‹ Les grandes époques de Mr ThebaultChapitre 18 sur 62 · DES FILLES · texte numérisé non relu

DES FILLES

Ce matin M. Thcbault se met à table avec un air visiblement satisfait.

Avant de s'asseoir, il a déposé, sur le bureau, des feuilles de papier grandi format ; il a placé dessus le presse-papiers fait d'une boule de verre dans laquelle il y a une petite maison suisse baignant dans de l'eau. — Quand on le remue la neige tombe sur la maison suisse.

« — Ton discours ? » interroge M""' Tbebault.

(( — Oui, répond d'un air détaché M. Tbebault. — Je viens d'y faire les dernières retouches. »

LA DIS! T.1U I l<>.\ DKis l'I'IN. . ), >

M"'" Thcbault sait qu'elle n'a pas besoin de pousser plus loin ses questions ; son mari parlera tout seul après le premier plat — surtout si celui-ci lui agrée. Or, il y a aujourd'hui des soles frites et M. Thebault adore le poisson.

Le plat est servi et mangé, presque en silence. M"1' Thebault dit quelques mets par ci -par là, pour raconter « qu'il y avait, ce matin, un beau marché. — Qu'elle a eu ees soles à très bon compte. — Qu'elles sont surtout tris fraîches... >•

M. Thebault l'ait comprendre qu'il écoute et mange. Il suée ooiiooioncicus^mcrtt les arêtes de son poisson et les place ensuite sur le bord de son assiette en recommandant de Us faire mettre dans la soupe des chiens.

Les soles sont mangées. M. Thebault semble suivre son idée et dit à sa femme :

— « Oui — j'ai préféré ça.

« Je mets carrément les points sur les i et je fais une déclaration de principes en règle.

<< Je sais qu'il y aura Garrin, le sénateur, et je veux qu'il connaisse nettement ma façon de penser. »

M""' Thebault approuve d'un « tu as rai-

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son >« et lui demande quels sont les principes dont il fera aujourd'hui la déclaration à la distribution des prix.

M. Thebault se lève, va déplacer le presse-papiers village-suisse, prend son discours, revient s'asseoir et. tournant les premiers feuillets, dit à sa femme :

« Je ne te lis pas le commencement, tu le connais.

« Voilà le passade que j'ai ajouté, tout à fait à la fin... »

A es moment, entre la servante qui apporte le second plat.

M. Thebault relève la tête d'un air agacé et pose son manuscrit sur la table en attendant, avec une visible impatience, le départ de la domestique.

Mroe Thebault sans se lever, fait une pile des assiettes sales, pour activer le service et, la porte se refermant, M. Thebault reprend ses papiers et cherche l'endroit où il commencera sa lecture :

«... Voyons... — Ah! voici le passage. — J'ai parlé, comme tu le sais, des idées avancées de notre pays et je continue par ceci :

LA DISTRIBUTION DKS PRIX ô~]

« Oui — Mesdemoiselles — vous devez être « fières d'appartenir à cette race vaillante de la « riche Province du Poitou. Mais, si vous devez, à « juste titre, vous glorifier de votre naissance, « vous ne devez pas oublier que vous avez cette « gloire même à soutenir.

« Vous êtes nées pour la perpétuer à travers « les âges, vous avez été créées pour l'agrandir et « la fortifier.

« Vous avez un beau rôle, — Mesdemoiselles — ; « un rôle que tous les hommes peuvent vous « envier et. moi tout le premier... »

La servante entre à nouveau. Elle avait oublié d'apporter les cornichons.

M. Thebault dit à mi-voix à sa femme, en la regardant fixement :

— « C'est agaçant, à la fin : on ne peut pas être une minute tranquille, ici !! »

Madame Thebault prend les cornichons des mains de la servante et lui dit, sèchement, qu'elle la rappellera quand on aura besoin d'elle.

La porte de la cuisine se referme une seconde fois, mais M. Thebault hésite à continuer, agacé par cette dernière entrée. Son épouse le

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décide en répétant les derniers mots du lambeau de son discours qu'il lui a lu : « et moi tout le

premier ? » —

Toute sa personne semble être moralement accrochée aux lèvres de M. Thebault.

Enfin, il reprend :

« Vousavez un beau rôle, — Mesdemoiselles; G un rôle que tous les hommes peuvent vous « envier et moi, tout le premier, vous reconnais « humblement la supériorité criante que vous « ave:*, sur nous, celle de pouvoir donner le jour « à des êtres qui feront, pour la plupart, des « citoyens français.

« Il n'est pas un homme qui soit capable de (c rendre à la Nature le service que vous lui e rendez.

« Mesdemoiselles, si la Nature a besoin de « vous, elle vous est, aussi, reconnaissante. »

Madame Thebault approuve avec des gestes ùe silencieuse admiration.

— «< Mais, à ce rôle si naturel que vous remet plissez — , poursuit M. Thebault — doit s'ajou- (( ter pour vous un impérieux devoir qui naît « des institutions libérales : n'oubliez jamais.

la distribution: des prix . <i

« Mesdemoiselles; que nous sommes en Républi-

« que, que vous êtes nées républicaines et que « vous devez donner au Gouvernement des en- « fants républicains.

« A ce propos, permettez-moi de vous citer la <( pensée d'un homme célèbre, pensée qui m'a (( servi de ligne de conduite depuis que je suis, au <( monde. (Qu'elle soit, pour vous, l'enseignement « de voire vie :

« // faut — disait Robespierre — une volonté « une !

« FI faut qu'elle soit républicaine ou royaliste.

« Pour qu'elle soit républicaine, il faut des <( ministres républicains, des papiers républi- « cains, des députés républicains, un gouvernera nient républicain.

« Eh bien, moi j'ajoute, après Robespierre :

« Il faut des mères républicaines ,.pour donner

" aux enfants un biberon républicain ! »

•< Vous allez. tout à l'heure, recevoir la récom- « pense de vos travaux de Tannée, Mesdemoi- « selles ; vous aurez, ce soir, la liberté qui vous ■< ouvrira la large porte des champs.

(>() Li:s GRANDES EPOQUES DE M. THEBAULT

« Pendant que vous serez éloignées de l'Ecole, « n'oubliez pas les paroles que je viens de pro- <( noncer et faites vous les loyales propagandistes « de cette pensée élevée.

« Répétez-vous aussi, le matin en vous h levant, le soir en vous couchant, les trois mots « qui sont inscrits sur les frontispices de tous « les édifices publics, depuis ceux des hôtels « des Ministères dans leur royale architecture « jusqu'à ceux plus humbles des prisons, répé- « tez-vous — dis-je — les trois mots que le « Monde entier nous envie :

« Liberté — Egalité — Fraternité. » et ajoii- « tez-v avec moi :

« Vive la République ! »

Madame Thebault s'est levée, les larmes aux yeux. Eleetrisée par la littérature patriotique de son mari, elle vient l'embrasser fortement ; on sent qu'elle est de cœur avec lui. Elle se mouche, ensuite, bruyamment, essuie ses pleurs d'un rapide coup de mouchoir et dit, la voix entrecoupée d'une républicaine émotion :

LA DISTRIBUTION UES PRIX 6l

(( C'est très bien ! — Oh 1 c'est très bien ! » Monsieur Thebault ajoute, pour dissimuler son trouble :

« Garrin sera furieux. »

à J n II s 1U nr.rd

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