‹ Les Grandes figures catholiques du temps prâesentChapitre 51 sur 65 · LÉON XIII · texte numérisé non relu

LÉON XIII

approche, ce jugement redoutable où nous devrons rendre compte à Dieu, quelques-uns de nos talents, quelques autres de nos biens, tous de nos heures. Dix mille hommes de la classe dirigeante ou de la classe ouvrière ont suivi ses exercices salutaires, qui appren-

nent à vivre en faisant penser. Partie des environs de Paris, où M. de Mun l'inaugura avec six de ses amis de la première heure, l'œuvre s'est répandue dans toute la France. Beaucoup en profitent ou la regardent fleurir avec complaisance, qui ignorent de quel germe elle vient et qui seraient tout étonnés d'apprendre qu'elle n'a pas vingt ans.

On voit qu'en défendant la religion, M. de Mun ne joue pas un rôle : il ne fait que laisser parler son âme. Peu de figures morales sont plus sympathiques que la sienne, ou plus curieuses môme, par le rare mélange des lignes. C'est à la fois un homme du monde, élégant, distingué, brillant, avec tout ce qui charme et séduit, et un religieux austère, constamment appliqué à ses devoirs.

De soldat il s'est fait apôtre, mais sans perdre le culte du drapeau ni l'allure de l'homme habitué à porter l'épée : en regardant l'orateur, on songe à l'officier.

Patricien par la naissance, les goûts de l'esprit et les manières, il a voué sa vie à la défense des humbles. Il se plaît dans leur société ; son cœur s'y dilate et son éloquence y coule à l'aise, d'un flot spontané et intarissable.

La religion réunit tous ces traits et les fond dans une physionomie harmonieuse : c'est le chevalier de Dieu.

Georges Bertrin.

Paris, 1895.

relat de la maison du Pape, Vicaire général de Paris, prédicateur de Notre-Dame, député de Brest, supérieur ou président d'une multitude d'œuvres religieuses et charitables; au physique, maigre, sec, avec une haute taille, qui semble plier un peu sous le poids de sa hauteur, un large front, un grand et beau visage, plein de distinction et de noblesse et où l'intelligence rayonne, tel est le Recteur de l'Institut Catholique de Paris.

le premier, sans doute, des ecclésiastiques de France, par la notoriété et le talent.

L'Esprit divin souffle où il veut, et l'Église, qui lui obéit, accepte dans ses rangs tous ceux qu'il inspire et désigne, d'où qu'ils arrivent, qu'ils soient nés dans un berceau de soie, ou sur la paille, comme son Maître.

Celui-ci ne lui est pas venu du peuple ; c'est un des élus du grand monde.

Maurice Le Sage d'Hauteroche, comte d'Hulst, naquit à Paris, le 10 octobre 1841.

Le comte d'Hauteroche, son grand-père, fut député de Béziers sous la Restauration. (1)

Devenu comte d'Hulst, par suite de la mort du chef de la famille, son fils épousa Antoinette Denise de Grimoard du Roure.

La jeune femme était d'une vieille race, dont les honneurs ecclésiastiques et des vertus éminentes avaient relevé encore la noblesse. Petite nièce, par sa mère, de Mgr de Juigné, archevêque de Paris pendant la Révolution, du côté paternel elle descendait directement du frère du bienheureux Urbain V, avant-dernier pape d'Avignon.

Quant à la famille de l'époux, elle comptait aussi des âmes saintes, connues pour les services qu'elles avaient rendus à la religion, et le rare éclat de leurs vertus. Il était lui-même proche parent de Mgr du Bourg, confesseur de

(1) La famille Le Sage d'Hauteroche est originaire de Normandie (département de l'Orne). En 1661, le réprésentant de cette famille, ruiné comme beaucoup de gentilshommes après les guerres de la Ligue et de la Fronde, épousa une héritière flamande qui lui apporta le titre et la terre d'Hulst, village près de Courtrai. Depuis ce temps, l'aîné de la famille a toujours pris le titre de comtî d'Hulst. Le député de Béziers appartenait à une branche cadette et portait, on l'a vu, le nom de comte d'Hauteroche.

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la foi sous la Révolution et premier évoque de Limoges après le Concordat, et de la Mère Marie de Jésus, fondatrice de la Congrégation du Sauveur, morts l'un et l'autre en odeur de sainteté. (1)

Ainsi Maurice, le futur défenseur de l'Église, trouvait dans ses ancêtres, des deux côtés, des exemples et des leçons. Les deux canaux, où il puisait la vie, contenaient chacun un sang généreux, religieux et pur ; et ils en réunissaient les flots clans les veines et le cœur de cet enfant privilégié, qui naissait à leur confluent, de leur rencontre.

Maurice d'Hulst vint donc au monde, sous les bénédictions particulières de Dieu, et, pour ainsi dire, non loin de l'autel. Mais il grandit plus près encore et presque sous l'ombre du trône.

C'était le temps de la monarchie de Juillet. Sa grand'mère maternelle, la marquise du Roure, dame d'honneur de Marie-Amélie, duchesse d'Orléans, l'avait suivie, en cette qualité, du Palais-Royal aux Tuileries, quand les événements de 1830 eurent fait du duc d'Orléans le roi Louis-Philippe.

Son mari, officier des gardes du corps de Charles X, accompagna son maître jusqu'à Cherbourg. Mais il était de cœur avec la monarchie des d'Orléans, autant à cause de ses opinions libérales que par sympathie personnelle pour le nouveau roi. Pourtant, quand celui-ci lui offrit une ambassade, en le laissant libre de choisir entre Rome, Londres et Vienne, il refusa avec dignité, disant que son

(1) Mgr Du Bourg était l'oncle et la Mère Marie de Jésus la cousine germaine de Mme d'Hauteroche, née du Bourg, la mère du jeune comte d'Hulst.

cœur appartenait à Louis-Philippe, mais son serment à Charles X.

Antoinette Denise du Roure, sa fille, qui épousa, nous l'avons vu, le jeune comte d'Hulst, avait été élevée dans

l'intimité des enfants du roi, avant leur arrivée aux Tuileries. A leur tour, ses deux jeunes fils, Raoul et Maurice, devinrent les camarades préférés des petits-fils de Louis- Philippe, le comte de Paris et le duc de Chartres. Jusqu'en 1848, ils allèrent jouer avec les petits princes, presque

tous les jours, soit aux Tuileries, soit à Neuilly, soit à Saint-Cloucl.

Un brusque et terrible événement mit fin à ces jeux et sépara les jeunes amis. La révolution avait porté la dynastie nouvelle au trône ; la révolution l'e n précipita.

La famille d'Hulst quitta Paris presque en même temps que la famille royale. Elle s'établit à la campagne, clans son château de Louville, non loin de Chartres. Elle vivait là fort retirée, quand, vers la fin de 1850, la reine des Belges, Louise d'Orléans, mortellement atteinte, appela auprès d'elle, à Ostende, la comtesse d'Hulst, son amie d'enfance. Celle-ci accourut, et l'assista dans ses derniers moments. Mais elle ne fut point libre de rentrer aussitôt en France. Avant de mourir, la reine l'avait priée de se charger de l'éducation de sa fille, la-princesse Charlotte, celle qui devint plus tard l'archiduchesse Maximilien, et qui est aujourd'hui la malheureuse veuve de l'empereur du Mexique.

La famille d'Hulst se trouva ainsi transportée à Bruxelles. Mais, après deux ans de séjour, une grave maladie de son fils aîné obligea le comte à regagner la France, et la comtesse ne put désormais diriger que de loin l'éducation de sa royale élève.

Cependant Maurice et son frère avaient commencé leurs études. Ce fut le curé de Louville qui leur donna les premières leçons. Puis ils passèrent sous la direction d'un précepteur ecclésiastique ; et enfin, en 1856, après que leur famille se fut remise à habiter Paris, ils suivirent,' comme externes, les cours du collège Stanislas.

Les institutions ressemblent aux hommes : elles ont,

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elles aussi, leurs maladies et, pour ainsi dire, des crises violentes ou des états d'anémie qui mettent leur vie en péril. Elles s'en relèvent même plus difficilement que les individus : il leur faut, pour y échapper, une vitalité rare. Le collège Stanislas avait connu la prospérité : il avait eu une jeunesse florissante ; mais, vers les premières années du second Empire, quand Maurice d'Hulst y entra, il ne vivait plus que des souvenirs de son ancienne renommée, et visiblement il inclinait vers la ruine. La Société de Marie venait de l'acheter à la faillite de l'abbé Goschler. L'abbé Lalanne en avait pris la direction. Ce fut lui et l'abbé de Lagarde, venu immédiatement après, qui lui rendirent sa prospérité et le firent ce qu'il est : l'un des premiers établissements de Paris et de la France.

Maurice vint donc finir ses études dans cette maison à qui l'avenir semblait si peu sourire. Ce fut une bonne fortune pour elle : les succès si brillants du nouvel élève contribuèrent à la remettre en honneur. Il avait commencé la seconde, pendant que son frère Raoul, que la maladie avait retardé, entrait en troisième. Mais dès l'année suivante, franchissant une classe, l'aîné rejoignit le plus jeune, et ils ne se quittèrent plus. Sur les bancs du collège et plus tard à travers la vie, ils restèrent frères par le cœur, plus encore, s'il est possible, que par le sang, jusqu'au jour fatal, où Raoul mourut en pleine jeunesse, à trente-cinq ans. Jusqu'à la dernière heure, les deux frères vécurent, pour ainsi dire, la main dans la main : la mort seule les sépara (1).

(1) M. Raoul d'Hulst avait épousé la tille ainée du vicomte de Gontaut Biron, depuis ambassadeur à Berlin. Il est mort sans laisser de postérité.

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Pendant les quatre années qu'ils passèrent à Stanislas, Maurice se signala dans toutes les branches des études. Non seulement il conquit, avec une égale facilité, le baccalauréat es lettres et le baccalauréat es sciences ; mais lors des concours généraux qui mettent aux prises, à la fin de chaque année, tous les établissements universitaires de Paris, il composa avec bonheur dans les matières les plus diverses : de ces batailles annuelles, ce soldat heureux ne revint jamais sans honneur. Il fut couronné en mathématiques, aussi bien qu'en discours français. On remarquait à la fois sa facilité extraordinaire en vers latins, ses aptitudes en philosophie, sa connaissance du grec, et, dans sa propre langue, ce style, déjà net et ferme, •qui est aujourd'hui sa marque dans ses écrits et sa parole. Le fruit était déjà visible dans la fleur (1).

En même temps il complétait, auprès de sa famille, l'éducation de son cœur. Comme il était externe au collège, il pouvait recevoir lentement, chaque jour, la salutaire influence du foyer où Dieu l'avait fait naître. L'empreinte la plus pénétrante lui vint de sa mère. Profondément chrétienne, quoique d'une piété que l'éducation janséniste avait faite austère et un peu timorée, la comtesse d'Hulst développait, dans ses enfants, une idée exaltée de l'honneur, et un viril amour du devoir. Elle ne les habituait point aux douces gâteries, familières à la tendresse maternelle. Avec sa mâle énergie, son vif sentiment de ce que la noblesse du

1 1) Voici la liste de ses succès au concours général : en seconde (dès sa première année) un premier accessit ; en rhétorique (nouveaux) 4 accessits ; •en rhétorique (vétérans) prix de discours français et 3 accessits ; en logique (comme on disait alors) 1 prix de mathématiques et 2 accessits de philosophie. C'était être mis bien souvent à l'ordre du jour de l'armée!

sang impose, on eût dit une Romaine, une Cornélie, dont l'Evangile aurait humanisé la fierté et élargi le cœur. De Paris elle ne connaissait que le noble faubourg où la famille habitait, et « l'autre quartier », comme elle disait, c'est-à-dire les Champs-Elysées. Ses connaissances de la grande ville n'allaient pas plus loin, et son fils Maurice la plaisantait volontiers sur l'insuffisance de sa géographie parisienne.

Quant au comte, il n'avait point échappé à l'indifférence religieuse qui fut, malheureusement, à la mode chez les hommes, après 1830. Mais il avait une foi vive et un sentiment profond cle ce qui est dû à Dieu. Il est mort plus tard en vrai chrétien, ramené à la pratique de ses devoirs religieux par l'influence de sa femme et la parole de son fils devenu prêtre. Deux jeunes filles, deux sœurs de Maurice, complétaient le cercle de la famille. L'une devait un jour prendre le voile ; l'autre mourut prématurément, après avoir donné la vie à deux enfants, dont l'un a eu l'honneur d'être tué, pendant le siège, à la tête de sa compagnie de mobiles, sur le champ de bataille de Champigny(l).

On vivait donc ainsi tous réunis, les enfants autour des parents et sous leur influence. Parfois, souvent même, la famille fuyait à la campagne, dans sa propriété du midi,, près de Béziers, et surtout dans celle de la Beauce, à Louville. Là, Maurice se reposait de ses travaux et se

(1) Celle qui est entrée en[religion fait partie de la Congrégation de l'adoration réparatrice. C'est ce qui explique que son frère ait écrit la vie de la mère Marie-Thérèse .fondatrice de cette Congrégation. Quant à l'autre, elle avait épousé le Baron de Cambray. — Son frère étant mort sans enfants, le recteur de l'Institut catholique de Paris est le dernier des comtes d'Hulst.

payait de ses succès, en se livrant aux exercices qui plaisent tant à la jeunesse, la chasse et l'équitation : il montait à cheval et tuait des lapins.

Mais l'heure des graves résolutions avait sonné : ses études étaient finies, il allait avoir dix-huit ans ; il fallait entrer dans une carrière. Son choix était fait depuis longtemps : il voulait se donner à Dieu dans le ministère sacerdotal. Sa vocation s'était révélée spontanément à lui dès l'âge de douze ans, comme une plante qui se montre tout à coup hors du sol, sans qu'aucuns main d'homme l'ait semée. Un précepteur, qui était un saint et qui remplit auprès de lui, sans être son confesseur, l'office d'un directeur de conscience, cultiva soigneusement dans son âme la fleur du ciel (1).

Ainsi entretenue, sa vocation ne parut pas un moment chancelante. Tout au plus, fut-elle éprouvée par une tentation aussi rare que noble, vers l'âge de dix-sept ans. Maurice préparait alors son baccalauréat es sciences. Et les mathématiques exerçaient sur sa jeune intelligence, pénétrante et précise, une sorte de fascination. Elles lui causaient de véritables accès d'enthousiasme. Quand il répétait son cours d'algèbre au tableau, seul dans sa chambre, il lui arrivait de trépigner de joie et de battre des mains en voyant les perspectives de la vérité abstraite s'ouvrir devant lui, dans un horizon plein de lumière. Il lui venait alors le vague désir de vouer sa vie à une étude qui donnait à son esprit de si pures ivresses ; le rêve de l'Ecole polytechnique le hantait ; mais une voix secrète lui dénon-

(1) Ce saint prêtre s'appelait l'abbé Berthet ; il est mort, dapuis, missionnaire au Japon.

çait la tentation et il sentait qu'à se détourner du sanctuaire, où le ciel et son cœur l'appelaient depuis l'enfance, il serait infidèle à Dieu et s'égarerait hors de son chemin.

Le 5 octobre 1859, il entrait au séminaire de Saint- Sulpice, à Issy. Il y trouva la paix de l'âme, ce repos e* cette douceur que tous les êtres goûtent dans l'élément et à la place où Dieu les a destinés à vivre. Depuis le jour où il franchit le seuil du séminaire, c'est lui-même qui nous en a fait la confidence, il ne connut ni un mouvement, d'hésitation, ni un instant de regret.

Mais il lui avait fallu vaincre les résistances de son père, qui avait sur lui d'autres pensées, et dont sa décision ruinait les espérances. Cette lutte eut ses peines ; le calme, qui la suivit, en fut la récompense. Quant au comte d'Hulst, il dut s'applaudir plus tard d'une défaite, qui, en permettant à son fils de devenir un apôtre, lui prépara à lui-même un guide vers Dieu et un introducteur dans l'Éternité. Tant il est vrai que la Providence nous donne souvent un témoignage de son miséricordieux amour, dans les événements mêmes où elle nous contrarie et où nous trouvons qu'elle nous frappe !

Le nouveau séminariste passa deux ans à Issy. Son intelligence vigoureuse et avide s'y livrait avec passion à toutes les études qu'on lui offrait, comme un estomac robuste et à jeun recherche et goûte tous les aliments. C'est ainsi qu'il devint le partisan décidé de la doctrine ontologiste qui lui était enseignée ; la lecture de saint Thomas d'Aquin devait plus tard le guérir de ces idées de sa jeunesse. On le vit ensuite, au séminaire de Paris, déployer la même ardeur pour la théologie et l'exégèse biblique.

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Élève du savant et saint abbé Le Hir, il suivait, avec enthousiasme, ce fameux cours d'Hébreu, où le maître incomparable forçait la grammaire même à éclairer les Écritures et à chanter les louanges de Dieu.

En môme temps, suivant l'usage de Saint-Sulpice, il était désigné pour s'occuper de l'œuvre célèbre des catéchismes ; dès qu'il y parut, son talent le porta à la première place. (1)

A ving-trois ans, ses études ecclésiastiques étaient finies. Il demanda alors et obtint d'aller les couronner à Rome. Deux ans après, il était docteur en théologie et en droit canonique. Il s'était de plus initié, dans la compagnie de l'illustre de Rossi, à l'archéologie chrétienne, et avait conçu, pour la Rome de nos premiers siècles, un amour que les années n'ont pas refroidi.

Prêtre depuis un an, rien ne l'empêchait désormais de commencer son apostolat. Tout l'y poussait, au contraire. Les mains consacrées, le cœur plein de zèle, l'esprit enrichi de connaissances étendues, il n'attendait que l'occasion de mettre tout ce qu'il avait, et lui-même, au service de Dieu. Le soldat était bien armé, vaillant et jeune : il aspirait à la bataille.

La bataille ne tarda pas.

(1) Attaché la première année à la persévérance des jeunes filles, il fut, l'année suivante, chef du catéchisme de première communion, et, la troisième année, chef du catéchisme de persévérance.

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