‹ Les grandes époques de la FranceChapitre 9 sur 18 · I.a paix il'Aix-la- Chapetle · texte numérisé non relu

I.a paix il'Aix-la- Chapetle

l’idée de briser avec ces canons chargés à mitraille la tête de la colonne. Tirés il quelques pas, ils y firent une horrible trouée. Toute la maison du roi se lança par cette brèche, gendarmes, chevau-légers, mousquetaires, jusqu’aux pages. Attaquée ainsi de front, la colonne l’était en même temps sur scs deux flancs par des charges concertées et vigoureuses. En un instant, elle fut ouverte de tous côtés, désunie, décimée. La victoire était à nous. Louis XV avait eu cette fortune, qui n’échut jamais à un roi de France, d’assister à une grande bataille gagnée sur les Anglais (11 mai 1745).

Deux victoires nouvelles, Raueoux (1746) et Lawfeld (1747), la prise de Berg-op-zoom l’imprenable, la Belgique conquise et la Hollande envahie, semblaient permettre à Louis XV une fière attitude en face de la coalition. Si la guerre n’avait pas été aussi heureuse sur d’autres théâtres, nulle part nos armes n’avaient reçu d’affront. Mais il fallait, pour soutenir la lutte jusqu’à ses conséquences légitimes, l’extension de la frontière française, cette opiniâtreté d’âme qui manquait à Louis XV. 11 ne fit servir les victoires des Pays-Bas qu’à obtenir la paix, et rendit ses conquêtes au traité d’Aix-la-Chapelle (1748), « ne voulant pas, disait-il, faire la paix en marchand, mais en roi. » Étrange parole ! comme s’il faisait son devoir de roi en sacrifiant les intérêts de la France, et en versant stérilement pendant sept années le sang français ! Et encore, en acceptant de démolir les fortifications de Dunkerque du côté de la mer et d’expulser Charles Stuart, préten-

dantau trône d’Angleterre contre la maison de Hanovre, Louis XV se conduisait-il en roi ?

La paix d’Aix-la-Chapelle laissa dans les cœurs comme un ressentiment qui remonta jusqu’à Louis XV. La France, qui avait mis dans son roi tant d’amour et d’espérance, commença à se détacher de lui. Désormais la désaffection ira grandissant avec les désastres du dehors et les scandales du dedans, et le mépris qui s’attachera à l’homme atteindra dans le roi l’institution même de la royauté. Ainsi s’affaiblira cette foi monarchique si profonde et si vivace dans la vieille France, et qui était presque une religion.

On venait d’en voir la touchante manifestation pendant la maladie qui avait mis à Metz les jours du roi en péril. Laissons parler ici un témoin oculaire. « Le danger du roi se répand dans Paris au milieu de la nuit ; on se lève, tout le monde court en tumulte sans savoir où l’on va. Les églises s’ouvrent en pleine nuit... on ne connaît plus le temps ni du sommeil, ni de la veille, ni du repos. Paris était hors de lui-même. Le peuple s’écriait : « S’il meurt, c’est pour avoir marché à notre secours !» Il y eut plusieurs églises où le prêtre qui prononçait la prière pour la santé du roi interrompit le chant par ses pleurs, et le peuple lui répondait par des sanglots et par des cris. Le courrier qui apporta à Paris la nouvelle de sa convalescence fut embrassé et presque étouffé par le peuple : on baisait son cheval ; on le menait en triomphe. Toutes les rues retentissaient d’un seul cri : Le roi est guéri ! » Quand on rendit compte à Louis XV des transports de joie

La foi monarchique dans Fancienne France.

qui avaient succédé à ceux de la désolation, il en fut attendri jusqu’aux larmes, et se soulevant sur son lit par un mouvement de sensibilité qui lui rendait des forces : a Ah ! s’écria-t-il, qu’il est doux d’être aimé ainsi ! et qu’ai-je fait pour le mériter? »

C’est que nos pères ne séparaient pas le roi de l’État ; ils disaient le roi avec le sentiment qu’inspire le mot de patrie. A ce moment même, dans la guerre de la succession d’Autriche, mille traits nous prouvent que pour eux le roi était la France. A Fontenoy, M. de Lutteaux se refusant à mettre un appareil à sa blessure pour ne pas retarder l’exécution d’un ordre : « Le service du roi, dit-il, m’est plus cher que la vie. » A Lawfeld, le marquis de Fénelon, qui par un emportement de bravoure vient de faire sauter son cheval au delà des retranchements ennemis, meurt en s’écriant : a L’action la plus agréable à Dieu est de mourir pour son roi. » Au col d’Exiles, le marquis de Brienne, colonel d’Artois, ayant eu un bras emporté, retourne aux palissades en disant : « Il m’en reste un autre pour le service du roi. » Cette foi monarchique, faite de respect, de confiance et d’amour, qui était le fond de toutes les .âmes dans toutes les classes, qui dans le peuple se traduisait par ce mot d’une touchante naïveté ; Ah l si le roi le savait! elle faisait que le pouvoir absolu n’était pas considéré comme un despotisme, que l’obéissance n’avait rien de la servilité, que les mots de maître et de sujet ne renfermaient pas l’idée de ce je ne sais quoi de dur et de bas, d’odieux tout ensemble, qu'on suppose gratuitement à l’ancien état

de choses, parce qu’on ne cherche pas derrière la surface quelle était l’àme des contemporains. Un de nos historiens 1 a dit excellemment à ce sujet : « Le roi leur inspirait des sentiments qu’aucun des princes les plus absolus qui ont paru depuis dans le monde n’a pu faire naître, et qui sont devenus pour nous presque incompréhensibles, tant la Révolution en a extirpé de nos cœurs jusqu’à la racine. Ils avaient pour lui tout à la fois la tendresse qu’on a pour un père et les respects qu’on ne doit qu’à Dieu. En se soumettant à ses commandements les plus arbitraires, ils cédaient moins encore à la contrainte qu’à l’amour, et il leur arrivait souvent ainsi de conserver leur âme très-libre jusque dans la plus extrême dépendance. »

La guerre de la succession de Pologne nous avait donné la Lorraine; celle de la succession d’Autriche n’avait rien fait pour l’achèvement du territoire national, et, en détournant le gouvernement des grands intérêts de la mer et des colonies, elle avait rendu le® voies plus faciles à l’ambition toujours croissante de l’Angleterre. Cependant rien n’était perdu encore. Avec Saint-Domingue, la Louisiane et le Canada, la Franc* était à peu près l’égale de l'Angleterre en Amérique,

t A. de Tocqueville, l ' Ancien régime et la Révolution.

La France et

Louis XV ayant

a guerre* de Sept ans.

et dans les Indes, avec nie Bourbon et File de France (Maurice), avec ses comptoirs qui commandaient les principaux fleuves, elle lui était supérieure. Les hommes de talent et d’énergie ne manquaient pas à nos colonies. La vieille France, moins attachée au sol que la nouvelle, avait à un haut degré les aptitudes de la colonisation. La partie active et aventureuse des provinces n'était pas comme aujourd’hui attirée à Paris, où elle étouffe et s’use. Les cadets de famille, qui avaient leur fortune à faire, partaient gaiement pour les pays d’outre-mer, où ils apportaient avec leur bravoure accoutumée l’habitude de l’autorité et de l’initiative. Grâce à la hardiesse et à l’esprit de ressources de nos colons, quelques poignées d’hommes disputaient glorieusement aux Anglais la région des Grands Lacs, contrées sauvages encore mais fécondes d’avenir. Dans la mer des Indes, La Bourdonnais créait la prospérité des îles Maurice et Bourbon, et Dupleix, avec le génie de la politique et de la guerre, jetait dans l’Indoustan les fondements d’un vaste empire français.

La défense vigoureuse des colons du Canada, les progrès de Dupleix aux Indes, la renaissance rapide de la marine française due à un ministre dont l’histoire doit conserver le nom, Machault, transportaient l’Angleterre de fureur. Elle précipita la guerre par une indigne violation du droit des gens. Ses corsaires sur toutes les mers coururent sus aux bâtiments français qui naviguaient sous la foi de la paix, et en capturèrent trois cents. A celte agression brutale répondirent l’escalade de la citadelle de Port-Mahon, prodige d’au-

dace de nos soldats, et la victoire navale de la Galissonnière dans les eaux de Minorque sur l’amiral Byng. Voilà donc la guerre maritime engagée. Si toute l’activité, tous les efforts du gouvernement se tournent de ce côté, l’Angleterre peut être contenue et la France relevée; mais en même temps une guerre continentale était imminente : une coalition formidable de l’Autriche, de la Russie et de la France se préparait contre la Prusse : entre la lutte sur mer et dans les colonies et la lutte sur le continent, Louis XV avait à se décider. 11 se trompa en croyant qu’il pourrait mener les deux guerres de front, et les événements se tournèrent contre lui comme ils se tournent toujours contre ceux qui ne savent pas les maîtriser.

Louis XV d’ailleurs, à cette date (1736), était moins capable que jamais de volonté suivie et d’efforts énergiques. Il avait quarante-sept ans; il touchait à ce déclin de la maturité où l’homme a besoin de ramasser toutes ses forces pour suffire à une tâche. Le pauvre roi, asservi aux plaisirs faciles, ne peut plus rompre avec cette vie molle des petites maisons de Choisy, de Marly, de Bellevue, toute remplie de riens auxquels l’esprit de cour donne une importance sans mesure, où le retient, où l’amuse madame de Pompadour, la maîtresse régnante depuis dix ans, pour maintenir son empire en se rendant nécessaire. Malgré l’ennui sans cesse renaissant qui l’envahit, il est maintenant l’esclave de ses habitudes. Il se renferme dans un cercle de plus en plus restreint et s’isole. Ni la France ni l’armée ne le verront plus; il évite même de passer

par Paris, qu’il sait hostile. Isolement funeste. Cette vie cachée, comme enveloppée de mystère, dans le hautain Versailles, prête à tous les bruits qui, exagérés, envenimés par la misère des temps et la passion des esprits, formèrent l’odieuse légende qui s’attacha désormais à Louis XV, engendra le mépris et la haine, provoqua les émeutes de Paris (1750) et l’attentat de Damiens (1757). Si les mœurs relâchées du roi n’ont pas étouffé en lui le goût du bien, et ne l’ont pas rendu indifférent à la prospérité et à l’honneur du pays, elles ont achevé d’énerver sa nature pusillanime et le laissent sans ressort devant la nécessité de se décider et d’agir. Il donne cet étrange spectacle d’un prince qui, dans chaque circonstance, cherche avec soin le meilleur parti à prendre, voit juste naturellement, et qui, maître absolu et pouvant ordonner d’un mot, défend mal ses résolutions contre ses ministres ou ses favorites, et adopte à regret ce qu’il croit mauvais par la faiblesse la plus indigne, non-seulement d’un roi, mais d’un homme. Tant pis, ils Vont voulu! c’est son mot d’habitude. Au moment où vient de s’engager la grande guerre maritime, il n’ose pas maintenir dans le ministère, contre les obsessions de madame de Pompadour, le restaurateur de notre marine ruinée, le seul homme capable, il le sait, de tenir tête à l’Angleterre; il le sacrifie, et il se contente d’épancher son amertume en écrivant à sa fille, la duchesse de Parme : « Ils ont tant fait qu’ils m’ont forcé à renvoyer Machault, l’homme selon mon cœur. Je ne m’en consolerai jamais. »

Combien plus Louis XV paraît inférieur si on le met en regard de ce rival que la coalition se flatte d’écraser si rapidement, de Frédéric II de Prusse, le grand homme du dix-huitième siècle, un des grands hommes de tous les temps. Frédéric fait avec Louis XV le plus complet contraste. Il avait été élevé durement, tenu à la gêne par son père, le brutal roi-sergent , qui s’indignait de la passion du jeune prince pour les lettres, et dans ses fureurs allait jusqu’aux coups de canne contre celui qu’il n'appelait que le petit-maître , le bel esprit français. Mis en jugement pour avoir tenté de fuir, condamné à mort comme déserteur, il ne sort de prison et ne reçoit grâce de la vie que pour passer dix années, loin de la cour, dans un château de province. Les épreuves trempent d’une manière peu commune les âmes qu’elles ne brisent pas. Il en arriva ainsi de Frédéric : il fut mûri avant l’âge. Le travail devient le fonds de la vie de ce prince de vingt ans. Dans la solitude de Rheinsberg, il s’enferme huit heures par jour pour travailler librement. Là, loin des flatteurs, des plaisirs d’une cour, il étudie, il réfléchit, il médite. Toutes ses études ne sont pas pour satisfaire la curiosité de l’esprit, mais pour élever, fortifier, exercer l’âme par la discipline d’une sincère et sérieuse réflexion. Mâle éducation personnelle, qui le rendit maître de lui-même, de ses passions, l’arma d’une volonté énergique, supérieure à tous les événements, et en fit pendant toute sa vie l’homme du travail et du devoir. Lorsqu’à vingt-huit ans il succéda à son père, on s’attendait à ce que ce chétif roi de

Frédéric I

Prusse ne serait qu’une manière de bel esprit : on vit successivement se révéler en lui le capitaine, le politique et l’administrateur. Le désir patriotique de donner à la Prusse une base solide en Allemagne par une extension de territoire, l’honneur de la maison de Brandebourg, le besoin d’action et l’amour de la gloire, l’avaient engagé dans la guerre de la succession d’Autriche. Son point d’appui n’était qu’un petit État de deux millions et demi d’habitants ; ses seuls instruments d’action, un trésor de 80 millions et une armée de soixante-dix mille hommes que lui a léguée son père, armée disciplinée, exercée aux manœuvres précises et rapides, munie de fusils perfectionnés, mais qui n’a pas vu le feu sur un champ de bataille, et que la victoire seule peut entretenir et renouveler. Ces moyens suffirent à son génie. 11 fit de ses soldats, ramassés de toutes parts, les premiers de l’Europe par la discipline; il se montra grand capitaine par la sûreté du coup d’œil, la hardiesse des combinaisons, et cette célérité de mouvements, qui ne se rencontre que chez les maîtres dans l’art de la guerre, chez les César et les Napoléon. En même temps politique pratique, prompt à s’approprier aux circonstances au fur et à mesure qu’elles naissent, appliquant la maxime que « chez un souverain, c’est l’avantage de la nation qui fait la règle et constitue le devoir», il rompt ou renoue ses alliances, il pose ou reprend les armes, suivant que les vicissitudes des choses confirment ou menacent la possession de cette Silésie, qui devait asseoir et doubler ses États. Lorsque la paix est faite ,

le capitaine et le politique font place à l’administrateur laborieux, vigilant, juste, libéral, qui se porte tout entier, avec son intelligence active et sa volonté énergique, à guérir les plaies de la guerre et à en relever les ruines, à mettre en valeur les ressources de son pays, à en créer de nouvelles, à provoquer la prospérité par le travail, en un mot à exprimer toute la fécondité de la paix. Si l’homme en Frédéric eut de grands défauts, le roi fit toujours supérieurement son métier.

La guerre de Sept ans fut le triomphe de son génie; elle montra que les ressources de la volonté humaine n’ont pas d’autre mesure que celle des circonstances. Dans un pays ouvert , sans frontières naturelles , sans nationalité propre, entre trois ennemis formidables, l’Autriche, la Russie et la France, entraînant à leur suite la Suède et une partie de l’Empire, Frédérit résiste, par des prodiges de célérité, d’habileté et d’audace, à des armées sans cesse renaissantes. Il court de l’une à l’autre, les bat, les dissipe par des coups terribles ; vaincu, il les afflige de telles pertes qu’elles sont réduites à l’impuissance. L’homme, aux heures de crise de cette lutte désespérée, n’est pas moins grand que le capitaine : son âme reste intrépide et libre, supérieure à la fortune. Le voilà en 1757, après deux victoires, rejeté de la Bohême sur la Saxe par les Autrichiens; les Français ont battu en Hanovre les Anglais, ses alliés, et leur ont fait poser les armes ; les Suédois viennent de débarquer en Poméranie; les Russes, de forcer les frontières de la Prusse ; un parti

La guerre de

Sept ans- 1786 - 1765 .

de hussards hongrois a poussé jusqu’à Berlin et l’a mis à rançon; enfin, une armée de cinquante mille Allemands et Français marche droit sur lui, qui n’a guère que vingt-deux mille hommes à leur opposer. Il désespère lui-même de sa cause. Mais se soumettre aux conditions de la force n’entre pas un seul instant dans sa pensée. Il ne rejette pas moins l’idée de se tuer à la façon antique. Non, il fera tout pour vaincre, et il ira chercher la mort au milieu des ennemis. Il est si bien maître de son esprit que, la nuit, dans sa lente, il rime une dernière épître à Voltaire; il y disait :

Pour moi, menacé du naufrage,

Je dois, en affrontant l’orage,

Penser, vivre et mourir en roi.

La journée de Rosbach le sauva. Trompés par une manœuvre de Frédéric, les Allemands se lancent à la poursuite des Prussiens, qu’ils croient en retraite. Frédéric écrase les tètes de colonnes, jette l’avantgarde sur le corps de bataille, celui-ci sur la réserve, sans leur laisser le temps de se déployer. En vain le marquis de Castries, la tête ensanglantée de plusieurs coups de sabre, ralliant quelques escadrons, charge les Prussiens ; en vain le prince de Soubisc, qui commandait en chef, désespéré, tente avec deux régiments suisses de suspendre le destin de la journée et quitte le dernier le champ de bataille : les Français sont entraînés dans la déroute des auxiliaires allemands, plus nombreux du double. La triste affaire de Rosbach, où le parti philosophique ne vit qu’une occasion d’exalter

le roi de Prusse et les Parisiens de chansonner le prince de Soubise, était un malheur plutôt qu’une défaite. Elle ne décidait rien de la valeur du soldat français et du soldat prussien, comme le montrèrent plus tard Valmy, Jemmapes et Iéna. Nos dragons, qui détruisirent en 1806 et chargèrent dans un fourgon la colonne de Rosbaeh, auraient pu la laisser debout sans manquer à la mémoire de leurs pères.

Il n’entre pas dans notre cadre de raconter la guerre de Sept ans. A aucun moment de notre histoire, la réputation militaire de la France n’eut à subir plus d’affronts. « Il n’y a plus d’hommes en France», disait tristement Louis XV, mais il ne pensait pas à accuser de cette stérilité le régime auquel il avait mis le pays. Des généraux vieillis ou légers, sans autorité, sans audace ou sans talents, ne déploient qu’une inutile bravoure personnelle. Des armées mal disciplinées, indifférentes à la cause pour laquelle elles combattent, ont perdu, avec la confiance dans leurs chefs, leur solidité et leur élan. Des traits individuels d’héroïsme sauvent au moins l’honneur du drapeau. Le dévouement du chevalier d’Assas, capitaine au régiment d’Auvergne, est resté dans les cœurs français. Envoyé en reconnaissance au milieu de la nuit, il tombe dans une embuscade de grenadiers hanovriens. Vingt baïonnettes r>ont dirigées sur sa poitrine : il est mort s’il fait le moindre bruit. Alors, ramassant toute sa voix : A moi, Auvei'gne! s’écrie-t-il, voilà les ennemis! Il tombe percé de coups. Son dévouement ne fut pas inutile : le marquis de Castries resta vainqueur à Clostercamp.

Dupteix

et

Montcalm.

Le vide d’hommes, dont Louis XV lui-même s’étonnait, ne se faisait pas sentir dans nos colonies. C’est que loin des misères de Versailles, nos Français se retrouvaient avec toutes leurs qualités naturelles, l’esprit de ressources, l’initiative, l’audace, que paralysait en France un gouvernement énervé. Mais ces obstinés défenseurs du drapeau contre l’envahissante Angleterre ne servirent pas h ramener Louis XV à une politique plus intelligente des véritables intérêts du pays. Abandonnés, méconnus, ils furent punis de leur héroïque dévouement. La Bourdonnais, destitué, avait été mis à la Bastille ; le grand Dupleix, rappelé, n’avait quitté qu’en pleurant cette terre des Indes où par ses mains s’élevait si rapidement un vaste empire français ; tous deux usaient sans succès les dernières années de leur vie, le premier à plaider pour l’honneur de son nom, le second à poursuivre la Compagnie des Indes, h laquelle il avait avancé plus de sept millions, la fortune de tous les siens, parents et amis ; celui qui avait été traité avec les honneurs rendus aux rois était réduit à attendre des audiences dans les antichambres ; tous deux mouraient dans l’indigence et le désespoir. Leur successeur, Lally, était plus malheureux encore. Laissé sans argent et sans secours, il échoue malgré sa valeur, et accusé de trahison, de concussion, mis à la Bastille, condamné à mort après un procès inique, sans avoir pu obtenir de défenseur, il est conduit à l’échafaud un bâillon à la bouche *. Au Canada, le

t Cet arrêt, flétri par l’opinion publique, fut révisé par ordre

marquis de Montcalm, laissé aussi sans secours, s’était fait tuer devant Québec. « Au moins je ne verrai pas les Anglais maîtres de Québec », avait-il dit en mourant. Il avait tellement frappé les sauvages par sa brillante valeur qu’ils conservent toujours la mémoire de celui qu’ils appelaient le grand vaincu , et qu’au delà des Grands Lacs, dans les déserts du Canada où se chasse le bison, le français est toujours la langue noble par excellence. Partout donc au delà des mers la France était vaincue et chassée ; l’Amérique du Nord et l’Indoustan n’allaient plus être que deux vastes marchés anglais.

Le ministre anglais lord Chatham, le père de notre cruel ennemi William Pilt, disait qu’il voulait forcer la France à tomber à genoux. La France tombe à genoux au traité de Paris qui met fin b la déplorable guerre de Sept ans (1763). En vain un ministre hardi, Choiseul, avait un peu relevé notre situation par le pacte de famille qui unissait toutes les branches de la maison de Bourbon : la France était trop épuisée pour ne pas subir la paix qui la dépouillait de ses possessions de l’Inde et de l’Amérique au profit de sa rivale. Louis XV en sentit l’amertume, et ses lettres viennent de révéler les sentiments qu’il en garda contre l’Angleterre. Mais, dans la mollesse voluptueuse où il languissait, il ne conserva pas assez d’énergie pour

de Louis XVI et cassé par le parlement, à l'unanimité, en 1778. Le fils de Lally se rendit célèbre par les efforts qu'il fit pendant dix ans pour faire réhabiliter la mémoire de son père. Voltaire avait écrit pour lui un mémoire éloquent.

Le traité de

Paris.

La

vieillesse

de

Louis XV.

garder le ministre qui restaurait notre marine, qui venait de nous donner la Corse en bravant l’Angleterre (1768), et qui pouvait tenter sur les mers une glorieuse revanche; il sacrifia Choiseul à madame Dubarry, l’héritière abaissée de madame de Pompadour. La Pologne, qu’il avait voulu régénérer, et qui avait été le but de sa diplomatie secrète pendant quinze ans, il la vit bientôt démembrée, par le premier partage de 1772, entre la Prusse, la Russie et l’Autriche, aux applaudissements des philosophes, courtisans du roi Frédéric et de l’impératrice Catherine, et superbement dédaigneux d’un peuple qui restait attaché à la foi catholique. Il fut réduit à d’impuissants regrets : « Si Choiseul eût été là, il ne l’eût pas permis », dit-il. C’est ainsi qu’il se condamnait lui-même.

Cependant le vide se faisait autour de lui par des coups répétés de la mort, qui l’effrayaient sans l’arracher à ses habitudes. Le grand dauphin fut le premier frappé (1765) ; pieux, rélléclii, laborieux, il promettait de réparer les torts de son père. Le dauphin suivit (1767) ; puis son fils aîné, qu’on avait appelé le duc de Bourgogne, par un touchant souvenir. La douce Marie Leczinska ne leur survécut pas longtemps (1769). Louis XV n’avait encore que soixante-quatre ans ; mais, accablé d’infirmités qui n'étaient pas dues aux nobles fatigues de l’action et du travail, il ne sortait plus que pour de courts moments de l’accablement morne qui avait succédé à son état ordinaire de tristesse ennuyée. Ce sont les idées élevées et les sentiments généreux qui soutiennent l’âme humaine au-dessus des

défaillances du corps. Ils avaient manqué à Louis XV pour régner; ils lui manquèrent aussi pour mourir. Atteint de la petite vérole qui fait de prompts ravages dans ce corps épuisé, condamné aussitôt qu’alité, malgré les efforts de la science, malgré les soins de ses pieuses filles, qui s’enferment dans sa chambre et bravent l’horreur de la contagion, il ne laisse voir que de pusillanimes terreurs et de lâches regrets; il faut que ce soit le grand aumônier qui exige du mourant l'aveu qu’il « se repent d’avoir causé du scandale à ses sujets. » (10 mai, 1774.)

Le gouvernement de Louis XV nous a montré la France humiliée dans la guerre, spoliée dans les traités, déchue du premier rang qu’elle avait occupé au siècle précédent. Mais au défaut des capitaines et des politiques, ses écrivains la font régner par l’esprit. « Ce qui fait le grand mérite de la France, a écrit Voltaire, ce qui fait sa supériorité dans ce siècle, c’est un petit nombre d’esprits sublimes et aimables, qui font qu’on parle aujourd’hui français à Vienne, à Stockolm et à Moscou. Les ministres, les intendants, les premiers commis n’ont aucune part à celte gloire. »

Les plus grands de ces écrivains qui exercèrent sur leur siècle une influence souveraine furent Voltaire, Rousseau, Montesquieu et Buffon. Les deux premiers,

Expansion des idées françaises en

Europe.

écrivains de combat, attaquent sous toutes les formes et avec toutes les ressources de l’esprit, l’un avec ses moqueries et ses mépris, l’autre avec ses enthousiasmes et ses colères, les abus de la société, sans respecter ses fondements qu’ils ébranlent. Nous dirons plus loin ce qu’il y eut de funeste, pour l’ordre éternel sur lequel reposent les sociétés humaines, dans la guerre qu’ils firent à l’ordre légué parles siècles dans l’Église et dans l’État, guerre passionnée où ils entraînèrent leurs contemporains par des élans généreux, le plus vif éclat de l’esprit français et le prestige de l’éloquence. En dehors de la mêlée où combattaient Voltaire et Rousseau, un historien d’une haute raison, tempérant la hardiesse par la prudence, Montesquieu, chercha à préparer l’avénemenl de la véritable liberté dont il enseigna les devoirs en même temps que les droits. Il se proposait d’éclairer les gouvernements et non de les renverser, lui qui écrivait « qu’il ne faut toucher aux lois établies que d’une main tremblante. » Loin de s’attaquer à la religion il disait d’elle : « La religion chrétienne, qui ne semble avoir d’autre objet qhe la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celleci. » Quant à Buffon, renfermé dans les spéculations de la science, il inaugure avec grandeur l’étude de la nature et élève un impérissable monument de la pensée humaine.

A la suite de ces grands écrivains vinrent ceux du second ordre qui, incapables de penser par eux-mêmes, nefirent co mme toujours que d’exagérer et de pousser b outrance les idées des maîtres. Bientôt un certain es-

prit philosophique, faux dans ses principes, généreux par inconséquence dans ses aspirations, destructif dans ses effets des mœurs domestiques et publiques, lequel reste comme la marque du dix-huitième siècle, eut envahi toute la littérature, qui cessa d’être le premier des arts pour devenir un instrument de réforme politique et sociale. Propagé par les livres qui échappent à la censure et se rient de la Bastille, par les théâtres qui s’essayent au rôle de la tribune, par les cafés que multiplie le besoin de la discussion et qui préparent les clubs, par les salons surtout, où pour la première fois les gens de lettres frayent en égaux avec les gens du monde, et qui ont hérité de l’influence que la cour exerçait au siècle précédent, l’esprit nouveau règne à Paris et y entretient une extraordinaire fermentation d’idées. Paris est pour l’Europe comme une capitale intellectuelle, une autre Athènes où accourt l’élite de la société européenne, curieuse, avide et charmée; un foyer de lumière, devant lequel allaient se dissiper comme des ombres légères les superstitions du passé *.

En vain cette puissance nouvelle de la littérature grandit, s’empare de l’opinion et exerce sur les imaginations un ascendant démesuré : Louis XY, dans son indifférence pour les choses de l’esprit, reste étranger au mouvement des idées de son temps et ne sait ni le contenir, ni le diriger, ni s’en servir. Tout au contraire,

1 Voir dans le Cours de littérature de M. Villemain, cet ouvrage qui reste classique, le tableau vivant des lettres et de la société française au dix-huitième siècle.

Réformes

inspirées

par

les idées françaises.

les autres souverains, soit qu’ils usent de politique, soit qu’ils cèdent à l’entraînement général, se font à l’envi les correspondants, les hôtes et comme les courtisans de nos philosophes. Catherine de Russie veut leur donner à élever l'héritier de l’Empire, elle les attire à sa cour, elle les prie d’y vivre libres de toute étiquette, elle s’oublie dans leur entretien et se fait violence pour les quitter et retourner au gagne-pain, comme elle appelle son métier d’impératrice. Elle sait qu’en flattant ces dispensateurs de la gloire, elle achète des hérauts de sa renommée et des complices de ses projets ambitieux. Frédéric le Grand, de son côté, épuise pour gagner Voltaire toutes les séductions de son génie et de sa puissance. « Adieu, écrit-il à un de ses amis, je vais écrire au roi de France et faire des vers à Voltaire. » Au retour d’un voyage à Strasbourg, il écrit encore : a J’ai vu deux choses qui m’ont toujours tenu à cœur, savoir : Voltaire et des troupes françaises. » Dans cette académie de Berlin, où il a l’ambition de réunir l’élite des gens d’esprit de toutes les nations, la fleur du genre humain, selon son expression, il appelle surtout des Français, il donne à Voltaire la présidence, il ne souffre que la langue française, la seule du reste dont ce chef et ce représentant de l’Allemagne se soit jamais servi.

Si les souverains au dix-huitième siècle recherchaient avec tant de passion le commerce de nos grands écrivains, il faut reconnaître, à leur honneur comme à celui des lettres, qu’ils ne se proposaient pas seulement de goûter le charme de l’esprit ou d’obtenir des louan-

ges en retour de leurs faveurs; ils leur demandaient aussi des conseils de gouvernement et de législation, et, en rejetant les conceptions dangereuses ou chimériques, leur empruntaient des plans de réformes pratiques. C’est par l’application intelligente et mesurée des idées françaises que Frédéric réformait la justice, faisait rédiger un code supérieur à tous ceux qui régissaient alors l’Europe et y effaçait la torture et la question. C’est encore en s’inspirant d’elles qu’il créait des collèges pour la jeunesse des villes, des écoles pour les fils d’artisans ou de laboureurs, et qu’il proclamait la tolérance en matière religieuse. Il allait en cela plus loin que nos publicistes, et, plus libéral qu’ils ne l’étaient eux-mêmes, il recueillait dans son royaume les jésuites chassés alors de la plupart des États catholiques. De même, dans tous les pays, les idées françaises exercent leur influence et provoquent des réformes dans les institutions civiles. Le violent Pombal en Portugal comme le sage Léopold en Toscane, les Bourbons Charles III d’Espagne et Charles VII de Naples, Joseph II d’Autriche et Gustave III de Suède semblent les élèves de nos philosophes et de nos économistes. L’éloquente tribune anglaise s’inspire de leurs principes, et quand la malheureuse Pologne, inquiète des libertés anarchiques qui la minent, cherche enfin à se réorganiser, c’est à Rousseau qu’elle demande une constitution, comme à un de ces sages de l’ancienne Grèce que les dieux suscitaient pour le bonheur des peuples.

Persistance des abus en

France.

On n’aurait qu’une vue incomplète de la société française au dix-huitième siècle, si l’on s’en tenait au tableau de l’abaissement politique du pays et de l’essor hardi et périlleux des idées. Pour apprécier de qu’on appelle l 'ancien régime, il faut se rendre un compte exact de la situation des différentes classes et mesurer avec rigueur les conditions matérielles et morales qui leur étaient faites. Depuis saint Louis, dans aucun siècle, la royauté n’avait jamais failli à l’œuvre de libération des personnes et des terres. Il faut bien reconnaître que, à aucun moment de son règne, Louis XV ne porta dans le gouvernement intérieur la sollicitude qui animait, par exemple, Henri IV et Louis XIV lorsqu’ils travaillaient avec Sully et Colbert. Ce n’est pas que des progrès ne s’accomplissent pendant ce règne de soixante ans : la servitude de mainmorte disparaît à peu près complètement, l’agriculture encouragée attire plus de capitaux, commence à substituer le fermage au métayage, et entreprend le défrichement des landes et des terres vagues; l’industrie et le commerce se développent, et, en même temps, l’aisance générale augmente; l'administration se montre plus soigneuse des intérêts des classes pauvres; mais ces progrès sont dus à l’influence de l’opinion qui agit sur l’admi-

mstration, à quelques hommes zélés pour le bien public qui se rencontrent parmi les intendants 1 ; ils sont dus surtout aux qualités naturelles d’une nation intelligente, active, laborieuse, riche en ressources ; ils ne relèvent pas de l’initiative éclairée et suivie du pouvoir royal. Cette insuffisance de la royauté il pourvoir aux besoins des temps, comme à répondre aux aspirations des esprits, fut encore plus funeste aux intérêts moraux de la société qu’à ses intérêts matériels. ün sentit avec plus de vivacité et on supporta avec plus d’impatience les abus qui persistaient dans les institutions, à mesure que s’affaiblit l’antique confiance que la France avait dans ses rois.

L’étude des diverses classes de la société va nous Esprit

qu il con-

montrer les raisons du malaise dont elles souffraient, vient

de porter

Mais c’est une tâche délicate que de rechercher corn- dan*

. étude du

ment vivaient nos pères, de pénétrer le secret de leur passe, existence morale, en même temps que d’apprécier leurs conditions de bien-être, car la Révolution a obscurci l’état de choses qu’elle a changé, et souvent même l’a calomnié. Aussi est-on, de notre temps, disposé à représenter comme absolument mauvais tout

1 Le ministère de Turgot a appelé l'attention sur les treize années de son intendance de Limoges. A côté de ce grand nom,

('histoire doit noter ceux do MM. de Blossac, dans le Poitou ; de Fontette, dans la Lasse Normandie; de Tourny, en Guienne, et d’Éligny, en Gascogne. Quelques beaux vers d’André Chénier signalent justement à la reconnaissance l’administration aussi humaine qu’intelligente de Trudaine, directeur général des ponts et chaussées, le créateur du système de nos routes, lequel no date vraiment que du dix-huitième siècle.

ce qui était de l’ancien régime, et absolument bon tout ce qui est de la Révolution. Comme d’ailleurs il est plus aisé de condamner en bloc que de discerner le bien du mal, on proscrit sans scrupule le passé et on glorifie le présent, en paraissant croire que la société au milieu de laquelle nous vivons est née en un jour, et que la France ne date que de 17*89.

Nous essayerons de dire avec équité le bien et le mal; et, comme en représentant les vices de l’ancienne société, il est plus facile de retrouver les règlements écrits qui déposent contre elle que les mœurs et les coutumes qui expliqueraient sa durée, nous ferons deux réserves.

Si l’on considère qu’avec des lois meilleures, sous le régime de l’égalité, et après la proclamation tant de fois répétée de la liberté et de la fraternité, la France est néanmoins en proie à un malaise social que prouvent assez ses fréquentes révolutions ; si l’on constate que la brusque émancipation de l'individu n’a pu se concilier, jusqu’à présent, avec la stabilité des institutions, parce que, accomplie violemment, elle a moins produit l’esprit de liberté qu’elle n’a entre! enu l’esprit de révolte, on consentira il reconnaître que nous pouvons difficilement nous faire juges des sentiments avec lesquels nos pères supportaient l’ancien régime. Ils ne connaissaient pas, ne l’oublions point, nos inquiétudes, nos impatiences, ni la chimérique espérance, si commune aujourd’hui, du bonheur parfait ici-bas.

Nous observerons encore que nous faisons ce tableau de l’ancienne France à la date de la mort de Louis XV

et avant le règne de Louis XVI, sous lequel il y eut, en môme temps que la plus grande modération dans l’exercice du pouvoir, le plus vigoureux développement de la prospérité publique. Ce n’est donc pas sur ce fond même que se détache la Révolution française, laquelle trouva les institutions en voie de transformation, et accueillit avec les plus vives impatiences les lenteurs inévitables de toute réforme et les résistances naturelles de ceux qui ne se résignaient point à abandonner, en un jour, ce qu’ils tenaient à titre de possession dix fois séculaire.

Le paysan au dix-huitième siècle est libre, c’est-à- condition dire qu’il va, vient, achète, vend, traite, travaille à sa fiasses guise ; il est de plus proprietaire, et, a ce moment, il a la possède près du quart du sol do la France. Néanmoins Louis xv. sa condition est plus dure peut-être qu'à des époques Le paysan, antérieures de notre histoire. C’est que des charges nombreuses, accrues par le malheur des temps et l’incurie du gouvernement, se sont accumulées sur les populations des campagnes et ont entravé le développement naturel de leur prospérité par le travail et l’épargne.

Le paysan, en effet, est tenu à des redevances envers l’État, la noblesse et le clergé; avant de mettre de côté une part quelconque du produit de ses bras, il

Impôts

directs.

Taille.

doit s’acquitter des impôts publics, des taxes seigneuriales et de la dime.

En première ligne vient la taille, l’impôt foncier, qui porte principalement sur la terre roturière. Elle était moins lourde encore au paysan par sa quotité que par les vices de son organisation. Ainsi elle est fixée chaque année par un simple arrêté du Conseil du roi, et laisse le contribuable dans l’incertitude de ce qu’il devra payer l’année suivante. L’absence de cadastres bien faits ne permet pas qu’elle soit proportionnée à l’étendue et à la valeur des terres : elle est 'personnelle, c’est-à-dire qu’elle est répartie suivant l’état des personnes, leur revenu présumé ; elle frappe donc tous les signes extérieurs de l’aisance, les bestiaux, les attelages, les instruments de travail aussi bien que le reste. C’était non-seulement pousser le paysan à l’humiliante nécessité de feindre la misère dans tout ce qui est soumis à la vue d’autrui, mais le décourager de tout effort pour améliorer sa condition en améliorant sa culture. A tous les conseils il répondait obstinément : « Si je gagnais davantage, ce serait pour le collecteur. »

La manière dont s'opérait la perception ajoutait à tant d’abus. La contribution de chaque paroisse une fois déterminée, l’intendant désignait parmi les plus aisés un collecteur pour en répartir la charge entre tous les habitants et la recueillir. Mais comment ce collecteur aurait-il pu évaluer exactement le bien de chacun et régler les parts avec justice? Comment ne se serait-il pas montré facile avec ses parents, ses amis,

ses voisins ; sévère pour les autres, inique par sentiment de haine ou de vengeance? 11 ne peut s'acquitter de cet odieux emploi qu’avec l’aide du terrible huissier des tailles, parfois de garnisaires. Ajoutez que tous les habitants du village sont solidaires du recouvrement de l’impôt, que le collecteur en est responsable sur tous ses biens et même par corps. Il aura beau se montrer impitoyable, il n’y a pas moyen souvent d’échapper à la ruine ; il sera à la fois tyran et victime. Et quels détestables effets entraînait ce mode de perception pour la morale publique ! Chaque contribuable avait intérêt à épier ses voisins et à dénoncer au collecteur le progrès de leur richesse ; c’était dresser les gens à la délation et à la haine.

Tel était l’impôt de la taille dans les pays d’élection , par conséquent dans la plus grande partie de la France , il faut dire qu’un tiers environ des provinces, celles qu’on appelait les pays d'états , échappaient à ces divers abus : la taille y était réelle, c’est-à-dire perçue sur la valeur des biens-fonds, d’après un cadastre régulier

1 Les pays d 'élection comprenaient dix-neuf généralités ou provinces, les plus anciennement réunies à la couronne. On les appelait ainsi parce que, au moment de leur réunion, des magistrats élus répartissaient dans chaque paroisse et percevaient les impôts. Les pays d'états se composaient des provinces qui avaient plus ou moins conservé leurs anciennes franchises, représentées par leurs états; ils étaient au nombre de treize : la Bretagne, la Bourgogne, le Languedoc, la Flandre, l’Artois, formaient les principaux.

capitation \ ] a taille s’ajoutaient la capitation et les vingtièmes.

vingtièmes, £, a capitation était un impôt personnel qui atteignait toutes les classes, la noblesse et le clergé aussi bien que la bourgeoisie et le peuple. Mais, dans ce temps de privilèges, les puissants, lorsqu’ils le voulaient, trouvaient des moyens pour s’y soustraire ou pour l’alléger. Elle pesait de tout son poids sur les petits.

Le vingtième était un impôt sur les revenus de toute espèce, fonciers, mobiliers, industriels. Il s’aggrava, comme tous les autres impôts, sous Louis XV. On payait un vingtième en 1748 ; on en paya un second en 1736, un troisième de 1760 à 1763. Là encore les privilégiés trouvaient des accommodements avec le fisc. indireS* Voilà pour les impôts directs. Au moins les impôts indirects sont-ils établis de manière à ménager le paysan? Nullement : ils sont multipliés et excessifs. On a oublié cette vérité économique déjà proclamée par Colbert, que les populations consomment d’autant plus que les objets de consommation arrivent plus à leur portée par l’abaissement des droits ; que, mieux nourries, mieux vêtues, plus aisées en un mot, elles produisent davantage, et que le trésor profite doublement du progrès de la consommation et du progrès de doinncV ^ P r °duction. Loin de là, d’une part les aides, qui intérieures, représentent nos impôts indirects, compliqués à l’infini, de l’autre les douanes intérieures, qui séparaient encore beaucoup de provinces françaises comme autant de pays ennemis, augmentaient dans une proportion considérable la valeur première des produits du sol et de l’industrie. Ces taxes, ces droits de douane étaient

comme autant de barrières opposées à la circulation active des objets les plus nécessaires à la vie ; ils empêchaient que d’un bout du royaume à l’autre il ne s’établit un prix moyen, accessible au consommateur, profitable au producteur. C’est ainsi, par exemple, que les vins, qui se donnaient dans l’Anjou et l’Orléanais à un sou la mesure et même à moins, c’est-à-dire sans profit pour le vigneron, se vendaient vingt et vingtquatre sous dans la Picardie et la Normandie, et encore n’y avait-il pas trop à gagner pour le marchand.

Mais, de tous les impôts le plus odieux aux populations était la gabelle ou monopole du sel. Ce produit de première nécessité aurait pu être livré à très-bas prix en France, grâce au développement de nos côtes et de nos marais salants ; or cette manne dont Dieu a gratifié le genre humain , selon le mot de Vauban, le consommateur, par les exigences • du fisc, était obligé de la payer presque partout au-dessus de sa valeur et souvent à des prix excessifs. Il y a plus : chaque famille était taxée à tant de sel par tête et contrainte de renouveler tous les trois mois sa provision, qu’elle fût épuisée ou non. Ce sel du devoir, comme on disait, destiné aux usages quotidiens, ne dispensait point d’en acheter d’autre pour les salaisons. Sur les rivages mêmes où le flux accumule des couches de sel, les paysans étaient rassemblés par les commis de !a ferme et forcés de le rejeter à la mer. On conçoit qu’il fallût à la fois une police vigilante et une pénalité rigoureuse pour maintenir une taxe aussi vexatoire ; d’autant plus que l’exagération même des droits, comme il arrive

Gabelle.

Droits

féodaux.

toujours, provoquait à la contrebande. Dans certaines provins, les enfants y étaient élevés par leurs pères et ne connaissaient pas d’autre industrie. Aussi, année commune, n’y avait-il pas moins de 4,000 saisies domiciliaires, 5,400 emprisonnements, 500 condamnations à des peines afflictives, même «à prendre les chiffres les plus modérés.

La France entière heureusement n’était pas soumise à ce régime. Il ne pesait de tout son poids que sur les provinces dites de grandes gabelles, au nombre de douze. Dans les autres, qui étaient franches ou rédimées, c’est-à-dire rachetées, ou de petites gabelles, les prix du sel, très-divers du reste, étaient moindres. Mais il résultait de cette inégalité dans la condition des provinces que le fisc avait à surveiller 1,200 lieues de barrières intérieures, et qu’il ne lui fallait pas moins de 18,000 gardes préposés aux gabelles.

Ce n’était pas tout que d’être quitte envers l’État, venaient les obligations envers les seigneurs. Nous ne parlons pas des rentes foncières, des redevances en argent ou en nature qui, ayant été consenties lors de la vente des terres, participaient ainsi de la propriété, mais des droits utiles ou honorifiques dérivés de la souveraineté féodale, qui n’avaient plus de raison d’être. Autrefois, en effet, le seigneur était un souverain sur ses terres : il conduisait ses vassaux à la guerre, il eur rendait la justice, il les gouvernait; s’il était parois un maître dur, il vivait au milieu d’eux, il avait vec eux mille intérêts communs. Les droits féodaux n’étaient alors qu’une conséquence naturelle de la

constitution du pays. Mais, au dix-huitième siècle, le seigneur n’a plus de pouvoir politique ; trop souvent il vit à l’armée, à la cour, à Paris; il dépense sa fortune partout ailleurs que sur ses terres. Il ne peut avoir de sollicitude pour le paysan qu’il ne connaît pas; il n’a de rapports avec lui que par l’entremise de son intendant et exige à la rigueur ses revenus. Et l’intendant a l’occasion belle pour abuser et usurper. Ces seigneurs, du reste, ce ne sont même plus, pour la plupart, les représentants des vieilles familles, mais des bourgeois enrichis, des gens de finance qui ont acheté leur noblesse, et qui, n’entendant pas qu’elle leur coûte trop cher, demandent à leurs nouveaux droits seigneuriaux le plus gros intérêt possible de leur argent.

Quelque condamnés qu’ils soient par la justice, les droits féodaux persistent donc, et se maintiennent avec obstination. Les corvées seigneuriales n’ont pas encore disparu, non plus que les droits de péage sur les chemins; partout des taxes se prélèvent sur les foires et sur les marchés; partout se paient les lods et ventes, lorsque des terres changent de mains dans les limites de la seigneurie, presque partout il faut moudre son blé au moulin du seigneur, vendanger à son pressoir, ou payer pour se racheter; au seigneur le droit de colombier et de garenne, à lui le droit exclusif de la chasse protégé par une dure pénalité. Sans doute, là comme partout, les mœurs et les habitudes corrigeaient la rigueur des règlements. Appliqués à la lettre, ils eussent été bien funestes aux campagnes.

Dtiae.

Libre aux bêtes iauves de ravager les cultures : le paysan ne peut les écarter qu’avec des pierres et le bâton ; qu'il lire un coup de fusil ou tende des lacets, il affronte les plus sévères châtiments. L’amende, le fouet, même le carcan et les galères, toutes les peines s’accumulent contre le pauvre homme qui prétend défendre sa récolte, et s’expose à gêner les plaisirs féodaux. 11 peut, il est vrai, entourer ses champs de murailles, mais le jour où il plaît au seigneur de chasser, il faut en abattre une partie. S’il s’agit du parcours des chasses royales, il n’est même pas permis d’élever des murs, ni d’arracher les chardons et les mauvaises herbes, ni de faucher avant la Saint-Jean, par sollicitude pour l’éclosion des couvées ; ni d’arracher les chaumes avant le 1 er octobre, dans l’intérêt des perdrix et des cailles; les façons que demande la terre en temps opportun, la rentrée des fourrages, tout est sacrifié au gibier du roi. Plus ou moins étendus qu’aient été, dans la réalité, les abus du droit de chasse, ils ne disparaissent que sous Louis XVI, qui modifie de sa main les règlements des capitaineries royales. Il était grand hasseur, mais encore plus ami de soir peuple.

Quelques mots suffiront pour la dhne. Le clergé la prélevait en plus de tous les autres droits féodaux dont il jouissait 1 . Il est vrai que cet impôt n’atteignait ja-

i Pour être juste, il faut, lorsqu’il s’agit des droits des ordres privilégiés et de leurs exemptions, rappeler les charges qui leur incombaient. Nous verrons plus loin quelles étaient pour la noblesse celles du service militaire. Nous nous bornons à ob ■ server ici que le clergé supportait tous les frais du culte, qui

mais le dixième du produit : il n’en était guère que le douzième, le treizième et même le vingtième. Nulle part les nouvelles cultures n’y étaient assujetties, comme les pommes de terre, le trèfle, les choux. Dans beaucoup d’endroits, les prairies étaient exemptes, de même que les mûriers qui donnent la pâture des vers à soie. Les vaches ne payaient rien ; les agneaux, du douzième au vingtième; la laine était complètement franche. Mais, bien que modérée, la dîme était pesante encore pour ceux qu’accablaient déjà tant d’autres impôts. Par cela même qu’elle était prélevée en nature, elle nuisait au progrès de l’agriculture. Il aurait fallu qu’il fût permis de s’en racheter.

À cette longue énumération de charges, il faut joindre la corvée royale et la milice. On avait senti nu dix-huitième siècle le besoin de grandes routes qui missent en rapport toutes les principales villes. Elles devaient servir au paysan moins qu’à personne, attaché qu’il était par la misère à sa glèbe natale. On ouvrit ces routes, les chemins du roi, on les entretint à l’aide de la corvée seule. Ce ne fut pas le moins ruineux des impôts. Ces corvées tombaient souvent mal à propos pour les travaux des champs; elles entraînaient de grands frais, des pertes d’animaux ; néanmoins, il n’v avait pas d’indemnité. Puis, comme le moyen parait commode, on y a recours pour tous les travaux publics. Elle sert à bâtir des casernes, à transporter les

coûtent aujourd’hui à la masse des contribuables bien près do 50 millions, et qu’une bonne part de la dlme revenait aux pauvres en aumônes et en assistance.

Autres

charges

Corvée

royale.

Milice.

forçats dans les bagnes et les mendiants dans les dépôts de charité ; elle charroie les effets militaires toutes les fois que les troupes changent de place. On donne bien un salaire pour ces sortes de corvées; mais.il est fixé par l’intendant de la province, et toujours très-bas ; il n’est pas pour le corvéable une compensation de sa peine, de son temps, de sa dépense. Combien on méconnaissait celte belle maxime de Montesquieu : « Les terres produisent moins en raison de leur fertilité que de la liberté des habitants. »

Vient enfin la milice. L’armée proprement dite se recrutant par engagements volontaires, la milice ne prenait chaque année que six mille hommes, et pour six ans. C’était donc une charge moins lourde que notre conscription. Néanmoins elle était bien plus difficilement supportée, parce qu’elle donnait lieu à tous les abus de l’arbitraire. Ainsi elle ne pesait guère que sur les paysans et sur les plus pauvres. On peut être requis jusqu’à quarante ans, si l’on ne se marie. Le tirage au sort est sans garantie. La faveur s’exerce ouvertement et sans recours possible. Soyez au service d’un gentilhomme ou d’une abbaye, si vous voulez rester au village. En vain auriez-vous quelque épargne lentement amassée pour ce jour de crise dans la vie du travailleur : il est défendu de se racheter. Il faut donc partir, sans avoir rien à attendre à l’armée, puisqu’au gentilhomme seul il appartient de commander. Aussi n’y a-t-il pas à s’étonner que cette charge de la milice fût détestée dans les campagnes. Il n’était pas rare de voir les jeunes paysans, pour y échapper, se mutiler

volontairement ou chercher un refuge dans les forêts et les montagnes, et là résister à force ouverte à la maréchaussée qui les poursuivait. C’est à ces extrémités qu’un régime de privilège poussait une race aussi militaire que la race française.

Voilà donc la condition du paysan. Clic est dure, comme on le voit, surtout en ce qu’elle manque de ces garanties qui protègent contre toute atteinte la personne et la propriété. Seul dans la société il ne trouve pas un abri sûr derrière les formes lentes et compliquées, mais tutélaires, de la justice : il est souvent arrêté sous le plus léger prétexte, à l’occasion de la corvée, de la milice, de la mendicité, de la police, et jugé par le prévôt, sommairement et sans appel. Cet état est la conséquence de la rupture des liens de clientèle et de patronage qui l’attachaient naguère aux familles seigneuriales; il n’est plus vassal et il n’est pas encore citoyen. « Cependant ses mœurs, ses habitudes, ses croyances semblent toujours les mêmes; il est soumis, il est même joyeux, et tous ceux qui occupent les étages supérieurs et moyens de l’édifice social vivent dans la plus grande sécurité en discourant ingénieusement entre eux sur les vertus du peuple, sur sa douceur, son dévouement, ses innocents plaisirs et la régénération du royaume 1 . » La Révolution allait faire éclater les ferments qui couvaient sous ces apparences.

* A. de Tocqueville, f Ancien régime et la Révolution.

lUsiimi' (‘l! I I

candi it ii

du

paysan.

^'ouvrier

des

villes.

« La misère, beaucoup plus commune et plus poignante dans les campagnes qu’elle ne l’est aujourd’hui,

était au contraire bien moindre dans les villes. Le pau-

périsme proprement dit, cet état de dénûment absolu qui ne laisse à ceux qu’il a une fois frappés aucun espoir de se relever, n’atteignait que rarement les ouvriers. La classe indigente se recrutait parmi les gens sans profession fixe, trop faibles, trop indolents ou trop indisciplinés pour avoir fait l’apprentissage d’un métier. L’ouvrier des corporations était préservé de cette dégradation, dans sa jeunesse, par l’apprentissage et le compagnonnage ; une fois marié, par les secours matériels et plus peut-être par l’assistance morale qu’il trouvait dans la confrérie *. »

Cette forme d’association, qui porte dans l’histoire le nom de corporation, datait de loin. Pendant que les paysans, au moyen âge, étaient restés dans l’isolement et la faiblesse, les ouvriers de même métier, au sein des villes, avaient trouvé la force dans l’union. La corporation avait protégé les débuts et assuré le déve-

« M. Du Cellier, Histoire des classes laborieuses. Nous signalons tout particulièrement ce livre où se rencontre la préoccupation constante des idées morales dans l’étude des intérêts économiques.

loppément de l’industrie, dans un temps où le droit ne se maintenait qu'à la condition d’être assez fort pour se faire respecter. Elle avait été la sécurité et l’honneur des gens de travail en face de la féodalité et de la chevalerie. Plus ou moins modifiée dans les temps modernes, elle subsiste toujours au dix-huitième siècle ; mais ses statuts et règlements, qui ont cessé d’être une sauvegarde nécessaire dans une société ré gulière, ne sont plus que des gènes ; en resserrant avec jalousie la liberté du travail, ils entravent les intérêts solidaires de l'industrie et de la prospérité nationale.

Chaque métier, ou à peu près, forme une corpora- corporation qui comprend trois classes de personnes : les matinsè* maîtres , les compagnons et les apprentis. La maîtrise jurants, désigne naturellement ceux qui ont été reçus maîtres ; la jurande est le corps des jurés, c’est-à-dire des plus anciens maîtres exerçant les fonctions de syndics de la communauté, veillant au maintien des statuts, faisant subir les examens pour la maîtrise, etc. Ces statuts, autrefois rédigés par les ouvriers et les maîtres, règlent tout ce qui concerne la corporation, l’âge, le nombre des apprentis, les conditions et la durée de l’apprentissage, les sommes à payer, les examens à subir ou les chefs-d’œuvre à exécuter pour devenir ouvrier et maître, le nombre et l’emploi des matières premières, les procédés de travail, etc., tout un minutieux détail que l’état de l’industrie ne comportait plus.

La corporation, ainsi constituée et réglée, a sa ban-

nière et ses armoiries, qu’elle a tenues autrefois d’un roi 1 ou de quelque puissant protecteur : c’est la hache du charpentier ressortant en or sur un champ de gueules 2 , le tranchet du cordonnier en argent sur un champ d'azur, insignes de l’artisan, comme l’épée ou la lance sont ceux du chevalier. Elle a grand soin d’y inscrire, quand elle le peut, le souvenir d’un service rendu à l’État, et elle maintient avec jalousie les honneurs du métier. Elle est fière de voir ses syndics figurer dans les solennités publiques, et porter, par exemple, le dais au-dessus de la tête des rois* reines, princes et légats, lorsqu’ils font leur entrée à Paris. C’est ainsi que les souvenirs patriotiques se mêlent aux traditions du métier, que des honneurs publics se joignent aux distinctions particulières de la corporation, pour en-

* C’était une tradition accréditée chez les orfèvres que Philippe de Valois leur avait donné lui-mème des armoiries, vers l’an 1330, comme un témoignage honorable de leur fidélité dans la garde des joyaux de la couronne qu’il leur avait confiés. L’artisan était fier de rencontrer ainsi un service public au début de l’histoire de sa corporation et soigneux d'en perpétuer le souvenir. Quand, en 1512, Louis XII, redoutant une invasion, demanda une pièce de canon à chacune des corporations, celles-ci ne manquèrent point d’y faire graver leurs armes. Nous ne savons pas si la corporation des savetiers avait trouvé le moyen de figurer dans son blason l’accolade que Louis XIII avait donnée à ses jurés, mais nous sommes bien assurés que la mémoire en avait été conservée.

* Dans le langage du blason, les couleurs ou émaux portent des noms particuliers : gueules marque le rouge, et azur naturellement désigne le bleu.

noblir l’esprit, de corps et faire aimer à l’homme la condition dans laquelle sa fortune l’a placé.

Tous les membres de la corporation font partie de la confrérie. La confrérie s’adresse à l’homme et au chrétien, comme la corporation au citoyen et à l’artisan. Elle a son cierge comme le corps de métier a sa bannière. Au nom de la religion, qui avait affranchi et réhabilité le travail, elle tendait à faire de tous ses membres comme une seule famille, unie par la foi sous le patronage d’un même saint 1 , se rassemblant aux jours de fête, le matin à l’église et le soir au banquet. ’ Le sentiment de la confraternité religieuse adoucissait les rapports des maîtres avec les compagnons et les apprentis, tous associés du même cierge, et aidait chacun à remplir les obligations de son état. La charité du métier, comme on disait, soulageait les misères de ses membres, mariait les pauvres filles, secourait les vieillards et les infirmes. Bien mieux, elle brisait la barrière jalouse de la corporation elle-même, si bien gardée par les statuts, et, sous le nom d’aumône générale , elle venait souvent au secours des misères du dehors.

Voilà ce que nous laisse apercevoir un premier re-

* (Iliaque confrérie choisissait un saint de sa profession : les charpentiers et les menuisiers, saint Joseph; les cordonniers, saint Crépin et saint Crépinien; les orfèvres, saint Éloi, qu’ils invoquaient dans cet hymne naïf et touchant : « Que le divin Ouvrier et son fils, ouvrier lui-môme, qui ont créé l’ouvrier Éloi, nous soient propices pour l’amour de ce saint ouvrier. »

confivi! ■.

L ipprenti.

Le

compagnon.

gard jeté sur la société industrielle. Mais, pour en déterminer le mal et le bien, il faut se rendre un compte précis des conditions faites aux apprentis, aux compagnons et aux maitres ; la connaissance exacte et complète du passé peut seule nous permettre de le juger avec justice.

C’est par l’apprentissage qu’on entre dans la corporation, dont la porte n’est point large. Le maître ne peut prendre qu’un ou deux apprentis, trois au plus. L’apprentissage est rarement gratuit, et souvent il se prolonge bien au delà de la mesure du temps nécessaire pour apprendre le métier ; dans certaines corporations, il va jusqu’à huit, à dix, voire à douze années, durée excessive, même en tenant compte de l’insuffisance des procédés industriels. Mais, en général, l’apprenti trouvait chez son maître, en même temps qu’une complète éducation professionnelle, la surveillance d’un autre père. Grâce à la simplicité des mœurs de la petite bourgeoisie, il faisait vraiment partie de la famille; il en partageait la vie, les plaisirs et les peines; Il était ainsi protégé contre lui-même pendant les années de l’adolescence, à l’âge où l’on est le plus facilement entraîné dans la plupart des désordres qui exercent sur l’avenir une influence irréparable.

L’apprentissage terminé, l’apprenti devient compagnon, fait partie de la corporation dont il subit les règlements jaloux, mais dont il peut aussi invoquer les privilèges.

Il est interdit au compagnon d’exercer sa profession dans une autre ville, ou de travailler dans sa chambre

pour le compte d’un bourgeois au lieu d’aller à l’atelier. Si quelque malheureux est soupçonné, les agents arrivent; les -outils sont saisis; c’est un cas de galères. En échange de ces gênes, le compagnon n’est pas certain de trouver h l’atelier un travail régulier, car les industries ne sont nullement garanties contre les chômages malgré les monopoles. Dans certains métiers, d’ailleurs, il n’y a qu’une saison de travail 1 ; mais comme on ne peut appartenir à deux corporations à la fois et suppléer à un métier qui chôme par un autre, même temporairement, il faut rester dans l’inaction jusqu’à la reprise du travail. Qu’on devienne incapable par accident de continuer son métier, il n’y a plus moyen d’en apprendre, d’en exercer un autre : on est rivé au premier qu’on a appris.

C’est surtout lorsque le compagnon aspire à la maîtrise que les barrières se dressent devant lui. Elles ne s’abaissent qu’à prix d’argent . Il faut payer un droit à la corporation, un autre à la ville, un autre au trésor ; il faut payer à la communauté un repas dont le détail est fixé par les statuts, et qui dans certains métiers absorbe le revenu possible d’une année de travail. Les épargnes du compagnon suffisent-elles pour toutes ces dépenses, vient l’obligation du chef-d'œuvre. On entendait par là l’exécution de quelque pièce du mé-

* Ainsi les cavetonniers avaient le privilège de faire des chaussures légères de basane. L’hiver venu, ils étaient réduits à l’inaction pendant que les cordonniers, chargés des grosses chaussures, manquaient la vente faute de bras et ne pouvaient recourir à l’aide de leurs confrères les ouvriers do la basane.

tier, déterminée d’ordinaire par les statuts et jugée par les maîtres jurés ou chefs de la corporation. Ainsi les selliers faisaient une selle de haquenée, une selle de mule ou un bât. Les savetiers raccommodaient trois paires de souliers, que les jurés tiraient d’un sac de vieilles chaussures ; les charrons fabriquaient un coutre de charrue ; les maréchaux, les quatre fers d'un cheval. Mais dans certains états, la matière première du chef-d’œuvre coûtait gros et la dépense de temps était considérable. Parfois même on exigeait que le compagnon lit lui-même toutes les parties de son chefd’œuvre, bien qu’à cette époque la division du travail se fût nécessairement introduite dans l’industrie. Ainsi un chapelier recevait une livre de laine et devait rendre un chapeau apprêté, teint et garni de velours ; il avait tout à faire de ses propres mains, depuis le foulage de la laine jusqu'à la pose des plumes. Autre exemple. Celui qui veut être barbier-chirurgien doit composer un onguent, raser et coiffer un pauvre, saigner un malade ; mais, auparavant, il s’arme d’un marteau, et battant le fer sur l’enclume il fabrique lai-même la lancette dont il va se servir.

Toutefois le chef-d’œuvre accepté ne suffit pas à ouvrir au compagnon l’accès de la maîtrise. On voit au dix-huitième siècle des corporations augmenter à l’excès les frais de réception, ou limiter les maîtrises à un nombre fixe; d’autres, acheter du roi le droit de ne pas conférer de nouvelles maîtrises pendant dix ans, vingt ans, et plus; d’autres, le droit de n'en conférer qu’aux fils de maître et aux compagnons qui épousaient

la veuve d’un maître. Quant aux fils de maître, il était suivent dispensé du chef-d’œuvre, dispensé de la partie la plus onéreuse des droits, et reçu en famille dans l’atelier paternel. Ainsi la maîtrise tendait à se transformer en un fief, comme un duché ou un marquisat.

En regard de ces gênes se montrent les garanties et les avantages. Nul maître ne peut congédier le compagnon sans raison valable agréée par deux compagnons et les quatre gardes du métier. S’il appartient à un métier où les femmes sont admises, il peut, après un an et un jour, faire travailler sa femme sans qu’elle ait fait d’apprentissage. Il a peu à craindre les alternatives de hausse et de baisse dans les salaires, car « on s’était accoutumé à une certaine stabilité dans les salaires comme dans les profits. Cet état de choses, nuisible sans contredit au développement de l’industrie et de la richesse générale du pays, avait du moins pour effet de prévenir les luttes d’intérêts et les discussions entre les deux classes qui concourent à la production. Le simple ouvrier jouissait donc d’une position privilégiée, inférieure à celle du patron, mais aussi stable, le mettant h l’abri de toute inquiétude pour l’avenir K » La confrérie surtout, en le plaçant, soit à la chapelle du métier, soit au banquet, à côté du maître, qui lui-même avait été ouvrier, ne contribuait pas peu à entretenir l’esprit de fraternité chrétienne et la communauté d’idées et de sentiments qui naissent des mêmes joies partagées dans des réunions fréquentes. La charité du

• M. Dd Cellier, Histoire des classes laborieuses.

Le

niaftre.

métier, nous l’avons vu déjà, pourvoyait aux besoins du malade comme elle s’associait au deuil et aux prières dont le confrère défunt était toujours accompagné.

Le compagnon est enfin devenu maître. Sa condition, toute privilégiée qu’elle est, n’est pas aussi bonne qu’on pourrait le croire. Voyons de près les choses. Le nouveau maître a fait les frais du chef-d’œuvre, il s’est acquitté de tous les droits prescrits, il a payé la dépense du 'banquet ; ce sont déjà deux et même trois années de revenu absorbées, alors qu’il lui serait si utile, en s’établissant, d’avoir par devers lui quelques avances. Ce n’est pas tout : puisqu’il est membre de la communauté, il faut qu’il participe à ses charges, qu’il acquitte les redevances annuelles, qu’il contribue à l’amortissement de la dette commune, qu’il entre dans les frais de la confrérie. Fabricant, il paie des droits sur la matière première ; marchand, des droits d’étalage. S’il étend ses affaires, les péages prélèvent une grosse part sur sus bénéfices. « Il est d’ailleurs gêné dans sa fabrication par un amas confus de règlements qui portent sur la matière , sur les quantités, sur la méthode; dans son travail, par l’obligation d’avoir un atelier ouvrant sur la rue, d’éteindre sa forge ou sa lumière à des heures déterminées; dans sa vente, par la marque de fabrique, la marque de commerce, les halles privilégiées, le tarif ; dans ses transactions, par l’interdiction presque générale et assez constante du prêt à intérêt ; dans son crédit de commerçant, par le contrôle perpétuel des gardes du métier, du prévôt,

des échevins, du procureur du roi et des parlements. Comment résister h toutes ces causes de ruine ? Il n’a qu’une ressource, le monopole. 11 est presque excusable de le maintenir avec un soin jaloux, puisque sans lui il périrait. Il faut que les gardes du métier, et tous les maîtres avec eux, soient sans cesse attentifs à ne pas accepter de nouveaux venus, à ne pas permettre l’empiétement d’une corporation sur une autre, à réprimer sur-le-champ les tentatives d’un collègue qui voudrait accaparer la vente par le bon marché ou par la meilleure production K »

Si l’on compare le régime des corporations avec celui de la libre concurrence qui lui a succédé, en ne considérant que la condition des personnes et en compensant les inconvénients par les avantages, les apparences sont favorables il l’ancien état de la société industrielle. On peut dire : l’apprenti était mieux instruit dans le métier et mieux élevé ; l’ouvrier était plus habile, plus assuré aussi d’un travail régulier, et, satisfait de la stabilité de son salaire, il n’éprouvait pas de désir de changement; il était donc plus heureux, puisqu’il ne connaissait pas cette ambition inquiète qui, depuis que les barrières sont abaissées, le pousse hors de sa condition. La société industrielle çe devait pas être troublée par ces discussions qu’on a vues, de nos jours, éclater en luttes déplorables, et qui sont les amères conséquences du régime du travail libre ; l’ordre, la paix, l’entente y régnaient avec la modération dans les désirs.

* M. Iules Simon, La Liberté .

Examen du régii des

corpora

lions.

Si, en réglementant le travail, on imposait quelques sacrifices aux individus, on prévenait les abus sans nombre d’une concurrence sans limites. Le fabricant, le marchandée contentaient d’un bénéfice restreint mais certain, qui les faisait vivre dans une modeste aisance ; ils ne se jetaient pas dans les innovations et les entreprises pour arriver plus vite à la fortune, au risque de se perdre. On s’en tenait à son industrie telle qu’elle était circonscrite par les règlements, sans empiéter sur le voisin. Tout était mieux fabriqué et de meilleur usage, tout était vendu de bonne foi, et le consommateur, garanti par les règlements qui présidaient à la fabrication et à la vente, n’avait pas à se tenir en garde contre le marchand. A un autre point de vue, tout hostil'e qu’il fût aux innovations, ce régime n’opposait pas aux progrès d’obstacles insurmontables, et, pour ce qui est de l’habileté professionnelle et du goût apportés dans les arts industriels, il montrait une fécondité merveilleuse, puisqu’à chaque demi-siècle l’industrie se renouvelait par le renouvellement des styles jusque dans les moindres objets utiles de la vie domestique.

Nous accordons volontiers qu’il y a dans ce tableau une certaine part de vérité. Mais il est bien difficile, sinon impossible, d’en fixer la mesure. La justice veut d’ailleurs qu’on ne s’en tienne pas là, et qu’on entre plus avant dans la vie intérieure de la société industrielle. On y voit que les rapports des compagnons et des maîtres deviennent parfois tendus jusqu’à se rompre, que les corps de métiers rivaux se combattent

avec acharnement, et que des discordes intestines éclatent souvent au sein même des corporations. Il est nécessaire d’indiquer ces correctifs, afin de se garder de complaisance pour l'ancien régime du travail.

La progression croissante des obstacles autour de la maîtrise au dix-huitième siècle dut avoir pour effet d’aigrir les rapports entre les compagnons et les maîtres, et de mettre en opposition leurs intérêts qui jusqu’alors se conciliaient. Pour tenir le compagnon sous la main du patron, il faut que la rigueur aille sans cesse croissant. Il ne pourra se séparer de lui qu’après avoir terminé l’ouvrage commencé, qu’après l’avoir prévenu longtemps à l’avance, trois mois dans certains métiers; il faut qu’il prenne un congé écrit du maître qu’il quitte ; sinon, il est pouruivi par la maréchaussée et ramené de force à l’atelier. L’ingérence de la police dans ces questions de travail provoque l’irritation et les ressentiments. L’ouvrier, qui se croit lésé et se sent le plus faible, s’enrôle dans les associations de compagnonnage afin de se défendre ou de se venger. Les associations de compagnons entrent en guerre ouverte avec les corporations des maîtres. Elles damnent un patron, c’est-à-dire qu’elles font défense à tout compagnon de travailler pour lui. Celui qui l’enfreindrait s’exposerait à rendre un terrible compte. Quelquefois l’interdit est jeté sur toute une ville ; tantôt ce sont les salaires qu’une société veut faire augmenter, tantôt des ouvriers étrangers qu’elle entreprend d’exclure d’un atelier, ou bien un ouvrier incapable qu’elle

Rappmts décampa gnons et dos maîtres.

Luttes

des

corpora-

tions

entre elles.

prétend maintenir malgré le maître. Si on leur résiste, tous les compagnons abandonnent l’atelier, ils se mettent en grève, ils font fermer les fabriques par la violence, jusqu’à ce que la force armée les réduise. Sans respect pour la loi qui n’est pas égale pour tous, ignorants et sans moyens d’instruction qui soient à leur portée, injustes et égoïstes à leur tour, les compagnons poursuivent et persécutent tous ceux qui ne sont pas initiés à leur société particulière. Ces associations ou devoirs sont divisés par des haines traditionnelles qui, sans qu’on se les explique, dégénèrent en luttes sanglantes *.

La paix et les bons rapports ne sont pas plus assurés entre les différentes corporations qu’entre les ouvriers et les maîtres. Nous voyons les sociétés que des analogies de métier rapprochent se surveiller avec méfiance, se jalouser, s’accuser d’empiétements mutuels, et se ruiner pour satisfaire leurs inimitiés. Ce sont des guerres intestines qui durent des années, et ne se terminent un instant que pour renaître. Les pâtissiers poursuivent les boulangers pour qu'ils ne •fassent pas de gâteaux, et sont poursuivis par les charcutiers qui ne leur reconnaissent pas le droit de garnir de viande leurs pâtés. Les boulangers, unis aux charcutiers, plaident contre les cabaretiers, qui se permettent de fournir du pain et du lard à leurs pratiques. Le procès intenté par les lormiers aux bourreliers, qui prétendaient vendre des mors et des gourmettes, dura

« Voir, pour le compagnonnage, l'Hisloire des classes laborieuses de M. Du Cellier.

un demi-siècle ; celui des fripiers et des tailleurs n’eut pas de fin. On n’arriva pas à établir avec précision ce qu'il fallait entendre par un vieil habit ou un habit neuf : les tailleurs auraient voulu empêcher les fripiers de mettre aucune pièce neuve à un vieil habit, et les fripiers, sous prétexte de pièces, auraient voulu refaire l’habit entièrement. A peu près de même, les cordonniers harcelaient les çavetiers, qui avaient l'impudence de faire leurs propres souliers, ceux de leurs femmes et de leurs enfants. Quant aux merciers, qui vendaient toute espèce de marchandises, ils avaient des disputes avec tout le monde. Ces faits suffisent pour montrer que le régime de la réglementation ne parvenait pas à faire régner l’accord entre les différentes industries.

Il en est de môme de la vie Intérieure dans la corporation. Les intérêts communs, qui en lient les membres et en font comme une famille, ne sont pas tels qu’ils maintiennent toujours l’union et la concorde. Unis contre une corporation rivale, les maîtres sont souvent divisés entre eux par la jalousie et la méfiance, effets nécessaires de la législation industrielle. Ils s’épient les uns les autres, toujours en garde que l’un deux, par quelque idée heureuse, n’améliore son industrie et n’en prenne avantage. 11 faut donc que les syndics veillent sans relâche sur l’exécution de ces prescriptions minutieuses qui, comme nous l’avons vu, réglaient dans chaque métier la fabrication, ne laissaient au fabricant la liberté d’aucune innovation, d’aucune initiative , et tendaient à réduire chaque industrie à une sorte de mécanisme im-

Discordcs

au

sein des corporations.

mobile. Si quelque changement se produisait, c’était un procès : l’envie intéressée des concurrents de la même corporation trouvait dans les règlements des moyens certains d’entraver, et souvent de lasser et de ruiner quiconque s’écartait de la routine *. Et com-

» Un exemple fera mieux comprendre combien toute innovation était difficile ; nous l'empruntons à l'intéressante Histoire des classes ouvrières jusqu’ en 1789, de M. Levasseur, « Leprévost, chapelier à Paris, s’était fait une nombreuse clientèle en fabriquant des chapeaux mêlés de soie et beaucoup plus brillants que les chapeaux de laine pure. La communauté, jalouse de sa fortune, porta tout d’un coup à 2,171 livres sa capitation, qui n’était auparavant que de 90 livres. Leprévost réclama, et le juge réduisit la somme à 722 livres : c’était beaucoup encore, puisque le chapelier le plus imposé après lui ne payait que 300 livres. Leprévost, pour échapper à la tyrannie de la communauté, se décida à acheter une charge de chapelier du roi. Ses confrères se vengèrent en refusant d’employer les ouvriers qui avaient travaillé chez lui. Les jurés, quoiqu’ils n’eussent pas le droit de faire des visites dans son magasin sans être accompagnés d’un agent du prévôt royal, vinrent trois fois dans la même année (1760), et confisquèrent une partie des marchandises; dans une seule visite, ils saisirent 49 chapeaux comme pièces de conviction, et en foulèrent aux pieds 3,171. La seule raison qu’ils donnaient était qu’on ne devait pas pouvoir fouler la soie d’une manière solide. « Mais éprouvez donc d’abord mes chapeaux, leur répliquait Leprévost ; consultez le rapport de l’Académie, qui m’est de tout point favorable; lisez vos propres statuts, ceux de 1578, de 1612, de 1638, qui permettent de fouler la soie. >• Ce dernier argument était embarrassant pour des gens habitués à invoquer toujours la lettre de la loi ; cependant ils répondaient que, si les derniers statuts ne faisaient pas mention des chapeaux de soie foulée, c’est que

ment aurait-il pu en être autrement ? Le système des maîtrises et des jurandes était en cela plus coupable que les hommes. « On a, par des années de travail, par de grands sacrifices pécuniaires, acheté le droit de vendre au public, à un prix, élevé, une étoffe médiocre, mais fabriquée dans toutes les règles : il ne faut pas que le premier venu, en offrant à l’acheteur une trame plus serrée, une couleur plus brillante ou plus solide, ou simplement en lui donnant à moindre prix la même trame et la même couleur, puisse frustrer les autres maîtres des bénéfices sur lesquels ils ont compté et que la corporation doit leur garantir puisqu’elle les leur a vendus. Quand on se place à ce point de vue, toute découverte industrielle devient en quelque sorte un vol à la communauté 1 . » Qui ne comprend en effet que, dans un tel état de choses, tout progrès de l’industrie ne pouvait être que très-lent lorsqu’il n’était pas impossible? Vous trouvez des procédés de fabrication plus rapides, vous modifiez l’emploi des matières premières, vous arrivez par l’intervention d’un appareil, d’une machine, à des économies de main-d’œuvre, en somme vous produisez à meilleur compte. Qui estce qui profitera de l’abaissement des prix ? Le consom-

cet art s’était perdu, et que nul dès lors n’avait le droit d’en fabriquer. Celte objection était misérable. Leprévost n’avait pourtant pas moins subi un dommage considérable, et illui fallut plaider pendant plus de quatre années pour obtenir de\ant les tribunaux, non pas une réparation, mais la simple autorisation de continuer son commerce. »

» M. Jules Simon, la Liberté.

Cuuclusiou

mateur, c’est-à-dire tout le monde ; et, plus les trais de production se réduiront, plus vous mettrez les objets de consommation à la portée de la classe immense qui vit de privations. Mais, sans la liberté du travail, pas de progrès industriel; sans le progrès de l’industrie, pas de bon marché.

Voilà la question instruite ; il est temps de conclure. On entend quelquefois encore regretter le régime des corporations : les uns le font dans un bon sentiment, à la vue des abus inhérents à la concurrence, et qui du reste se corrigent chaque jour par le fait même de la liberté du travail; les autres, dans un esprit de système dangereux et coupable, qui aurait pour effet d’empiéter sur la liberté individuelle et sur le droit sacré de la propriété. Les premiers ne savent pas assez l’histoire, les seconds la dénaturent ou ne fa comprennent pas. Pour tout homme attentif et non prévenu, l’histoire renferme cet enseignement : que tout régime analogue à celui des corporations, des jurandes et des maîtrises aboutira dans une mesure plus ou moins grande à fermer devant les pauvres les portes de l’atelier, et à enlever aux ouvriers les chances d’avancement qu’assurent l’habileté professionnelle, l’activité et la conduite ; — à faire naître un antagonisme ruineux et stérile entre les corporations, ainsi qu’entre les membres de la même corporation; — à enchaîner l’industrie dans les entraves de la routine, et à interdire au plus grand nombre les objets de consommation par les hauts prix de la vente.

En condamnant le régime des corporations, dont les

cadres étroits devaient du reste être nécessairement brisés par l’extension de la manufacture et par l’invention des machines, nous n’hésitons pas à regretter les bienfaits de la confrérie. Si les choses de l’âme l’emportent sur toutes les autres ; si le rapprochement des hommes dans la prière et dans la charité, en mettant dans leurs cœurs le même amour et dans leur conscience les mêmes devoirs, les rend plus justes et plus tolérants les uns envers les autres, plus contents de leur sort ou plus résignés, la destruction de la confrérie a fait dans la société industrielle un vide qui n’est pas encore comblé. En faisant table rase de toutes les institutions du passé, le nouveau régime du travail libre a enveloppé dans une ruine commune, et celles qui entravaient sans équité la liberté des individus, et celles qui étaient des supports pour leur faiblesse. Ce n’est que d’hier qu’il se préoccupe de leur faciliter, par des caisses d’épargne et de retraites pour la vieillesse, par les assurances, par les sociétés de secours mutuels et de coopération, les moyens d’assurer leur sécurité matérielle et leur dignité morale ; et personne ne peut dire encore s’ils suffiront ou non à garantir ces besoins impérieux des populations ouvrières.

Il nous fallait insister sur la condition au paysan et te de l’ouvrier pour montrer combien une large réforme b ° urt,e était nécessaire et ia liberté du travail légitime. Il ne.

Caractère i!(> la Itrlite 1) *uryo.iUif.

Haute

bourgeoi-

sie.

sera pas besoin des mêmes développements pour la bourgeoisie non plus que pour les classes privilégiées.

On a pu juger par ce qui précède de la condition laborieuse et contentieuse de la petite bourgeoisie engagée dans la fabrique et le commerce. Mais si des règlements gênants et multipliés pèsent sur elle, ils ne sont pas si lourds qu’ils ne puissent être supportés; elle a d’ailleurs des compensations nombreuses; elle dispose d’efficaces moyens pour se protéger et se défendre, de l’argent notamment, le plus efficace de tous. En regrettant certains vices de caractère qu’elle tenait du régime industriel, il faut reconnaître que toute cette classe moyenne avait de sérieuses qualités : elle était rompue au travail, sévère dans ses habitudes et pure dans ses mœurs, en dépit du libertinage de la littérature et malgré le mauvais exemple qui lui venait souvent de plus haut ; elle avait l’esprit de famille et un sincère attachement à la religion ; elle mettait un grand prix à l’honneur de la profession, ne cherchait pas la fortune dans les spéculations aventureuses et résistait à la dangereuse contagion du luxe et du bienêtre.

Mais ce n’était pas là toute la bourgeoisie. Au-dessus de la bourgeoisie industrielle et commerçante, sortie d’elle et en conservant quelques-unes des fortes qualités, venait la partie supérieure de la classe moyenne, l’aristocratie roturière, pour ainsi parler. Elle formait à cette date du dix-huitième siècle une classe nombreuse, riche des biens amassés par le travail et par l’épargne, et habile à s’en servir pour les

accroître; elle acquérait de plus eu plus les terres seigneuriales comme elle occupait les offices utiles, reléguant les nobles dans les charges de cour, la magistrature, l’armée et la marine. Propriétaires, grands manufacturiers, riches commerçants, financiers, avocats, médecins, notaires, procureurs, écrivains, etc., ils réunissaient tous les éléments de puissance. Le maniement des affaires, les fonctions municipales, la pratique de l’administration dans les ministères et les intendances, leur avaient donné l’intelligence et le goût du gouvernement; les abus, les désordres, les misères et les hontes du règne de Louis XV les avaient habitués à mépriser et à plaindre l’époque où ils vivaient, en même temps qu’une littérature ingénieuse et éloquente, mais légère et passionnée, et trop souvent chimérique, leur avait appris à rêver une société idéale et à y croire. Égale à la noblesse en tous points, cette classe n’en différait donc que par les droits et les privilèges attachés à la naissance; elle les jalousait ardemment et poursuivait par tous les moyens l’anoblissement que procurait la possession de certaines terres et de certains offices. Mais plus elle faisait d’efforts pour se mêler à la noblesse, plus elle en était dédaignée : les lois et les mœurs s’unissaient pour repousser ses prétentions. Méprisée par la noblesse, la bourgeoisie rendait au-dessous d’elle tous les mépris qu'elle recevait : ce malheureux vice de la vanité, qui est le vice français par excellence, l’avait conduite à s’isoler du peuple des villes et des campagnes, avec qui elle n’avait plus ni intérêts ni sentiments eom-

imins 1 . Mais qualités ci défauts, tout la poussait à réclamer et à prendre dans la société une place plus grande que celle qui lui était faite. Elle en était digne assurément par la science etle talent, par le patriotisme et le courage. L’illustre génération de 89 en fait foi. Mais, ne considérant qu’elle-même, la bourgeoisie se perdra en voulant être tout. Elle ne saura ménager, ni la royauté dans l’alliance de laquelle elle a grandi, ni

• Un des faits les mieux constatés au dix-huitième siècle, c’est la désertion des campagnes. Sitôt qu’un petit propriétaire roturier est arrivé à l’aisance, il court à la ville, soit pour échapper à la nécessité de lever la taille, soit par une ambition mal placée. 11 a bientôt perdu le goût des champs et devient complètement étranger aux travaux et aux affaires de ceux qui n’ont pas émigré. Il n’a plus qu’un but : il aspire à devenir dans sa ville un fonctionnaire public. Il eu est de même, du reste, du petit bourgeois qui a acquis un capital ; loin de le mettre dans le négoce ou l’industrie, vite il achète une place. C’est une manie qui va sans cesse croissant. Le gouvernement, toujours à court d’argent, y pousse en créant toutes sortes d’emplois inutiles. Do 1693 à 1709 on n’avait pas créé moins de 48,000 offices, et presque tous à la portée des moindres bourgeois. On calculait déjà, quelques années auparavant, que 500 millions de ce temps-là, plus du double d’aujourd’hui, étaient engagés dans cette triste propriété ! L’historien à qui nous empruntons ces faits, M. de Tocqueville, ajoute : « Cette misérable ambition a plus nui au progrès de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, que les maîtrises et la taille mémo. » Nous sommes loin d’être guéris de cette manie qui encombre les carrières nécessairement limitées de l'administration au détriment des carrières infinies de l’industrie et du commerce. C’est un vice que l’ancienne France a légué à la nouvelle.

l’aristocratie dont la minorité lui offrira un généreux concours. Quant au peuple qu’elle excite, elle ne pressent ni sa rivalité, ni sa victoire.

Ce qui frappe au premier abord dans la situation de la noblesse à la fin du dix-huitième siècle, c’est son isolement : le gentilhomme est complètement séparé du bourgeois, qu’il méprise comme un vilain enrichi, ainsi que du paysan, qui lui est comme un être étranger ; ni la race, ni la langue, ni la terre, ni le sang répandu sur les mêmes champs de bataille, ne constituent à ses yeux une patrie commune. Aussi la noblesse estelle jalousée par le bourgeois, mal vue par le peuple dans les villes, souvent haïe par le paysan dans les campagnes l . Une aristocratie, pour se maintenir au

* Il faut ajouter que le petit nombre des familles nobles et l’anoblissement récent de la majorité d’entre elles rendaient encore leurs privilèges plus choquants pour le reste de la nation. Selon Lavoisier, le nombre des nobles, en 1789, ne dépasse pas 83.000 personnes, dont 18,000 seulement en état de porter les armes. La noblesse, eu égard aux 23 millions d’habitants que comptait alors la France, formait donc à peine la trois centième partie de la population. Sieyès, dans sa fameuse brochure sur le tiers état, porte le nombre des nobles à 110,000; la proportion n’est pas beaucoup plus forte. Des recherches très-plausibles évaluent à 3,000 tout au plus les familles nobles dont les titres remontaient à quatre cents ans,

Condition

des

classes

privilé-

giées.

Le noble.

Son

isolement.

premier rang, doit (Mre la tête, la force et l’honneur d’un pays ; elle doit le gouverner, étudier, connaître, embrasser tousses intérêts, s’appliquer à pourvoir à tous ses besoins, travailler à sa prospérité, à sa puissance, à sa gloire, s’associer à tous ses sentiments, ressentir ses passions, vivre de la même vie. Si elle ne s’épargne pas pour suffire à cette grande tâche, elle sera nationale, elle sera populaire. On considérera ses richesses comme le légitime accompagnement de son autorité; ses hautes charges, comme les attributions nécessaires de ses talents ; ses honneurs, comme de justes récompenses pour les services rendus; ses privilèges mêmes n’offusqueront pas, parce qu’on les tiendra comme indispensables à son existence et qu’on voit comment cette existence est une condition de grandeur pour le pays tout entier. C’est ainsi qu’il en a été de l’aristocratie anglaise. La noblesse française, au dixhuitième siècle, n’avait plus rien qui pût la faire ac-

et à l.MOO seulement celles qui descendaient des possesseurs primitifs des fiefs militaires antérieurs aux croisades, c’est-àdire au onzième siècle. La noblesse de 8,000 familles n’avait d’autre origine que les charges qu’avaient remplies leurs membres, charges qui étaient presque toutes vénales. La noblesse de 6,000 autres avait été achetée à deniers comptants, quand les rois, dans la gène du trésor, se procuraient de l’argent en spéculant sur la vanité. Un certain nombre de familles se disaient et se croyaient nobles, sans aucun titre pour prouver leur descendance. D’après ces calculs, on arrive à 17,000 familles de noblesse. Voir Paul Boiteau, État de la France en 1789.

copier et ne conservait que ce qui la faisait haïr, l’immunité d’impôts qui la consolait d’avoir perdu le gouvernement.

Pour être juste, ce n’est pas elle seule qu’il faut accuser de cette sorte d’abdication politique. Si la noblesse n’a pas su fonder la liberté en s’alliant avec la bourgeoisie, la royauté, qui avait réussi, en s’appuyant sur le tiers état, à se rendre à la fois populaire et absolue, l’avait systématiquement éloignée du gouvernement. Elle lui avait appris â préférer la vie de cour à l’indépendance ou au partage du pouvoir. Elle avait cherché chez elle ses familiers, mais non ses conseillers ; elle avait favorisé ce funeste préjugé qui lui faisait considérer les fonctions administratives comme une dérogation. Il se trouva ainsi que la noblesse, qui n’avait pas su embrasser la cause des libertés publiques, ne put, d’autre part, prendre une place régulière dans le gouvernement de l’État.

Le seigneur, en effet, ne dirige plus, ne surveille même plus les affaires et les intérêts de la paroisse, née autrefois et grandie à l’ombre du château; il n’a plus l’occasion de paraître devant les habitants comme le représentant du roi ; un autre personnage, le subdélégué de l’intendant de la province, est maintenant l’unique intermédiaire entre eux et l’État. Le seigneur n'est donc plus qu’un premier habitant, comme s’expriment les actes du temps, ue des immunités et des privilèges séparent et isolent des autres. Le seul droit que conservent les principaux seigneurs, celui d’avoir des juges qui décident en leur nom dans

.'absen-

téisme.

certaines affaires, est beaucoup moins un droit politique qu’un moyen de revenu.

Aussi bon nombre de grands seigneurs, ne se complaisant guère dans le vieux château de famille, le laissent à l’abandon , ils fuient la province, où ils n’ont plus ni fonctions, ni importance, et s’en vont vivre à la cour ou il Paris, dans les recherches d’un luxe extravagant, dans les raffinements et les scandales des plaisirs, ou dans les poursuites et les luttes de l’ambition. Cette vie de profusions du grand seigneur épuise et dévore au delà les revenus que lui envoie son intendant en pressurant ses paysans, tenanciers ou fermiers. Lorsqu’il n’épouse pas pour se refaire la fdle d’un gros financier, ce qu’il appelle mettre du fumier sur ses terres, il est bien réduit à solliciter des pensions du roi, des ministres ou des maîtresses, et de les acheter souvent par des services qui n’ajoutent pas à l’honneur de son nom. Des hommes tels que les ducs de Larochefoucauld-Liancourt et de Penthièvre, pleins de la noble passion du bien public et prompts à prendre l’initiative de toutes les améliorations, lesquels se multiplieront sous Louis XVI, étaient des exceptions sous Louis XV. Pour qu’un duc de Choiseul et un duc d’ Aiguillon se résignent à habiter, à embellir, à cultiver leurs domaines, il a fallu, expression tristement caractéristique, qu’ils fussent, par une disgrâce de cour, exilés dans leurs terres *.

i Un Anglais , qui à cette époque parcourait a France à cheval, Arthur Young, observateur sensé et sagace, écrit cette note en visitant le château du duc d’Aiguillon ; « Cet édifice,

Il y a bien une noblesse trop pauvre pour faire figure à la cour, et qui continue à habiter les campagnes ; mais souvent, par l’effet de ces causes générales dont nous avons parlé, le gentilhomme campagnard en est arrivé h se tenir à l’écart des roturiers ses voisins, aussi bien que le gentilhomme qui vit loin d’eux à Versailles. Comme il n’est plus un chef pour les paysans, il n’a pas d’intérêt à les ménager ni à les aider ; comme il ne supporte pas les mêmes charges, il ne peut éprouver de sympathie pour des misères qu’il ne partage pas, ni s’associer à des griefs qui lui sont étrangers ; il n’a donc pas pour le paysan d’autres sentiments que ceux que son intendant aurait en son

qui est considérable, a été bâti par le duc actuel ; il le commença, il y a une vingtaine d’années, lorsqu’il resta exilé ici pendant huit ans. Grâce à ce bannissement, l’édifice s’éleva majestueusement; le corps de bâtiment fut fait, et les ailes détachées presque achevées. Mais à peine eut-on révoqué la sentence, que le duc courut à Paris, d’où il n’est pas revenu depuis; en conséquence, tout est arrêté. C’est ainsi que l’exil seul force la noblesse de France à ce que les Anglais font par plaisir. » Si de la Guienne il passe en Touraine, mémo observation. Il remarque le bon état de la terre de Chanteloup, retraite du duc de Choiseul. « Il y a du mérite à cela, écrit-il, mais grande part en revient à l’exil. Chanteloup n’eût jamais été bâti, ni arrangé, ni meublé, si le duc fût resté à Versailles, lien est de lui comme du duc d' Aiguillon. Tous deux eussent envoyé le pays à tous les diables avant d’avoir élevé do tels édifices ou formé de tels établissements, si on ne les avait chassés de la cour. » Voir, sur les voyages d’Arthur Young, une intéressante élude de M. Baudrillart dans ses Publicistes modernes.

La

noblesse

absence ; il ne voit dans ses tenanciers que des débiteurs; il exige d’eux à la rigueur tout ce qui lui revient d’après la loi ou la coutume. Souvent obéré, toujours besoigneux, il vit d’ordinaire fort chichement dans son château, ne songeant qu’à y amasser l’argent qu’il ira dépenser l’hiver à la ville voisine. Le peuple, qui excelle à créer des mots expressifs, avait donné au petit propriétaire noble le nom du moins gros des oiseaux de proie : il l’appelait le hobereau.

Hâtons-nous de dire que le mal n’avait pas pénétré partout. Dans les provinces de l’Ouest surtout, en Bretagne, en Vendée, les nobles continuaient à vivre sur leurs terres suivant les vieilles coutumes, au milieu de ceux qui avaient été leurs vassaux et qui n’étaient plus que leurs tenanciers. Entre le seigneur et le paysan se maintenaient ces traditions de patronage bienveillant d’une part, de dévouement respectueux de l’autre, qui sont peut-être le lien le plus solide par lequel les hommes peuvent être unis, et qui n’importent pas moins à la vie morale d’un pays qu’à la stabilité de ses institutions. A la cour on faisait un grief à la noblesse bretonne de ce qu’elle ne s’empressait pas à Versailles, et on l’accusait, de ne pas s’acquitter de ses devoirs envers le roi. Ce furent les seuls en France qui, tirant l’épée, se firent suivre de leurs paysans lorsque vinrent les mauvais jours, les seuls qui purent engager et soutenir la lutte contre la Révolution pour la cause de leur roi et de leur foi.

La noblesse, qui ne joue plus qu’un médiocre rôle à la cour ou dans les provinces, a du moins gardé le ser

vice militaire, oii elle a mis son orgueil et. aussi son dévouement. Les lieutenants ou cornettes, a-l-on dit. se croyaient au-dessus des conseillers d’Etat et des intendants, cela est vrai; comme il est vrai aussi que les nobles, s’effrayant de voir les grades envahis par la riche bourgeoisie, s’appliquaient à se réserver par de nouveaux réglements les commissions a’officier de terre et de mer. En 1781, au milieu des idées libérales qui fermentent dans tout le pays, une ordonnance de M. de Ségur, bientôt rapportée il est vrai, exige quatre quartiers de noblesse pour l’admissibilité au grade d’olficier. À la veille de la Révolution, le sergent Lafleur, fait autrefois lieutenant par Louvois, n’eût pu passer officier.

Cette inégalité, qui irritait justement l’opinion, faisait oublier alors, comme elle a fait méconnaître à bien des historiens, le prix auquel la noblesse payait son privilège.

Il faut se souvenir ici de ce qu’était l’organisation de l’armée sous l’ancien régime. Les régiments et les compagnies, avons-nous dit en exposant l’administration de Louvois, appartenaient aux colonels et aux capitaines, qui, munis d’une commission royale, les levaient à leurs frais et les revendaient à leurs successeurs désignés par le roi. Le roi ne fournissant qu’une solde insuffisante, c’était aux officiers à y suppléer pour équiper, faire vivre leurs soldats, acheter et entretenir les chevaux, les habits, les armes. Cette propriété militaire (abus que l’on ne pouvait corriger qu'en doublant le budget delà guerre) entraînait donc,

l’armcc.

comme on voit, bien des charges, sans compter qu'elle n’existait qu’à titre précaire, la suppression de tels ou tels régiments survenant après chaque guerre et ne donnant droit à aucune indemnité. Cependant, comme le service était une affaire d’honneur et le bon état des troupes que l’on commandait un titre à l’avancement, la noblesse ne s’y épargnait point. C’était par là que s’acquéraient les plus hautes distinctions et que se soutenait le rang des familles ; aussi celles-ci se ruinaient-elles pour suffire aux charges du service et attirer l’attention du roi par le bon état des compagnies et des régiments La moitié des dépenses militaires se trouvait

* Il noos a paru qu’il était intéressant de chercher dans l’histpire d’une famille nohle les traces de tous les sacrifices faits au service militaire. La longue correspondance de la marquise do Sévigné, au siècle précédent (et les choses n'avaient point changé), nous offre sur ce sujet les dépositions les plus précieuses. Le jeune marquis de Grignan, petit-fils de madame de Sévigné, fils du comte de Grignan, lieutenant général du gouvernement de Provence, après avoir, suivant l’usage, servi en volontaire au régiment de Champagne dont son père avait été colonel, obtient, au retour de sa première campagne, une commission de capitaine. Sa mère, madame de Grignan, prend soin elle-même de recruter sa compagnie; elle choisit les soldats homme par homme et n’épargne rien pour la beauté des chevaux, si bien que cette compagnie de nouvelle formation semble à ceux qui la voient une vieille compagnie. «Notre enfant, écrit madame de Sévigné, fut transporté de voir cette belle compagnie â cheval, ces hommes faits exprès, ces chevaux jetés dans le même moule. » Une belle compagnie recommande le capitaine et la famille. « Vous ne serez pas fâchée aussi d’apprendre ce que c’est que d’avoir une belle compagnie ou

donc payée par la noblesse. Certes cet ordre de choses n’est pas à regretter, et il est fort heureux que la Révolution ait restitué à l’État ses droits exclusifs sur l’ar-

d’en avoir une mauvaise... » Suit ici la petite scène entre Louvois et M. de Nogaret, capitaine d’une compagnie en mauvais état, que nous avons rapportée plus haut. « Il me paraît, ajoute madame de Sévigné, que cela perce à jour madame de Cauvisson (mère du chevalier de Nogaret); elle voit ce que c’est que de négliger le service, et vous devez avoir une grande joie de la belle et bonne compagnie du marquis que vous avez faite. Voilà le paiement de vos peines et des siennes. » Le comte et la comtesse de Grignan avaient dépensé beaucoup pour former cette compagnie. Son bon état, les services du jeune marquis aidant, lui fit bientôt avoir une commission de colonel et le régiment de son oncle. Il fallut encore payer, et cette fois ce fut une bien autre affaire, œ II n’est plus question que de soutenir cette place qui emporte plus de dépense que celle de capitaine. Les biens et les maux sont mêlés, les honneurs augmentent la dépense. On serait bien fâché que cela ne fût pas, on est bien embarrassé quand cela est. Voilà parfaitement le monde. » Un peu plus tard : « Cette place, qui a fait le sujet de votre joie, écrit madame de Sévigné à sa fille, vous jette dans de grands embarras pour la soutenir. Comment faites-vous pour l’équipage de votre enfant? Quelle augmentation de dépense et dans quel temps de sécheresse ! Cela force l’imagination. Mon Dieu, que votre état est violent! Qu’il est pressant ! Que j’y entre tout entière avec une véritable douleur ! Si le temps était comme autrefois et qu’on trouvât encore à emprunter ! » Et ailleurs : « Ce sont des brèches sur d’autres brèches et des abîmes sur des abîmes. » 11 faut que madame de Grignan s’engage pour ses biens personnels. « Vous me parlez de cette héroïque signature que vous avez faite pour M. de Grignan. » Elle-même, madame de Sévigné, offre sa terre de Bourbilly. Elle écrit aux oncles du jeune

mëe et ouvert à tous l’accès aux grades, mais il faut reconnaître que les charges du service militaire furent souvent la rançon des immunités dont jouissait la noblesse et quelquefois la cause de sa ruine.

La principale néanmoins était dans le préjugé qui faisait que tout noble, qui ne servait pas, mettait son honneur à vivre noblement, c’est-à-dire sans travailler, dans le faste à la ville, dans l’oisiveté à la campagne. Aussi la noblesse va-t-elle sans cesse s’appauvrissant, malgré le droit d’aînesse, les substitutions, les redevances foncières et perpétuelles, malgré des immunités d’impôts, malgré les pensions arrachées à

marquis, qui ne lui semblent pas remplir assez bien leur devoir envers leur nom qu’il faudrait soutenir, et c’est en relisant cette lettre « écrite impétueusement » qu’elle ajoute : « Pour moi, je me blessai tellement de ma propre épée que j’en pleurai de tout mon cœur. » Malheureusement, les oncles « recroisèrent leurs pattes » et n’aidèrent point leur neveu. Cependant, les créanciers pressent. Il faut recourir aux expédients ; madame no Grignan vient à Versailles demander une pension au roi. M, Je Grignan n’en est pas moins obligé, pour l’arrangement do ses affaires, de céder deux années du revenu de sa charge cl do vivre retiré dans sa terre de Grignan. Nous avons vu <‘.éjâ que Montluc disait au seizième siècle : « 11 n’y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nôtre : un petit souris de son maitre échauffe les plus refoidis; san* crainte de changer prés, vignes et moulins eu chevaux et armes, ou va mourir au lit que nous appelons le lit d’honneur. » Ou lit dans les Mémoires du marquis do Sourches : « Dans tous les pays du monde, les emplois de la guerre donnent les moyens de subsister; en France, en se bal à qui les aura pour se ruiner. » La noblesse du dix -huitième siècle vaut à l'armée celle eu seizième ei du dix-seizii;r.e

la munificence ou plutôt à la faiblesse royale. Elle s’appauvrit, parce que le travail seul est une source de richesse qui ne tarit pas, et qu’aucune classe d’hommes ne peut impunément se soustraire à cette salutaire et féconde nécessité. La conséquence est que la terre noble passe de plus en plus, morceau par morceau, aux mains roturières que le travail n’effraye pas. Le noble ne conserve que les rentes seigneuriales, c’est-à-dire l’apparence et non la réalité de son ancien état.

Un historien 1 a très-bien résumé cette triste condition où la noblesse, par sa faute, en est arrivée au dix-huitième siècle. « La noblesse française, dit-il, s’obstine, à demeurer à part des autres classes ; les gentilshommes finissent par se laisser exempter de la plupart des charges publiques qui pèsent sur eux; ils se figurent qu’ils conserveront leur grandeur en se soustrayant à ces charges, et il paraît d’abord en être ainsi. Mais bientôt une maladie interne et invisible semble s’être attachée à leur condition, qui se réduit peu à peu sans que personne les touche ; ils s’appauvrissent à mesure que leurs immunités s’accroissent. La bourgeoisie, avec laquelle ils avaient tant craint de se confondre, s’enrichit au contraire et s’éclaire à côté d’eux, sans eux et contre eux; ils n’avaient pas voulu avoir les bourgeois comme associés et comme citoyens : ils vont trouver en eux des rivaux, bientôt des ennemis et enfin des maîtres. Un pouvoir étranger les a

1 A. de Tocqueville, l’Ancien régime et la /leuulution.

Résumé de la condition de la noblesse.

déchargés du soin de conduire, de protéger, d’sasister leurs vassaux; mais comme en même temps il leur a laissé leurs droits pécuniaires et leurs privilèges honorifiques, ils estiment n’avoir rien perdu. Gomme ils continuent à marcher les premiers, ils croient qu’ils conduisent encore, et en effet, ils continuent à avoir autour d’eux des hommes que, dans les actes notariés, ils appellent leurs sujets; d’autres se nomment leurs vassaux, leurs tenanciers, leurs fermiers. En réalité personne ne les suit; ils sont seuls, et quand on va se présenter enfin pour les accabler, il ne leur restera qu’à fuir. *

Si la noblesse n’était plus la force de la nation, elle en était la Heur et l’ornement : si elle ne prêtait pas au trône un appui solide, elle en formait certainement la décoration brillante: on ne saurait lui contester ni la bravoure, ni l’élégance des manières, ni les grâces de l’esprit : race légère, aimable, fière, indépendante à ses heures, souvent généreuse, elle mêlait à ses défauts de caractère et à ses vices des qualités vraiment françaises, qui ont à peu près disparu avec elle.

Reconnaissons aussi que les idées nouvelles de réforme et de progrès s’étaient conquis au sein de la noblesse des partisans sérieux et convaincus. Quand tout a l’heure, la lutte éclatera entre l'ancien régime en décadence et le nouveau régime en espérance, le tiers état trouvera dans la noblesse comme dans le clergé, des alliés éminents et sincères. « Des ecclésiastiques, des grands seigneurs, des gentilshommes de vieille race prêteront à la bourgeoisie française

un généreux concours et assureront dès les premiers pas sa victoire. C’est une minorité de la vieille France qui vient en aide à la France nouvelle : mais c’est une minorité dont l’appui moral et numérique est décisif *. »

L’opinion, en général, n’est pas favorable au clergé du dix-huitième siècle. Bien que l’esprit irréligieux des contemporains de Voltaire et de Rousseau ne soit plus celui de notre temps, nous conservons quelquesuns des préjugés qu’ils nous ont légués. Le déchaînement même de la Révolution contre la religion se tourne en présomption contre l’Église de France. Les prêtres persécutés, proscrits, emprisonnés, conduits à l’échafaud, les autels souillés et renversés, les églises livrées au fer et au feu, transformées en magasins ou en casernes, les fêtes païennes où d’impures déesses, personnifiant la Raison, étaient proposées au culte du peuple, tous les excès de l’impiété en délire semblent inexplicables s’ils ne sont pas une réaction du pays tout entier contre un clergé oublieux.de son caractère et de ses devoirs, et qui a perdu ses titres au respect et à l’attachement des populations.

L’histoire, cependant, ne nous montre rien de pareil. Le clergé du dix-huitième siècle n’a pas l’éclat et la

* M. Guizot, Trois générations : 1789-1814-1848.

Le clergé.

Méprise

de

l'opinion

sur

le clergé du dix-

huitième

siècle.

grandeur de celui du dix-septième, cela est vrai ; il ne peut citer des noms comparables à ceux de saint Vincent de Paul, de Bossuet et de Fénelon ; il n’a pas produit de ces œuvres immortelles qui sont l’honneur de l’esprit humain inspiré par la reügion; il n’a pas fait entendre dans la chaire chrétienne ces grands accents qui réveillent les âmes engourdies, les enlèvent à la dissipation ou à l’indifférence, et les rappellent à Dieu ; il n’a pas le génie : mais ni la foi, ni la charité, ni les mœurs ne lui manquent. II se trouve des prélats gentilshommes, cadets de grandes familles, qui entrent dans l’Église par ambition plutôt que par vocation; des abbés de cour qui n’ont d’ecclésiastique que la robe et le petit collet, et qui, gratifiés par la faveur royale d’un bénéfice , chargent quelque pauvre prêtre d’en remplir les fonctions, pendant qu’eux-mêmes en dépensent les revenus à Paris ; on voit les uns et les autres donner le déplorable exemple d’une vie de faste ou de libertinage, se mêler au monde, en prendre les goûts, l’esprit, les habitudes, et se laisser aller à l’incrédulité, qui était la mode et l’entraînement de leur temps : on ne saurait le contester. Mais ces torts, qui sont ceux de quelques-uns et qui frappaient tous les yeux, ne doivent pas faire oublier les vertus du plus grand nombre qui étaient ignorées de la foule, il n’est pas juste d’envelopper dans la condamnation qu’ils ont méritée et l’«piscopat entier, où l’on trouve avec les plus grands noms les plus nobles caractères, et tout le clergé séculier attaché avec dévouement aux pénibles devoirs du ministère, et le clergé régulier voué à

l’étude, à l’éducation, à la prédication, à la charité, aux missions, — deux cent mille individus environ que comprenait alors l’Église de France, la première encore de toute l’Europe. « J’ai commencé, dit M. de Tocqueville, l’étude de l’ancienne société plein de préjugés contre le clergé, je l’ai finie plein de respect. »

Laissons donc de côté ces faits d’exception , qui ont été un scandale pour le dix-huitième siècle, et plus encore peut-être pour le nôtre, et considérons le clergé, ainsi qu’il convient, dans son ensemble. Il conservait la pureté des croyances et la sincérité des convictions, il conservait la foi : les épreuves qui l’attendaient sous la Révolution l’ont assez prouvé. Ce n’est pas un clergé envahi et affaibli par le doute qui se fût montré aussi courageux, aussi héroïque. Il pratiquait les vertus privées, sans lesquelles il n’y a pas dans les cœurs de foi sincère. Il était instruit, plus peut-être qu’en aucun autre temps, et suffisait seul à peu près à tous les besoins de l’éducation dans les différentes classes de la société : c’est lui à la fois qui dans les collèges enseignait les humanités à la jeunesse des villes, et dans les écoles de village initiait aux premières connaissances l’enfance des campagnes. Il avait à un haut degré le sentiment national, et même l’esprit libéral ; on en trouve comme témoignage l’intervention des évêques dans l’administration, la part qu’ils prennent aux assemblées provinciales sous Louis XVI *, les vœux

1 «J’ai lu la plupart dos rapports et des débats quo nous ont laissés les anciens états provinciaux , et, apportant dans celte lecture les idées démon temps, je m’étonnais devoir des

Mérites

de

l'Eglise

de

France.

Causes de son impopularité.

du clergé dans les cahiers présentés aux états généraux de 1789. Qu’il ne fût pas tolérant* qu’il n’allât pas audevant des idées modernes de l’égalité de tous les cultes, on ne peut lui en faire un crime, lorsque la' religion catholique était religion d’État, que le roi était considéré comme évêque du dehors , et que l’Église avait le dépôt de tous les actes civils. Il appartenait au gouvernement de vaincre sur ce point ses répugnances. L’état civil rendu aux protestants avant 1789, lorsqu’un archevêque était au ministère (Brienne 1786), montre que l’Église savait se prêter aux transactions qui n’engageaient pas la foi.

Ce n’est donc ni une foi affaiblie; ni des mœurs relâchées, ni un esprit général et systématique d’opposition aux mesures libérales, ni même l’éloignement

évoques et îles abbés, parmi lesquels plusieurs ont été aussi énilhents pâr leur sainteté qiib par leur savoir, faire des rdppoftS sur l’établissement d’un chehlin oii d’Ün canal, y traiter la matière en profonde connaissaneè de cause, discuter avec infiniment de science et d'art quels étaient les meilleurs moyens d’accroître les produits de l’agriculture, d’assurer le bien-être des habitants et de faire prospérer l’industrie, toujours égaux et souvent supérieurs à tous leâ laïques qui S’occupaient avec eux des niêrnes affaires. » (Tocqueville.) C’est un ardlèvêquéj celui de Chàlons, qui termine la session d'une assemblée provinciale par ces paroles remarquables : « L’étude de l’admiuistration publique élève l’âme en occupant la pensée. Le temps employé à médi'e/ sur l’éfcohomié politique remplit le cœur d’affections douces ; il répond àeé besoih ibipérleux que ressent l’homme d’être utile à ses semblables. C’est là que le travail porte avec lui sa récompense; c’est là que l’àrhe peut jouir en paix du succès de l’esprit. »

pour les idées dé tolérance, qui pouvaient faire perdre au clergé son antique influence et amener une sorte de rupture entre lui et la plus grande partie de h nation. D’où vient cependant que le clergé fut alors impopulaire? car il l’était déjà à l’époque où nous nous plaçons, et même dans les campagnes il voyait les populations, comme entraînées par un esprit nouveau, se détacher de lui de plus en plus et briser ces liens de respect et d’attachement qu’avaient noués les siècles;

Il faut chercher la cause de cette impopularité toute nouvelle dans la permanence de la constitution de l’Église, constitution qüasi féodale, qui pour le paysan assimilait le clergé à la noblesse. L’Église, comme on sait, était propriétaire d’une partie du sol, du quart environ de la France. Les terres que possédaient les évêques, les abbés, les prieurs et les chanoines, en Vertu de leurs fonctions ecclésiastiques, étaient hors du droit commun ainsi que les terres nobles. Elles formaient des fiefs exempts de la taille et avantagés de tous les privilèges seigneuriaux; Le prêtre ou le moine employait la ebrvée, levait des droits sur les foires et mdrehés, imposait son four, son moulin, son pressoir, son tàüreau banal. C’est parce qu’il était propriétaire, seigneur, décimateur, que le clergé est devenu impopulaire ; c’est parce qu’elle était une institution politique que l’Église; à la fin du dix-huitième siècle, ne rencontrant pas d’appui dans le peuple détaché d’elle, est tombée sous les coups de la Révolution comme la royauté et la noblesse. La France, quelques ahnées

Esprit du dixliuitième siècle.

Voltaire

et

Rousseau.

après, par l’empressement de son retour au culte rétabli, montra assez qu’elle était restée chrétienne.

Tel était dans ses grands traits l’ancien régime. Supporté depuis si longtemps avec résignation et même avec aisance, il était devenu plus lourd et plus insupportable sous un gouvernement méprisé, en raison même du progrès de l’esprit et de la richesse. Déjà, on l’a vu, dans les dernières années du règne de Louis XIV, quelques voix s’étaient élevées contre l’absolutisme du pouvoir, contre l’inégalité de l’impôt, contre les privilèges; mais le respect de l’ordre établi subsistait encore, et c’était au roi lui-même que, malgré le danger d’une disgrâce, on adressait d’humbles représentations. Il n’en est pas ainsi sous le règne de Louis XV. C’est à l’opinion qu’ils passionnent qu’à la suite de Voltaire et de Rousseau s’adressent tous les écrivains du dix-huitième siècle ; et la confiance publique, qui du pouvoir régulier a passé aux philosophes, leur répond. Forts de l’assentiment général, ils prêchent le droit de l’homme à l’égalité et à la liberté. « Cette institution est inique bien qu’ancienne; la raison la condamne. Cette barrière t’arrête, renverse-la et tu seras libre : doute, examine, nie, il n’en résultera que la lumière. »

Mais en proclamant le droit des hommes de ne se soumettre qu’à la raison, ils ne savent point rapporter cette raison, devant laquelle ils s’inclinaient, à sa source éternelle, à Dieu, qui nous permet de revendiquer nosdroits, à la condition toutefois d’accomplir nos devoirs. Les uns nièrent l’existence même de Dieu, les autres méconnurent la nécessité et le bienfait de la religion, et l’outragèrent indignement. En même temps qu’ils niaient ou négligeaient Dieu, ils se trompaient étrangement sur la nature de l’homme. Ils déclaraient que « naturellement l’homme est bon, veut le bien et le ferait presque toujours si, au lieu de le laisser libre, les vices des institutions sociales et les abus de la force ne venaient l’irriter, l’égarer ou le corrompre. Et ils s’en prenaient au gouvernement des crimes comme des malheurs des sujets ; ce n’était plus l’homme lui-même, mais la société qui avait à répondre de tous et pour tous. »

De même qu’ils le faisaient bon, ils le faisaient toutpuissant et capable de guérir tous les maux dont il souffrait. Comment en effet, si les misères de la condition humaine et les vices mêmes de l’homme ne sont que le résultat des mauvaises institutions et des abus de la force, l’homme ne parviendrait-il pas à les abolir? Et avec cette logique hâtive et impitoyable, qui a tant de fois mis la France en péril, ils l’excitaient à détruire d’un seul coup toutes les institutions politiques, religieuses et sociales, ne respectant pas plus celles qui s’appuyaient sur la vérité et la justice éternelles que celles que le temps altère, et qui varient avec le progrès de la civilisation.

Leurs erreurs sur la raison et sur

la nature de

l'homme.

misions Gette invocation orgueilleuse à la raison humaine, à

5‘opiHîon. la nature, cette fausse prédication de la bonté, de la puissance de l’homme; enchantèrent tous les esprits. Non-seulement elles séduisirent la bourgeoisie éclairée, mais encore ce monde élégant et frivole des grands seigheurs et des grandes dames, qui travaillaient sans le Savoir il line révolution sociale* à une révolution démocratique. « Tous ressentaient pour leur propre temps une admiration pleine de plaisir et d’espérance. C’était un temps de lumières nouvelles, de progrès rapides, de civilisation expansive. Les mœurs s’adoucissaient; les esprits se développaient* les idées se propageaient en tous sens et à vue d’œil ; la vie devenait pour tous facile et animée; il y avait dans toute la société une fermentation vive et féconde, une sorte d’épanouissement empressé et général comme il arrive dans la nature au souffle du printemps. Se croire bon et puissant; et arrivé au jour de déployer, pour le bien commun* sa bonté et sa puissance, quelle séduction dans cette triple foi*. » Séduction pleine d’erreur et de péril ! car on mettait la sagesse dans la raison humaine; on voulait se passer de Dieu; on laissait s’altérer en soi le sentiment de la vie future et on poursuivait la chimère du bonheur parfait ici-bas ; on niait cette vérité, que chacun peut découvrir en s’observant lui-même avec sincérité et que l’Église a exprimée en

i Les divers pâssagés entre guillemets sont empruntés à

l’étüidfent auteur de 1 ’Histoift de là bivUishtioii eh Europe it en France, M. Guizot.

cë§ termes èimplës et clairs : L’homme est enclin au mal. « En le livrant à lui-même et à sa pente, on l’abandonne à ce penchant inné vers la désobéissance et la licence qu’il ne peut vaincre qu’avec le frein intérieur de la foi en Dieu et en ses lois morales, qu’avec le frein extérieur des lois humaines et d’une autorité capable de les faire respecter. »

En face du péril d’une révolution, quel était le vœu E »P é d r * n « dit sage qui voyait des abus à corriger et des innova- s »««’ tions nécessaires? il souhaitait une réforme procédant de l’initiative royale et obtenue par transaction entre le tiers étal et les classes privilégiées. Cette réforme, un roi bienfaisant et un grand ministre vont l’essayer pour - arrêter la France sur la pente ou elle glissait, et doter ceux qui avaient la mauvaise part dans l’ordre social des droits précieux dont ils étaient privés, sans déposer dans leurs esprits « ce désir ardent de changement et de nouveauté, cette ambition démesurée que les ré- Voluliotis fie manquent point d'y laisser, èh corrompant ou eu énervant les cœurs, en propageant le culte de la force et de la fraude, non celai du droit et de la liberté. i

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