‹ Les grandes époques de la FranceChapitre 3 sur 18 · LOUIS XIII ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

LOUIS XIII ET RICHELIEU

Suivez le rèîne île T.ouis le Juste; r’est le vie du cardinal de Richelieu, c'est son éloRe et celui du prince qui l’a mis en œuvre.

L* BncvÈRE.

1. Marie de Médicis régente; Louis XIII. —II. Richelieu évêque de Luçon ; Richelieu premier ministre ; il réduit les protestants comme parti politique; il ramène le3 grands à l'obéissance ; il les désarme. — III. Guerre contre la maison d’Autriche; héroïsme de Richelieu; la France l’emporte. -■ IV. Mort de Richelieu et de Louis XIII.

Henri IV vivant, c’était l’ordre au dedans, les grand** seigneurs maintenus dans l’obéissance, les protestants contenus dans le devoir, le peuple heureux « sous sa vigne et son figuier. » Henri mort, ce fut le désordre. « Le temps des rois est passé, celui des grands et des princes est venu », disaient les seigneur^, et ils se

Marie

de Médicis régente.

jetèrent sur les trésors que l’épargne et la prévoyance avaient amassés, et que la faiblesse de Marie de Médicis, régente, leur abandonna. « Le roi est mineur, soyons majeurs, » dirent les protestants, et ils s’organisèrent militairement. La guerre entreprise fut ajournée; la maison d’Autriche, de plus en plus menaçante pour le repos de l’Europe, put librement grandir encore; nos alliés furent partout livrés à ses entreprises et à sa vengeance.

La reine régente, Marie de Médicis (Louis XIII n’avait que neuf ans), paresseuse et opiniâtre, était incapable de maintenir l’ordre au dedans comme de suivre au dehors les desseins de Henri. Elle remit le pouvoir aux mains d’un aventurier italien, Concini, tandis que Sully, disgracié, se retirait en son château du Maine, où il allait écrire les grandes choses que son maître et lui avaient faites. Elle céda aux sollicitations et aux menaces des courtisans et des seigneurs, qui demandaient des faveurs et des pensions; elle rompit les alliances contractées, se rapprocha de l’Espagne, notre ennemie naturelle, et scella cette amitié si nouvelle par les fiançailles du jeune roi avec l’infante Anne d’Autriche. Comme mère, elle ne sut pas prendre sur le jeune roi l’ascendant qui naît du

respect, ni obtenir la confiance qui vient de l’amour.

Par un étrange contraste avec son père Henri IV, dont la gaieté est restée proverbiale, Louis XIII est un enfant songeur et taciturne. En grandissant, il nous apparaît triste et ennuyé; il passe sa vie dans les exercices de la chasse, où se plaît son humeur sauvage, ou dans une intimité inquiète et jalouse avec un confident de ses rêveries. « Ennuyons-nous, ennuyonsnous », lui disait-il en s’accoudant à une fenêtre et en regardant au loin l’horizon.

Chaste comme saint Louis, brave à l’occasion, doué de jugement et de sens politique, soucieux de ses devoirs, mais affaibli et comme énervé par cette tristesse intérieure qu’il ne peut surmonter, ce roi mélancolique est incapable de soutenir le poids des affaires. Il s’en décharge sur ses ministres, mais il s’irrite de son impuissance et de l’autorité qu’il a lui-même remise à ceux qui le servent. Il saura choisir Richelieu, le digne continuateur de la politique de Henri IV, comme Henri lui-même avait choisi Sully; mais au lieu de cette entente cordiale et charmante que nous avons essayé de peindre, quelle contrainte et quelle défiance dans les rapports du nouveau roi et de son ministre ! Richelieu sera subi plutôt que secondé par Louis XIII, et il aura besoin, pour vaincre les cabales de cour sans cesse renaissantes, de toute l’autorité de son génie et de ses services. Heureusement pour la France, il déconcertera les conspirations ourdies contre son pouvoir et contre sa vie; il s’imposera à ce jeune prince irrésolu; il en fera, a-t-on dit, son

esclave, mais il fera aussi du règne de Louis XIII un des plus glorieux de notre histoire.

uicheiîen, Richelieu, cadet d’une ancienne famille du Poitou.

du Luçon. était né en 1585. A vingt ans et quelques mois, il était pourvu par Henri IV de l'évêché de Luçon, le plus pauvre de France, qu’il administra avec ordre, avec équité, et surtout avec cette fermeté qui est le signe particulier de son caractère. C’est en ce temps qu’il écrivait h un de ses grands vicaires : « Je sais, Dieu merci, me gouverner, et sais davantage comme ceux qui sont sous moi se doivent gouverner. » Orateur de la noblesse aux états généraux de 1614, il parla avec un ton de haute autorité et de raisofi qui le lit distinguer. Marie de Médicis, dont il avait gagné la conliance, et Concini, qui avait deviné son génie, l’appelèrent au Conseil; c’était en 1617. Il y fut, comme nous dirions aujourd’hui, ministre de la guerre et des affaires étrangères pendant cinq mois, montra une application exacte au travail, de la fermeté dans la répression des troubles, et fit tenir à nos ambassadeurs à l’étranger un langage qu’on avait désappris depuis six ans; mais l’assassinat de Concini et l’exil de la reine-mère l’arrêtèrent tout à coup. « 31 y a des temps, dit-il dans ses Mémoires , où la fortune commence et ne peut achever son ouvrage. » Il dut attendre sept

ans encore. Enfin, en -1624, Marie de Médicis, sa protectrice, qui avait obtenu pour lui le chapeau de cardinal, le faisait rentrer au Conseil, qu’il ne devait plus quitter et où il ne tarda pas à prendre la première place.

Mais tout avait empiré depuis sa retraite, et c'est avec raison qu’il pourra plus tard dire au roi : « Au moment où Votre Majesté m’appela dans ses conseils, les protestants partageaient le pouvoir avec elle, les grands se conduisaient comme s’ils n’étaient pas vos sujets, et les plus puissants gouverneurs des provinces comme s’ils eussent été souverains en leurs charges. » Ajoutons qu’il ne restait rien de ce glorieux rôle d’arbitre de la chrétienté que Henri IV avait voulu faire jouer à la France; suivant le témoignage d’un contemporain, on ne savait plus rien des choses du dehors.

Richelieu pourvut à tout. Il se prit d’abord aux protestants, qui formaient un parti armé au sein de l’État, faisaient des plans de république et correspondaient avec tous les rebelles du royaume. Leur capitale, la Rochelle, n’ouvrait point son port aux vaisseaux du roi, se gardait en temps de paix comme si elle avait toujours à craindre une surprise, et au premier bruit de guerre recueillait dans ses murs tous les protestants des provinces voisines. En 1627, lors de la seconde prise d’armes du parti protestant, elle ne tarda pas à se déclarer ; elle était d’ailleurs invitée à la révolte par une flotte anglaise qui avait occupé la meilleure partie de File de Ré. Assurés des secours de l’étranger, les

Richelieu

premier

ministre

[I réduit le parti protestant à

l'obéis-

sance.

Rochelois s’empressèrent de rentrer les récoltes , se saisirent d’un poste qui commandait l’entrée du port, et attendirent dans un formidable appareil l’attaque de l’armée royale.

Celle-ci ne tarda guère. Richelieu accourut, ne voulant point laisser à d’autres le soin de venger l’autorité royale méconnue. Il jeta d’abord un secours dans Saint-Martin-de-Ré, et força ainsi les Anglais à se rembarquer; puis, s’attachant à la ville rebelle comme le lion à sa proie, il résolut d’en faire le siège et de vaincre une résistance qui entretenait les desseins séditieux des seigneurs, obstinément ennemis de la paix publique. 11 accepta les longueurs d’un siège régulier, se fit munitionnaire et ingénieur, inspira à tous l’ardeur dont il était animé, et, libre d’agir par le départ du roi qu’avait ennuyé ce long séjour sur la côte malsaine de l’Aunis, il entreprit des travaux gigantesques.

Du côté de la terre, il enveloppa la place d’une circonvallation de trois lieues de tour, flanquée de onze forts et de dix-huit redoutes. Du côté de la mer, qu’il fallait fermer à tout prix, il fit jeter en travers du canal une digue de sept cents toises, ouverte au milieu pour le passage des marées. Trois fois renversée par les vents et les flots, cette digue fut relevée trois fois. A deux reprises, une flotte anglaise tenta de forcer les estacades, les vaisseaux unis par des chaînes de fer, la digue elle-même. Richelieu assista du rivage à ses inutiles efforts, et, sans rien donner au hasard d’une attaque de vive force, attendit que la faim lui livrât les

assiégés. Ceux-ci, animés par un sombre enthousiasme, résolurent de prolonger la résistance jusqu’à la dernière extrémité; ils élurent comme maire le fameux marin Guiton, incapable de peur et de pitié, qui jura de tenir tant qu’un Rochelois aurait encore assez de force pour fermer les portes. La ville connut toutes les horreurs du siège de Paris. Elle ne céda qu’au bout de quatorze mois (1628). De vingt-cinq mille âmes, la population était réduite à six mille.

La chute de la Rochelle porta un coup mortel à la puissance politique et militaire des protestants, et apprit à tous avec quelle opiniâtreté le cardinal savait mener à fin une entreprise commencée, quel traitement il réservait aux ennemis de l’État. On admira sa constance et aussi, quand il eut vaincu, la tolérance religieuse avec laquelle il laissa aux protestants la liberté de conscience et de culte, en leur enlevant tout ce dont ils avaient fait mauvais usage : leurs places de sûreté, leur organisation militaire, leurs assemblées politiques. De ce jour, il nous l’a dit lui-même en ses Mémoires, la diversité de religion ne l’empêcha point de rendre aux protestants toutes sortes de bons offices et jamais il ne mit de différence entre les Français que par la fidélité.

La puissance du cardinal se trouva ainsi affermie sur l’autorité d’un grand service, et il parut à tous que le roi ne dépendait plus de ses ennemis ni de ses serviteurs. Les grands seigneurs employés au siège et étroitement surveillés par Richelieu l’avaient bien prévu. L’un d’eux, qui fit néanmoins son devoir, disait

Il ramène les grand à

l’obéis-

sance.

Il les désarme.

« Vous verrez que nous serons assez fous pour prendre la Rochelle. »

Mais lorsque pendant un temps l’autorité a faibli, les esprits désaccoutumés d’obéir ne se soumettent qu’avec peine aux mains plus fermes qui l’ont ressaisie. La loi était impunément violée. La fureur des duels s’était ranimée malgré le renouvellement des sages édits de Henri IV, qu’on n’avait jamais strictement exécutés. Le comte de Montmoreney-Bouteville, le père du fameux maréchal de Luxembourg , qui avait eu déjà vingt-quatre duels et revenait d'exil, osa, comme par défi, faire un nouvel appel et se battre en plein jour sur la place :e. 11 fut arrêté, jugé par le Parlement, condamné à mort, et, malgré les supplications de la cour, de la ville entière, de tous les parents et alliés de l’illustre maison de Montmorency, malgré les secrètes dispositions du Parlement lui-même, qui, en appliquant la loi, avait accordé un sursis inaccoutumé, il fut décapité, ün comprit qu’il n’y avait plus de tête si haute que le glaive de la loi ne pût l’atteindre, et on s’aperçut bientôt que le châtiment de deux coupables valait mieux que cent édits. Cette juste et prévoyante répression épargnait un sang précieux à la France, qui perdait chaque jour dans de misérables querelles ses plus braves enfants.

Les forteresses féodales, inutiles pour la défense du pays, protégeaient encore dans les provinces les brigandages ou les rébellions des seigneurs; Richelieu en ordonna la démolition. Ce fut par toute la France un immense cri de joie. Les bras ne manquèrent point à

la réquisition des officiers du roi; chacun courut à sa haine : les villes aux citadelles, les campagnes aux châteaux forts, et ces murailles, qui semblaient défier le temps comme l’autorité royale , furent sapées et abattues. 11 est. peu de provinces où l’on ne rencontre encore aujourd’hui de ces ruines d’un autre âge; on y aperçoit quelque tour menaçante demeurée debout, mais une tranchée profonde dans le mur de courtine rappelle la main de Richelieu. Qui n’a vu près de Compiègne, dans les ruines du château de Pierrefonds, ce double enseignement que l’histoire de la noblesse et celle de la royauté ont transmis à noire temps? Le souverain peut aujourd’hui en relever les débris et rendre à cette forteresse féodale ses créneaux et ses mâchicoulis, ses fossés et ses ponts-levis *. Celui qui aime à ressaisir les souvenirs du passé y méditera sur les mœurs d’autrefois, sur le progrès des temps, et les paysans de l'Ile-de-France verront sans inquiétude à l’horizon le château qui a fait trembler leurs pères. Qu’ils n’oublient pas le nom du grand ministre ’ En butte à toutes les attaques, il n’avait pour contentement austère, que de voir, disait-il, les honnêtes gens dormir sans crainte à l'ombre de ses veilles.

Par ces courageuses mesures, Richelieu a bien mérité de la France, comme par les réformes administratives qu’il proposa, en 1626, à l’assemblée des Notables. En même temps que l’appui du roi, il lui fallait, pour tenir tête à ses ennemis, l’assentiment national, « car.

i l/Empereur fait restaurer eu ce moment le château de Pierrefonds. ( 18 ti; 2 1 .

comme il l’a écrit en ses Mémoires, la rigueur est trèsdangereuse ou personne n’est content, et le seul moyen de subsister est de marier la rigueur avec uue juste satisfaction de ceux t^u’on gouverne. » Cette satisfaction, il l’obtint en conjurant les députés «de ne point s’arrêter à la crainte ni au désir de déplaire ou complaire à personne, et de donner en toute franchise et sincérité les conseils qu’ils jugeraient, en leur conscience, les plus salutaires et convenables au bien de la chose publique. »

Mais rien ne vaut contre la haine d’envie, la plus maligne et la plus cruelle de toutes, comme dit luimême Richelieu, qui devait s’y connaître, car toute sa vie il l’eut à ses côtés, ourdissant complots sur complots, et ne reculant ni devant la révolte armée, ni devant la complicité de l’étranger. La cour est pleine de ses ennemis, que l’attitude du roi ne décourage pas, qu’excite l’Espagnole Anne d’Autriche, qu’encourage et que provoque parfois le lâche Gaston, frère du roi, aussi prompt à entrer dans les conspirations qu’à s’en tirer par le désaveu de ses complices. L’un veut le tuer dans sa maison de Fleury, comme la bête au gîte, disait-il ; d’autres, et la reine mère en tête, cette Marie de Médicis qui avait commencé sa fortune, le calomnient auprès du roi, et, à la veille de la journée îles dupes, dont le nom vint de leur déconvenue, ont obtenu un instant sa disgrâce. Gaston agite la Lorraine, traverse en armes la France entière, et entraîne dans sa révolte le gouverneur du Languedoc, Montmorency. Le comte de Soissons ce démon des rébellions, dit

Richelieu, engage aussi la guerre civile et livre bataille aux troupes royales. Enfin , le dernier favori de Louis XIII, Cinq-Mars, mis par Richelieu lui-même près du roi, se croyant assuré de la complicité tacite de son maître, pratique l’armée, prépare une révolte ouverte et traite avec l’Espagne.

Mais Richelieu a reconnu dans ces ennemis de sa fortune et de sa personne les ennemis de l’État ; il frappe sans pitié. L’échafaud est prêt pour les conspirateurs. Le comte de Chalais y monte le premier, Ghalais, que ses amis ont cru sauver en faisant disparaître le bourreau de Nantes, et qui se plaignait encore au dix-neuvième coup du glaive. Après lui, c’est Marillac, un des complices de la journée des dupes; condamné pour détournement de la solde des troupes, il disait qu’il n’y avait point dans son procès de quoi fouetter un laquais; c’est Montmorency, le gouverneur du Languedoc, dont toute la province, dont Toulouse en pleurs implorait la grâce; Cinq-Mars, que semblaient devoir protéger sa jeunesse et l’amitié du roi ; son ami de Thou, coupable seulement de nonrévélation : à ceux-ci la mort, à Marie de Médicis, l’exil, où elle mourra pauvre et délaissée; à d’autres, la prison et le bannissement; à la reine, à Caston, l’humiliation : Anne subira l'affront des visites domiciliaires, d’une surveillance jalouse, et devra livrer ses papiers les plus secrets ; Gaston jurera « d’aimer monsieur le cardinal, » qui fait couper la tête à ses amis.

Richelieu, a-t-on dit puur justifier cette répression sans merci, n’était point roi, et, bien que tout-puissant.

G uerre contre la maison l’Autriche

de fait, il était à bon droit impitoyable, étant toujours menacé; le remède dut avoir la violence du mal. Henri IV, le prince humain et clément par excellence, a-t-il fait grâce à Biron ? Pourquoi donc les pamphlétaires d’alors et les .romanciers d’aujourd’hui nous montrent-ils la robe rouge du cardinal comme l’image sanglante de son gouvernement ? — Henri IV n’a été inflexible qu’une fois, et Biron fut condamné par ses juges naturels, c’est-à-dire par ceux que les lois du royaume désignaient pour connaître de ses crimes et prononcer la sentence. Richelieu, qui ne pardonna jamais, fit juger les coupables par des commissions dont les membres, nommés par lui, semblent des instruments plus encore que des juges, si bien que le caractère sacré de la justice étant violé, les criminels punis d’un châtiment mérité ont été plaints comme des victimes de sa haine. -

L’histoire, qui ne justifie pas Richelieu d’avoir changé le cours de la justice, ne saurait cependant se défendre d’indignation contre les conspirateurs et les rebelles. C’est à la France qu’ils s’attaquaient, à la France dont la mort ou la disgrâce du ministre eût encore ajourné la victoire sur l’Autriche. Le poignard de Chalais ne lui eût pas été moins funeste que le couteau de Ra-

vaillac, car tous les desseins de Henri IV avaient été recueillis par le grand ministre, et celui-ci, plus heureux que le roi, en avait commencé l’exécution. La maison d’Autriche, qui régnait à Vienne et à Madrid, qui s’apprêtait à se saisir de l'Italie, où son ambition l’a toujours conduite, nous entourait de toutes parts en nous menaçant. Pendant quatorze années d’une minorité malheureuse, la France l’avait laissée faire, et il semblait qu’aucune puissance humaine ne put alors arrêter ses progrès. Nos alliés, la Hollande, les princes allemands, les princes italiens, autrefois forts de notre appui, étaient abandonnés à ses entreprises et à ses représailles. Que serait devenue la France, bientôt isolée, en face de l’Europe vaincue ou entraînée par son irréconciliable ennemie?

Mais Richelieu veillait. Cet homme, qui vivait dans une sorte de solitude avec ses confidents, qui donnait à un travail opiniâtre toutes les heures que lui laissait la souffrance, avait renoué de tous côtés des négociations avec nos anciens alliés. Il les encourageait à résister aux prétentions de l’Autriche, leur fournissait des officiers et des subsides, et leur faisait espérer, dans un avenir prochain, un secours plus efficace. Quand il eut pris La Rochelle et qu’il fut plus libre de s’occuper des affaires du dehors, il fit entendre un langage énergique, serra étroitement ses alliances, en gagna de nouvelles en proposant aux princes incertains bonne paix ou forte guerre, et suscita à l’Autriche des ennemis redoutables, le roi de Danemark d’abord, puis ie roi de Suède, le grand Gustave-Adolphe,

dont un officier français, ie brave Gassion, fut l'épée de chevet. Enfin, quand il crut l’heure propice (4635), il engagea la France ouvertement dans la guerre, malgré la résistance de ses ennemis, malgré les lamentations sincères des amis de la paix, tous obsédant le roi «le leurs intrigues ou de leurs scrupules. Cette fois, du moins* il fut assez heureux pour trouver un solide point d’appui. Dieu avait donné à Louis XIII le sens clair et juste des destinées de la France, le sentiment patriotique de la gloire nationale, la force de résister aux funestes conseillers qui l’entouraient et de se vaincre lui-même dans ses irrésolutions et ses découragements.

En 4635, les armées françaises prennent position aux Pays-Bas, sur le Rhin, en Espagne ; mais les chances de la guerre semblent d’abord tourner contre nous. Une armée espagnole entre en France et pénètre jusqu’à Corbie, sur la Somme (4636). Des nuées de Hongrois et de Croates, comme les Cosaques en 48f se répandent à travers les campagnes et s’avancent jusqu’à l’Oise. La terreur s’étend an loin. Paris, en ce moment fort mal clos par suite de l’agrandissement de son enceinte vers le nord-ouest, croit déjà voir le terrible Jean de Wert, général de l’armée ennemie, apparaître sur les haùteurs de Montmartre. Les carrosses, les coches et les chevaux des gens qui s’enfuient couvrent les routes de Chartres et d’Orléans. Des cris de malédiction se font entendre contre le cardinal : — Étaient-ce donc là les victoires promises? — C’est pour satisfaire son faste, c’est pouf bâtir son Palais- Cardinal et sa rue Richelieu qu’il a mis Paris hors de

défense ! Pourquoi provoquait-il la guerre sans avoir les moyens de la soutenir? Nous portons la peine de son ingratitude envers sa bienfaitrice et de son alliance avec les hérétiques !

C’est au milieu des périls que se reconnaissent les grands caractères. Richelieu monte en carrosse, se fait conduire, malgré les supplications de ses amis, à l’hôtel de Ville, au pas, sans suite, sans gardes, au milieu de la foule ameutée: Aussitôt les clameurs cessent, le peuple s’apaise devant cette pâle et ardente figure qui le regarde avec une magnanime confiance. Richelieu poursuit sa marche, porte en personne au bureau de la ville l’ordre d’assembler les corps de métiers pour leur demander assistance au nom du roi. Mèihe appel est fait au Parlement et à tous les autres corps et communautés civiles et religieuses. Tous les gentilshommes et soldats sans emploi doivent se trouver en armes sous six jours à Saint-Denis.

La France a toujours su répondre à celui qui lui fait un généreux appel. La confiance et le dévouement succédèrent à la panique et à la haine. Le lendemain ce fut par la ville une procession de gens de métiers accourant au Louvre et offrant leurs biens et leur vie. Le roi embrassa tous les chefs de. corps sans en excepter les jurés des savetiers, qui, dans leur joie d’un tel honneur, donnèrent 5,000 livres, presque autant que le corps des notaires. Les hommes aflluèrent comme l’argent; les populations des campagnes vinrent travailler aux fortifications de Paris et de Saint-Denis; le

Héroïsme

de

Richelieu.

La

France

l'emporte.

cardinal et le roi allèrent tenir la campagne entre Amiens et Corbie.

Ces mesures hardies sauvèrent la France, qui, pendant le reste de la guerre, ne connut plus de pareils dangers. Reprenant partout l’offensive, Richelieu put vivre assez pour voir, avant de mourir, sa grande entreprise en plein succès. L’Artois et le Roussillon étaient entre ses mains; l’influence française régnait en Italie ; la Suède, notre alliée, était victorieuse, et l’Espagne, occupée chez elle par la révolte de la Catalogne et le soulèvement du Portugal, avait peine à se défendre.

Un raconte que, visitant au lit de mort son confident et son ami, le père Joseph, un capucin qu'on nommait l 'Éminence grise, il essayait de le ranimer en lui disant : « P&re Joseph, Brisach est à nous! » Il eut, lui aussi, lorsqu’il succomba aux fatigues d’un travail opiniâtre, cette consolation patriotique : l’Autriche était partout vaincue, et les plus grands hommes de guerre du siècle, Turenne, Condé, allaient lui porter les derniers coups. Il était l’arbitre de l’Europe, il était maître aussi de ces six pieds carrés du cabinet du roi, où s’étaient nouées tant d’intrigues funestes à l’État. Ce roi chagrin, qui ne l’avait soutenu qu’à regret contre ses ennemis du dedans, savait enfin quel ministre il allait perdre.

Le 2 décembre 1642, Richelieu mourant reçut la dernière visite de Louis XIII. Il lui dit qu’il quittait la vie avec la satisfaction de laisser son État en haut point et tous ses ennemis abattus. Il lui recommanda Mazarin comme celui qui pouvait le mieux tenir sa place; il le supplia d’exclure Gaston de tout droit à la régence et à l’administration du royaume. Puis, le roi s’étant retiré, il demanda aux médecins combien de temps il pouvait vivre encore ; ceux-ci répondirent que Dieu ferait un dernier coup de sa main pour le conserver à la France. Un seul lui dit courageusement : « Monseigneur, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou guéri. — C’est parler cela, dit Richelieu ; je vous entends. Puis quand on lui présenta l’hostie, voilà mon juge, dit-il, qui prononcera bientôt ma sentence : je le prie de me condamner, si dans mon ministère je me suis proposé autre chose que le bien de la religion et de l’État. » Et dans une embrasure, l’évêque de Lisieux disait tout bas : « Voilà une assurance qui m’épouvante. »

A quelques mois de là, Louis XIII, qui avait tenu les promesses faites au ministre mourant et appelé

Mort

de

Richelieu

Mort de Louis xill.

Mazarin au conseil, Louis XIII, dont la meilleure gloirê sera d’avoir supporté et soutenu son impérieux ministre, mourait à son tour et laissait le pouvoir à la reine régente, Anne d’Autriche, qui avait trempé dans toutes les conspirations contre Richelieu et que Richelieu avait tant de fois humiliée. Le grand ministre remporta alors sa plus belle victoire. S’arrêtant un jour devant le beau portrait du cardinal que nous avons eilcore au musée du Louvre, la reine régente s’écria, après un long silence : « Si cet homme vivait, il serait aujourd'hui plus puissant que jamais ! *

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