‹ Les grandes époques de Mr ThebaultChapitre 12 sur 62 · LES ELECTIONS AU CONSEIL MUNICIPAL · texte numérisé non relu

LES ELECTIONS AU CONSEIL MUNICIPAL

M""1 Thebault est inquiète ; il est plus de sept heures et son mari n'est pas encore rentré.

Deux fois, elle a envoyé la servante examiner les abords de la Mairie pour voir s'il ne s'y passait rien d'extraordinaire. Elle a appris que, de la rue, qui était très animée, on entendait un grand bruit de voix et que des gens sortaient en disant :

« Je vous dis qu'il ne passera pas. — Il est coulé à fond. »

La domestique est revenue en répétant ces mots de deuil et Mmc Thebault a la mort dans l'àme. Elle craint une émeute !

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— Mon Dieu ! s'il y allait avoir une émeute ! — M. Thebault fait partie du bureau ; il faut — par conséquent — qu'il assiste au dépouillement du scrutin et, comme il est candidat, il pourrait fort bien être pris à partie. — Il y a parmi les électeurs un tas de canailles capables

de faire un mauvais coup M. Thebault n'est

pas un turbulent et son àg-e. autant que sa conduite, devraient être les plus sûrs garants de sa tranquillité. Mais, sait-on jamais ce qui peut arriver dans de semblables réunions, où les esprits sont excités par les passions politiques?

M""' Thebault a la mort dans l'âme.

Un violent coup de sonnette lui donne un brusque tressaut dans tout le corps.

Elle court ouvrir et. dans le corridor, se frappe contre la servante qui lui dit affolée :

« Pourvu que ce soit Monsieur » !

Cette phrase tinte comme un gdas aux oreilles de Mme Thebault.

Elles se mettent à deux pour ouvrir la porte : c'est lui!.

— or Ah ! mon pauvre ami ! — fait \Im- The-

bault oubliant son émotion — lu dois être mort de faim 1

— « J'ai cru que je n'en sortirais pas — dit M. Thebault, en entrant; — ces sacrés animaux ne sont pas fichus de dépouiller un scrutin.

« Je n'ai jamais vu de pareilles poules mouillées! — J'ai été obligé de commencer l'opération et ça n'a pas été une petite ailaire; j'en ai mal à la tète !

« Je me suis l'ait remplacer par Michaud, pour venir manger, mais il va falloir que j y retourne dans une heure.

<( Le dîner est prêt » ?

Mme Thebault a conduit son mari près de la table, lui a pris son chapeau, enlevé son pardessus et lui répond :

« Voyant que tu n'arrivais pas, j'ai été obligée de faire remettre le potage sur le feu ».

La servante, qui sait qu'il ne faut pas faire attendre, apporte, en coup de vent, la soupière qui fume et jette aux membres de la personne de M. Thebault, un regard affolé qui a l'air de dire : « C'est bien étonnant qu'il ne lui en manque pas. »

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— « Eh bien? interroge Mmfl Thebault

en s 'asseyant.

— « Cane va pas mal, répond son mari. On a rudement voté !... »

Il déplie sa serviette et commence à avaler son potage.

Mais il en a trop sur le cœur pour pouvoir le finir sans parler ; — à la troisième cuillerée il s'arrête et reprend :

— (( Oui, on a rudement voté ! mais tu sais, Halin est enfoncé !

« Il ne passera pas. j'en mettrais mon poignet à couper. Il ne passera pas à moins

qu'il n'y ait du tripotage au dépouillement, et. entre nous, il y en aura. Il a fait placer Simon et Coutureau à deux bureaux, — ces cochons-là vont nous jouer un vilain tour. »

M. Thebault n'emploie ces licences de langage que dans les jours de grandes émotions.

— « Oh ! par exemple ! ! — dit Mnie Thebault. Mais vous n'avez donc personne pour en faire autant à d'autres tables ? —

— « Ne te tourmente pas, répond son époux, nous en avons, nous en avons.

34 LES GRAXDES ÉPOQUES DE M. THEBAULT

<( D'ailleurs nos tables sont plus aombreuses que les leurs : nous e:i avons cinq, ils n'en ont que deux.

— « Ah ! tant mieux ! ! — fait Mmp Thebault en découpant le poulet rôti dont elle sert une aile à son mari qui s'exclame :

— « Allons, bon ! j'ai oublié d'aller à la cave ! »

Mais Mme Thebault y a songé ; bien que ce ne soit pas dans ses habitudes, elle est allée tirer du vin ce soir.

M. Thebault mangeait rapidement quand un coup de sonnette lui a figé le geste qu'il faisait de porter à sa bouche l'os qu'il s'apprêtait à sucer.

Mme Thebault s'est levée, pour aller dire à la servante que Monsieur n'y était pour personne ; elle est revenue s'asseoir en étouffant ses pas. Le couple cesse de manger, l'oreille aux écoutes ; ...la servante parlemente... Enfin, elle pousse la porte de la salle à manger et dit :

— <( Monsieur, c'est M. Michaud qui vous fait dire qu'on vient de le demander chez lui et qu'il va être obligé de quitter le bureau.

LES ÉLECTIONS Al' CONSEIL MUNICIPAL

— « Ah ! sapristi ! — fait M. Thebault —

« C'est Antoine qui fait la commission? Qu'il dise que j'y vais dans cinq minutes. »

La servante se retire pendant que Mme Thebault dit à son mari :

— « Mais tu n'as pas fini de dîner! »

« Oh! bast ! lui répond-t-il — je mangerai en revenant. »

Il saisit sa serviette par les deux extrémités, la tient en corde tendue, se la passe ainsi sur la bouche, reboit un peu de vin et se lève de table en demandant ses affaires.

M""' Thebault les lui donne vivement en même temps qu'elle lui demande quand il compte rentrer,

« Ça ne sera pas fini avant minuit, — calcule M. Thebault.

« VA puis, si le résultat est bon pour nous, Cormy a dit qu'il offrait un punch. Je serai absolument obligé d'y assister; je rentrerai après.

— « Fais attention à ne pas attraper de mal, dit M""1 Thebault. »

Mais M. Thebault est déjà à la porte. Il rassure Mme Thebault d'un « oui, oui » évasif et lui crie:

— a Je t'enverrai le résultat dès que je l'aurai proclamé.

— « C'est ça, — répond sa femme; — je ne me coucherai pas avant de l'avoir ; je ne pourrais pas dormir »

La porte violemment tirée, s'est refermée bruyamment sur le futur élu.

Il règne dans la maison un silence lourd de questions.

Dans la salle à manger, Mme Thebault se trouve très seule et se rassied en soupirant:

« Ah ! la vie politique î ! »

La vieille servante vient lui demander ce qu'elle veut manger et en peut s'empêcher de dire en regardant la place vide de M. Thebault.

« Ils le feront crever ».

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