UNE AME
,ul ne doit souffrir plus que M. de Mun lui-même du silence qu'il est contraint de garder clans les occasions où ceux qui en ignorent le motif s'étonnent et déplorent de ne pas l'entendre. Ces reproches mêmes ajoutent sans doute beaucoup à l'épreuve que sa santé traverse ; ce sont des blessures dont il est apte à sentir vivement la douleur. Car il ne rappelle nullement le stoïcien impassible et dur, que les peines effleurent sans le pénétrer. Il a plutôt une âme tendre aux coups qui l'atteignent, sensible, fine, délicate ; un souffle la fait vibrer et tressaillir, comme ces harpes qui chantent ou pleurent sous tous les
(1) Il a été atteint, sous l'impression d'un froid très vif, d'une paralysie du nerf facial, qui l'empêche de parler en public.
vents qui passent; (1) ou, si l'on préfère, elle ressemble à un instrument de précision, que le plus léger mouvement impressionne : elle en a la sensibilité; et, chose étonnante ! elle en a en môme temps la marche régulière et ordonnée.
On l'a déjà vu plus haut : l'ordre est une vertu naturelle chez M. de Mun. Il est dans ses phrases, et l'ensemble de ses discours ; il est aussi dans ses actes et dans toute sa vie. Rien n'est livré, chez lui-, au caprice, à ces fantaisies du moment qui troublent les journées, rompent l'équilibre de l'existence et la désorganisent. Tout est prévu et s'exécute à son heure. Sa vie est un discours bien fait, dont le brillant développement obéit à un plan sévère, où rien ne vagabonde, où tout marche au but : il vit comme il parle, avec le même soin et la même harmonie.
Entrez dans son cabinet de travail. Partout, ou à peu près, des dossiers volumineux gonflés de notes. Mais ne craignez pas la confusion. Aucun n'empiète sur le voisin ; chacun est dans sa case, étiqueté avec soin comme les plantes dans un jardin de botanique. Voici le bureau, ah ! le bureau, cet instrument cle supplice que tant d'écrivains ménagent à leurs valets de chambre ! Ils leur défendent d'y toucher, mais que; de fois les malheureux regardent de loin, avec tristesse, cet amoncellement confus de livres, de notes, de lettres, de papiers cle toute sorte, qui ne laissent aucun espace libre et se gênant les uns les autres s'entassent pêle-mêle, sans que l'œil le plus pénétrant semble capable de se retrouver dans ce chaos qui
(1) Notons en passant que l'on trouve dans l'orateur, aussi bien que dans l'homme, cette aptitude à l'émotion : M de M un est, dit-on, très ému au début de chaque discours, et il est accablé après.
n'est pas toujours fécond, comme celui d'où est sorti le le monde. Ici rien de semblable : aucun désordre, point de cohue. Comme le Père Lacordaire, M. de Mun voit de la porte, en entrant, si on a touché à son porte-plume ou si un crayon a été dérangé sur sa table. Tous les objets,
dont il se sert, sont comme une petite troupe bien commandée : chacun a son rang et le garde.
Voyez-le passer lui-même! Cette suprême élégance, qui le caractérise dans son costume comme dans toute sa personne, est faite autant de soin^que de naturel et de grâce.
L'ordre préside donc à toute sa vie. Il a une sorte de règlement, comme les religieux,et comme tous les hommes dont le passage ici-bas laisse une trace. Le travail en fait le fond. Debout à cinq heures ou cinq heures et demie selon la saison, une fois ses devoirs de piété accomplis, il s'installe à son bureau. Il lit rapidement plusieurs journaux, non en désœuvré, curieux de nouvelles, mais en homme politique, tenu de connaître les événements qui surviennent et les mouvements divers de l'opinion. A neuf heures, il dépouille son courrier; le chiffre des lettres qui lui arrivent est effrayant. Il répond ou charge un secrétaire de répondre ; puis, suivant les jours, il reçoit les personnes qui lui ont demandé audience, ou se livre à l'étude. Rien ne paraît, on l'a vu, sur les questions sociales, sans qu'il se fasse un devoir de le connaître. Mais il s'intéresse en même temps aux choses de la littérature et de l'histoire. C'est un esprit ouvert à toutes les counaissances qui cultivent l'âme et en font la parure. Quand rien ne l'appelle au dehors, les heures de l'après-midi le trouvent encore penché sur ses livres ou ses notes, et la nuit venue, bien souvent il prolonge sa veille, en usurpant sur la part nécessaire du sommeil. Du reste, son lit est placé dans son cabinet ; regardez-le : c'est le lit d'un moine ou celui d'un soldat. Volontiers il prêche le travail auxjeunesgens qui l'approchent. Mais si éloquent qu'il soit, même alors, dans l'abandon d'une causerie familière, son exemple est encore le plus persuasif des discours.
On voit d'ailleurs tout ce qu'il pense dans sa vie. C'est un livre où il se révèle tout entier. Car les actes et les paroles sont d'accord chez lui. Il est la loyauté même ;
c'est le témoignage que lui rendent ceux qui vivent dans son voisinage, et le voyant de près, peuvent bien le connaître. « Pour celui qui l'écoute, disait l'un d'eux, son âme est claire comme de l'eau de roche : on en distingue le fond avec limpidité. » Jamais l'ombre d'un calcul égoïste. S'il se trompe, — et qui donc ne se trompe jamais? — il a du moins toujours une excuse dans sa bonne foi éclatante et la pureté de son désintéressement.
Courtois envers ses adversaires même, on n'a jamais eu, je l'ai dit, à lui reprocher une violence. Il fuit même les occasions d'être désagréable ; son cœur l'incline à s'abstenir de ce qui pourrait causer aux autres des ennuis . Affable au reste et sans morgue, il donne libéralement sa sympathie, quoi qu'il paraisse un peu avare de son intimité.
J'ignore si le plaisir qu'il trouve dans le plaisir des autres, et la peine qu'il ressent à faire de la peine, en lui rendant certaines décisions difficiles, n'ôtent rien au chef de parti ; peut-être en est-il diminué. Mais l'homme y gagne ce que le chef de parti peut y perdre. Il y a beaucoup de gens qui l'aiment ; on se demande comment feraient les autres pour le haïr.
D'autant qu'il s'impose à l'estime par les nobles effortsqu'il a faits et les victoires qu'il a remportées sur luimême. Car chez lui la volonté a élevé encore la nature. Tout sensible qu'il est, autant que son tempérament le dispose à subir le choc des événements et l'influence de ses propres inspressions, une lutte persévérante lui a donné l'empire de son âme. Et il n'y a pas de conquête qui honore d'avantage. Écoutez plutôt.
Le 30 avril 1893, il devait prendre la parole à Arras. Quelques jours auparavant, tous les membres de sa famille (et il a le culte de la famille) furent atteints à la fois par la maladie. La vie de son fils était même menacée, Le malheureux père passe deux nuits au chevet du cher malade. Puis, à la fin de la seconde, il part sans hésiter pour la ville, où on l'attend, brisé par la fatigue, le cœur rongé d'inquiétude, sans avoir pu préparer ce qu'il allait dire. Il arrive à midi ; à deux heures il prononce un grand discours, l'un des plus beaux de son œuvre oratoire. Il se mêle aux ouvriers, s'entretient familièrement avec eux. A six heures, on lui offre un punch d'honneur; il prend de nouveau la parole, et, quittant ses hôtes, il rejoint en toute hâte le train qui devait le ramener parmi les siens, au chevet de son enfant. Il partit sans que personne eût remarqué son extrême lassitude, ni soupçonné les angoisses dont son cœur était agité.
Quelques mois après, les élections législatives avaient lieu, et l'orateur catholique échouait dans la deuxième •circonscription de Pontivy qu'il représentait depuis douze ans. Le soir du scrutin, une centaine d'électeurs étaient réunis autour de lui, au Faouët, attendant le résultat avec une impatience pleine d'espoir. La nouvelle de l'échec arriva : ce fut un coup de foudre, pour ces braves gens, qui étaient fiers de leur député et qui l'aimaient comme leur gloire. Il se fit d'abord dans la salle un morne silence ; puis tout à coup un sanglot secoua ces mâles poitrines. Tous les yeux se remplirent de larmes. Seul, •celui dont on pleurait la défaite domina l'émotion commune. Il assura ses dévoués partisans qu'en cessant d'être
leur député il resterait toujours leur ami, et élevant leurs esprits jusqu'aux pensées de la foi comme un apôtre, il ajouta : « Si pénible qu'elle soit, cette épreuve vient de Dieu ; mes chers amis, supportons-la chrétiennement. »
On voit ici le fond même de son âme. C'est l'âme d'un chrétien d'élite, chez qui la religion n'est pas seulement à la surface, comme un vernis brillant et léger. Elle est au centre même du cœur et elle se reflète sur toute la vie : elle l'éclairé et l'inspire.
Cet abandon de ses préférences politiques, qui a tant surpris certains hommes, et qu'ils lui reprochent comme une marque de versatilité, n'a été, en définitive, qu'une preuve nouvelle de sa foi, vivante et généreuse. Le Souverain Pontife ayant parlé, il a cru qu'il était mieux pour lui de suivre docilement sa parole ; et il l'a suivie, si douloureux qu'ait été le sacrifice, en homme qui ne sait rien refuser à sa conscience. Voilà ce qu'on ne devrait pas oublier, même si on regrette son acte, comme fatal à son influence et nuisible à la cause même qu'il a entendu servir. Qu'il agisse ou qu'il parle, c'est l'esprit chrétien qui l'anime; il en est pénétré, nourri, réchauffé : il en vit.
Toute journée commence pour lui par la prière et près de l'autel. Chaque matin, il médite religieusement sur ses devoirs , et assiste à la messe, où il communie plusieurs fois la semaine, puisant ainsi, comme à la source, l'amour des deux grandes causes de ce monde qui sont les plus chères à Dieu, celle de la religion et celle des malheureux.
C'est lui qui a fondé, par son exemple encore plus que par ses conseils, ces retraites d'hommes si bienfai-
santés, où des chrétiens du monde se réunissent quelques jours, loin du bruit, des plaisirs et des affaires, pour réfléchir sur le but de la vie, et la manière de l'atteindre, sur le temps qui passe et le jugement qui