‹ Les grandes époques de Mr ThebaultChapitre 22 sur 62 · LA PERMISSION DE L'ADJUDANT · texte numérisé non relu

LA PERMISSION DE L'ADJUDANT

Le fils arrive.

Comme le chemin de fer est à cinq kilomètres du village, le père a pris sa carriole et s'en est allé le chercher.

Pour la circonstance, il a quitté sa blouse, a mis un paletot noir qui le gène énormément et a déroulé le tablier delà voiture.

Ce tablier, qui sert à garantir de la pluie les jambes des voyageurs, n'avait pas pris l'air depuis six mois.

Le lils, c'est l'adjudant, qui a une permission de quinze jours.

Le père, c'est un petit bonhomme, qui cultive

LA PEftMiSSÎON DE L ADJUDANT * \

ses quelques champs sans l'aide de personne, pendant que sa femme s'occupe de la soupe et de la maison.

Les vieux ne gagnent pas gros, mais ils trouvent toujours le moyen d'envoyer, chaque mois, cinq francs à leur militaire.

Le lendemain de l'arrivée du lils.de bon matin, avant le jour, le père a quitté la maison, la pioche sur le dos, pour aller biner sa vigne.

La mère a donné un coup de balai à la cuisine, qui sert en même temps de chambre à coucher, et s'occupe à faire reluire les bottines vernies de son sous-officier. Elle a, pour cela, une brosse et une boîte de pâte qui ne servent qu'aux rares jours où il vient les voir, — une ou deux fois par an.

— La brave vieille se dit que son fils « est un beau gars, qu'est aussi élégant que Monsieur le Comte lui-même. »

Sa besogne terminée, elle va prendre la culotte rou^e, en drap d'officier, et la tunique retaillée qu'il a placées à la porte de sa chambre

— comme à l'hôtel, — et s'ingénie à en enlever la moindre poussière.

Elle remarque que les manches de la tunique sont doublées de soie blanche.

Elle les touche et secoue la tète, d'un air de dire :

« Ça c'est du beau, par exemple! »

Elle replace ensuite le tout sur une chaise, va prendre — dans le bahut — deux serviettes bien propres, les étend dessus et les fixe avec une épingle.

Il est sept heures ! — Comme le temps passe vite! —

Elle s'empresse de mettre du lait dans une petite casserole de terre, va tisonner l'àtre de la cheminée, en retire — avec les pincettes — ■ la braise allumée qu'elle met en tas, place un trépied et y pose la casserole.

Comme ça, elle n'aura plus qu'à mettre du chocolat dans le lait, qui sera chaud, quand le fils se lèvera.

— Car il prend du chocolat, le iils.

Les soins de la vache l'appellent alors à l'écurie.

Elle se met un vieux tablier sale, prend une fourche et sort de la maison en refermant la porte avec précaution.

Elle y revient à 10 heures. Elle a eu le temps. de lever les œufs de ses poules, daller les vendre au village ainsi que les quatre livres de beurre baratté le matin même, défaire la litière de létable. de tirer de l'eau et de couper de l'oseille.

Elle arrive un peu essoufflée, juste au moment où le iils sort de sa chambre les yeux ^ros de sommeil.

Il lui bâille un bonjour fatigué tandis que la vieille, qui l'admire de pouvoir se lever si tard, s'empresse de lui verser un appétissant chocolat dans un bol fleuri d'une guirlande, au milieu de laquelle est écrit « Souvenir » en lettres d'or

Elle dépose sur la table un petit objet enveloppé dans un papier de soie, huilé par endroit. (Test un croissant qu'elle a acheté chez le boulanger, en passant.

Le iils s'assied et mange en demandant, d'un air important, des nouvelles du pays.

Il ne dit rien de la qualité de son petit déjeù-

-j\ II18T01RES SANS IMPORTANCE

ner. ce qui navre un peu sa vieille mère qui n'ose lui demander s'il le trouve à son coût.

La dernière bouchée avalée, le fils allume une cigarette qu'il tire d'un étui brodé qui hypnotise la vieille.

« On le lui a donné » — explique-t-il, détaché.

Enfin, il prend son képi dernier cri de la fantaisie et sort en disant qu'il va voir travailler le vieux.

Sa mère lui recommande de le ramener à midi pour déjeuner.

— On déjeune à midi, au lieu de dix heures, à cause du fils qui ne saurait manger plus tôt. —

Le brillant adjudant arrive dans la vigne et aborde le père d'un joyeux :

« Ah! Ah! on travaille ! » qui fait redresser l'échiné courbée du paysan.

— « Eh bien', mon n'eu, on a bien dormi?» dit le vieux en s'essuyant le front d'un revers de main.

« Comme d'habitude, — répond l'adjudant. Il fait beau aujourd'hui'. »

— « Pour sur que c'est du beau temps! Et du bon aussi ! » accentue le père qui se remet à biner entre les ceps.

Le fils, avise un fagot de sarments, le secoue d'un coup de pied et s'nssied dessus en relevant, au genou, son pantalon qui est trop collant pour lui permettre de plier la jambe sans prendre cette précaution.

— « Si tu mettais ton mouchoir sous toi » hasarde le père timidement.

— « Pas la peine, pas la peine » répond le fils en posant ses coudes sur ses cuisses, pour regarder plus commodément travailler son père.

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