LE GÉNÉRAL DE LADMIRAULT
M. AU sort de Mun était son officier d'ordonnance.
active. On sent revivre dans sa réponse l'enthousiasme de ces années radieuses, si fécondes en espérances. Il connut M. de Mun en 1874, l'année même où l'orateur en uniforme entreprit d'associer ses futurs camarades à l'œuvre des Cercles Catholiques ouvriers.
« Le moment était singulièrement bien choisi, dit-il. La génération qui entrait alors dans les écoles était celle qui, âgée de 12 à 16 ans lors de la guerre de 1870, avait reçu peut-être la plus forte empreinte de ces terribles événements. Nous avions vu notre pays humilié, presque ruiné au moment précis où l'homme qui s'éveillait en chacun de nous apprenait à le connaître et à l'aimer, et tous, quels que fussent notre milieu, notre éducation, nos croyances, nous aspirions plus ou moins confusément à contribuer à la restauration de la France. C'est pourquoi toute parole généreuse, nous conviant à travailler sous une forme quelconque au relèvement de la patrie, était sure d'être écoutée.
« Mais il ne suffisait pas de se faire écouter ; il fallait encore pénétrer jusqu'aux ressorts intimes des volontés et utiliser leur force pour le bien. C'est le grand honneur de M. de Mun d'avoir entrepris avec une admirable ardeur cette œuvre de régénération par la jeunesse, qui fut vraiment extraordinairement féconde pendant un temps. Il avait pour réussir dans la tâche qu'il s'était proposée, toutes les qualités, je dirai même toutes les séductions qui ont prise sur la jeunesse, son âge, son physique, sa parole chaude et vibrante, son éloquence entraînante, et jusqu'à cet uniforme de capitaine de cuirassiers qu'il portait fièrement et qui augmentait singulièrement son prestige aux
yeux des futurs officiers que nous étions. Le spectacle de ce cavalier, tenant une assemblée sous le charme de sa parole, lui prêchant le dévouement, le sacrifice, l'amour des humbles, et lui faisant entrevoir, pour prix de ce réveil de la foi et de la charité, l'espérance d'une ère meilleure — ce spectacle, dis-je, était à lui seul un enseignement qui devait vivement frapper des imaginations de vingt ans. Ce que M. de Mun était, nous sentions que chacun de nous pouvait l'être dans la limite de ses moyens, et il nous apparaissait ainsi d'une manière éclatante que nous pouvions servir Dieu et le prochain sans pour cela changer l'orientation de nos vies, que nous nous étions promis de vouer au service de la patrie.
« Très vite M. de Mun et son œuvre devinrent populaires parmi les jeunes gens croyants des écoles. Aller l'entendre était une fête, et, le dimanche, Polytechniciens et Saint- Cyriens se pressaient en grand nombre dans les cercles catholiques de Paris, où il prodiguait ses discours pour faire connaître l'œuvre. Mais nous aimions surtout les réunions qu'il nous consacrait spécialement : réunions intimes où il convoquait ceux qu'il avait choisis pour être ses porte-paroles et dont il voulait échauffer le zèle ; réunions plus nombreuses où yenaient tous ceux que l'œuvre intéressait, et où il en expliquait l'origine, la portée et le fonctionnement. Il y avait enfin ces assemblées générales des cercles auxquelles nous ne pouvions prendre qu'une faible part dans la semaine, mais le jour de la clôture, le Dimanche, nous n'aurions eu garde d'y manquer. Ce jour-là tout entier appartenait à l'œuvre ; et le matin à Montmartre, puis le soir à Notre-Dame, nous tenions à former, le plus
nombreux possible, une garde d'honneur autour de celui que nous appelions « Notre Capitaine ».
« De ces réunions nous sortions vivifiés, brûlant du désir de passer de la théorie à la pratique, d'agir à notre tour, et n ous formions les plus beaux plans de vie pour notre sortie de l'École.
« Le résultat eût été trop beau si ces plans s'étaient complètement réalisés, et vous ne vous étonnerez pas que pour plusieurs l'enthousiasme du début n'ait pas résisté aux premiers souffles des passions, à toutes les tentations auxquelles est exposée l'existence d'un jeune homme livré à lui-même. — Mais pour beaucoup il n'en a pas été ainsi : ils ont tenu ce qu'ils avaient promis, et ils en sont redevables en grande partie à l'œuvre des cercles, à l'appui qu'ils ont trouvé chez ses membres partout où les amenait le hasard de leur carrière.
« A leur sortie des écoles ils se répandaient soit dans les écoles d'application, soit dans les diverses villes de France. Là ils étaient accueillis par leurs anciens, déjà membres actifs de l'œuvre, ou par clés hommes de bien du pays, avec qui la sollicitude de M. de Mun leur ménageait clés relations. Ainsi encadrés ils se mettaient résolument à la tache, fréquentant les comités de l'œuvre, consacrant une partie cle leurs loisirs à aller clans les cercles causer avec les ouvriers, ou leur faire des conférences. Ils prenaient aussi tout naturellement le contact des autres œuvres, y participaient et se trouvaient ainsi définitivement engagés clans la voie du bien. »
Voilà certes un résultat considérable ! Beaucoup d'officiers, qui entraient alors dans la vie, doivent à M. de Mun
d'être devenus ou restés des hommes de foi, dévoués aux humbles et honorant leurs convictions par la dignité de leur conduite.
Malheureusement cet apostolat ne put longtemps durer. Le gouvernement de la France passa bientôt entre des mains hostiles à toute œuvre catholique. Quiconque relevait, en quelque manière, de l'État dut s'abstenir de prendre part au mouvement religieux du pays, et d'ailleurs, plus forts que sa volonté, les événements avaient jeté M. de Mun clans la mêlée des partis. 11 était devenu un homme politique; et, si fidèle qu'il fût à respecter le caractère de son œuvre, chrétienne avant tout, en continuant d'attirer autour de lui les jeunes gens des écoles militaires, il aurait craint sans doute de nuire à leur carrière : il eût pu paraître travailler auprès d'eux pour les couleurs de sa cocarde.