LE GENERAL DE GALLIFFET
des espérances nouvelles : « Courage ! Il y aura encore de beaux jours pour la France ! »
Entre ces deux journées, si différentes, des événements terribles étaient survenus, et, sans quitter l'uniforme qu'ils portaient avec honneur, les deux amis avaient donné à leur existence un but tout nouveau.
Compagnons de captivité, ils avaient réfléchi ensemble sur les malheurs de leur cher pays qui, à ce moment même,
« agonisait dans des combats sans espérance. L'épreuve avait mûri ces deux hommes, et lorsque tout s'était brisé, les rangs, les armes et les drapeaux, lorsqu'ils avaient vu périr toutes les gloires de la patrie, et, pour comble de malheur, quelques audacieux se faire un piédestal de leurs débris, ils s'étaient mis à chercher, dans les longues méditations de l'exil, la cause et le remède des maux qui les accablaient. » (1)
Un livre tomba providentiellement dans leurs mains, qui les y aida singulièrement. C'était l'ouvrage d'un homme dont la vie publique était illustrée déjà par son dévouement au successeur de saint Pierre, M. Emile Keller, député du Haut-Rhin. (2) « Ce fut pour eux une révélation, et, le livre fermé, ils étaient convaincus. » Ils pensaient, ils voyaient que le mal dont souffrent la France et l'Europe venait des principes erronés que l'esprit révolutionnaire a fait pénétrer dans les intelligences et imposé dans les lois. Ce qu'il fallait pour guérir notre société malade, c'était lui rendre la vérité, et lui prêcher les droits de Dieu qu'elle avait trop oubliés. « Ils se mirent donc à étudier avec passion les définitions de l'Église sur les erreurs du temps présent, y trouvant à chaque pas, non sans admiration, la condamnation de toutes les fautes commises, et le jugement de toutes les chutes qu'ils pleuraient avec des larmes silencieuses. » (3)
(1) A. de Mua. L'Association catholique. 15 janvier 1876. 1" livraison.
(2) Cet ouvrage avait pour titre: LE ne y clique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789.
(3) A. de Mun ; article cité. C'est au même article que sont empruntées les citations qui vont suivre.
A peine revenus de l'exil, ils virent de près toutes les horreurs de la Commune ; (1) spectacle effrayant qui devint pour eux une leçon nouvelle et un enseignement décisif. Ils en ont gardé toujours la vision terrible. Un soir, en 1893,
M. KKLLER.
M. de Mun revenait de la Villette, où il avait pris la parole dans une réunion d'ouvriers. En arrivant derrière la gare du Nord, son esprit lui rappela tout à coup les scènes affreuses, dont il avait été jadis témoin dans ce quartier môme, et
(1) Ils étaient attachés l'un et l'autre au général de Ladmirault, qui commandait en chef le 1er corps de l'armée de Versailles, et qui fut ensuite, nous l'avons dit, gouverneur de Paris.
il ne put se défendre d'en évoquer le triste souvenir devant le jeune secrétaire qui l'accompagnait. Il était donc passé là, vingt-deux ans auparavant, porteur d'un ordre de son général ; l'état-major se trouvait dans la gare. Comme son cheval l'emportait au galop, les balles des insurgés sifflaient autour de sa tête, et il les entendait frapper le mur de la rue, où elles allaient s'aplatir avec un bruit sinistre. Le lendemain, les nécessités de son service le ramenèrent au même endroit. L'armée régulière était victorieuse, et il vit de nombreux insurgés collés au mur, qu'avaient battu leurs balles, et où on les fusillait. Ce spectacle le prit aux entrailles. Il se dit que les coups de fusils, échangés ainsi d'un côté à l'autre, ne pouvaient pas être une solution. Ce n'était pas assez de tuer ce peuple égaré ; il fallait aller à lui avec dévouement, et travailler aie corriger de ses fautes et à le guérir de ses erreurs.
Du reste, il a fait part au public des profondes impressions qu'il reçut alors, sur cette colline de Belleville, où le hasard de la bataille les avait conduits, lui et son fidèle campagnon d'armes.
« Autour d'eux, la mort avait laissé partout son empreinte. Le sol était couvert de cadavres épars, et les victimes tombées pendant l'action se mêlaient à celles qu'entassait à chaque minute une légitime mais terrible expiation. Rangés en longues files, ceux qu'on réservait à une justice plus lente attendaient dans une rue voisine qu'on les emmenât plus loin ; peut-être, comme nous, savaient-ils déjà que les principaux d'entre leui-s chefs s'évadaient à cette heure même, laissant mourir sans eux ceux qu'ils avaient conduits à cette extrémité. L'expression de tous ces visages était affreuse ; ce n'était point là le solennel aspect du champ de bataille, où, dans l'horreur même du tableau, la paix du devoir accompli jette une incomparable grandeur. Les morts avaient encore les traits contractés par un dernier blasphème, et les vivants promenaient autour d'eux des regards où se mêlaient l'hébétement et
la frayeur. Los vainqueurs eux-mêmes semblaient consternés de leur triomphe, et cette lugubre victoire serrait tous les cœurs. La Révolution était là toute nue, avec tous ses crimes et toutes ses impuissances, et chacun se demandait quel était le plus triste, de ce peuple en révolte et maudissant la société, ou de cette société elle-même condamnée à de telles fureurs el n'ayant à leur opposer qu'une sanglante répression. »
Son parti était pris. Il dévoua sa vie aux saintes vérités que la Révolution avait méconnues dans la constitution du monde nouveau, sorti de ses mains*. C'est de leur absence, j'allais dire de leur exil et du vide qu'il avait laissé, que ce monde lui parut souffrir. Il se jura d'en devenir l'apôtre infatigable, et de travailler à ramener dans cette société en périt, de toutes les forces de son humble voix, le Dieu qui pouvait seul l'empêcher de mourir.
C'est ce qu'il nomma la Contre-Révolution. Il n'acceptait aucune sorte de compromis avec l'erreur. Il pensait que l'œuvre, accomplie depuis un siècle, était à reprendre par sa base (1). Il n'y a que la vérité qui lui parût capable de rétablir l'ordre et la paix dans les nations, et non point la vérité diminuée, timide et comme honteuse d'elle-même, mais la vérité totale, franche, sûre de son droit et hardie à le revendiquer : pour tout dire, il fut le chevalier du Syllabus. Ces hères affirmations de l'Église, si franchement opposées aux principes acceptés par l'opinion, avaient soulevé des colères ou provoqué des regrets chez tous ceux que l'esprit de la Révolution avait pénétrés à quelque degré que ce fût, et le nombre en était immense. L'intrépide champion n'en
(1) Mgr Freppel a signalé lui aussi le caractère anti-chrétien de la Révolution ; il a écrit : « La Révolution, c'est la société déchristianisée ; c'est le Christ refoulé au fond de la conscience individuelle, banni de tout <:•»' qui est public : de l'état... de la famille... de l'école... des sciences. C'est la nation chrétienne débaptisée. » La Résolution F/anralse, Paris, Roger et Chernoviz.
soutint pas moins que la société devait y croire et les suivre, si elle ne voulait périr.
Ceux même qui ne pensaient pas comme lui ne purent se défendre de regarder avec intérêt ce jeune et brillant officier, à la voix éloquente, qui n'avait pas peur de déclarer li guerre aux opinions à la mode, pour défendre celles que dédaignait la faveur, presque seul avec sa poignée de vaillants contre une foule épaisse et tumultueuse, brave sur ce champ de bataille où la bravoure est difficile, comme naguère à Saint-Privat ou à Rezonville, en face des canons ennemis.
Mais il fallait faire arriver au peuple cette parole courageuse, qui devait le sauver. La Providence amena ellemême l'occasion.
Un jour Albert de Mun et René de la Tour du Pin étaient réunis dans un salon du Louvre, où les retenait leur service. On frappa à la porte. C'était un humble visiteur, simple frère de Saint-Vincent de Paul, M. Maurice Meignen. Directeur d'une œuvre ouvrière, qui était sur le point de sombrer, on lui avait vanté le zèle des deux officiers chrétiens, et à la veille du naufrage, il venait les prier de sauver avec lui le pauvre navire. Il s'agissait d'un cercle déjeunes ouvriers qui existait depuis de longues années, au boulevard Montparnasse, « et qui formait dans Paris comme une petite île au milieu de l'océan. Il avait grandi dans l'ombre, entouré cependant à son berceau des plus tendres soins, patronné par des hommes qu'illustraient leurs vertus, leurs talents ou leur naissance, mais perdu dans l'inattention d'une époque où l'on ne pensait sérieusement qu'à s'étourdir.
« La guerre, puis la Commune, avaient dispersé ses bienfaiteurs; les ressources manquaient ; les créanciers se pressaient à la porte de la pauvre maison, tout semblait perdu. »
M. Meignen fît part aux deux amis de ses angoisses, qui succédaient à tant d'espérances. Il leur dit que le peuple était bon, plus égaré que coupable ; qu'il fallait aller à lui et lui parler à cœur ouvert. C'était le but qu'il poursuivait dans son cercle, humble fondement, disait-il, d'une œuvre gigantesque qui serait l'œuvre du salut. Enfin, levant les mains au Ciel, il s'écria avec une émotion persuasive : « Mais je suis seul ! et que puis-je faire? Ah ! si vous veniez avec moi, si nous trouvions encore quelques hommes, nous ferions la conquête de la France, et nous la jetterions aux pieds de notre Dieu ! »
L'Œuvre des Cercles était fondée. Elle naquit là du dévouement combiné d'un frère de Saint-Vincent de Paul et de deux soldats instruits par les malheurs de leur pays, dans un salon du Louvre, en face des ruines amoncelées du Palais des Tuileries qui fermaient l'horizon, témoins lamentables de la fragilité des grandeurs d'ici-bas et de la barbarie d'un peuple abusé, ivre de sa force dans un jour de folie sanglante.
L'œuvre grandit, son programme se précisa, mais elle était déjà tout entière dans son germe : elle ne fit ensuite que se développer et fleurir (1).
(1) Six ans après, en Î877, sollicité de résumer en quelques lignes brèves et précises le programme social qu'il avait développé dans ses précédents discours, M. le comte de Mun le fît par la déclaration suivante, qui devint dès lors la formule adoptée comme fondement dans tous les travaux ulté-, rieurs des Cercles :
« Opposer à la Déclaration des Droits de l'Homme, qui a servi de base
Quelles que fussent les opinions politiques des chefs, on n'entendait point travailler pour une dynastie; on s'élevait plus haut, au-dessus des compétitions éphémères des partis. Il s'agissait de refaire l'esprit public, surtout l'esprit de la foule. C'était une restauration difficile et généreuse ; tout le monde y fut convié. Mais c'est à la jeunesse surtout que M. de Mun s'adressa. La jeunesse avait une pensée vierge encore, qui était libre et à prendre, ne s'étant pas donnée. Et puis, n'est-ce pas l'âge des beaux instincts, de l'élan et du courage?
Dieu a mis en elle, s'écriait M. de Mun, tout ce qui fait les grandes choses, l'enthousiasme, la force et la générosité. Elle est, dans une nation, comme la sève qui parcourt les rameaux d'un grand arbre et qui porte aux extrémités l'épanouissement d'une verdure toujours renaissante, en même temps qu'elle conserve au tronc la vigueur et la fécondité : les œuvres où elle n'entre point sont frappées de stérilité et celles d'où elle s'est retirée se dessèchent et s'en vont en poussière. Mais parce qu'elle a reçu de Dieu ce don particulier et cette marqu s singulière de sa prédilection, elle est aussi, de la part de l'esprit du mal, l'objet des plus ardentes convoitises et des attaques les plus
à la Révolution, la proclamation des Droits de Dieu, qui doit être le fondement de la contre-révolution, et dont l'ignorance ou l'oubli est la véritable cause du mal qui conduit la société moderne à sa ruine ; rechercher, dans une obéissance absolue aux principes de l'Eglise catholique et à l'infaillible enseignement du Souverain Pontife, toutes les conséquences qui découlent naturellement dans l'ordre social du plein exercice de ce droit de Dieu sur les sociétés ; propager par un public et infatigable apostolat la doctrine ainsi établie; former des hommes déterminés à en faire la règle de leur vie publique aussi bien que de leur vie privée, et en montrer l'application dans V Œuvre elle-même par le dévouement de la classe dirigeante à la classe populaire ; travailler ainsi sans relâshe à faire pénétrer dans les mœurs ces principes et ces doctrines, et à créer une force organisée capable de les faire triompher, afin qu'ils puissent trouver leurs expressions dans les lois et dans les institutions de la nation : tels doivent être l'esprit et le but de notre association, pour qu'elle réponde au programme qu'elle s'est elle-même tracé dès son origine, quand elle a, par l'Appel aux hommes de bonne volonté, du 23 décembre 1871, hautement déclaré la guerre à la Révolution. »
passionnées; en sorte qu'elle doit nous être doublement chère, et par le bienfait qu'elle nous apporte et par les dangers auxquels nous l'arrachons, et que c'est à la fois la servir et servir notre Œuvre que de nous attacher à faire sa conquête. Admirable mission et qui nous obli.e en conscience !...
Ces jeunes gens ont le droit de compter sur nous ! Je vous conjure, Messieurs, que ce soit là l'une de vos résolutions avant de nous séparer ! Partout où ils sont, allez au-devant d'eux; prenez-les en quelque sorte par la main, et, aux jours où vous avez coutume de vous assembler, conduisez-les au milieu de vous : à l'air de vos visages, aux choses dont vous parlerez, ils vous reconnaîtront du premier coup, et vous serez leurs amis avant même qu'ils n'aient su quel nom vous porte/. {Applaudissements) (1).
Celui qui parlait ainsi prêchait d'exemple. Il eut même la belle ambition de conquérir à l'apostolat du bien les jeunes gens qui allaient porter, comme lui, l'uniforme. Ce tut une sorte de croisade dont il se fit le Pierre l'Ermite. On le vit donc, avec sa chaude parole et son ardeur apostolique, recruter des collaborateurs dans les grandes Écoles, où se forment nos futurs officiers. Il comptait sur eux pour porter la bonne nouvelle de l'œuvre dans toute la France : ils devaient en être les brillants missionnaires.
C'était une époque heureuse: tout réussissait alors au jeune apôtre. Son appel trouva de l'écho. Élèves de l'École Polytechnique et élèves de Saint-Cyr vinrent à lui nombreux, tressaillant à sa parole et ne demandant qu'à le suivre.
Écoutez le récit de ces temps héroïques de l'Œuvre. Celui qui raconte est un Polytechnicien d'alors, aujourd'hui officier supérieur de l'armée. Nous lui avions demandé de vouloir bien nous dire ce que fut au juste ce mouvement, auquel nous savions qu'il avait pris une part
(1) Discours prononcé le 13 mai 1870.