PREFACE
Levez les yeux, et saluez-les au passage. Eux aussi ils se coucheront à leur tour.
En vérité, la gloire des hommes est courte, Véclat qu'Us jettent est passager . Et l'intérêt ne va guère à ceux dont on ne parle plus. Les érudits sont les seuls qui se plaisent aux mémoires mortes.
Voilà pourquoi nous avons dû écarter de notre galerie des hommes connus de la génération précédente, dont le mérite est resté le même, mais qui ont cessé cV émouvoir V attention du public. D'autres ont pris leur place clans notre livre comme dans V opinion. Es comptent parmi ceux dont on aime à savoir aujourd'hui ce qu'ils pensent et ce qu'ils sont.
C'est une curiosité légitime et nous nous sommes appliqué à la satisfaire. Quelques-uns des personnages, dont nous racontons la vie, n'ont pas encore inspiré d'ouvrage spécialement écrit sur eux. Nous avons conscience d'avoir réuni, en ce qui les concerne, les renseignements les plus précis et les plus sicrs.
Du reste, si l'on veut bien jeter les yeux sur les noms de nos collaborateurs, on se rendra compte de notre but. Nous n'avons pas entendu composer une de ces œuvres banales, écrites au hasard et en courant, qui compromettent, plus qu'elles ne les servent, la gloire de leurs héros et la cause pour laquelle ils ont combattu.
Si nos efforts n'ont pas été vains, c'est le lecteur qui le dira.
Pour nous, habitué à des travaux plus austères, nous avons trouvé clans celui-ci un délassement et un plaisir. Quel charme en effet que de vivre, par la pensée, au milieu d'âmes d'élite ! On échappe, pour un moment, aux idées étroites, aux sentiments mesquins, aux conversations frivoles et plates,
à toutes les bassesses et à toutes les vulgarités. Joubert a dit que les livres consolent des hommes. Il y a des âmes qui valent des livres, et de beaux livres. A passer quelques heures dans leur compagnie, on fait plus que de se donner le plus noble des plaisirs : on s'élève et on devient meilleur.
Lecteur, voici quelques-unes de ces âmes ! C'est une société de choix, où nous allons vous introduire. Vous y verrez comment parlent et comment agissent ceux qui ont reçu le don de bien parler, et qui ont le courage de bien agir. Vous respirerez un moment la même atmosphère qu'eux ; vous vous pénétrerez de leurs idées ; témoin de ce qu'ils haïssent et de ce qu'ils aiment, vous saurez mieux ce qu'il faut aimer et ce qu'on est tenu de haïr : en vivant avec eux, peut-être apprendrez-vous à vivre comme eux.
Ce livre n'est qu'une sorte de salon où on les trouve réunis , où on les voit et "où ils causent.
Entrez donc avec confiance ; vous ne sauriez être en meilleure compagnie.
GEORGES BERTRIK.
Paris, 1895.