DEUXIÈME PARTIE
,a France CB 1589.
il unit à une extrême franchise la plus adroite politique, aux sentiments les plus élevés une simplicité de mœurs charmante, et à un courage de soldat un fonds d’humanité inépuisable. »
Dans ce jugement qu’il a porté sur Henri IV, le président Hénault, un de nos historiens, a été l’interprète des sentiments de la vieille France. Tant qu’il y aura une patrie française, chaque génération lira l’histoire de ce règne héroïque et bienfaisant avec un même sentiment d’admiration et de reconnaissance.
Quand Henri IV succéda à Henri III, la France, qu’il devait pacifier et réorganiser, était en proie à toutes les fureurs de la guerre civile, guerre funeste s’il en fut jamais, puisque c’était au nom de la religion que les Français, protestants et catholiques, s'étaient armés les uns contre les autres, et qu’ils étaient divisés par cela même qui doit unir les hommes dans des sentiments de charité. Les troubles duraient depuis vingtsept ans. Huit guerres civiles, interrompues par des traités aussitôt violés que conclus, avaient épuisé les ressources du pays. L’agriculture avait péri, faute de bras et de sécurité, dans plus du tiers des campagnes. L’industrie était presque ruinée; le marchand ne pouvait faire deux lieues sans être rançonné aux péages
établis sur les rivières, ou dépouillé s’il suivait la voie de terre. Nul ne voyait le remède à tant de maux, car la royauté, haïe et méprisée sous Henri III, avait perdu toute autorité; les grands seigneurs se considéraient comme les propriétaires des gouvernements où ils n’étaient que les officiers du roi, et la France, dont l’unité avait été si laborieusement fondée, était morcelée comme elle le serait aujourd’hui si nos préfets, se rendant indépendants dans leurs départements, y levaient l’impôt à leur profit et y exerçaient l’autorité militaire ; les parlements, cours de justice comme nos cours impériales, prétendaient se mêler des affaires de l’État et poussaient les esprits à la révolte; enfin, tout ce qui avait été institué pour maintenir l’ordre public travaillait à le troubler.
Comme si ce n’était point assez de toutes ces causes intérieures de ruine, l’étranger venait y ajouter ses entreprises. Le roi d’Espagne, Philippe II, convoitait nos plus riches provinces, et espérait même, à la faveur de nos divisions, se saisir du trône de France. Fils du grand empereur Gharles-Quint, il était le souverain le plus puissant de la chrétienté. Il régnait à Madrid et à Lisbonne, à Palerme, à Naples et à Milan. Il menaçait la France par ses possessions des Pays- Bas (Belgique et Hollande), de Franche-Comté et de Roussillon. A ses royaumes d’Europe il joignait d’immenses territoires, riches en mines d’or, dans les deux Amériques; il disait donc avec raison que le soleil ne se couchait jamais dans ses États, et il ajoutait fièrement qu’au moindre mouvement de l’Espagne la terre
tremblait. Il s’était déclaré le défenseur armé du catholicisme, et cachait ainsi sous le couvert de la religion ses desseins ambitieux. II achetait de tous côtés des partisans à prix d’or et se préparait à faire marcher sur Paris, où les appelait la Ligue, ses armées des Pays-Bas, d’Italie et d’Espagne.
Le moment semblait bien choisi. Henri III venait d’être assassiné dans son camp (lo89), devant Paris révolté qu’il assiégeait, et son successeur, Henri de Bourbon, qui n’avait pas encore abjuré le protestantisme, n’était point reconnu de la France catholique. Toutes les voies étant préparées, et nombre de catholiques sincères s’unissant aux rebelles complices de l’étranger, Philippe II poussa si avant ses affaires, nous dit un contemporain, que le royaume de France n’échappa de ses mains que par miracle.
Dieu fit ce miracle; il avait donné k son nouveau roi Henri IV, en même temps que le sentiment énergique de son droit, un courage incomparable et les talents du capitaine pour vaincre les rebelles et les Espagnols, leurs alliés; il l’avait doué de cette bonté qui gagne les cœurs et inspire l’amour aux vaincus eux-mêmes, pour réconcilier les partis; il devait permettre enfin qu’il abandonnât la croyance dans laquelle il avait été nourri, et satisfit par sa conversion l’immense majorité de la nation, qui ne voulait point d’un roi protestant. Mais, avant de montrer Henri IV à l’œuvre, apprenons à travers quelles épreuves il acquit tous les genres de mérite et de sagesse dont il eut besoin comme roi de France. Repassons par les chemins qu’il a suivis, et
racontons sa jeunesse avant qu’il nous apparaisse avec sa moustache grisonnante, blanchie, disait-il, au vent de ses adversités.
Il était né, le 13 décembre 1553, au château de Pau, de Jeanne d’Albret, femme d’Antoine de Bourbon, lequel descendait de saint Louis en ligne directe et masculine par le cinquième de ses fils, Robert, comte de Clermont.
On raconte que sa mère chantait une chanson béarnaise en le mettant au monde, et que son grand-père, Henri d’Albret, saisissant le nouveau-né, lui frotta les lèvres d’une gousse d’ail et lui fit boire un peu de vin de Jurançon, puis le présenta à la foule comme celui qui devait être l’honneur de sa race. L’enfant grandit au château de Coaraze, en Béarn, apprenant à gravir les rochers, à supporter le froid et le chaud, à lutter de force et d’agilité avec les jeunes paysans. Il avait trop de goût aux exercices violents pour aimer beaucoup les livres; cependant, il s’éprit d’amour pour Plutarque, historien grec qui a raconté la vie des grands hommes de la Grèce et de Rome. « Plutarque, disait-il quand il fut roi de France, me sourit toujours d’une fraîche nouveauté ; il a été l’instituteur de mon bas âge. Ma
Uelour sur la vie de Henri
deNavarrc;
son
enfance.
bonne mère, à qui je dois tout, et qui avait une si grande affection de veiller à ma conduite et ne voulait pas voir en son fils un illustre ignorant, me mit ce livre entre les mains encore que je quittasse à peine la mamelle. Il m’a été comme ma conscience, et m’a dicté à l’oreille beaucoup de bonnes honnêtetés et maximes excellentes pour ma conduite et pour le gouvernement des affaires. » Plus lard, il lira avec passion les Commentaires ou Mémoires de Biaise de Montluc, vraie bible des soldats. Ainsi l’histoire, cette maîtresse de la vie, comme on l’a appelée, fut la première leçon du Béarnais, La vie elle-même, la vie des armes et des affaires, dans laquelle il entra à quinze ans, devait achever de former par ses enseignements le capitaine et le politique.
ses Les protestants, comme nous l’avons dit, défenpr arme' vs daient, les armes à la main, le libre exercice de leur
i 5«9 culte et formaient dans l’État un parti redoutable. Coligny, leur chef, souvent vaincu, savait réparer ses défaites, rétablir les affaires et inspirer à tous son courage opiniâtre. Cependant, au mois de mars 1569, la cause protestante semblait frappée au cœur; son armée avait été vaincue à Jarnac, sur la Charente, par le maréchal de Tavannes; le prince de Condé, qui, bien que grièvement blessé, avait encore chargé la gendarmerie royale, avait été pris et lâchement assassiné par derrière. C’est en ces circonstances difficiles que Jeanne d’Albret, qui venait d’embrasser la religion réformée, parut au camp des protestants, et présenta à Coligny son fils Henri de Bourbon et son neveu
Henri de Condé, fils du prince qui venait d’être tué. « Voici, dit-elle, deux orphelins que je vous confie, et deux chefs que Dieu vous donne. »
De ce jour, jusqu'à son avènement au trône de France, Henri de Bourbon, roi de Navarre, devait suivre la fortune du parti protestant. Proclamé chef de l'armée, mais trop jeune encore pour l’être de fait, il remit le commandement aux mains de Coligny et apprit à sa rude et savante école le métier des armes. Ï1 assista à la bataille de Montcontour et vit de ses yeux comment un habile capitaine, maîtrisant la fortune contraire, sait arrêter l’ennemi vainqueur par une belle retraite et réparer ses pertes. Puis ce fut une longue marche pleine de souffrances et de privations, pleine aussi de vengeances et de cruelles représailles, à travers le Languedoc, les Cévennes, le Lyonnais, la Bourgogne, suivie d’une victoire à la rencontre d’Arnay-le-Duc. Les protestants, fiers de leur revanche, semblaient prêts à s’abattre sur Paris, quand la paix se fit à Saint-Germain (août 1578). Mais cette paix ne réconcilia pas les catholiques et les protestants, pas plus que le mariage de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, ne cimenta l’union des princes.
La cinquième nuit de leurs noces vit s’exécuter, au signal du tocsin de Saint-Germain-l’Àuxerrois et à la lueur des torches, l’horrible massacre de la Saint- Barthélemy. Coligny avait été tué le premier. Henri de Navarre et son cousin Henri de Condé, retenus au Louvre en grand danger de mort, demeurèrent les
Massacre delà Saint Barthélemy.
Prise de Cahors et journée de
Coutras. .
seuls chefs du parti et semblèrent l’abandonner pendant quatre ans. Ce ne fut qù’en 1576 qu’ils purent s’échapper de la cour, où ils étaient prisonniers, et relever le drapeau protestant dans l’ouest et le midi de la France. La guerre recommença. Charles IX était mort de terreur devant les apparitions vengeresses des victimes du massacre; Henri III, son frère, qui lui avait succédé, était comme désarmé entre le parti de la Ligue ou Union , dont le chef, l'ambitieux duc de Guise, se déclarait plus catholique que le roi, et le parti protestant, dont Henri de Navarre avait pris la conduite et soutenait la fortune. En se montrant plus zélé contre les protestants, Guise se posait en adversaire du roi qu’il feignait de servir, et préparait secrètement l’avènement de sa maison au trône de France ; le Béarnais battait l’armée royale à force d’habileté et de courage et s’annonçait à tous comme le roi des braves.
Au siège de Cahors, où il était entré par surprise, il combattit de rue en rue quatre jours et quatre nuits; ses armes étaient faussées en vingt endroits; ses pieds, déchirés et saignants, ne pouvaient plus le porter; on le suppliait d’ordonner la retraite : « C’est ici, dit-il, qu’il faut vaincre ou mourir. * Il fit si bien que la place lui demeura. La journée de Coutras oii il déploya ses vives et naturelles qualités de présence d’esprit, de courage et de bonté, lui valut encore plus d’honneur. La petite armée protestante, en assez pauvre équipage, avait pris position en face de l’armée royale, toute couverte d’or, de velours et de broderies,
et conduite par Joyeuse, favori d’Henri IÏI. « Mes amis, s’écrie le Béarnais, voilà une curée qui se présente bien autre que le butin passé; c’est un nouveau marié qui a encore l’argent de son mariage en ses coffres. » Puis se tournant vers le prince de Condé et le duc de Soissons : « Cousins, je ne vous dis autre chose, sinon que vous êtes du sang de Bourbon, et, vive Dieu! je vous montrerai que je suis votre aîné. » Jamais on ne vit troupe plus animée ; en moins d’une demi-heure, il ne se trouvait plus un homme de l’armée de Joyeuse qui ne fût à terre ou en fuite ; les vainqueurs ramassaient un butin de six cent mille écus, et Henri accueillait avec affabilité les prisonniers, rendant aux uns leurs armes, renvoyant les autres sans rançon.
Tandis qu’il allait se faisant ainsi un renom de courage et d’humanité, sa fortune lui ouvrait les voies au trône de France. Le frère de Henri III, quatrième fils de Henri II et de Catherine de Médicis , était mort sans enfants. Le roi lui-même n’en ayant point, le plus proche héritier mâle se trouvait être Henri de Bourbon, chef du parti calviniste. La Ligue, qui s’était formée pour maintenir la foi catholique, et dont le chef, le duc de Guise, se montrait chaque jour plus entreprenant sur l’autorité du roi, entra en lutte ouverte contre Henri III, qui, forcé de s’enfuir de Paris, jura de n’y rentrer que par la brèche. Ce prince crut tuer d’un coup la Ligue en faisant assassiner le duc de Guise (1588) au château de Blois. Mais une lâcheté n’a jamais sauvé personne. La révolte devint générale,
Henri
de Bourbon héritier présomptif.
Alliance de Henri III avec
Henri de Bourbon.
avril 1389
et il n’eut bientôt plus d’autre ressource que de se jeter dans les bras du Béarnais. r '
Ce fut pour Henri de Bourbon un coup de fortune. Sans se laisser arrêter aux représentations des siens., qui lui rappelaient les trahisons de la cour, il alla en toute hâte au rendez-vous de Plessis-les-Tours, et franchit la rivière du Cher, qui séparait les deux armées. « J’ai passé l’eau, écrivait-il, en me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m’a pas seulement préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, et au peuple un applaudissement non pareil, même criant : « Vivent les rois !» De ce moment, il ne défendait plus seulement la cause d’un parti, mais celle de la royauté, et il s’en réjouissait. « Bien que nous soyons jour et nuit h cheval, écrivaitil encore, nous trouvons cette guerre bien plus douce; l’esprit y est plus content. » La guerre se fit désormais d’un commun accord contre la Ligue, et on vit combattre côte à côte les protestants de Henri de Navarre et les catholiques de l’armée royale. Les deux princes allèrent assiéger Paris, et ce fut en son camp de Saint-Cloud que Henri III, frappé mortellement par Jacques Clément, désigna aux seigneurs réunis près de son lit Henri de Bourbon comme son héritier et son vengeur. De ce jour la partie fut engagée entre le roi légitime, mais hérétique, et la Ligue catholique soutenue par l’Espagnol. Henri IV, roi de France et de Navarre, dut conquérir pied à pied, par les armes et par les négociations, ce royaume que son abjuration lui livra enfin tout entier.
ni
Toutes les difficultés apparaissent au début. Dans la chambre même du roi mort on voyait les seigneurs catholiques enfonçant leurs chapeaux, fermant le poing, complotant, se touchant la main et semblant dire : Plutôt mourir de mille morts que de reconnaître un roi hérétique. Les auxiliaires suisses hésitaient à se mettre au service d’un roi qui n’avait pas un écv à leur donner. Les troupes protestantes craignaient de se voir abandonner par leur général devenu roi. Henri fit face à tout. Il retint par des paroles généreuses une partie des seigneurs royalistes. « Sire, vous êtes le roi des braves, s’écria l’un d’eux, et vous ne serez abandonné que des poltrons. » Il obtint des Suisses un délai, rassura ses vieilles bandes protestantes sur le libre exercice de leur culte et les entraîna en leur promettant de l’honneur. Il ne fallait rien moins que toutes ces forces pour soutenir la lutte dans laquelle il était engagé.
Du moment qu'il fut roi, la Ligue se divisa ; il y eut le parti violent, n’hésitant point à tirer sa force de l’étranger, prêt à lui livrer la France plutôt que d’accepter un roi hérétique et mené par des chefs ambitieux; il y eut aussi le parti modéré, qui ne tarda pas à espérer le salut de la France de ce roi même que sa
Avènement
de
Henri IV.
août 1589
religion seule l’empêchait de reconnaître, mais qui, résolu à résister à outrance jusqu’à la conversion de Henri, le fit avec une foi héroïque et invincible. Est-ce à dire que ces deux partis ne s’unirent point à certains jours, que l’un n’agit point sur l’autre, et qu’il soit toujours facile de reconnaître l’opposition des stipendiés de l’Espagne et celle des catholiques sincères ? Non, certes. Les efforts des uns et des autres se mêlent le plus souvent ; et comme dans les temps de révolu tion le parti le plus violent s’impose d’ordinaire au parti modéré, ce dernier, contenu dans l’expression de ses sentiments patriotiques, n’apparaît que peu à peu ; il ne prend courage qu’au moment où l’Espagne et ceux qui lui sont vendus dévoilent sans pudeur leurs projets d’usurpation.
Arques et II fallut d’abord combattre, et Henri s’y appliqua 'IL*' tout entier. A Arques, il défit l’armée de la Ligue
1589-90 comman dée par Mayenne, frère du duc de Guise, malgré l’infériorité du nombre; le soir même, tout joyeux de sa brillante victoire, il écrivait à Crillon le fameux billet : « Pends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques et tu n’y étais pas. » A Ivry-sur- Eure, ce fut le même succès, et cependant la petite armée royale ne put opposer que dix mille hommes aux seize mille Espagnols et Français de l’armée de Mayenne. La prière faite, Henri, avant de mettre son casque, s’était porté sur le frout des troupes. « Mes compagnons, s’écria-t-il, Dieu est pour nous! Voici ses ennemis et les nôtres ! Voici votre roi ! A eux ! Si vous perdez vos cornettes, ralliez-vous à mon panache
blanc : vous le trouverez au chemin de la victoire et de l’honneur. » En une heure, la journée était décidée, et Henri, qui s’était engagé si avant dans la mêlée qu’on ne sut, durant un quart d’heure, s’il était mort ou vivant, voyait fuir l’armée ennemie. « Quartier aux Français, criait-il, sauvez la noblesse française et main basse sur les étrangers 1 » Lorsque la nuit vint, il avait recueilli l’artillerie, les munitions de l’ennemi, un riche butin, l’étendard rouge d’Espagne; et un de ses plus braves capitaines, Rosny, qui sera plus tard un grand ministre, tout sanglant des blessures qu’il avait reçues, lui présentait la cornette blanche de Mayenne, semée de fleurs de lis noires.
Vaincue sur les champs de bataille, la Ligue domine encore à Paris. Ses chefs sont vendus à Philippe II, eV le peuple est excité par les minotiers, qui reçoivent des agents d’Espagne une mesure ou minot de blé pa? jour et vont par les rues menaçant de mort ceux quj parlent de paix. Tant qu’on ne peut espérer encore la conversion du roi, ceux de la Ligue française sont résolus à se défendre jusqu’à la mort, et les deux partis demeurant confondus opposent au roi une résistance invincible. Le vainqueur d’ Arques et d’Ivry eut beau, après avoir emporté les faubourgs de vive force, bloquer étroitement la ville et la réduire à une affreuse famine, Paris refusa de se rendre. On voyait par les rues d’étranges processions, où se mêlaient les religieux, la robe retroussée et l’arquebuse sur l’épaule, les bourgeois, les écoliers de l’Université, tous animés d’un sombre enthousiasme et déterminés
' Siège de Paris.
uul-août
1JOO
à mourir pour sauver l’antique foi du royaume. Dans toutes les chaires les prédicateurs fulminaient contre le roi hérétique, indigne de porter le titre de trèschrétien, l’honneur de la couronne de France. On continua à se défendre jusqu’à ce que l’arrivée de l’armée espagnole des Pays-Bas forçât l’armée royale à lever le siège.
Ainsi, après tant de combats où il avait fait l’Alexandre, comme disait un de ses capitaines, après tant de périls traversés et de succès obtenus, notre Béarnais errait encore comme un aventurier à travers la Normandie. La Ligue demeurait debout; toutes les grandes villes, toutes les capitales de province, au nombre de vingt-quatre, tenaient encore contre le protestant, pauvre roi sans royaume et sans I argent. C’est que la question de succession ne devait ‘•***î>as se décider par les armes; il fallait que la Ligue f/v/espagnole se perdit par ses propres fureurs et par la honte de son alliance avec l’étranger ; il fallait encore que Henri IV gagnât par son abjuration la Ligue française, qui avait pour elle, avec l’énergie de ses convictions, la loi du royaume.
Fnrenrs de L a Ligue espagnole, c’est alors cette minorité
la Ligue ; ° r °
l'Espagnol factieuse qui terrifie Paris, qui aurait compromis la
uemasqae. * 7 ^ r
religion par ses excès, si la religion pouvait être compromise, qui perdait, avec le respect de la loi, jusqu’au sentiment de la patrie. Mayenne, son chef, s’effraye lui-même de ses fureurs, quand il voit pendre sans procès, par quelques meneurs, un président et deux conseillers du Parlement. Il ne lui reste d’autre
ressource que de livrer la France à Philippe II, et de faire déclarer reine de France l’infante Isabelle-Glaire- Eugénie par les états généraux. L’ambassadeur d’Espagne ose- en faire au sein des états la proposition publique. La France, province espagnole ! Voilà donc où tendait depuis si longtemps le roi d’Espagne en prodiguant ses exhortations, ses trésors et ses soldats. Les yeux se dessillèrent. La foule poursuivit de ses huées et de ses sifflets l’ambassadeur de Philippe II; les demandeurs de paix, comme on appelait les gens sensés qui ne voyaient de salut que dans la reconnaissance du roi légitime, crûrent en nombre et en courage. La voix publique appelait enfin Henri IV ; et Mayenne, cet artisan d’intrigues qui avait voulu ruiner Henri de Navarre par l’Espagnol, puis se servir de celui-ci en se proposant bien de ne point l’admettre au butin, Mayenne se voyait jeté de côté par le peuple et par le roi, prêts à se réconcilier et marchant audevant l’un de l’autre.
En môme temps, en effet, que la Ligue, désabusée de l’Espagnol et des Guises, se rapprochait du roi légitime, Henri , qui a toujours fait à temps ce qu’il a fait, donnait satisfaction à ceux de ses sujets que la
ConTersIry
du roi .
Son
abjuration
St-Denis.
question religieuse seule empêchait de se soumettre. Ses actes furent francs et décisifs. 11 annonça son dessein de se convertir à la foi catholique, et manda auprès de lui, pour son instruction religieuse, des évêques et des théologiens. Pendant les conférences qui eurent lieu à Suresnes entre les catholiques royaux et les commissaires de la Ligue, il consentit à une trêve. Paris respira enfin. Ses habitants sortirent en hâte de ces murailles qui, depuis si longtemps, leur servaient de prison. Les champs étaient noirs de la foule du peuple allant visiter ses héritages hors la ville, faire ses dévotions à Notre-Dame des Vertus, et se mêler dans Saint-Denis aux serviteurs du roi. En vain les prédicateurs de la Ligue essayaient d’arrêter cet entraînement ; après une si longue contrainte, on aimait mieux suivre les conseils de paix et de charité des vertueux curés de Saint-Eustache, de Saint-Méry, de Saint-Germain, de Saint-Sulpice, qui, fidèles à l’esprit de l’Évangile, ne cessaient de répéter « qu’il fallait embrasser l’hérétique se convertissant, qu’il fallait aller au-devant de lui pour le recevoir, que ceux qui demandaient la paix demandaient une chose bonne et sainte, que ceux qui l’empêchaient étaient des méchants et des enfants du diable. »
Dès qu’on eut goûté de la paix, elle se trouva bientôt faite. Henri s’instruisait auprès des docteurs et des évêques, d’abord h Mantes, puis à Saint-Denis. Le 23 juillet, dans une conférence de cinq heures, il se conforma à la doctrine des prélats sur tous les points où sa croyance différait de celle de l’Église.
Le 24, il fit abjuration publique du calvinisme dans l’église de Saint-Denis et reçut l’absolution de l'archevêque de Bourges et de tous les prélats qui avaient assisté aux conférences. Puis, adressant scs adieux aux ministres de la religion réformée, il leur dit de prier Dieu pour lui et de lui conserver leur amitié; que quant à lui, il ne permettrait jamais qu’on les persécutât.
Le 2o juillet, date solennelle de ce règne et de notre histoire, à huit heures du matin, Henri de Bourbon, escorté des princes, des grands officiers de la couronne, d’une nombreuse noblesse et des gardes française, écossaise et suisse, se dirigea vers l’antique église où dormaient les rois très-chrétiens auxquels il succédait. Les rues étaient jonchées de fleurs et toutes pleines d’un peuple innombrable qui, malgré Mayenne et ses partisans, faisait entendre mille cris de Vive le roi ! Les portes de la basilique étaient fermées; Henri frappa, et les portes s’ouvrant laissèrent voir l’archevêque de Bourges entouré de sept évêques, de tous les religieux de Saint-Denis, de quatre curés de Paris et d’un grand nombre de prêtres. « Qui êtes-vous? dit l’archevêque officiant. — Je suis le roi. — Que demandez-vous? — Je demande à être reçu au giron de l’Église catholique, apostolique et romaine. » Puis il s’agenouilla, fit sa profession de foi, reçut du prélat l’absolution et la bénédiction, et, conduit au chœur au milieu de tout le clergé, répéta son serment sur les Évangiles. Le chant triomphal de l’Église, le Te Deum, retentit sous les voûtes de la
basilique ; la réconciliation était accomplie. A quelque temps de là, Henri était sacré à Chartres, Reims demeurant encore au pouvoir de l’ennemi. Désormais la Ligue n’était plus qu’une faction sans raison d’être; elle l’avait emporté dans ce qu’elle poursuivait de légitime : le maintien de la religion catholique, liée à la constitution même du royaume. Elle n’était plus maintenant que l’instrument et la dupe de l’Espagne; la nation la répudiait.
Entrée Cependant Paris résistait encore. II suffisait de quel-
du roi à
Paris, ques rebelles déterminés et de quatre mille Espagnols s 2 ^ mars pour contenir toute une population qui réclamait la paix et son roi, tant les honnêtes gens sont malhabiles à s’unir contre l’audace des meneurs. Ceux-ci redoublaient de violence: «L’abjuration, disaient-ils, ne vaut rien sans l’absolution du pape ; il faut pendre à Montfaucon tous ceux qui parlent de paix et vont à Saint-Denis voir l’hérétique ; il est temps d’endosser le corselet. » Enfin la mesure fut comble. Les partisans de la paix s’entendirent avec les officiers de l’armée royale. Le 22 mars, de grand matin, on vit çà et là des bourgeois tout armés, portant l’écharpe blanche, se chercher et se réunir près de la porte Neuve, que le duc de Brissac, gouverneur de Paris, avait débarrassée la veille de ses gabions et des terrassements, sous prétexte de la faire murer. Ils l’occupèrent avec le prévôt des marchands, et bientôt on aperçut dans l’ombre les écharpes blanches de l'armée royale. Le roi suivait; il reçut les clefs de la ville que lui présentait le prévôt, embrassa Brissac en le saluant du
titre de maréchal de France, et, après s’être revêtu de ses armes, il pénétra dans la redoutable cité de la Saint-Barthélemy et des Barricades. À la même heure, d’autres troupes royales entraient par la porte Saint- Denis, et les garnisons de Corbeil et de Melun, descendues en bateaux jusqu’à la Râpée, étaient accueillies à bras ouverts par les compagnies bourgeoises et introduites dans l’Arsenal. Cependant le peuple s’assemblait et prenait confiance au passage du prévôt et des éehevins qui, accompagnés de hérauts et de trompettes, allaient par toutes les rues de la ville annonçant la paix, pardon et grâce à tous. Il témoignait sa joie par des acclamations redoublées de: Vive le roi, la paix et la liberté ! et si allègrement que le roi dit : « Je vois bien que ce pauvre peuple a été tyrannisé. » Ce fut bien autre chose quand Henri eut mis pied à terre devant l’église Notre-Dame; la presse y était si grande qu’il fut porté par la foule; et comme ses capitaines des gardes voulaient la faire retirer, il le leur défendit, disant qu’il aimait mieux avoir plus de peine et qu’ils le vissent tout à leur aise : « car ils sont, ajoutait-il, affamés de voir un roi. »
Restaient les Espagnols et leurs chefs qui avaient été comme frappés de stupeur et s’étalent enfermés dans leurs quartiers. Henri leur envoya dire qu’il tenait dans sa main et leurs vies et leurs biens, qu’il ne voulait toutefois ni des unes ni des autres, mais les invitait à sortir de sa bonne ville de Paris sans retard ni excuse. Ils acceptèrent aussitôt ces conditions, et le jour même le roi alla à la porte Saint-Denis pour les
Générosité
île
Henri IV.
voir passer. Il salua l’ambassadeur Féria, ainsi que les chefs des troupes, et ne put se tenir de leur faire ce compliment : « Allez, recommandez-moi bien à votre maître, mais n’y revenez plus.» ; ce qu’ils ne firent semblant d’entendre. Avec eux sortirent cinquante à soixante vieux ligueurs qui n’eurent point confiance en la clémence du roi, et le plus violent des prédicateurs, le borgne Boucher, chargé des malédictions du peuple.
Bien d’autres demeurèrent, qui avaient prolongé la résistance de Paris et attisé les haines ; mais Henri devait triompher d’eux par sa bonne grâce, par l’oubli des injures, ayant appris, disait-il, de l’expérience des choses du monde, à être plus prudent que vindicatif en la direction des affaires publiques. Le jour même de son entrée à Paris, il alla voir les princesses de la Ligue, la mère des Guises, la vieille duchesse de Nemours, et la duchesse de Montpensier qui avait armé Jacques Clément, et qui, le matin, quand elle sut l’entrée du roi, était si éperdue qu’elle suppliait que quelqu’un lui donnât un coup de poignard dans le sein. Henri aborda celle-ci avec un visage riant et lui demanda des confitures. « Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela popr vous moquer de moi. — Non, réponditil, c’est que j’ai faim. » Elle fit apporter un pot d’abricots, et, en prenant, voulut en faire l’essai 1 ; il l’arrêta
* L’usage de faire l'essai des viandes, du pain, etc., se conserva à la table du roi jusqu’à la fin de l’ancienne monarchie. L’écuyer tranchant présentait les mets au maître d’hôtel avant de les servir au roi, et le maître d’hôtel les goûtait pour s’assu-
et lui dit : « Ma tante, vous n'y pensez pas. — Gomment, reprit-elle, n’en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte? — Vous ne l’êtes point, ma tante. — Ah! répliqua-t-elle, il faut être votre servante.»
Ce fut bientôt le sentiment de tous ceux que la passion avait animés contre le Béarnais; ils se trouvèrent désarmés par sa bonne grâce et sa générosité, par cet esprit vif et humain qui unissait avec un tour si naturel la gaieté et la bonté. Mais il restait aux champs des ennemis qu’il fallait combattre avec d’autres armes, et, sans s’attarder au plaisir de se voir dans Paris, tranquille et maître, acclamé par tous dès qu’il se montrait, il redevint ce roi soldat qui usa, disait-il, plus de bottes que de souliers.
Et d’abord, pour rendre la situation plus nette, il déclara la guerre à Philippe II et lui envoya un défi. Il se trouvait enfin la force de se prendre corps à corps avec cet implacable ennemi qui le poursuivait depuis son enfance, et à qui il attribuait toutes ses traverses, tous ses périls, et jusqu’à ces tentatives d’assassinat qui commençaient à menacer sa vie. L’ambition du roi
rcr qu’ils n’étaient pas empoisonnés. (Chéruel, Dict. hist. de» institutions de la France.)
Déclaration do guerre
l’Espagne .
lo93
Demi acheté la boumi^siun des
ligueurs.
d’Espagne n’était-elle point d’ailleurs assez (lagrante? 1 1 avait semblé ne combattre qu’au nom de la religion catholique; or, Henri avait abjuré le protestantisme. C’était donc, et on n’en pouvait plus douter, à la France môme qu’il en voulait; en lui déclarant la guerre, on forçait les derniers ligueurs à sc faire Français ou Espagnols ; la guerre n’était plus une guerre civile.
Par cette résolution courageuse et sensée, Henri IV avait divisé ses ennemis. Bon nombre d’anciens ligueurs ne continuaient la guerre que pour obtenir du roi des conditions de paix plus avantageuses. Henri ne les leur marchanda pas ; il ne voulait point que la guerre durât davantage. 11 savait d’ailleurs qu’elle lui coûterait autant d’argent, sans compter le sang qu’il voulait épargner et le temps qu’il lui tardait d’employer à guérir la France de ses maux. Ilne s’arrêta donc pas aux représentations de son conseiller Sully, qui était propre aux finances comme aux armes et commençait son rôle d’administrateur avisé et intègre, « Ces choses qu’on nous livre, lui répondait-il, s’il fallait les prendre par la force, nous coûteraient dix fois autant. Lorsque je serai roi paisible, nous userons des bons ménages dont vous m’avez parlez. » Et il allait achetant les gouverneurs des provinces et des villes. Au moins n’était-il point dupe, et quand, en se couvrant des dehors de la fidélité, on disait rendre à César ce qui était à César, comme il faut rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu : « Ventre-saint-gris ! s'écriait-il, on ne me l’a pas rendu à moi, on me l’a bien vendu. » II fil donc marché avec le duc de Guise, avec Mayenne lui-même, Mayenne que
le soulèvement du flot populaire avait porté si près du trône, et qui n’avait point osé en monter le dernier degré. Tous deux cédèrent à la bonne grâce du roi, se montrèrent dignes de la confiance qu’il leur témoigna et lui firent désormais loyal service.
S’il y avait encore dans le royaume des catholiques doutant de la réconciliation sincère du roi avec l’Église parce qu’elle n’était point consacrée par l’absolution du pape, ils ne tardèrent point à avoir pleine satisfaction. Le 17 septembre 1595, sous le portique de Saint- Pierre de Rome, cette basilique du monde catholique, le pape Clément VIII, entouré des cardinaux, déclara qu’il recevait Henri dans le giron de l’Église, et, embrassant les envoyés du roi de France, leur dit qu’il avait ouvert les portes de l’Église militante au roi trèschrétien, et que c’était à lui maintenant de s’ouvrir les portes de l’Église triomphante par la foi et les bonnes œuvres. Aussitôt les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, le canon du château Saint- Ange tonna, et la foule du peuple qui couvrait l’immense place de Saint-Pierre fit entendre ses acclamations.
Le roi ressentit une vive joie de cette heureuse nouvelle. Il en eut le cœur plus libre pour faire une guerre vigoureuse à ce roi catholique, comme on appelait le roi d’Espagne, qui avait couvert du manteau de la religion ses intrigues et son ambition. Déjà il avait battu une de ses armées à Fontaine-Française. Ç’avait été un rude combat. Impatient de savoir des nouvelles de l’ennemi sur lequel il était mal informé, Henri s’était porté en avant avec une poignée de gens d’élite, et était
Absoluti: i du papu.
Combat
Fonuiue-
Française.
Prise et reprise
d'Amiens.
1 jJ7
tombé au milieu de gros escadrons qui avaient enveloppé son escorte. Dans ce péril extrême, il avait refusé de fuir, et, rompant par une charge impétueuse trois ou quatre escadrons, avait ainsi donné le temps d’arriver au reste de ses gens. Ils le virent tout échauffé de la lutte, tête nue et prêt encore à charger, et surent alors le danger qu’il avait couru. « Ma chère sœur, écrivait Henri, tant plus je vais en avant et plus j’admire la grâce que Dieu me fit en ce combat ; peu s’en faut que vous n’ayez été mon héritière ! »
L’armée espagnole venue d’Italie était en fuite ; il fallait maintenantarrêter celle qui, sortie des Pays-Bas, avait pris Calais et Cambrai, et avait atteint la Somme. Henri goûtait un peu de repos à Paris et se préparait à la campagne du printemps, quand on apprit tout à coup que les Espagnols s’étaient emparés d’Amiens. Sully nous raconte en ses Mémoires que réveillé au milieu de la nuit et appelé en toute hâte au Louvre, il trouva le roi ayant sa robe, son bonnet et ses bottines de nuit, se promenant à grands pas, tout pensif, la tète baissée, les deux mains derrière le dos, quelques courtisans appuyés au mur et tous se taisant. Dès que Henri IV l’aperçut, il vint à lui, lui prit les mains, et les serrant entre les siennes : « Ah ! mon ami, s’écria t-il, quel malheur, Amiens est pris ! Les Espagnols s’en sont saisis par la porte, en plein jour, pendant que ses malheureux habitants, qui n’ont pu se garder et n’ont pas voulu que je les gardasse, s’amusaient à se chauffer, à boire et à ramasser des noix que des soldats, déguisés en paysans , répandaient à dessein près du
corps de garde. » Mais ce moment de stupeur ne dura guère. Quittant aussitôt la cour et les plaisirs : « C'est assez faire le roi de France, dit-il ; il est temps de faire le roi de Navarre. » 11 semblait, en effet, que ce temps de labeurs et de périls allait recommencer. Déjà le vieux levain de la mutinerie se reprenait à fermenter; la confiance en la fortune de Henri s’ébranlait, et on en venait à penser qu’il allait descendre comme il s’était élevé. Mais, ainsi que le disait le digne conseiller de Henri IV, pourvu que Dieu le conservât et qu’il se portât bien, il ne pouvait arriver de si grand désastre que, par le moyen de son courage et de ses autres vertus, il n’y fût apporté quelque remède. On s’en aperçut bien aux sages mesures qu’il prit. On admira la prudence de ses opérations, de même qu’on avait tant de fois admiré sa hardiesse, et l’Europe, attentive comme la France à ce siège décisif, le vit, après six mois de travaux, rentrer dans sa bonne ville d'Amiens.
L’Espagne était vaincue. Henri céda aux prières du pape et traita avec Philippe II, bien qu’il sentit en lui un ennemi irréconciliable. « La France et moi, écrivait-il, avons besoin de reprendre haleine. » On signa la paix deVervins, qui rétablissait entre les deux États les frontières consenties par le traité de Cateau-Cambrésis (1598). Mais l’Espagne était mourante avec Philippe II, qui ne devait survivre que de quelques mois au traité de paix, et la France allait renaître avec un roi actif, bienfaiteur de son peuple, qui ne considérait ses maux qu’avec « un sanglant et invincible regret, » et devait employer à les guérir le reste
Traité de
Vervins.
Edit rie Nantes.
de sa vie. A ceux qui l'invitaient à recommencer la guerre il répondait joyeusement qu’il n’était point fatigué de danser, mais qu’il ne voulait pas prêter la salle de bal; et il écrivait à la reine Élisabeth, mécontente d’une paix signée avec l’Espagne, son implacable adversaire : « Je suis né et élevé dans les travaux et les périls de la guerre. Là se cueille la gloire, vraie pâture de toute âme vraiment royale, comme la rose entre les épines; mais je puis bien me lasser des calamités et misères que mon peuple endure par elle. »
Vt
Voilà donc la Ligue vaincue, réconciliée, et l’Espagnol congédié. Est-ce là tout? Non, il y avait encore un parti qui attendait satisfaction, et dont les plaintes assiégeaient Henri IV : « C’est nous qui, de la rivière de Loire jusqu’au Louvre , l’avons porté sur nos épaules, » disaient les capitaines protestants, les compagnons d’armes les plus dévoués du Béarnais, ceux qui avaient partagé sa mauvaise fortune, et en l’aidant de leurs biens et de leurs vies avaient travaillé au succès de la cause catholique. Ils se croyaient trahis. Quelques-uns, et des plus braves, avaient refusé au roi, devant Amiens, le secours de leurs armes. Ils préparaient , dans leurs assemblées , une nouvelle guerre religieuse et traçaient le plan d’un gouverne-
ment à part ; ayant au sein de la nation leurs places lortes, leurs finances , leur année, ils cherchaient, pour achever de se constituer fortement, un protecteur à l’étranger. Là encore Henri IV sut faire droit à de justes réclamations et réprimer des tentatives funestes à l’État. Ce fut l’œuvre de l’édit de Nantes publié en 1598, un peu avant le traité de Vervins, et qui mettait la tolérance en la place de la persécution, comme l’avait voulu faire, dès le commencement des guerres de religion, un des plus grands hommes du xvi e siècle, le chancelier de L’Hôpital, « en qui l’on trouve réunis le génie, la science et la vertu, et dont la renommée a grandi avec la raison publique l . »
On a dit de Henri IV qu’il fut un L’Hôpital à cheval. 11 -est vrai qu’il en avait le cœur et, de plus, il était roi et victorieux. Roi, disait-il, des ministres, des prêtres et des évêques, il pouvait imposer à tous cette paix si souhaitable, après tant de sang versé, « pour pourvoir, suivant les termes de l’édit, à ce que le saint nom de Dieu fût adoré et prié par tous nos sujets,
J Michel de L’Hôpital (1506-1573) ôtait chancelier de France au commencement des guerres civiles et religieuses. 11 parut inébranlable entre les divers partis, c Je sais mourir mais non me déshonorer, » répondait-il aux Guises qui voulaient lui faire signer l’arrôt de mort du prince de Condé. Il ne cessa d'opposer la modération à la violence, la tolérance à l’emportement religieux; mais la tolérance n’était alors acceptée ni par les protestants ni par les catholiques. Il fut bientôt en butte aux attaques de tous, et dut se retirer à sa maison de Yignai, près d'Étampes. Le spectacle des malheurs de la France abrégea sa vie; il mourut six mois après la Saint-Barthélemy.
sinon en une môme forme de religion, au moins d’une même intention et avec telle règle qu’il n’y eût point pour cela de trouble ou de tumulte entre eux. » Les protestants obtinrent donc la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de leur foi religieuse, la liberté du culte dans les châteaux et dans quelques villes, l’admission libre à tous les emplois, et, dans chaque cour de justice, une chambre composée d’un nombre égal de juges catholiques et de juges protestants. Henri leur accorda plus encore : afin de calmer les alarmes d’une secte longtemps proscrite, il permit aux réformés de s’imposer des taxes, de tenir tous les trois ans des assemblées générales, et de garder plusieurs places de sûreté, notamment la Rochelle. Peutêtre ne put-il mieux faire; observons du moins qu’il en coûtera cher plus tard au fils de Henri IV et à son grand ministre, Richelieu, pour vaincre ce parti armé et rebelle, au sein de l’État, sans attenter à sa foi.
L’apaisement des passions religieuses n’était point tel que la tolérance, chose nouvelle, pût être facilement admise. Mais Henri maintint envers et contre tous les stipulations de l’édit. Aux représentations des catholiques, il répondait : « La religion catholique, je l’aime plus que vous; je suis plus catholique que vous. Je suis fils ainé de l’Église, nul de vous ne l’est ni le peut être; » et il ajoutait d’un ton plus calme : « Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et de huguenots; il faut que tous soient bons Français, et que les catholiques convertissent les huguenots par l’exemple de leur bonne vie. Je suis roi berger, qui ne veux
répandre le sang de ses brebis, mais je veux les rassembler avec douceur. » Aux riienaces des protestants qui ne se trouvaient point assez bien partagés : « Je détruirai, disait-il, non la religion réformée, car j’ai été trop bien servi en mes angoisses et tribulations de plusieurs qui en font profession, mais la faction huguenote, si elle se mutine. » C’est ainsi qu’il unissait la fermeté à la tolérance et rendait la paix intérieure au royaume, qui se conserve, disait-il encore, de justice et de piété.
En arrivant au terme de tant d’épreuves on ne peut s’empêcher de jeter un regard en arrière. Après avoir repassé, en étudiant l’histoire, par les mêmes traces que les contemporains, après avoir partagé leur elfroi en côtoyant avec eux l’abîme, on est soulagé à l’heure de la délivrance, on est reconnaissant à Dieu et au héros qu’il a suscité, et on se sent touché, devant l’image du grand roi, d’une admiration attendrie. Cependant la paix rendue à la France n’est que la moitié de l’œuvre de Henri IV. II devait encore remettre en santé cette pauvre France, dont le sang et la richesse s’en étaient allés par les plaies de la guerre civile.
Il s’employa tout entier à cette œuvre de réparation,
Henri IV et Sully.
Rrtonr sur la vie rie Sully. Son enfance.
et avec lui ce bon ménager Sully, qui avait été le compagnon de toutes ses fortunes, et auquel il écrivait : « Je suis plus fort en mon conseil, quand je sais que vous y êtes. » Sully fut le sage ministre que les grands rois ne manquent jamais de trouver, parce qu’ils savent choisir ceux qui les peuvent bien seconder, et, les établissant en crédit et en autorité, leur donnent la confiance et la force qui développent leurs qualités naturelles.
Arrêtons-nous ici un moment, et, avant de reprendre le cours de l’histoire, générale, cherchons dans la vie de Sully les enseignements que nous proposent les commencements des grands hommes; car c’est moins encore par les dons exceptionnels qu’ils ont reçus de Dieu que par le travail, par l’effort d’une volonté opiniâtre, par la vertu, qu’ils ont bien mérité de leurs contemporains et obtenu la gloire qui les met en lumière.
Sully, qui pendant la première partie de sa vie porta le nom de Rosny, né au château de ce nom, en 1559, était le second de quatre fils , mais il ne tarda pas à mériter d’être considéré comme l’aîné. Quand il eut atteint sa onzième année, son père, qui avait remarqué en lui une grande vigueur de corps et d’esprit, l’ap pela dans sa chambre de la haute tour et lui dit : « Maximilien, puisque la coutume ne me permet point de vous faire le principal héritier de mes biens, je veux, en récompense, essayer de vous enrichir de vertus, et, par leur moyen, j’espère que vous serez un jour quelque chose. Préparez-vous donc à supporter
avec courage toutes les traverses et difficultés que vous rencontrerez dans ce monde, et, en les surmontant généreusement, acquérez-vous l’estime des gens d'honneur et particulièrement celle du maître à qui je veux vous donner, au service duquel je vous commande de vivre et mourir. »
Ce maître était le roi de Navarre, Henri, et la présentation du jeune page se fit à Vendôme, en 1571, en présence de Jeanne d’Albret et des principaux du parti, qui espéraient alors des jours meilleurs et se confiaient aux assurances de paix qui leur venaient de la cour. Le jeune Rosny débita sa petite harangue avec tant de grâce que le roi conçut aussitôt bonne espérance de lui et lui promit, foi de prince, qu’en le recevant à son service, il l’aimerait toujours et qu’il ne se présenterait jamais occasion de lui faire acquérir du bien et de l’honneur qu’il ne s’y employât de tout son cœur.
Rosny fut du voyage de Paris, où Henri de Navarre allait épouser, comme nous l’avons dit, Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, et il se sépara de son père, vieux calviniste qui ne se fiait point à la paix, et disait que si les noces se faisaient à Paris les livrées en seraient bien vermeilles. Il ne s’était pas trompé. Son fils du moins échappa, comme le prince qu’il servait, au massacre de la Saint-Barthélemy : il se revêtit de sa robe d’écolier, et, prenant un livre d’heures sous le bras, il alla à travers les massacreurs se réfugier au collège de Bourgogne, dont le principal le recueillit et le tint trois jours caché. Dès qu’il put communiquer avec Henri, qu’on surveillait étroitement, il reprit son
service auprès de lui et l’accompagna plus tard dans sa fuite.
scs Quand il eut, avec lui, rejoint l’armée protestante, armes. il se mit dans l’infanterie pour apprendre le métier des armes en ses premiers commencements, fit le coup d’arquebuse avec les simples soldats, à la défense de Nérac, et, en mainte occasion, se fit reprendre par Henri, qui le gourmandait doucement de s’engager si avant. Aussi avisé qu’il était brave, il s’appliqua à bien connaître tout ce qui touche à l’art des sièges, l’industrie des mines et pétards, le logement et le service des pièces d’artillerie. Il fit pratiquer des terrassements et des retranchements, mit lui-même la main à la pioche, comme à son début dans l’infanterie il avait appris le maniement de l’arquebuse, et le» roi ne tarda pas à voir quel parti il en pourrait tirer pour la prise et la défense des villes.
h Mt Rosny n’avait encore que vingt-sept ans. En même fortune. tem p S q U qj méritait bien de son maître par son application à le servir, il n’oubliait pas d’accroître son avoir par les profits de toute nature, rançons, parts de pillage, qu’il faisait à la guerre, et par le soin qu’il prenait d’acheter à bon compte, dans le Nord et en Allemagne, des chevaux de bataille, de beaux courtauds, comme on disait alors, qu’il revendait en Gascogne ; il ne fut point indifférent aux biens de la jeune fille qu’il épousa alors, et, quittant un moment le harnais, il alla vivre avec elle en son château durant une année. Il y montra, dans la conduite de sa maison, un ordre exact, un ménage merveilleux, comme il dit lui-même eu ses
Mémoires , prenant la peine de voir et de savoir tout ce qui concernait la recette et la dépense, écrivant tout par le menu, sans s’en remettre à ses gens. C’est par ce bon ménage de sa propre fortune, c’est en se montrant soucieux et capable d’acquérir ' et surtout de conserver par l’ordre et l’économie, qu’il se désignait au choix du prince, dont le premier soin devait être lin jour de rétablir les finances de la France.
Aussi habile négociateur qu’il était bon soldat, Rosny eut l’honneur de ménager et de préparer la réconciliation de Henri III et de son maître, car il n’est point d’acte décisif dans la vie de Henri IV où il ne paraisse. Il est à Arques et à Ivry, et on ne combat point sans lui. A Aumale, il fait remontrance au roi sur le terrain même : « Hé. quoi! n’avez-vous pas acquis assez de gloire et d’honneur en tant de combats et batailles, sans vouloir toujours faire ainsi le chevau-léger !» Et il le supplie de se retirer au delà du vallon, et puis après, s’il lui plaît, de lui commander d’aller pour son service ou son contentement mourir dans cette forêt de
i Henri IV était bon juge de ces qualités d’industrie et d'épargne. On raconte qu’étant à la Rochette il sut que le bruit était parmi la populace qu’un certain chandelier avait une mandragore (La mandragore était une herbe à laquelle les gens du peuple attribuaient la propriété d’enrichir celui qui la possédait; nous dirions aujourd’hui, par plaisanterie, de la corde de pendu). Le roi envoya quelqu’un à minuit chez cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et donne une chandelle. « Voilà la mandragore, dit le roi. Cet homme ne perd point d'occasion de gagner et sait le moyen de s’enrichir. •
Sully
compagnon d’armes de Henri de
Navarre.
Sully
financier.
piques. Ce propos, nous dit-il, attendrit le cœur du roi ; nous savons qu’il ne le corrigea pas.
Enfin, sous le négociateur et le soldat apparaît le financier, que le roi met de bonne heure à la tâche. A la faveur du désordre des temps, les ressources de la France étaient livrées au pillage des gens de finances, dont Henri savait toutes les fourberies sans les en pouvoir convaincre. D’abord il s’en railla avec sa façon plaisante, et quand il gagnait au jeu, il disait en serrant sa bourse : « Ceci, du moins, mes trésoriers ne le voleront pas. » Puis, souffrant de son dénûment, manquant pour battre les Espagnols de l’argent qui est, comme on l’a dit, le nerf de la guerre, il écrivait à Sully 1 : « Or sus, mon ami, ne pourrons-nous vous et moi .couper bras et jambes à madame Grivelée (c’est-à-dire la rapine), et par ce moyen me tirer de nécessité, et assembler armées et trésors pour rendre aux Espagnols ce qu’il nous ont prêté 2 » . Sully était
1 Le marquis de Rosny fut fait en 1606 duc de Sully.
s Henri IV lui écrivait une autre fois : « Je veux vous bipn diro l’état oii je me trouve réduit, qui est tel que je suis fort proche des ennemis et n’ai quasi pas un cheval sur lequel jo puisse cômbattre, ni un harnais que je puisse endosser ; mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués an coude ; ma marmite est souvent renversée ; et, depuis deux jours, jo dîne et soupe chez les uns et chez les autres; mes pourvoyeurs disent n’avoir plus moyen de rien fournir sur ma table; d’autant plus qu’il y a plus de six mois qu’ils n’ont reçu d’argent. Parlant, jugez si je mérite d’être ainsi traité; et si jo dois plus longtemps souffrir que les financiers et trésoriers me fassent mourir de faim, et qu’eux liennent des tables friandes et Lit n servies... »
rusô et vigilant; il était assuré de l’appui du maître, il fit face à tous les pillards, et montra dans cette recherche épineuse autant de courage que de sagacité. Il s’en alla donc par les provinces comme à la découverte, et, se faisant représenter par les officiers subalternes des finances les comptes de l’année courante et des trois précédentes, il grapilla si bien qu’il ramassa environ 500,000 écus et les ramena triomphalement au roi sur soixante-dix charrettes. Les receveurs convaincus de rapine, accompagnés d’un prévôt et de trente archers, fermaient le cortège, qui fut accueilli par les acclamations des capitaines et des soldats assurés d’être payés de leur solde.
Grâce à cet administrateur intègre et vigilant, les troupes se trouvèrent munies de tout pendant les six mois du siège d’Amiens; les vivres, les munitions abondèrent, et l’hôpital y fut si bien organisé que les gentilshommes eux-mêmes aimèrent mieux s’y faire soigner que de retourner chez eux. Un marché régulier fut établi dans le camp, et les vivres y furent aussi abondants et pas plus chers qu’à Paris. Chaque mois, on voyait arriver Sully avec une suite de voitures chargées de 50,000 écus, et le soldat, satisfait d’être bien payé, pourvu de tout, assuré d’être pansé et guéri s’il était blessé, allait avec courage aux travaux d’approche et supportait avec patience les longueurs inévitables d’un siège. Nous avons vu, il est vrai, de notre temps, une armée française vivre une année dans les tranchées de neige de Sébastopol, et l’Europe entière admirer, à l*égal de notre courage, cette puissante organisation
Sully
muni-
tiouiuire
Henri IV restaurateur de la France.
Sully surintendant des 11nances.
militaire qui, h mille lieues du pays, pourvoyait à tous les besoins d’une grande armée; mais c’était chose bien nouvelle alors, et Sully, qui en eut beaucoup d’honneur, entra plus avant dans la confiance du maître, en fut plus fort contre les détracteurs et les envieux, et eut ainsi plus d’autorité pour bien faire.
Nommé surintendant (1599) et libre d'agir, il put se mettre tout h fait à l’œuvre de la réorganisation de nos finances à laquelle il a attaché son nom. Ce n’est point seulement en effet par quelques mesures de détail, de l’économie et de la vigilance, qu’on pouvait remédier au désordre de quarante années de guerre civile et de profusions, et trouver de nouvelles ressources. Il fallait d’autres moyens. Henri IV les avait d’abord cherchés de concert avec l’assemblée des notables de France réunis à Rouen en 1596, et auxquels il disait : « Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés. Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre. » 11 les suivit en effet,et consentit il artager l’administration des finances entre le conseil royal des finances et un conseil électif choisi parmi les notables et appelé conseil de raison. Mais cette division fut bientôt un embarras de plus, et on ne tarda pas à
comprendre qu’il valait mieux remettre cette tâche laborieuse à la volonté intrépide et à l’intégrité de Sully, l’économe et le bon ménager du roi.
C’est alors que commence la réforme radicale de l’administration financière, et, pour en juger la difficulté et le mérite, il convient de voir de près ou en était arrivée la France après la guerre civile, cinq ans d’anarchie et les capitulations d’argent au prix desquelles avait eu' lieu la soumission des grands de la Ligue.
Sur 50 millions d’impôts 1 que payait le peuple, il n’arrivait que 25 millions au trésor public; le reste se perdait en chemin, c’est-à-dire demeurait dans les mains des gens de finance, qui se payaient ainsi libéralement de leurs peines. La dette publique était de 350 millions : il fallait prélever sur les 25 millions de revenu net 16 millions comme intérêts pour les créanciers de l’État ; restaient 9 millions pour les dépenses publiques, somme tout à fait insuffisante.
Sully commença par établir ce qu’on appelle maintenant le budget, c’est-à-dire qu’il assura les fonds nécessaires aux services publics (auparavant confondus pêle-mêle avec les fonds employés aux interets de la dette), et attribua à chaque partie de la dépense une partie déterminée de la recette, en ayant soin de ne point imputer sur le produit des impôts des provinces une dépense d’un chiffre plus élevé que ce produit. On
> 50 millions d’alors représentent plus de 150 millions d’auj->urd hui.
lieformi!
des
Unanccs.
Le
budget.
Amélioration des recettes:
1° par la recherche au produit des impôts indirects.
n’y veillait point avant lui, et il arrivait ^u’on imputait à une recette, celle de Normandie, par exemple, qui était de 460,000 écus, une dépense de 500,000. De là, impossibilité pour ladite recette d’acquitter dans l’année courante la dépense de l’État assignée sur sa caisse, rejet à l’année suivante ou à deux ans après, confusion de l’arriéré et du courant, et facilité pour les trésoriers de pêcher en eau trouble. Cette cause de désordre disparut ; chaque recette générale ne supporta de dépenses qu’en proportion juste de ce qu’elle percevait de deniers : de la sorte il n’y eut plus ni double payement, tantôt réel, tantôt supposé, d’une seule et même dette, ni empiétement d’une année sur une autre, et par conséquent plus de confusion cachant les détournements de fonds. Les services publics assurés, Sully réunit dans une caisse à part l’excédant des recettes et le destina au payement des intérêts de la dette et à l’extinction des charges.
Mais, pour suffire à la fois aux .dépenses de l’État et au payement des intérêts de la dette, il fallait accroître le produit de l’impôt sans augmenter l’impôt déjà bien assez lourd. Sully commença par rechercher le produit réel des fermes, et les adjugea à un prix plus avantageux au gouvernement. L’État, en effet, ne se chargeait point alors, comme aujourd’hui, du recouvrement de tous les impôts. La perception des impôts indirects était remise à des financiers qui la prenaient à ferme (d’où leur nom de fermiers), et, sur une évaluation approximative, s’engageaient envers le conseil du roi à verser dans le trésor une somme déterminée.
toujours bien inférieure au produit de l’impôt. Ces fermiers généraux sous-louaient eux-mêmes la perception de l’impôt qui leur avait été adjugée à vil prix, moyennant des pots-de-vin considérables, à des sous-fermiers desquels ils tiraient deux fois autant qu’ils avaient payé eux-mêmes. Sully avait reconnu, après les plus longues et les plus épineuses recherches, que les principaux revenus étaient affermés à deux tiers au-dessous de leur produit réel, et que ces deux tiers, qui étaient détournés du trésor du roi, demeuraient dans les poches des fermiers généraux des linances et des - trésoriers de France; il obligea donc les sous-fermiers à représenter leurs sous-baux et à verser directement au trésor. Il sut par là le produit réel des impôts affermés, et, afin de ne laisser aux fermiers que le profit légitime, il établit entre eux la concurrence et mit aux enchères les fermes, qui rendirent le double à l’État.
Les mêmes abus n’étaient point possibles dans la levée de la taille ou impôt direct, et cependant la malversation s’y était aussi glissée. Pour tarir la source des bénéfices illicites, Sully imposa des modèles de comptes détaillés aux receveurs généraux, qui durent y joindre chaque année des pièces justificatives. Ils furent obligés à tenir des livres-journaux, des registres en bon ordre, où la recette et la dépense étaient inscrites jour par jour, et qui donnaient les moyens de vérifier en tous temps ce que les comptables avaient reçu et ce qu’ils avaient payé. Si la comptabilité au temps de Sully n’eut pas toute la ré-
2» par la levée plus exacte de l’impôt direct.
3 n par le recouvrement des impôts aliénés.
gularité et l’exactitude à laquelle elle est arrivée de nos jours (Sully n’usa point des écritures en partie double déjà employées dans le commerce, et qu’un négociant de Bruges lui conseillait d’adopter), elle permit toutefois de prévenir ou de reconnaître la fraude en établissant l’ordre où était la confusion.
C’était beaucoup d’avoir su tirer de l’impôt tout ce qu’il produisait, sans permettre aux fermiers ou aux receveurs d’en arrêter la meilleure part ; mais il avait encore bien à faire. Le roi avait cédé ses droits sur une partie de l’impôt, ce que nous avons peine à comprendre aujourd’hui, ce qui s’explique cependant par la détresse à laquelle l’avait réduit la guerre contre la Ligue et contre l’Espagne. 11 avait dû abandonner à la reine d’Angleterre, aux Suisses, à la république de Venise, au duc de Florence, à plusieurs banquiers italiens, à des seigneurs, comme garantie des sommes qu’ils lui avaient prêtées et comme gage, le droit que lui, roi de France, avait de lever quelque impôt, la gabelle, par exemple (monopole du sel), sur tel pays ou sur telle ville. C’était, comme on voit, un démembrement de la souveraineté royale; c’était aussi une diminution dans les attributions de Sully, et jamais surintendant ne fut plus jaloux de conserver et d’étendre son oftice. Il se remit donc à l’œuvre, étudia les titres de ces dettes et coriipara le chiffre de la somme prêtée à celui du profit de l’impôt aliéné. Il reconnut que les créanciers ou titulaires de l’impôt ne touchaient pas plus qu’il ne leur était dû, et que cependant les impôts aliénés produisaient le triple et le
— Al —
quadruple des intérêts dus pour la somme prêtée. En effet, les princes étrangers ou les grands seigneurs français, propriétaires de l’impôt, ne se chargeaient point eux-mêmes de sa perception : ils affermaient cette valeur incommode à des agents qui gardaient pour eux la différence entre le produit présumé par le roi, lorsque l’impôt avait été aliéné, et le produit réel. Sully, qui avait fait une rude guerre aux fermiers de l’État, n’épargna pas, comme on le pense bien, ceux des créanciers du roi. Il retira à ces créanciers les impôts publics qui leur avaient été engagés, démontra au roi, un instant ému des réclamations violentes dont il fut assailli, que ceux auxquels il avait emprunté n’y perdraient rien, qu’il leur payerait tout ce qui leur était dû, et que ces mesures n’atteindraient que les linanciers ou fermiers, ces intermédiaires fripons, dont il avait déjà découvert les gains illicites dans la recherche du produit des fermes royales. Les créanciers de l’État s’apaisèrent quand ils se virent payés régulièrement ; le roi s’applaudit d’avoir maintenu son ministre contre toutes les clameurs ; les fermiers enragèrent, il est vrai ; mais c’était le moindre souci du rude et intègre surintendant, qui n’était point d’humeur à ménager ces grands voleurs et brigands, comme il les appelait.
Le laboureur et l’ouvrier commencèrent à respirer ; mais pour que leur soulagement fût réel, il ne fallait pas que les gouverneurs de province leur prissent l’argent que leur laissait l’État. Or, quelques-uns de ces gouverneurs levaient, de leur propre autorité et
Les eontr buables protégés contre les gouvei ncurs.
Diminution
des
charges.
à leur profit, certains impôts de leur invention dans leur gouvernement. Le duc d’Épernon, par exemple, rançonnait ainsi de 480, 000 livres (correspondant h 630,000 francs d’aujourd’hui) les provinces d’Angoumois et de Saintonge. Sully ne se laissa point arrêter par le rang de ces exacteurs; il s’attaqua au duc d’Épernon lui-même, fit rendre un arrêt qui défendait de continuer la levée, et ordonna aux trésoriers d’en informer. D’Épernon vint au conseil le lendemain, se mit à parler très-haut, alléguant ses qualités et croyant par là intimider Sully, qui releva avec hardiesse, nous dit-il dans ses Mémoires, tous ses discours, si bien qu’on en vint aux grosses paroles, et que les deux adversaires allaient mettre l’épée à la main quand on les sépara. C’était certes du courage au ministre de braver ainsi la colère d’un homme puissant, alors qu’il avait déjà soulevé la haine de tant de larrons ; mais ce courage du ministre fait honneur au maître que les cris des mécontents n’ébranlaient point. « Je Vous servirai de second » , lui avait écrit Henri IV ; un de ces mille mots de cœur et d’esprit où le Béarnais se peint tout entier.
En même temps qu’il améliorait les recettes, Sully diminuait les charges du royaume en vérifiant les titres des rentiers sur l’État, dont beaucoup se trouvèrent frauduleux ; en recherchant les aliénations du domaine, annulant celles qui ne furent pas justifiées, remboursant les autres ; enfin en supprimant un grand nombre d’emplois de ces officiers de plume et d’écritoire, gent vaine et cupide qu’il détestait.
Par toutes ces sages mesures, Sully était parvenu h Résnitats diriger 1 argent, depuis le moment ou il sortait des gestion de mains du peuple jusqu’à celui où il entrait dans le SuUy ' trésor public, par des conduits si solides et si sûrs qu’il ne s’en perdait plus rien en route, et à le renfermer dans un réservoir dont rien ne s’écoulait que pour les besoins publics. Aussi, lorsqu’en 1609 le roi demanda à Sully un rapport général sur la situation du royaume, le surintendant put produire cet éloquent témoignage de ses bo7is ménages : il avait payé pour 100 millions de dettes , traité pour le rachat de 60 millions de domaines et de rentes ; enfin il tenait à la disposition du roi une réserve de 41 millions, dont plus de moitié en argent, dans la tour du trésor à la Bastille.
Voilà donc où était arrivé cet homme d’épée, qui avait régi la fortune de l’État comme on ferait d’une grande fortune territoriale, et qui, entre les grands financiers que compte la France, a ceci de particulier qu’il ne veut point passer pour financier. Il ne sait rien des idées modernes de crédit et dit fièrement qu’il n’y eut jamais en sa race de banquier ni de marchand ; mais il sait que les États s’établissent par prudence, par ordre , par or; il a été sage, réglé, économe; il a su vaincre le désordre par un examen exact, une application opiniâtre, et il a montré ce que peut une âme laborieuse dans un corps robuste. Un jour, en 1607, Henri IV, l’étant venu trouver à l’Arsenal et n’ayant pu le persuader sur quelque projet nouveau qu’il avait conçu, sortit en grondant : « Voilà
nn homme que je ne saurais plus souffrir, dit-il tout haut ; il ne fait jamais que me contredire et trouver mauvais tout ce que je veux; mais, par Dieu ! je m’en ferai croire et ne le verrai de quinze jours. » Le lendemain matin , ce maître , qui sut toujours corriger par sa bonne grâce la vivacité d’un propos, retournait à l’Arsenal , heurtait, sans se faire annoncer, au cabinet de son ministre : « C’est le Roi ! » Sully était au travail au milieu d’un monceau de mémoires et de lettres . « Depuis quand êtes-vous là ? dit le roi. — Dès les trois heures du matin, sire. — Eh bien, Roquelaure, dit Henri en se tournant vers un de ses gentilshommes, pour combien voudriez-vous faire cette vie-là ? — Par Dieu, sire, réplique celui-ci, je ne la voudrais faire pour tous vos trésors. » Et, comme dernier trait à cette scène charmante, ajoutons qu’en se mettant au travail, le roi use avec son ministre de sa familiarité accoutumée, tandis que Sully affecte une extrême réserve : * Oh ! oh ! vous faites le discret, dit Henri en lui prenant la main, et êtes encore en colère d’hier : or je n’y suis plus, moi. » Et le ministre et le roi réconciliés reprennent ces entretiens d’où sortaient, avec les sages résolutions qui rétablirent les finances de la France, celles qui ravivèrent les sources de sa richesse.
IS
« Labourage et pâturage, disait Sully, sont deux mamelles dont la France est alimentée. » Plein de cette pensée, qu’il faut protéger la classe des laboureurs qui, après avoir nourri l’État, le défend sur les champs de bataille, il travailla avec Henri IV à la remettre en honneur, à la préserver des vexations du fisc, des violences des gens de guerre, et à l’enrichir par la liberté du commerce des grains. L’agriculture a surtout besoin de paix pour prospérer, et la France venait de traverser une longue guerre civile, où les deux partis se poursuivaient aux traces de l’incendie qu’ils allumaient partout sur leur passage. Là où la guerre avait sévi, les pauvres laboureurs, chassés de leur maison, dépouillés de leurs meubles, de leurs outils et de leur bétail, mis à rançon et pillés aujourd’hui par les uns, demain par les autres, de quelque religion qu’ils fussent, s’enfuyaient comme des bêtes sauvages pour ne pas demeurer à la discrétion des soldats sans merci. Revenaient-ils errer dans leurs champs dévastés, près de leurs granges brûlées, essayaient-ils de réparer ces ruines, aussitôt apparaissaient Yasséeur, chargé de répartir la taille dans chaque paroisse, et qui surchargeait ou exemptait tel ou tel, sans autre règle que son caprice ou son intérêt, — le sergent, qui réclamait la taille, et, avec eux, la saisie, la prison, qui mettaient
Aürlrul-
ture.
encore à néant l’espérance de la saison prochaine. Au milieu de tant de ruines accumulées, de tant de souffrances, on a grand besoin d’entendre ce cri de Henri IV, ému d’une généreuse colère: « S’en prendre à mon peuple, c’est s’en prendre à moi ! » ou bien encore ce vœu paternel que la mémoire du peuple a recueilli : « Si Dieu me donne de la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot. » Il le disait et il le fit, et quelques années suffirent, car il ne faut pas beaucoup de temps aux Français pour se relever. Grâce à l’heureux climat de notre pays, grâce surtout à leur opiniâtreté au travail, nos laboureurs passent bientôt de la disette à l’abondance, quand des règlements tutélaires les protègent et leur assurent une juste rémunération de leurs peines.
* Des édits royaux défendirent le paysan contre l’excès des poursuites, soit du gouvernement, soit des particuliers, mirent sa personne et les instruments de son travail hors de l’atteinte de ses créanciers, en interdisant la contrainte par corps, la saisie des outils et des bestiaux de labour. Les officiers royaux durent courir sus aux gens de guerre qui tenaient les champs sans commission du roi, et les paysans furent autorisés à sonner le tocsin sur les contrevenants à l’édit. Le plaisir de la chasse, réservé alors aux propriétaires de terres seigneuriales, fut réglé, et défense fut faite de traverser les blés dès qu’ils auraient formé tuyau, et les vignes depuis le premier jour de mars jusqu’à la vendange. La basse-cour et les troupeaux furent en
même temps protégés contre les bêtes fauves par l’ordonnance qui prescrivait au gentilhomme une chasse tous les trois mois, et plus souvent s’il était nécessaire. Le travail sauvegardé, il fallait diminuer les charges dii laboureur, et laisser entre ses mains l’argent nécessaire à une bonne exploitation. Henri IV y pourvut en lui remettant vingt millions de tailles arriérées en 1598, et surtout en réduisant considérablement sa quotepart par l’édit qui rejeta dans la classe des contribuables quarante mille bourgeois et les nouveaux nobles indûment exemptés. En effet, comme on contribuait à la taille en raison de son avoir, et que la fortune de chacun des nouveaux imposables égalait celle de dix, vingt et souvent trente paysans réunis, leur adjonction diminua dans une proportion considérable la quotepart du laboureur.
La liberté du commerce des grains fit le reste. Devançant en cela les lumières de son temps, Henri ne craignit point d’en adopter le principe. « L'expérience, dit-il, nous enseigne que la liberté du trafic que les peuples et sujets des royaumes font avec leurs voisins et étrangers est un des principaux moyens de les rendre aisés, riches et opulents. En celte considération, nous ne voulons empêcher que chacun fasse son profit de ce qu’il a par le moyen et bénéfice du commerce. » Et lorsqu’il proclamait cette vérité, aujourd’hui reconnue, pratiquée seulement d’hier, on s’effrayait autour de lui, on lui montrait la France bientôt affamée si les blés qu’elle produit pouvaient librement s’écouler à l’étranger. On résistait même à ses or-
Liberté du commerce des grains.
Olivier e Serres.
dres; le Parlement de Toulouse défendait la sortie des blés hors de la province ; un juge de Saumur portait, de son autorité privée, défense de transporter les blés hors du royaume. Henri, cependant, persistait au milieu des clameurs, cassait l’édit du Parlement, et tançait vertement le juge, « Si chaque officier, lui avait écrit Sully, en faisait autant, votre peuple serait bientôt sans argent, et par conséquent Votre Majesté. »
C’est ainsi qu’il faut sans cesse admirer chez Henri IV le sens pénétrant de l’avenir, et, ce qui est plus rare, le courage de vaincre l’opposition des intéressés et des aveugles. On ne tarda point cependant à se ranger à sw vues, quand on en vit le succès. Par le placement avantageux et la vente à bon prix des produits agricoles, le laboureur put appliquer à la culture assez d’argent pour mettre en plein rapport les terres labourables et les terres propres à la vigne ; il paya exactement les impôts que, jusqu’alors, il ne pouvait acquitter ; il put, comme l’avait souhaité Henri, se mieux nourrir et développer en lui la vigueur nécessaire pour cultiver la terre et supporter les fatigues de la guerre.
Ce n’était point encore assez de protéger et d’aider le laboureur ; il fallait l’éclairer, l’instruire des meilleurs procédés de culture, rendre aux nobles le goût de la vie des champs et les exhorter à prendre soin de leurs maisons et de leurs terres. Or, il y avait dans le Languedoc un gentilhomme du nom d’Olivier de Serres, seigneur de la terre du Pradel, qui avait lu tous les livres publiés sur l’agriculture, recherché les procédés
mis en pratique dans les diverses provinces de France, et qui, après vingt ans d’études et d'essais sur son domaine, avait fait un choix des prescriptions fécondes, rejeté celles que l’expérience lui avait montrées stériles, et proclamé certains principes fixes et certains.
Henri IV appela à la cour un serviteur qui pouvait si bien seconder ses desseins, l’entretint familièrement et lui commanda de mettre par écrit ces principes qu’il avait reconnus sages et dont l’application avait fait la richesse de sa terre du Pradel. Le Théâtre d'agriculture et Ménage des champs, imprimé chez l’imprimeur ordinaire du roi , donna les plus utiles conseils au fermier comme au propriétaire qui cultive luimême. Il apprit à bien connaître et à choisir les terres, à cultiver le blé, la vigne et le mûrier, à élever le bétail, principe de la fécondité des terres, puisque le fumier qu’il produit renouvelle les sucs de la terre épuisée. Il ne négligea point « la nécessaire commodité et l’honnête plaisir des jardins, dont on peut tirer, comme d’une source d’eau vive, des herbes, des fleurs, des fruits, des simples ou herbes médicinales. » Il instruisit la ménagère à tenir sa maison fournie de toutes choses, lui donna des recettes pour la conservation des vivres et la composition des remèdes propres à guérir les gens et les bêtes. *
Olivier de Serres ne s’en tint pas là. On a dit qu’il suffit d’une plante pour faire la fortune d’un pays. Le père de l’agriculture française introduisit et propagea plusieurs cultures nouvelles : celle des prairies artificielles, celles du maïs, qu’il nommait gros grain de
Turquie, aujourd’hui naturalisé dans les départements du midi de la France, — du houblon, importé d’Angleterre et qui donne à la bière des qualités salutaires, — de la betterave, dont il vante le jus, semblable, dit-il, au sirop de sucre, — du mûrier, enfin, dont les plantations devaient développer en France l’élève du ver à soie et une précieuse industrie.
Ce livre, si opportun pour les dix dernières années de Henri IV, forma à la vie rurale le père de famille gentilhomme qui avait remis l’épée au fourreau. Le roi, auquel il était dédié, y applaudit ; il se le fit apporter, trois ou quatre mois durant, après dîner, et, bien qu’il fût fort impatient, il le lut avec assez d’assiduité. Il le mit ainsi à la mode. Une fois la paix faite, il aimait que ses gentilshommes demeurassent au logis plutôt qu’à la cour. Il voulait bien qu’en temps de guerre ils accourussent à son appel châteaux en croupe, disait-il, c’est-à-dire en vendant tout pour se faire un équipage de guerre; mais au retour de la paix, il n’aimait pas les voir se ruiner près de lui en vêtements magnifiques et porter leurs moulins et leurs prés sur leurs épaules; bien différent en cela de Louis XIV, qui n’aimera les grands et les nobles qu’à l’état de courtisans. Olivier de Serres, en leur apprenant le bon usage du chez-soi, les retint aux champs et rendit meilleure la condition de leurs paysans; aussi pouvaitil montrer avec émotion au roi le spectacle de son peuple vivant en paix dans les travaux de la campagne : « Votre peuple, par vos labeurs demeure en sûreté sous son figuier, cultivant sa terre, à l’abri de
Votre Majesté, qui a à ses côtés la justice et la paix. » Que ces biens tirés de terre circulent et s’échangent avec moins de peine et de dépense, et leur valeur en sera doublée. Henri IV et Sully y pourvurent, en consacrant des sommes considérables aux routes, aux ponts, aux levées, et en aidant la circulation par l’établissement de nombreux relais sur les grandes routes et le long des rivières pour le halage des bateaux. L’eau des marais desséchés servit à ouvrir des canaux navigables, et Sully, appréciant les avantages de la navigation pour le transport économique des denrées, représenta au roi qu’en réunissant la Seine k la Loire, la Loire à la Saône, la Saône à la Meuse, on relierait la mer du Nord et la Manche k la Méditerranée, et qu’on enlèverait ainsi k l’Espagne un immense transit de marchandises. On commença ce grand travail de canalisation de la France par l’ouverture du canal qui, partant delà Loire k Briare, va joindre la Seine k Moret, k quatre lieues de Fontainebleau. Il ne devait être achevé qu’après deux siècles et plus.
Sully s’en serait tenu volontiers aux travaux de la terre, où se forment de robustes soldats, et aux fabrications absolument nécessaires, celles des draps et des toiles. Mais Henri IV pensait que les manufactures étaient un des principaux moyens pour rétablir le
Routes
et
canaux.
Industrie.
royaume; il chercha donc autour de lui ceux qui pouvaient l’aider dans celte nouvelle tâche, et fut assez heureux pour rencontrer le plus précieux secours chez le grand agriculteur Olivier de Serres et chez Barthélemy Laffemas, qui fut successivement premier tailleur et valet de chambre du roi, et, en même temps, riche marchand, avec des relations commerciales très-étendues au dedans et au dehors, puis argentier de la couronne, et enfin contrôleur du commerce. C’est ainsi qu’un grand roi tire de chacun de ses ministres des services utiles à l’État, et, supérieur à tous, fait concourir au bien public les facultés diverses qui se rencontrent en eux.
L’industrie des vêtements dont l’homme se couvre et se pare est une des plus nécessaires et de celles qui occupent le plus de bras, emploient et produisent le plus d’argent. La guerre civile et l’anarchie l’avaient tuée en France, comme toutes les attires. Il fallait se pourvoir à l’étranger d’étoffes de serge, d’étamine ou de soie, et ces derniers tissus, plus légers pour la saison d’été, plus brillants pour la vanité, devenaient chaque jour d’un besoin général, si bien que les gens de petit état ne s’en pouvaient plus passer. L’argent sortait donc de la France et n’y rentrait point, car l’étranger ne trouvait guère à acheter chez nous. Les trois quarts au moins des objets manufacturés de première nécessité n’étaient plus fabriqués dans le royaume en 1597. Les Anglais s’y étaient ouvert un immense marché, et envoyaient chaque année plus de mille navires chargés de marchandises manufacturées et même
de leurs vieux chapeaux, bottes et savates. Ainsi, déclin de l’industrie pour les objets de nécessité, nul progrès de l’industrie de luxe, des millions de bras sans travail, qui, tous, n’étaient point propres, comme le croyait Sully, aux travaux de l’agriculture, l’or et l’argent sortant du pays sans y pouvoir rentrer : voilà la situation.
Que fera Henri IV ? C’était la soie qu’on achetait surtout à l’étranger; il s’en occupa tout d’abord. Suffi ra-t-il de prohiber l’importation des soieries pour en faire renaître l’industrie chez nous ? Non, car le long usage de la soie ne permettait plus d’y renoncer, et la contrebande mal réprimée par une organisation imparfaite des douanes aurait remplacé le commerce autorisé ; d’autre part, les droits que la couronne percevait sur les étoffes à leur entrée dans le royaume, et qui formaient une branche importante du revenu, auraient péri. Enfin, quelles clameurs ne se seraient point élevées! « J’aimerais mieux, disait Henri IV, combattre le roi d’Espagne en trois batailles rangées que tous ces gens de justice, de finance et d’écritoire, et surtout leurs femmes et leurs filles, que vous me jetteriez sur les bras par vos défenses. »
11 fit mieux, il se mit en mesure, comme il le dit, d’avoir de quoi faire de la soie dans le royaume et de la faire travailler par nos manufactures, « de telle sorte que la navette fût aussi préjudiciable à l’étranger que l’épée. » Pour cela, il multiplia la graine de vers à soie et les mûriers, dont la feuille servait de nourriture aux vers, afin d’avoir la matière première; il favorisa partout
l’établissement des manufactures pour garder en France le prix de la fabrication et étendit à presque toutes les provinces cette industrie productive. Tout cela ne se fit point en un jour ; il fallut du temps et de longs elforts pour vaincre, parla persuasion, l’opiniâtreté routinière des paysans, qui, se défiant de toute nouveauté, se refusaient à planter le mûrier. Olivier de Serres, cependant, ne cessait de les exciter à tirer des entrailles de leurs terres le trésor de soie qui y était caché, et par ce moyen « mettre en évidence des millions d’or y croupissant. » Il leur montrait l’exemple du Dauphiné, de la Provence, du Languedoc, « où le revenu du mûrier, disait-il, était tenu pour le plus clair denier tombant dans la bourse. » Laffemas ne se donna pas moins de peine pour propager les procédés de l’industrie et encourager chez les manufacturiers des avances que le souvenir des misères récentes n’invitait point à faire. Henri secondait de son mieux ses deux habiles ministres, et disait avec raison : « La France doit m’être bien obligée, car je travaille bien pour elle. » Et en effet, le pays s’affranchit du tribut annuel de près de 65 millions d’aujourd’hui , qu’il payait à l’industrie étrangère pour sa consommation intérieure. La fabrique de Lyon, non- seulement suffit aux besoins du dedans, mais ne tarda pas à fournir à l’Allemagne, à la Flandre, à l’Angleterre ou au Portugal, des soieries dont la main-d’œuvre représentait 130 millions d’à présent.
Les autres industries de luxe furent aussi protégées et encouragées ; verres, cristaux et glaces, tapisseries
de haute lisse, tapis du Levant, toiles fines, façon de Hollande, et dentelles, cuir doré et drapé, auparavant achetés à grands frais aux étrangers, sortirent des fabriques françaises. C’est de cette époque que datent les célèbres manufactures des Gobelins et de la Savonnerie (à Chaillot).
Le commerce est la partie faible de l’administration de Henri IV. Il ne put rétablir le commerce de transit, ruiné par des droits excessifs sur les importations, et laissa subsister, pour l’exportation, les entraves des douanes intérieures de Lyon et de Grenoble, qui contraignaient les marchandises de Normandie ou de Flandre, destinées à la Guyenne, à passer par ces villes pour y acquitter les droits. Ces douanes empêchèrent ainsi de tirer tout le profit qu’on pouvait attendre de la facilité nouvelle des communications et de l'abaissement du prix des transports sur des routes d’un bon entretien et par la voie des canaux. Quant au commerce extérieur, Henri IV et Sully eurent peine à le faire respecter par les Anglais et les Espagnols. Ils y parvinrent néanmoins en employant, à défaut d’une marine militaire suffisante pour obtenir satisfaction sur mer, les représailles de terre, comme on disait, c’està-dire la saisie des marchandises anglaises et espagnoles dans les ports de France.
Ce qu’il importe surtout d’observer, c’est que, pour le commerce comme pour tout autre besoin du royaume, Henri IV prépara ce qu’il ne put accomplir, et que la semence du bien fut déposée dans une institution féconde. La chambre ou commission de commerce, com-
Commcrcc.
posée des membres du conseil d’État, du Parlement, de la Chambre des comptes et de la Cour des aides, appelant dans son sein des hommes de chaque métier et trafic, édicta des règlements utiles, propagea les découvertes et procédés qui modifièrent l’industrie, et indiqua les remèdes aux vices du commerce.
Armée. Ainsi, grâce à la paix, la France est riche des produits de l’agriculture et de l’industrie qu’échange le commerce. Cependant, le roi soldat, qui avait conçu de grands desseins et n’espérait pas les exécuter sans guerre, n’avait rien négligé de ce qui concerne les armes . Il avait raffermi la discipline, relevé et affranchi d’humiliation la condition du soldat , préparé de bonne heure les officiers, exercé les troupes aux manœuvres empruntées aux armées étrangères, transformé les deux armes de l’artillerie et du génie, fortifié les places. S’il ne lui fut pas donné de se servir de cette armée formée avec tant de soin, il la laissa du moins à Louis XIII ou plutôt à Richelieu, et dans la guerre de Trente Ans elle parut sur tous les champs de bataille avec une supériorité qui lui assura la victoire.
procès de L’histoire de ces institutions est l’histoire môme de U - n ' la seconde partie du règne de Henri IV (4598-1610), temps heureux où il y a moins d’événements à ra •
conter que de fondations utiles à rappeler. Un souvenir douloureux, s’y trouve mêlé cependant : le procès et la mort de Biron, l’ancien compagnon d’armes d’Arques et d’Ivry, celui que le roi appelait le plus tranchant instrument de ses victoires, et qui pouvait montrer trente-cinq blessures reçues à son service. Mais qui oserait accuser Henri IV? Nul autre ne pratiqua mieux que lui l’oubli des injures. « J’ai toute ma vie haï le sang », disait-il; et il le montra bien. Pour que son maître, son ami l’abandonnât, il fallut que Biron ourdit une conspiration où il ne s’agissait de rien moins que de transformer la France en monarchie élective, à la façon de l’empire d’Allemagne, et de faire de chaque grand seigneur un prince héréditaire dans son gouvernement ; il fallut qu’après un pardon accompagné de nouvelles grâces, Biron renouvelât ses cabales avec les Espagnols du Milanais et le duc de Savoie. Pris à part par Henri, supplié de parler à cœur ouvert et de mériter encore un pardon qui l’attend, il ne répond que par des protestations orgueilleuses. C’en est trop, la dignité souveraine a tout à coup reparu sur le visage du roi. « Adieu, baron de Biron ! » Ce fut la condamnation du traître, et lorsque le Parlement, où les pairs et les magistrats étaient les juges naturels de l’accusé, eut prononcé l’arrêt, Henri laissa la justice suivre son cours, étonnant par son inflexibilité ceux qui savaient sa clémence voisine de la débonnaireté. La France reconnut un père vigilant qui ne permettait pas qu’on se prit à son repos, et qui, devant punir, renvoyait le coupable h ses juges, sans en
Desseins do Henri IV pour
la paix de l’Europe,
préposer de son choix, et n’usait d’autres rigueurs que de celles portées par la loi.
Esl-ce là tout? et Henri, si Dieu, pour le bonheur de la France et de l’Europe, eût prolongé sa vie, eût-il borné ses soins à cette tâche, déjà si grande, de faire respecter l’autorité royale, de pacifier les différends religieux, de faire régner l’abondance ? Eût-il attendu, dans les travaux de la paix, l’attaque toujours imminente de l’Espagne qui avait réparé ses pertes et s’était unie étroitement à l’Autriche ? Non, il voulut plus, et embrassa dans ses desseins l’Europe et l’avenir.
Suivons-le encore une fois à l’Arsenal, auprès de cet infatigable serviteur, de ce confident de toutes ses pensées, Sully, dont le nom se mêle au sien dans tout ce qu’il a conçu de plus grand. Il a conduit son ami, comme il l’appelle toujours, sur le balcon « où nous avons accoutumé, dit-il, de n’ètre pas muets. » Il voit de là Paris assaini, accru, et dont la richesse est l’image de la prospérité renaissante de la France; plus près de lui, ces grandes halles, pleines de canons, qui entourent l’Arsenal, et cette tour de la Bastille, la tour du trésor, qui lui garde l’épargne amassée par l’économie du ministre. En considérant les ressources de la France pacifiée, les moyens de guerre dont il dispose, il sent s’éveiller en lui l’espérance encore confuse de prévenir les guerres entre les divers États de l’Europe, comme il a réprimé les discordes civiles. « Eh bien, dit-il, que vous semble de nos affaires? » Et il passe en revue les alliés dont il est sûr, les États menacés dont il faut défendre l’indépendance, les puissances redouta-
blés dont il est temps de réfréner l’ambition : ici, c’est l’Espagne, qu’on devra chasser des Pays-Bas et d’Italie; c’est l’Autriche, qu’il faut dépouiller du sceptre impérial et des couronnes de Hongrie et de Bohême ; là, ce sont ces mêmes royaumes de Hongrie et de Bohème ainsi que celui de la Pologne, dont on peut se faire un rempart contre les Turcs, les Tartares et les Moscovites, et qu’il faut agrandir et sauvegarder en les mettant sous la garantie des grandes puissances ; c’est l’Italie, affranchie du joug de l’Autriche et organisée en confédération ; c’est la Hollande, affranchie, elle aussi, du joug de l’Espagne; c’est le duc de Savoie, pourvu de la Lombardie. La France réclame, en retour de cet agrandissement, qu’elle aura aidé de ses armes, la Savoie et le comté de Nice; en môme temps, elle porte ses vues du côté du Rhin et prépare la réunion de la Lorraine par le mariage du Dauphin avec la fille aînée du duc. Dans le feu de l’entretien, tout semble facile : la paix de la chrétienté, le bonheur des peuples, la transformation de l’Europe. Il n’est point de succès et de bienfaits que le roi et son ministre n’entrevoient dans un avenir prochain.
Le souvenir de ces projets a été fixé par Sully dans ses Mémoires. Nous ne ferons point ici la part des sages desseins et des espérances chimériques. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Henri souhaitait prévenir les conflits d’où naissent les guerres, détruire la prépondérance menaçante de la maison d’Autriche, fonder l’équilibre européen, et réunir enfin toutes les nations dans une entreprise commune contre les Turcs. Ce qu’on sait
La dernière journée.
encore, c’est qu’au moment où il fut frappé, fort de ses propres ressources et de ses alliances, il allait attaquer la maison d’Autriche. Tout était prêt. Trois armées menaçaient le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Sully, Lesdiguières, la Force, Bouillon, Créquy, Rohan, tous éprouvés dans les guerres civiles et vieillis sous le harnais, étaient ses lieutenants. Ue fidèles alliés, Maurice de Nassau en Hollande, le duc de Savoie en Italie, devaient combiner leurs opérations avec ses armées du Nord et des Alpes. « Qu’y a-t-il au monde qui puisse résister à cela ? » disait-il.
On était au 14 mai 1610. Les jours d’avant, le roi avait été en proie à des tristesses qu’il ne pouvait secouér et tourmenté par de sinistres pressentiments. « Je ne sais ce que c’est, disait-il à Bassorapierre; je ne puis me persuader que j’aille en Allemagne. » Il était impatient d’agir; mais la reine, qui allait être couronnée régente, l’avait supplié d’assister au sacre. 11 demeura. Ce jour, le 1-4, il voulut aiïer à l’Arsenal voir Sully. Comme Marie de Médicis ’ s’efforçait de le retenir, émue qu’elle était de je ne sais quelles craintes secrètes : « Je me recommande à Dieu,' lui dit-il, quand
» Nièce du grand-duc de Toscane, qu’il avait épousée en 1600, et dont il avait eu en 1601 te Dauphin, qui fut Louis XIII.
je nie couche; je le prie de me conduire quand je me lève, tout le reste est entre ses mains ; » et il ajouta en se tournant vers Vitry, son capitaine des gardes/ qui voulait du moins l’accompagner : « Il y a cinquante et tant d’ans que je me garde sans capitaine des gardes; je me garderai bien encore tout seul. » On sait le reste. Il monte dans un carrosse ouvert de toutes parts pour mieux voir les préparatifs de l’entrée de la reine. Un embarras de charrettes ralentit sa marche dans la rue de la Ferronnerie, et force l’escorte de passer par le marché des Innocents: aussitôt un homme qui s’était glissé le long de la rue à travers la confusion des voitures, l’odieux Ravaillac, monte sur les rayons d’une roue de derrière, et, se jetant sur Henri, le frappe de deux coups de couteau. Le roi pousse un faible cri : « Je suis blessé! — Qu’est ce cri? lui demanda M. de Montbazon. — Ce n’est rien, ce n’est rien, j> répond le roi d'une voix mourante. Le duc d’Épernon et le maréchal de la Force le soutiennent et lui recommandent de penser à Dieu. Henri joint les mains et lève les yeux vers le ciel. On crie au peuple que le roi est blessé, et le carrosse, dont on ferme les rideaux en toute hâte, le ramène au Louvre. L’archevêque d’Embrun donne l’absolution au mourant, qui ouvre les yeux par trois fois. Et puis, tout est fini. Le meilleur et le plus grand de nos rois a cessé de vivre.
Qui pourrait dire l’affliction de la France à cette lamentable nouvelle? Ce n’était partout que gémissements et sanglots à Paris, au Louvre, dans les boutiques, par les villes et les campagnes, tout était en
Affliction
de
la Franc».
pleurs. Soixante ans plus tard, on se souvenait encore avec émotion de cette inexprimable douleur, et Bossuet, le grand évêque de Meaux, rappelait à Louis XIV comment Henri IV, son aïeul, par sa bonté ingénieuse et persévérante à chercher les remèdes des maux de l’État, avait trouvé le moyen de rendre les peuples heureux, et de leur faire sentir et avouer leur bonheur. Et il ajoutait : « Aussi en était-il aimé jusqu’à la passion, et dans le temps de sa mort, on vit par tout le royaume et dans toutes les familles, je ne dis pas l’étonnement, l’horreur et l’indignation que devait inspirer un coup si soudain et si exécrable, mais une désolation pareille à celle que cause la perte d’un bon père à ses enfants. Il n’y a personne de nous qui ne se souvienne d’avoir ouï souvent raconter ce gémissement universel à son père ou à son grand-père, et qui n’ait encore le cœur attendri de ce qu’il a ouï réciter des bontés de ce grand roi envers son peuple, et de l’amour extrême de son peuple envers lui. »
Deux siècles et demi ont passé, et cependant, en racontant cette heure néfaste, nous ne pouvons nousmêmes nous défendre d’attendrissement. Aussi bien l’histoire qui sait les desseins de Henri ne peut-elle, sans un cuisant regret, voir ajourner les glorieuses destinées de la France, et se perdre ces traditions d’un gouvernement énergique en même temps qu'humain et tolérant, non moins soucieux des intérêts particuliers 1 que de la grandeur de l’État, ne sacri-
• Jamais prince n’a montré plus do respect pour la dignité humaine, et, par là surtout, n’a été plus digne de l’autour et
fiant pas ce qu'il y a de meilleur dans l’homme, le sentiment de sa dignité personnelle, à la discipline et
du dévouement de ses serviteurs. Les exemples abondent; nous nous plaisons à en recueillir ici quelques-uns qu’il nous avait fallu négliger pour ne pas trop nous arrêter en chemin. — Choverny, chancelier sous Henri III, s’était montré fort hostile au parti huguenot et à son chef. Henri de Navarre, devenu roi de France, le manda aussitôt auprès de lui, et lui montrant les sceaux de France : « Monsieur le chancelier, lui dit-il, voilà deux pistolets desquels je désire que vous me serviez, et que je sais que vous pourrez fort bien manier; servez-moi comme vous avez servi le feu roi, mon frère. » — Le président Jeannin, vieux ligueur, était fidclo à Mayenne au temps même où chacun faisait sa paix; le roi était converti, Paris était rendu, et Jeannin, enfermé dans Laon, défendait encore co précieux refuge. Henri lui ût savoir que son opiniâtreté lui pourrait causer bien du repentir, mais voici comment il l’en punit; il lui fit bon accueil après la soumission de Mayenne , et , comme Jeannin semblait s’en étonner : « Monsieur le président, lui dit Henri IV, j’ai toujours couru après les honnêtes gens, et je m’en suis bien trouvé. » S’il traitait ainsi ceux qui avaient été ses ennemis, comment en usait-il avec ceux qui l’avaient bien servi? On sait avec quelle patience il entendait les gronderies de son vieux serviteur d’Aubigné, qui l’accusait injustement d’ingratitude. Si quelqu’un, auprès de lui, doutait d’une fidélité si chagrine et se scandalisait de propos trop libres : <r La parole de d’Aubigné mécontent, disait-il, vaut la reconnaissance d’un autre. » Grillon aussi se plaignait d’avoir été oublié : « J’étais sûr, répondait Henri IV, dubrave Crillon, et j’avais à gagner tous ceux qui me persécutaient.» Et quand ces deux serviteurs se sont éloignés de lui, il se rappelle encore par ses lettres à leur souvenir etles remercie deleur dévouement. «Le tète dece prince, disait Sixte-Quint, est faite exprès pour la couronne do France.» Oui, vraiment, car ce que nous admirons le plus chez le souverain, c’est d’aimer en nous la fidélité unie au respect de soi-même.
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à la sujétion. Plus tard, sous Louis XIV, la disgrâce royale portera le coup de mort aux plus grands hommes et les fera môme douter d’eux et de leurs desseins. Les contemporains d’Henri IV ont su demeurer debout dans la disgrâce comme auprès du trône.