller au plaisir de trouver le bien si facile à faire.
Il fallait aussi avoir les financiers pour soi : on leur permit de mettre la main dans toutes les affaires et d’y tailler leur part ; on passa les baux, on procéda aux enchères à huis clos, etc. ; les financiers chantèrent les louanges du contrôleur. A tout le bruit qui se faisait, le public, d’abord défiant et mal disposé, commença à croire que Calonne valait mieux que sa réputation. Le mouvement imprimé aux opérations financières, l’exactitude apportée aux premiers payements, les avantages faits aux prêteurs, les promesses d’améliorations de toutes sortes publiées avec un grand fracas, toute cette mise en scène trompa l’opinion. Un premier emprunt de iOD millions fut aussitôt souscrit ; un autre également de 100 millions réussit encore. L’année suivante, en 1784, nouvel emprunt de 1 25 millions; chaque operation était suivie d’un immense et . scandaleux agiotage. Mais ces beaux jours eurent une fin. En 1785, sur l’annonce d’un quatrième emprunt de 85 millions, le Parlement, qui jusque-là s’était contenu, éclata. Pourquoi tant d’argent lorsqu’on est en paix, qu’il n’y a eu aucune réduction d’impôt, et qu’à chaque emprunt le ministre a annoncé si pompeusement que les finances de l’État allaient se trouver dans le meilleur ordre!
U épuise
les
derniers
eipédieul*.
Il revient aux
idées de
îurgot.
Le jour se faisait ; l’imprévoyance et les prodigalités de Galonné transpiraient de toutes parts ; l’opinion , désabusée, se tournait contre lui. Seul, Louis XVI conservait sa confiance, et en donnant l’ordre au Parlement d’enregistrer le dernier emprunt , il avait le malheur de dire : « Je veux qu’on sache que je suis content démon contrôleur général. »
Réduit aux moyens indirects de se faire de l’argent, moyens qui s’épuisent vite, Calonne voyait la crise imminente. Il se sentait perdu s’il était contraint de révéler toute la vérité. Avec la légèreté des hommes qui n’ont pas de principes arrêtés, il se retourna vers les idées de Turgot et de Necker, et s’avisa enfin de trouver que la réforme du gouvernement ne serait pas inutile au rétablissement des finances. Il avait été l’idole des courtisans ; il s’imagina, dans la bonne opiniou qu’il avait de lui-même, qü’il deviendrait aussi facilement l’idole de tous les Français. Mais comment s’y prendre pour obtenir des privilégiés les sacrifices nécessaires au salut du trésor? OU trouver un point d’appui? Il ne pouvait compter sur la fermeté de Louis XVI, ni s’adresser au Parlement qui lui refuserait l’enregistrement et engagerait une lutte dangereuse, ni convoquer les états généraux, auxquels Louis XVI répugnait et que redoutait la cour, et qui, du reste, lui demanderaient de rendre ses comptes. Il se décida pour une assemblée des notables qu’il ferait choisir par le roi, qu’il tromperait par ses manœuvres et séduirait par sa parole dorée, et qui lui deviendrait un appui contre le Parlement en lui acquéraut l’opinion publique. Ses idées
arrêtées, il aborda le roi le.front serein, lui avoua enfin, toujours souriant, la vérité sur la situation des finances, et en môme temps lui exposa ses nouveaux plans. Quelle surprise et quelle déception pour le pauvre roi ui croyait les grosses difficultés surmontées ! « Mais c’est du Necker que vous me donnez là, s’écria-t-il dans son douloureux étonnement, c’est du Necker tout pur ! — Sire, dans l’état des choses, on ne peut rien vous offrir de mieux », répondit impudemment Calonne. Non-seulement le roi n’eut pas la force de rompre avec le ministre qui l’avait trompé, mais il finit par croire qu’il n’avait rien de mieux à faire que de s’abandonner à Calonne pour raffermir son pouvoir, mettre la paix dans les esprits et assurer la prospérité du royaume. JLe lendemain, dans la naïveté de ses illusions et la candeur de ses espérances, Louis écrivait à Calonne : « Je n’ai pas dormi de la nuit, mais c’était de plaisir. »
Il nous faut presser un récit qui n’a plus qu’un
but : montrer comment, par la faiblesse du roi, I’im-
péritie des ministres, la résistance des privilégiés, l’impatience et l'irritation de l’opinion on arriva à convoquer les états généraux. L’assemblée des notables réunie (22 février 1787), il fallut bien que Calonne, malgré toutes ses réticences et ses manœuvres, permit de pénétrer dans les comptes de sa gestion, et' qu’il laissât voir que, depuis Turgot, on avait dépensé 4 milliard 646 millions d’extraordinaire, et qu’il y avait dans le revenu un déficit annuel de plus de 100 millions. « En face de cette affreuse position des finances, il
Assemblée
des
notables.
Ministère
de
Brienne.
Rési'lcnce
des
notables.
proclama qu'il était impossible d’effectuer la balance des dépenses et des recettes sans la réforme de tout ce qui existait de vicieux dans l’État. » Mais les notables se refusèrent à souscrire à l’égalité de l’impôt et aux réformes qui portaient atteinte aux deux ordres privilégiés ; ils se récusèrent en disant qu’ils n’avaient pas qualité pour changer la constitution du royaume, et .en appelèrent aux états généraux, Tout se tournait contre Calonne. En haine de ses mœurs et de ses profusions, l’opinion publique, qui aurait dû être pour lui en cette circonstance contre les privilégiés, se déchaînait avec une extrême violence. La reiae décida Louis XVI h retirer ses fonctions à Calonne. Il tomba six semaines après l’ouverture de l’assemblée qui, dans sa pensée, devait le mettre si haut (8 avril 1787). Grande leçon pour les politiques qui font fi de l’honnêlcté et de lg moralité, leçon que l’histoire répète à chaque pas, et que dédaignent trop souvent ceux qui croient que l’habileté suffit à tout.
Brienne, archevêque de Toulouse, succéda à Calonne. C’était un ambitieux sans talents qui, en s’agitant beaucoup, avait acquis une certaine réputation. Il s’était posé dans l’assemblée des notables comme l’adversaire de son prédécesseur : on lui croyait des idées et des vues; on s’aperçut vite qu’il n’avait eu d’autre but en poursuivant le ministère que de satisfaire sa vanité. Il reproduisit donc à l’assemblée les plans de Calonne avec quelques modifications. Le roi, d’ailleurs, plus éclairé sur les vrais besoins du pays qu’au temps de . Turgot et de Necker, tenait à ces plans. Mais les nota-
blés ne se montrèrent pas mieux disposés pour le nouveau contrôleur que pour l’ancien. Ils continuèrent à discourir avec beaucoup de confusion sur le déficit, les économies, les réductions, et reculèrent dès qu’il fut sérieusement question d’égalité d’impôt et de suppression de privilèges. Vus avec humeur par le roi, décriés par l’opinion d’autant plus irritée contre eux qu’elle en avait attendu davantage, embarrassés eux-mêmes de leur situation équivoque, ils demandèrent à être renvoyés. En se refusant à s’unir au roi pour réaliser de larges réformes, en ne sachant pas se résigner à des sacrifices nécessaires, ils prouvaient une fois de plus que la haute noblesse n’avait ni l’idée ni la volonté de jouer un grand rôle politique.
Cependant les difficultés devenaient insurmontables. Il n’était plus temps de revenir au système d’économie de Necker; le Parlement se refusait à de nouveaux impôts ; le crédit épuisé ne permettait pas de recourir aux emprunts ; les privilégiés ne voulaient pas faire de sacrifices. Entre tous ces embarras, Brienne se décida à essayer des impôts. Pour se concilier l’opinion, il présenta d’abord à l’enregistrement le rétablissement de la liberté du commerce des grains, l’extension des assemblées provinciales et l’abolition de la corvée ; le Parlement, pour ne pas perdre la faveur publique, ne fit pas d’opposition. Il se réservait. Bientôt vinrent deux nouveaux édits, l’un qui portait une augmentation des droits de timbre, l’aiflre qui, sous le nom de subvention territoriale, soumettait les privilégiés à une égale répartition d’impôts. Alors le Parlement éclate.
Brienne a recours à l'impùt.
il se refuse à enregistrer les édits, il proclame qu’il appartient aux seuls états généraux, comme représentants de la nation, de voter des impôts. Il est mandé à Versailles, et les édits sont enregistrés en lit de justice> Le lendemain il proteste, déclarant les transcriptions illégales et nulles. Paris était en proie à l'agitation la plus vive. Dans les salons, dans les clubs, comme dans les rues, on se répandait en discours violents, d’une hardiesse singulière et qui eussent semblé inouïs quelques années auparavant. Des scènes tumultueuses avaient lieu chaque jour autour du palais. Le peuple s’essayait à l’émeute. Étrangè aveuglement de l’opinion et de la foule ! On applaudissait le Parlement qui soutenait les privilèges; on n’avait pas assez de clameurs contre le gouvernement qui se montrait ici libéral et réformateur. On oubliait tout pour ne voir qu’une chose : la résistance du Parlement au ministre, comme s’il devait toujours suffire de faire de l’opposition pour être populaire. Bricnne ne céda pas; il fit exiler le Parlement à Troyes. Tous les Parlements de France firent cause commune avec celui de Paris, et leurs protestations bruyantes agitèrent le rovaume tout entier.
Ces exils ne duraient guère en général. Messieurs du Parlement languissaient en province et se prêtaient à des accommodements. Brienne retira ses deux édits, oubliant qu’il avait déclaré que ces ressources lui étaient indispensables, ef le Parlement prorogea pour deux ans le second vingtième qui venait d’expirer, oubliant sa solennelle déclaration que tout impôt doit
être voté par les états généraux. Le Parlement fut reçu à Paris comme s’il avait sauvé la patrie. La populace contraignit, en cassant les vitres, à illuminer pendant trois jours. Que l’édit sur la subvention territoriale fût venu en son moment, qu’il eût été présenté par Necker, c’est contre le Parlement que les démonstrations eussent éclaté. Puissance de l’à-propos et du choix des hommes! Louis XVI, qui ne le comprit jamais, était destiné à toujours laisser passer l’heure opportune et à toujours laisser de côté l’homme nécessaire.
Le Parlement, exalté par tout le bruit qui se faisait autour de lui, entendait bien rester maître de la situation. Cependant il fallait que Brienne trouvât de l’argent. Il se résolut à présenter, en un seul édit, 420 millions d’emprunt, et en promettant la convocation des états généraux avant cinq ans, promesse qu’il n’avait nulle intention de tenir. L’enregistrement eut lieu dans une séance royale. Le Parlement déclara qu’il ne prenait aucune part à un enregistrement illégal. Le duc d’Orléans, qui le premier avait soulevé la question de légalité, est exilé dans ses terres ; deux conseillers sont mis en prison. Le Parlement proteste, par arrêt, contre les lettres de cachet et demande le rappel de ses membres. L’arrêt est cassé par le roi et de nouveau confirmé par le Parlement. Toute la magistrature de France fait cause commune avec la magistrature de Paris.
liricnne ne pouvait reculer sans abandonner le ministère. 11 décida Louis XVI h un coup d’État. Il fut
Il revient
l'emprunt.
n est arrêté qu’on dépouillerait le Parlement de Paris de ses
vaincu ,
dans ? a attributions politiques pour en investir une cour plé-
luttccoutr* , . r
ie mère , composée au choix du roi, et qu’on réduirait sa compétence judiciaire en créant de grands bailliages auxquels reviendrait une partie de ses attributions. Ces projets transpirèrent. Le Parlement protesta à l’avance, en faisant une déclaration des principes fondamentaux de la monarchie française. Deux conseillers, à ce propos, sont arrêtés dans la»grand’chambre. L’édit qui crée la cour plénière est enregistré en lit de justice à Paris. Les Parlements de «province n’obéissent que sous la contrainte de la force armée. Tous protestent. La noblesse s’unit aux magistrats. Des troubles graves éclatent en Dauphiné, en Béarn, en Bretagne. La cour plénière ne peut ni se former, ni agir. Louis XVI se vit contraint de la supprimer et de se résigner aux états généraux. Il les convoqua pour le 1 er mai 1789. Bientôt Brienne donnait sa démission et Necker rentrait au ministère (août 4788).
vni
Rrtonr sur Ce résumé des différents ministères et des sys-
Louis XVI. ■'
tèmes différents de gouvernement qui se succèdent de 1774 à 1789 nous a montré Louis XVI sous l’aspect 1 qui lui est le moins favorable. Nous l’avons vu irrésolu entre les partis à prendre et faible dans l’exécution des desseins les mieux arrêtés, incertain de son droit
ou se défiant de lui-même, retirant trop vite sa confiance à Turgot et à Necker qu’il estime, et, crédule par honnêteté, se laissant abuser à plaisir par Maurepas et Calonne, des hommes sans conscience. Mais ce n’est pas là Louis XVI tout entier, et l’histoire doit lui tenir compte des belles qualités qui, dans des temps moins troublés et moins difficiles en eussent fait un de nos rois les plus justement populaires.
Louis XVI, en effet, n’a jamais connu d’autre ambition que celle de faire le bien et de remplir les devoirs que Dieu lui avait assignés en le faisant naître sur le trône. Il comprend que son temps ne comporte plus l’exercice de la royauté telle qu’il l’a reçue do ses ancêtres, que la mesure et la douceur dans le gouvernement ne suffisent plus à l’opinion publique; il se prête sans arrière-pensée à restreindre et à limiter luimême son pouvoir absolu, par les garanties qu’il donne à ses sujets. Ainsi, en acceptant, en 1780, que désormais il faudrait une loi enregistrée au Parlement au lieu d’un simple arrêt du conseil royal pour augmenter la taille, il se dépouillait d’une des prérogatives regardées comme essentielles à la couronne; en permettant à Necker de publier le compte rendu des finances, en 1781, il appelait le pays à contrôler son gouvernement et le prenait pour juge; en établissant les assemblées provinciales ou les trois ordres réunis discutaient eu commun sur tous les intérêts, notamment sur l’assiette et la perception des impôts, il diminuait singulièrement les attributions des intendants, administrateurs tout-puissants jusque-là, ne recevant
d’instructions que du conseil, ne devant de comptes qu’au conseil, c’est-à-dire au roi seul. Jamais monarque absolu ne sembla plus propre à devenir roi constitutionnel.
Louis XVI n’est pas un philosophe du temps à la façon de Frédéric ou de Joseph II : il lui suffit d’être sincèrement chrétien. Aussi est-ce avec joie qu’il abolit les restes de servitude qui ont persisté dans les domaines de la couronne, et, s’il n’étend pas l’affranchissement aux domaines seigneuriaux, c’est qu’il ne se croit pas le droit de le faire. Sa vie entière témoigne de la pitié profonde qu’il ressent pour toutes les misères et du vif désir qui l’anime de rendre son peuple heureux. La bienfaisance épuise celte cassette royale, réservée sous Louis XV à d’autres usages : elle sert à étendre les ateliers de charité dans les campagnes et à en établir de nouveaux ; elle se répand en secours dans les hivers rigoureux, dans les étés dévorants, dans les temps de disette ; elle fournit aux arriérés des pensions de la guerre et de la marine ; elle contribue aux réformes de l’Hûtel-Dieu, à l’agrandissement des Quinze-Vingts, cet antique établissement de saint Louis, à l’entretien des sourds et muets, auxquels l’abbé de l’Épée, par l’invention de la langue des signes, venait de rendre la vie de l’intelligence ; elle est, en un mot, le fonds commun de toutes les infortunes. Si Louis XVI aime la chasse, comme tous les princes de sa maison, du moins il ne veut plus que les fiaysans en pâtissent ; il rédige lui-même le règlement de l’indemnité à payerJt ceux dont le gibier a dévasté
les champs aux environs des capitaineries. Généreux pour les pauvres, il est sévèrement économe pour luimême. Son premier acte de roi a été w de renoncer au droit de joyeux avènement, qui n’avait pas été affermé moins de 20 millions sous Louis XV et qui en avait coûté 41 aux contribuables. Dans toutes les circonstances il va au-devant des réductions sur les dépenses de sa maison. Ce ne sont pas en effet ses goûts privés qui peuvent être ruineux. Allons visiter dans le château de Versailles les petits appartements qu’il s’est ménagés. Voici un salon simplement meublé, qui n’a pour ornements que le dessin des canaux qu’il a fait creuser, le plan en relief du canal de Bourgogne et celui du port de Cherbourg. La salle supérieure renferme des globes, des sphères, et son cabinet de géographie; c’est là qu’il rédige les instructions données à l’infortuné La Pérouse. Au-dessus est son tour et son atelier de menuiserie. En continuant à monter, on trouve une bibliothèque formée de tous les ouvrages publiés sous son règne. Plus haut, presque dans les combles, est un second atelier avec une forge, deux enclumes, des serrures et toutes sortes d’ouvrages travaillés par le roi; là, il n’était que l’apprenti d’un ouvrier qui lui parlait, dit-on, en maître. Ce misérable, en 93, accusera le roi, son camarade de travail, d’avoir voulu l’empoisonner, et recevra en dédommagement une pension nationale.
Instruit, laborieux, attentif au bien de son peuple, il n’y a pas une invention utile que Louis XVI n’étudie, une découverte qu’il n’accueille, un progrès qu’il ne
propage. Un des premiers, convaincu de l’efficacité de la vaccine, il se fait opérer, malgré la foule qui, sous les fenêtres de Marly, crie : Point d’inoculation ! Il savait qu’en France il faut que les bons exemples partent de haut. Il installe aux Tuileries le pensionnat des jeunes aveugles, dirigé par Haüy. Il seconde le chimiste Parmentier dans son zèle pour répandre l’usage de la pomme de terre, qui doit à l’avenir rendre la disette impossible ; il en porte la fleur à sa boutonnière, pour mettre le fruit à la mode en même temps que la fleur. Il aide le naturaliste Daubenlon, qui crée le premier troupeau de moutons mérinos et commence à renouveler la race de nos bêtes à laine. Avec quel intérêt il prend part à la belle plantation en pins du Nord des dunes de la Gascogne, due à l’ingénieur Brémontier : c’était 40,000 hectares arrachés aux envahissements de la mer et conservés à la France !
Ce roi, père du peuple, est aussi un roi patriote. C’est avec passion qu’il s’était appliqué à relever la marine et à la mettre en état de lutter contre celle de l’Angleterre dans la guerre d’Amérique; il avait, dans la même pensée, fait exécuter des travaux considérables dans tous les ports de l’Océan ; enfin, il avait mis la première main à l’œuvre gigantesque de la digue de Cherbourg, qui nous donne sur la Manche le port que nous avait refusé la nature. Acclamé dans ce voyage de Normandie (1786), par la foule enthousiaste et reconnaissante, il répondait aux cris répétés de Vive le . roi! par celui de Vive mon peuple! Ce voyage fut un des rares moments heureux de sa triste et courte vie.
Los vertus des princes ne sont jamaus stériles. Malgré son défaut de suite et de fermeté dans les grandes réformes, le gouvernemet de Louis XVI avait porté d’heureux fruits. La France, en 1789, ne ressemble plus au tableau que nous avons tracé en 1774. On peut dire qu’à aucune époque elle n’avait été plus prospère. Mille faits montrent qu’un esprit nouveau, humain, équitable, libéral, animait l'administration. Les intendants des provinces sont bien différents de ce qu’ils étaient trop souvent sous Louis XV. La liberté individuelle est sérieusement respectée. La douceur et les ménagements se sont introduits dans la perception des impôts. Les violences du fisc sont rares, les remises plus fréquentes, les secours plus nombreux. Partout se manifeste une préoccupation véritable des misères du pauvre. En môme temps, les assemblées provinciales, préparées par Turgot, inaugurées par Necker, généralisées par Calonne, procédaient avec résolution dans les vingt-six provinces appelées pays d’élection à un grand travail de réforme administrative, qui conduisait par des voies sûres à la suppression progressive des privilèges et à une réforme politique. Des hommes éminents dans la noblesse, le clergé et le tiers état, se donnaient avec une commune ardeur pour le bien public à cette œuvre de régénération pratique, et montraient comment un jour prochain, si l’on savait attendre, unirait les trois ordres dans les mêmes vues libérales et les mômes sacrifices patriotiques \
* Nous regrettons de ne pouvoir insister sur ce côté de notro
Prospérltt
de la France sous
Louis XVI
Sur tous les points, se manifestent dans le pays l’essor de l’activité et le progrès de la prospérité. Le gouvernement, dans sa sollicitude pour les campagnes, appelle le concours de tous les intéressés, propriétaires, cultivateurs, économistes, savants. Les plus éclairés parmi la noblesse se mettent h la tête de la rénovation agricole et prennent au sérieux leurs devoirs de grands propriétaires, renouant le lien rompu entre eux et le paysan. Les récentes sociétés d’agriculture étudient, discutent les méthodes nouvelles, empruntent à l’Angleterre son expérience, propagent les meilleurs procédés et donnent l’impulsion. Grâce à elles, le bail à ferme se substitue de plus en plus au métayage. La population se développe avec rapidité, signe certain du bien-être croissant. L’industrie se montre plus inventive, le commerce plus entreprenant; le commerce maritime, en particulier, a doublé depuis vingt ans; le produit de tous les droits de consommation augmente dé deux millions par an au témoignage de Necker, et, en elïet, à chaque renouvellement de bail entre l’État et les compagnies financières, on voit que le prix des fermages ne cesse de s’élever ». Le progrès de la richesse générale prouve
histoire administrative trop longtemps ignoré on méconnu, et que M. de Lavergne vient de mettre pleinement en lumière dans son livre remarquable : Des assemblées provinciales sous Louis XVI-
< Voir dans l’introduction de l’excellent livre de M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières depuis 1789 jusqu'à nos jours, le tableau des progrès de l’agriculture de l’industrie et
qu’il y avait dans le pays des ressources considérables, et que rien n’était désespéré, malgré les dépenses énormes de la guerre d’Amérique et les dissipations de Calonne.
Malheureusement ce travail de renouvellement ne procédait pas avec assez d'éclat pour frapper les esprits agités par les luttes des Parlements et de la cour, et avides de mouvement, de bruit et d’émotions. Mais la justice, sévère pour les rois, ne doit pas se changer en une molle indulgence pour les peuples *. S’il faut reconnaître que le roi fut faible et incertain autant qu'il était bon, il faut dire que la France fut singulièrement impatiente et se laissa emporter par cette ardeur de tempérament qui la jette toujours dans les extrêmes. Heureuse la France, si Louis XVI avait eu autant de fermeté pour contenir les événements que de bonne volonté à réaliser les réformes nécessaires. La destinée de notre pays eût été peut-être moins étonnante et moins dramatique ; il n’eût pas connu ces vicissitudes qui dépassent tout ce que l’histoire nous a laissé; mais il eût donné au monde l’exemple d’une transformation sociale s’accomplissant sans violence
du commerce pendant les quinze premières années du règne de Louis XVI.
» M. de Tocqueville dit avec non moins de justesse que d’élévation : a. 11 n’y a pas de liberté possible pour un pays qui, n’evpliquant jamais ses malheurs que par les fautes du pouvoir, est ainsi prédestiné k haïr, à discréditer et à tenter de renverser toutes les constitutions imaginables, jusqu’à ce qu'il ait trouvé celles qui pourront créer d’admirables résultats sans qu’il en fournisse lui-même les éléments. »
La veille de la Rvolution.
La cour.
et sans injustice, au lieu de l’exemple funeste des révolutions.
Nous sommes arrivés à la veille de la Révolution. La France entière, dans le transport de ses espérances, salue la réunion des états généraux comme l’aurore d’une ère nouvelle. Louis XVI attend du concert patriotique des trois ordres l’apaisement de l’agitation à laquelle le pays est livré; il a bien le droit d’être confiant, car il est prêt à donner de nouveaux gages de son intelligence des nécessités du temps et de son désintéressement. La noble et pure Marie-Antoinette, déjà atteinte au fond du cœur par l’impopularité imméritée qui s’attache à son nom se
1 Deux traits entre mille. « Le soin que l’on a pris, dit le voyageur anglais Arthur Young, de noircir la réputation de cette princesse aux yeux du peuple est quelque chose d’incroyable, et il n’y a si grossières absurdités, ni impossibilités si flagrantes, qui ne soient reçues partout sans hésitation. » 11 raconte qu’en août 1789, comme il visitait les montagnes volcaniques qui avoisinent Royat, près Clermont, il est arrêté par les habitants et interrogé comme un agent de la reine, conspirant contre leurs rochers et leurs sources. La reine, dit-on, l’a chargé de faire miner la ville pour la faire sauter, puis d’envoyer aux galères tous les gens qui en réchapperaient. — A Thuyst, nouvelle arrestation; on lui déclare qu'il est proba-
réfugie dans les amitiés privées que là haine et la calomnie s’acharnent à poursuivre; en digne fille de Marie-Thérèse, elle dirige elle-môme la première jeunesse de Madame Royale (la duchesse d’Angouléme), pendant que le roi prépare l’enfance du Dauphin à l’éducation simple et chrétienne qu’il a reçue de son père.
La sécurité qui, chez Louis XVI, a pour fondement la conscience de ses intentions droites et conciliantes, est entretenue chez ceux qui l’entourent par leur foi en une monarchie qui, depuis quatorze siècles, préside aux destinées de la France. Cette monarchie, d’ailleurs, parait n’avoir rien perdu de son autorité extérieure et du respect public; elle est protégée par les antiques formes du cérémonial et de l’étiquette traditionnels; elle est entourée d’une brillante maison militaire, et l'armée n’a pas encore appris à séparer le roi de la nation. Versailles rappelle toujours la majesté de Louis XIV.
Cependant, à tous les degrés de la société en fermentation, s’agitent dans des intentions généreuses, folles ou perverses, les hommes que la fortune des événements va susciter et dont elle fera ses jouets. La Révolution, comme une mer remuée jusque dans ses eaux les plus profondes, les amènera un instant à sa surface pour les couvrir bientôt d’un nouveau flot. Ainsi se succéderont ceux qui, avec des mobiles diffé-
blement de la conspiration formée par la reine et le comte d’Entragues (seigneur du pays) contre le Vivarab, etc... C'es* ainsi que lo pcuplo est éternellement dupe de sa crédulité.
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rents, avec une même impuissance, voudront arrêter la Révolution au point où ils l’auront conduite. En 1789, ils sont encore confondus dans la foule, et c’est pourquoi il n’est pas sans intérêt ni sans moralité de considérer un instant ces acteurs du lendemain qui s’ignorent encore. " . ' f -
Voici d’abord les constitutionnels : il y a chez eux des vues pratiques, l’aspiration à une monarchie limitée par des institutions libérales, et, en mênae temps, . cette confiance chimérique que de la conquête du droit naîtront aussitôt la notion et le courage du devoir. Ils portent dans l’attaque contre le pouvoir royal une ar- . ' deur que ne modère point encore le sentiment de la faiblesse de la monarchie et des dangers de la société. L’abbé Sieyès, conseiller commissaire du diocèse de Chartres h la chambre supérieure du clergé de France, écrit dans le secret des plans de constitution. Il a publié sa brochure sur les privilèges, et posé sa fameuse question : Qu’est-ce que le tiers? Que doit-il être? II ne sait point que celte déclaration va être le programme même de cette Révolution qu’il n’a pas prévue, et sur laquelle il aura, au début et à la fin, une influence décisive. Mirabeau viem de faire retentir son nom dans les assemblées des états de Provence; son N père écrit de lui : « Il dit hautement qu’il ne souffrira pas qu’on démonarchise la France, et en même temps il est l’ami des coryphées du tiers. » Il y a en lui, en effet, le tribun et le modérateur, mais de^es deux personnages on n’entrevoit encore que le premier, aigri par l’interdiction, la prison, l’exclusion de son ordçe,
par te mépris qu’a mérité sa vie désordonnée et dont s'indigne son génie «. La Fayette est enivré de sa réputation militaire d’Amérique et des acclamations de a foule qui salue en lui l’ami de Washington. Il est enthousiaste de la liberté, mais il ne la sépare pas de la monarchie. Il aime la popularité, mais il est aussi sensible aux louanges que lui prodiguent Louis XVI, . Frédéric de Prusse et Joseph IL Bailly n’est encore que l’ami des pauvres et l’écrivain des hôpitaux, le secrétaire des commandements de Madame, épouse du comte de Provence, connu de la reine qu’il a émue au récit des souffrances du peuple. Il vient d’apprendre avec étonnement, sur la route du Palais-Royal à sa maison de Chailiot, par un jeune homme inconnu, qu’il serait nommé électeur aux états généraux. Quant à
cette Assemblée nationale, qu’il devait présider avec une fermeté si simple, et à la Révolution qui est sur le point d’éclater, il ne les prévoit point 2 .
Ils s’attendaient bien moins encore à leur destinée future, ces avocats de Bordeaux qui devaient l’emporter sur tes constitutionnels pour tomber eux-mêmes sous tes coups des montagnards. Ceux qu’on appellera tes Girondins sont jeunes, amis du plaisir, enthousiastes de la raison et de la nature, et unissent dans je . < '
» Lorsqu'il voudra être le modérateur de la Révolution qu’il aura déchaînée, l'autorité morale lui manquera, et il dira, avec un amer regret : « Je paye bien cher les fautes de ma jeunesse... Pauvre France ! on te les fait payer aussi. »
* « Je ne prévis point, a-t-il dit depuis, la Révolution teUe qu’elle a été, et je crois que nul homme n’a pu la prévoir. » ...
Les
rroristes.
ne sais quelles confuses espérances Sparte, Rome et l’Amérique. Ils auront plus d’éloquence que de sens politique et de décision courageuse ; le pied leur glissera dans le sang de Louis XVI; et si l’histoire ne re- , fuse pas sa pitié à leur talent et à leur jeunesse, elle condamne dans sa justice l’orgueil de leurs illusions et la faiblesse de leur caractère.
Derrière eux, voici épars dans tous les rangs ceux que l’histoire a flétris du nom de terroristes. On ne saurait prédire encore le rôle sinistre de ces hommes aux mains desquels la France sera bientôt en proie. Robespierre plaide quelques causes à Arras, fait de petits vers sur la sensibilité et la vertu, et concourt pour des couronnes académiques. Marat, médecin des gardes du corps du comte d’Artois, écrit des traités scientifiques, combine un plan de législation criminelle où il s’inscrit contre la peine de mort; il va rédiger un projet de constitution pour démontrer la nécessité d’une monarchie en France. Saint-Just est un écolier libertin de vingt ans, qui compose un poëme ennuyeux et obscène. Danton n’est encore qu’un avocat obscur. Collot-d’Herbois est un médiocre acteur du théâtre de Lyon, que les sifflets poursuivent. Les malheureux Lyonnais retrouveront plus tard les rancunes de l’artiste dans les fureurs du proconsul. Fouquier-Tainville, procureur failli, s’est jeté dans la police. Hébert, l’odieux rédacteur du Père Duchêne , vend des contremarques au théâtre des Variétés. Henriot, le futur général de la garde nationale, est charlatan à Bicêtre. Ces despotes de hasard conduits, les uns, par les grossiers
instincts de leur nature, les autres, par l’étroite logique de leur médiocrité d’esprit, d’autant plus impitoyables qu’ils trembleront davantage pour eux-mêmes, verseront à Ilot le sang le plus pur, et, ne respectant rien de ce qui est sacré pour les hommes, ni l’innocence, ni la vertu, ni le génie, ni la vieillesse, ni l’enfance, laisseront dans notre histoire d’inexpiables souvenirs. Mais détournons nos regards de ces renom- 'mées sanguinaires, et cherchons à travers les rangs de l’armée ces soldats qui vont défendre contre l’Europe conjurée la patrie en danger.
Deux groupes bien distincts se présentent à nous. Dumouriez, Carnot, Desaix, Davoust, Berthier, Macdopald, Brueys, Decrès, portent déjà l’épée d’officier. Hoche, Marceau, Pichegru, Augereau, Bernadotte, Ney, Soult, sont encore confondus dans la foule des squs-oificiers où les retient leur naissance. Moreau, prévôt de l’école de droit à Rennes, Kléber, inspecteur des bâtiments publics àBéfort, Murat, fils d’un aubergiste, Lannes, ouvrier teinturier, entreront au service quand les grades ne seront plus le privilège de la noblesse. ■ '
Si nous cherchons au delà de ces glorieux soldats, nous en rencontrons un bien obscur et qu’attendent d’incomparables destinées : c’dst ce jeune homme qui sait tout , qui veut tout, qui peut tout, comme dira Sieyès en remettant entre ses mains la France tellement lasse d'excès et avide d’ordre qu’elle sacrifiera la liberté. Bonaparte, né Français (1769) ‘, est lieutenant
i Un se souvient que la Corse avait été réunie à la France en 1768, sous le ministère de Choiseul.
L'armée.
. » - > en second an régiment d’artillerie de la Fère, en garnison à Grenoble.
Conclusion. Nous avons achevé l’histoire de l’ancien régime,
. c’est-à-dire des temps pendant lesquels les rois ont présidé aux destinées de la France. Nous nous arrêtons sur le seuil des temps nouveaux. Brusquement émancipé par la Révolulion qui se prépare, le peuplefrançais ouvre l’ère où les nations, maîtresses de leur . sort, en ont la responsabilité devant l’histoire. Il va marcher à leur tête et traverser des alternatives de gloire et de revers, de prospérité et de souffrance qui semblent se succéder sans l’instruire, et par lesquelles Dieu le traite suivant ses mérites. • ' ■
Bossuet, parlant devant Louis XIV, disait Apprenez, instruisez-vous, rois de la terre. d’histoire aujour- ; , d’hui doit tenir aux peuples le même langage et leur , présenter, comme le meilleur sujet d’étude et de médk tation, leur propre image. Elle y réussit quelquefois comme en ce beau portrait qu’a tracé du peuple fran 7 çais un de nos éminents historiens ; sachons nous y reconnaître et tirons un enseignement utile de la fidèle peinture de nos quùlitésret dé nos défauts « Spirituel et brave, dit M. Mignot, hardi dans ses idées, prompt dans ses conclusions^ aventureux dans ses entreprises, . brusque dans ses progrès, changeant dans ses lois, peu disposé à développer avec patience ce qu’il a con- : quis avec fougue, ce peuple généreux, mais mobile,.
plus capable de grandes choses que de choses suivies, errant sans cesse de l’obéissance à l’insurrection, et mettant la même passion à poursuivre tantôt la liberté, tantôt la grandeur, tantôt le bien-être, a plus que tout autre besoin de se contenir pour être libre, et de se modérer pour être heureux. »
Oui, puissions-nous apprendre des leçons de l’histoire à nous modérer et à nous contenir; puissionsnous désormais, maîtres de nos instincts généreux mais irréfléchis, nous conduire par un sens politique plus éclairé et plus sûr, et prévenir ces appels à la force aveugle qu’on nomme des révolutions, qui sont le recours de l’erreur, de l’illusion et de l'entraînement bien plus que de la nécessité; qui s’emportent toujours au delà du but qu’elles se proposaient d’abord et n’ont pour effet certain que de déterminer des réactions violentes ; qui ne sont pas^ûins'funjestes au sens moral d’un peuple en dépra^nt lés esprits, qu’à la fortune publique en bouleversant i&s intérêts, et qui, lors même qu’elles n’épouvaûàiit pas par le dédain de la vie humaine, font acheter par des ruines irréparables des résultats qu’eut aMnés sûrement la marche régulière des destinées nationales!
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