LE GÉNÉRAL CHANGARNIER
se maria alors, mais sans quitter pour cela les rangs de l'armée. Il épousa une de ses cousines, Mlle Simone d'Andlau, dont l'arrière-grand'mère était une fille d'Helvétius comme sa propre aïeule. Ainsi le sang du vieux philosophe, ennemi du christianisme, d'abord dispersé, comme une rivière qui se partage, réunissait ses flots et venait se perdre tout entier dans une famille très chrétienne, qui allait être connue bientôt par son amour et ses services signalés envers l'Eglise.
Albert de M an était déjà père de deux enfants, quand éclata, en 1870, la guerre franco-allemande. Au premier appel du clairon, son frère Robert avait repris du service, et quitté sa jeune famille pour voler à la frontière. Luimême fit cette pénible campagne, comme officier d'ordonnance du général de Clérembault. Il appartenait à l'armée de Metz. Il fut mêlé à toutes les affaires qui eurent lieu autour de la place. Sa conduite mérita d'être remarquée parle général Changarnier, bon juge en fait de valeur militaire. Plus tard, en 1876, au moment de son entrée dans la vie publique, le général lui écrivait une lettre qui restera pour lui un titre d'honneur. Elle a sa place marquée ici :
Cher Comte,
Le scrutin du 5 mars vous enverra, je l'espère, à la Chambre des députés, où votre voix éloquente, toujours bien inspirée, défendra la France et la religion.
Vous ne vous laisserez pas plus intimider par la tribune, que par le canon prussien dans les grandes journées du 16, du 18 août, du 1er septembre et dans vingt combats où je vous ai vu ferme, calme et intrépide.
Personne ne fait plus de vœux pour le succès de votre candidature, que le plus vieux de vos camarades de l'armée du Rhin.
Chans-arni er.
M. DE MUi\ 215
Il se battit donc vaillamment, avec le 3me corps, à Borny, à Gravelotte, à Saint-Privat, et dans tant d'autres rencontres moins célèbres, où le drapeau français parut fléchir, mais où il ne fut pas vraiment humilié : le courage sauva l'honneur.
Ces souvenirs, à la fois tristes et glorieux, ont fourni à l'orateur l'occasion d'un des plus beaux succès oratoires, que l'éloquence parlementaire ait remportés chez nous.
Il défendait la loi militaire de 1832, devant une Chambre qui voulait manifestement la condamner.
La loi de 1832, dit-il tout à coup, — et j'entends par là la législation militaire qui, malgré des transformations successives, reposait sur le service do longue durée, — la loi de 1832 a donné à la France une armée magnifique qui a porté haut l'honneur de son nom sur les terrains les plus divers, en l'ace des ennemis les plus différents, aussi bien dans les rudes campagnes de l'Algérie et dans les aventureuses expéditions du Mexique, que dans les longues et glorieuses épreuves de la Crimée et dans les rapides triomphes de l'Italie. Et quand elle a succombé, Messieurs, quand l'armée du Rhin a péri, elle a jeté, pour son dernier jour, sur le drapeau de la France un rayon de gloire que le temps et l'injustice n'ont point obcurci.( V*/s applaudissements à droite.)
Il y a, Messieurs, — nous avons bien le droit d'évoquer ces souvenirs, — il y a, sur le plateau d'Amanvillers, une route qui monte à Saint-Privat-la-Montagne : elle s'appelle encore le chemin funèbre de la garde royale. C'est là que l'élite de l'armée allemande est tombée dans un combat de géants ; et si je me laissais aller, combien d'autres souvenirs héroïques se presseraient devant mes yeux, depuis Wissembourg et Reischoffen jusqu'à cette charge de Sedan dont je ne puis parler, moi, qu'avec des larmes dans les yeux, parce que la moitié du régiment de chasseurs d'Afrique où j'ai fait mes premières armes y a trouvé la mort, cette charge de Sedan qui arrachait au roi de Prusse un cri pareil à celui de Guillaume d'Orange à Nerwinde : « Oh ! les braves gens ! » comme l'autre avait dit : « L'insolente nation ! » {Double salve d'applaudissements sur tous les bancs de la Chambre.)
A ce moment, en effet, toutes les divergences d'opinion s'effacèrent dans un sentiment commun d'admiration ; il n'y eut plus ni gauche ni droite : la Chambre se leva tout entière pour acclamer l'orateur.
Un peu avant il avait déjà provoqué une émotion unanime. A ces hommes politiques, dont beaucoup n'ont connu la guerre que par les récits de ceux qu'ils y ont envoyés, il avait appris en soldat qui l'avait vu et senti, ce que c'est qu'une bataille, quels sentiments le canon éveille et quel dévouement, quelle force il faut avoir dans le cœur pour ne pas faiblir devant l'image de la mort :
S'il est bien facile d'en parler de loin, si, comme le disait le général Trochu, « le champ de bataille est si beau ... quand on en est revenu », tous ceux qui y ont passé savent qu'il y a là dans la vie un moment décisif où ce n'est pas trop pour un homme de toute la force d'âme que lui donne le sentiment de son devoir. {Applaudissements à droite.)
A cette heure-là il n'y a plus de phrases, de grands mots, ni de faux principes ; il faut que l'officier qui se tourne vers ses hommes, en les regardant dans les yeux pour leur montrer, dans la mort probable, le devoir accompli et la gloire conquise, lise dans leurs regards l'abnégation prête à tous les sacrifices. (Applaudissements répétés à droite. — Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
La vérité de ces accents remua tous les cœurs. Ce n'était pas le patriote des réunions publiques, le déclamateur vulgaire, qui n'ayant jamais risqué de mourir pour la patrie, autrement que par figure de rhétorique, trouve naturellement le dévouement facile et le sacrifice léger. On avait devant soi un homme sincère, qui avait regardé la mort de près dans des batailles sanglantes, et qui s'honorait en disant ce qu'il en coûte pour la braver, et combien on a besoin d'être soutenu par ses principes et inspiré par son courage.
Quant à lui, de ces deux forces morales, ni l'une ni l'autre ne lui avait manqué dans le péril. Sa belle conduite avait mérité, on l'a vu, de fixer l'attention de ses chefs; il lui doit d'être décoré. Distinction précieuse, quand elle vient ainsi du champ de bataille ! Ce ruban rouge, qui a la couleur du sang, est bien placé sur la poitrine de ces braves, qui ont donné la mort et n'ont pas craint de la subir pour la défense du pays et l'honneur du drapeau.
Cependant l'armée de Metz était devenue prisonnière. Le lieutenant avait été envoyé avec plusieurs de ses camarades à Aix-la-Chapelle, dans la Prusse Rhénane. Dieu a ses desseins. Le prisonnier trouva là-bas un vieux jésuite, le Père Eck, dont l'influence lui fut salutaire et le poussa vivement dans le bien. Il s'établit même, entre le Français et l'Allemand, des liens que la séparation ne brisa pas. Plusieurs années après, quand le Père mourut, on envoya, à l'ancien prisonnier d'Aix-la-Chapelle, un souvenir de lui, son chapelet et des roses qui avaient été déposées sur son cercueil. Une commune foi et les douces inspirations de la charité avaient rapproché le vaincu et le vainqueur, et fait deux amis fidèles de ceux dont la guerre avait fait deux ennemis.
C'est le 16 mars 1871 que M. Albert de Mun était revenu de captivité. Il ne rentra en France, comme tant d'autres, que pour être témoin des horreurs de la Commune, et prendre part à la répression sanglante qui y mit fin. Cette sombre époque a laissé des traces dans sa vie, on le verra. Il était alors officier d'ordonnance du général de Gallifet; il le devint un peu plus tard du général de Ladmirault, qui fut gouverneur de Paris après l'insurrection. M. Albert de Mun
resta auprès de ce chef vénéré, jusqu'au mois d'octobre 1875. Il était passé, dans l'intervalle, au 2me cuirassiers. C'est donc comme capitaine de cuirassiers qu'il donna sa démission et dit adieu à l'armée. Déjà une vie nouvelle avait commencé pour lui, le soldat s'était fait apôtre.