VUE INTIME
e talent de Mgr d'Hulst est assez connu. Ce que '{$f le public ignore beaucoup plus, c'est son caractère, j'allais dire c'est lui-même : car l'homme est surtout dans le cœur.
Chez Mgr d'Hulst le cœur est grand et noble. Formé, dès l'enfance, au respect de ce qu'on se doit à soi-même, il a le culte de la dignité morale et la passion de l'honneur. Il tient de son éducation une répugnance insurmontable pour tout ce qui abaisse, et un viril amour pour tout ce qui est élevé, beau et généreux. Cette leçon du foyer, déposée comme une semence dans une nature faite pour elle, s'y est développée et épanouie. Il avait vingtquatre ans, quand sa mère elle-même disait : « Je suis sûre qu'il ne commettra jamais aucune bassesse. Et quant aux penchants du cœur, qui peuvent être si périlleux à son âge, je le sais trop' foncièrement honnête pour ne pas s'en défendre, ayant juré de n'appartenir qu'à Dieu. »
Il a donc une nature rare, haute, droite, chevaleresque. N'attendez pas de lui les petits moyens, même quand ils peuvent servir à de grandes choses : les industries adroites, les intrigues qui travaillent dans l'ombre, les accommodements des habiles avec la vérité. Quoiqu'il soit d'une famille normande, il n'a rien, absolument rien, ducarac-
tère normand. Il ne pratique pas la ruse ; que dis-je ? il l'ignore. Beaucoup le prennent pour un politique retors et tortueux ; peut-être n'est-il pas politique du tout, si d'être politique c'est une qualité — ou un défaut — qui consiste à se préoccuper avant tout de l'utile, et à y ordonner ses actes, ses paroles et jusqu'à son silence. Il va droit son chemin, en pleine lumière, parfois même quand un détour serait plus sûr, et la marche plus facile sous la protection de l'ombre. Il aime enfin la loyauté jusqu'au culte, et si l'on peut le dire, jusqu'à la superstition. Mais c'est une superstition qui fait beaucoup d'honneur à l'homme, si elle nuit quelquefois au succès du rôle et à la fécondité de l'action.
Il n'est donc point le diplomate que certains supposent, tant s'en faut ! Car il porte son cœur dans sa main et sur ses lèvres. Quelqu'un qui l'a connu depuis sa jeunesse disait de lui : « Je serais surpris qu'il ait jamais menti même d'un petit mensonge d'enfant. » Il est franc et de sang bien français. S'il combat, c'est en face, la visière relevée et l'épée en avant. Pendant le siège, le maire de l'arrondissement qu'il habitait, avait chassé les Frères des écoles. Ce n'était qu'un épisode de la guerre incessante qu'il faisait à la religion. (1) L'abbé d'Hulst riposta, mais non de loin et dans l'ombre. De concert avec l'abbé Courtade il fît afficher dans l'arrondissement une protestation indignée, qu'ilsigna avec son ami. C'était, dans leur pensée, le début d'une campagne. Ils comptaient la poursuivre par la presse et dans les réunions publique, malgré les passions violentes d'un
(1) C'était M. Mottu ; ce farouche ennemi de Dieu et de l'Église a été depuis condamné à la prison pour escroquerie.
quartier révolutionnaire, qui allait être bientôt la tète et le cœur cle la Commune et ils n'auraient pas reculé : on les aurait vus défendre courageusement leur drapeau sur ce champ de bataille dangereux, si un ordre n'était venu de haut,qui imposa les timides conseils d'une vieille prudence à l'ardeur de leur belle témérité. Il fallut obéir et se taire.
Bossuet a dit que lorsque Dieu créa le cœur de l'homme, il y mit d'abord la bonté. Le recteur de l'Institut catholique a le cœur bien humain, il est bon ; non d'une bonté superficielle qui s'égare et se perd de tous côtés, mais d'une bonté profonde, capable d'indulgence, portée à la compassion et qui s'élève sans peine au dévouement. Il aime les petits et les humbles : comme l'Évangile, il incline vers ceux qui souffrent, il est ouvert à la pitié.
A l'égard de ses amis, son affection est constante et singulièrement vive : elle va jusqu'à la tendresse. Ils en sont entourés, réchauffés, consolés. « Pour moi, disait l'un d'eux, qui le" connais et qui l'aime depuis trente ans, j'ai toujours considéré cette amitié comme un des bienfaits les plus précieux que m'ait accordés la Providence. »
Seulement, il faut en tomber d'accord : il ne se donne pas à demi. Il manque cle cette amabilité banale, qui est la bonté en gros sous : on la témoigne à tout le monde, comme on fait l'aumône à tout passant qui tend la main. Je n'en médis point. Elle est toujours agréable à qui en est l'objet, et souvent utile à qui la pratique. C'est un moyen incomparable pour conquérir la sympathie publique, et, en même temps, parfois, l'influence. Aussi peut-on trouver fâcheux que Mgr d'Hulst n'en use pas comme tant d'autres. C'est
encore un excès de sa loyauté naturelle. Sans être aucunement Alceste, il n'accepte pas sur ce point les mensonges de l'usage. Ces démonstrations anodines sont de convention clans les relations mondaines, et ceux-là seuls s'y trompent qui désirent s'y tromper. Mais justement la plupart le désirent et ils sont reconnaissants aux hommes un peu considérables, qui leur procurent cette illusion charmante. Mgr d'Hulst n'est point cle ceux-là ; et beaucoup lui en tiennent rigueur.
Et puis, parmi tant de travaux qui l'accablent, et avec ce goût très vif de l'étude qui le tourmente, il doit être peu enclin à dire clés paroles mielleuses à qui vient lui prendre une partie de son temps. On en a fait le remarque, et elle est juste : tel honnête homme — ne parlons que des hommes ! — qui se ferait un scrupule cle vous dérober un centime, vous vole, sans y regarder, des minutes et des heures. C'est vous faire perdre ce qui ne se retrouve pas. Et l'on conçoit que les hommes fort occupés fassent quelquefois grise mine aux auteurs d'un larcin trop facile et qui n'a pas d'autre châtiment.
« J'écrirai souvent sur ma porte, disait une femme célèbre du XVIIIe siècle, comme ce savant : Ceux qui viennent me voir me font honneur : ceux qui ne viennent pas me font plaisir.» (1)
Je ne serais pas bien étonné si quelques-uns croyaient Mgr d'Hulst capable de goûter ce mot,etpeut-ôtrede le laisser parfois entendre, — sans le dire — aux indifférents qui viennent V honorer de leur entretien. Ce sentiment n'a
(1) Mlle de Lespinasse : lettre à M. de Guibêrt, 14 oct. 1774.
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rien certes que de légitime. Mais il est difficile qu'il passe pour un aimant, propre à attirer les cœurs.
Le recteur de l'Institut catholique a d'ailleurs naturellement l'abord froid et un peu raide. Avec sa haute taille, son front large et bien découvert, ses yeux pénétrants, son grand nez, son nez cardinalice, comme disait quelqu'un, et cette répugnance invincible à se composer un visage pour se donner des amis d'occasion, de temps en temps l'impression qu'il produit est peu engageante : il ne met pas beaucoup à l'aise. Un homme d'esprit, qui avait des lettres, disait de lui, en souriant, ce mot de Chérubin dans Beaumarchais : « Elle est bien belle, ma marraine: mais elle est bien imposante. »
Il ne peut donc, ni sans doute il ne veut être ce qu'on appelle un bon garçon ou un brave homme. Je ne lui en fais pas un mérite, je le constate. Mais comme il est plus et mieux que cela ! Le monde est rempli de comédiens qui ont la main toujours tendue et la bouche sans cesse enfarinée, tout en" paroles d'ailleurs et en vaines protestations, indifférents au fond pour ceux qu'ils flattent de leurs sourires ou séduisent de leurs faciles promesses, comme ces acteurs qui remuent tous les spectateurs d'un théâtre par les accents pathétiques de leur voix et l'air bouleversé de leur visage, tout en restant assez calmes pour lancer tout bas à leurs camarades, clans le même moment, quelque plaisante raillerie, à l'adresse du bon public qui s'est laissé prendre à leurs larmes. Il y a deux hommes en eux : celui de la représentation et celui de la réalité, celui du dehors et celui du dedans.
Il n'y en a qu'un chez Mgr d'Hulst, et c'est un homme
bienveillant, d'une confiance en autrui que l'expérience même de la vie n'a pas tout à fait corrigée. On l'accuse d'être dédaigneux, et, en vérité, son air le défend mal. Mais c'est un des mensonges de la physionomie. Au fond, son cœur est ouvert, il croit aux hommes spontanément, il a le goût de la vie simple, intime, et, là nul ne montre plus d'entrain, autant de bonne humeur, ni un laisser-aller qui se moque davantage de l'étiquette : il étonne par l'abandon. Il ne contriste personne qu'avec peine, et il redoute cette peine. Ne le prenez ni pour un cœur insensible que le malheur des autres ne touche pas, ni pour une âme cuirassée, sur qui aucune influence ne mord. Ce n'est pas une statue de marbre, ni de bronze.
Pourtant il a d'instinct, non de la morgue, mais une certaine hauteur de race. Le sang parle : la fierté lui serait naturelle. Sa mère disait autrefois : q Je ne crains pour lui que l'orgueil.» Ah! l'orgueil! la tentation des âmes grandes, à la fois le vice le plus redoutable et celui dont on peut le plus tirer de profit. Qu'est-ce que la dignité et le respect de soi-même, sinon de l'orgueil retourné et bien compris ?
Pendant le siège, un de ses amis étant allé le voir, fut retenu chez lui par les attroupements populaires ; la rue n'était pas sûre. C'était le 31 octobre, un jour d'émeute. On sentait que Paris glissait vers la Révolution, et que les meneurs du mouvement, ceux qui faisaient marcher et hurler la foule, étaient capables de toutes les violences, même sanglantes. Les deux amis causaient clone de l'éventualité grave où ils se trouvaient d'être arrêtés un jour ou l'autre et fusillés.
Archevêque de Paris.
— « Le difficile, dit tout à coup l'abbé d'Hulst après un moment de silence, ce serait d'avoir assez de charité, pour surmonter le mépris dû à ces misérables. »
Toute son âme est dans ce mot. Donner sa vie à trente ans, dans toute la force de sa jeunesse et la radieuse virginité de ses espérances, c'était un sacrifice auquel il sentait bien qu'il était prêt. Il n'avait non plus aucune peine à pardonner sa mort à ses bourreaux. Mais ne pas les mépriser en tombant sous leurs balles au milieu de leurs cris farouches, ne pas se redresser au-dessus de leur criminelle et sauvage sottise de toute la supériorité d'esprit et de caractère dont il portait dans son cœur le sentiment à la fois profond et inavoué, voilà l'effort héroïque qu'il ne croyait pouvoir demander qu'à sa foi. Sa Coi est d'ailleurs une force qu'il n'a laissée oisive, en aucun temps. Il l'a fait toujours agir. Déjà au séminaire, comme professeurs et élèves remarquaient son talent et le plaçaient haut dans leur estime, il s'ingéniait à descendre, recherchant en tout les rangs secondaires, fréquentant les moins favorisés cle ses confrères, industrieux enfin à provoquer les occasions où son humilité trouvait à se satisfaire. « Je l'ai vu, disait un de ses camarades, s'agenouiller devant la cellule de l'un d'entre nous, qu'il croyait plus parfait que lui, et en baiser le seuil avec dévotion et une pieuse envie. »
Depuis, s'il lui est arrivé de défendre des opinions hardies, qu'il a dû tenir plus tard pour contraires à la vérité, il n'a pas hésité à reconnaître son erreur, même quand rien ne semblait imposer cet aveu. (1)
(1) Par exemple dans la préface de sa brochure sur le Droit Chrétien ; il avoue que jusqu'à l'encyclique Immortale Dei il n'avait pas cru que la thèse catholique sur ce sujet eut jamais été mise en pratique chez aucune nation.
La toi le pousse donc et le guide : elle inspire sa vie. Il aime le ministère intime qui le met en communication avec les Ames, et lui permet de les garder ou de les ramener à Dieu. « Une année, raconte un de ses amis, comme nous étions encore à Saint-Sulpice, j'allai passer quelques jours, pendant les vacances, au château de Louville, où il était avec ses parents. Il y avait dans le village une bonne vieille femme aveugle, très pieuse au milieu d'une population tout a fait indifférente. Il allait la voir presque tous les jours ; je l'accompagnais. Il commençait par lui offrir des friandises, des fruits, des provisions, qu'il avait apportées pour elle, puis, — je le vois encore — tirant de sa poche une Imitation en latin, il faisait à la pauvre femme la lecture qu'elle ne pouvait faire elle-même, et qui la remplissait d'une sainte joie. Il traduisait, en parcourant le texte des yeux, sans hésiter jamais, sans chercher un mot. La bonne vieille, en l'écoutant, s'avançait sur le bord de son fauteuil le cou allongé, -l'oreille dressée, attentive et comme suspendue aux lèvres de cet admirable jeune homme, qui venait lui prêter ses yeux et sa science, pour lui verser la lumière. Je les regardais tous les deux, lui, si beau dans ce simple acte d'apostolique charité, elle, transportée, rayonnante comme si les yeux de son âme, grands ouverts sur la vérité, avaient jeté un pur reflet et une sorte d'éclat céleste sur ce vieux visage, tout ridé parle temps et la misère. »
Plus d'un quart de siècle après, Mgr d'Hulst était appelé à Notre-Dame. C'était, pour son zèle et sa parole, un théâtre bien différent de la pauvre chaumière de Louville. Justement, dans le moment même où le cardinal Richard le désignait pour la chaire la plus illustre du monde, il pré-
chait une humble retraite aux paysans de son village. Il employait ses forces et son talent à évangéliser ces âmes simples, et, écrivant à son ami, il lui parlait de cette œuvre avec autant d'intérêt et plus de détails que de la succession de Monsabré et de Lacordaire,dont il venait de recevoir le fardeau glorieux.
Il est de ceux dont la vie commente la parole, et contribue à la rendre efficace. Sa vertu va jusqu'à l'austérité. Le luxe paraît le laisser indifférent, et il a le dédain du bien-être. Quelqu'un traversait un jour son appartement, accompagné de son valet de chambre. On arrive dans une toute petite pièce, assez semblable à un couloir peu développé, et dont la fenêtre donnait dans une cour étroite. Sur les murs, un papier usé, tombant çà et là en morceaux ; dans la chambre un lit de fer, sans rideaux; tout près du lit, contre la cloison, un grand chapelet, à gros grains, avec un bénitier et un crucifix; de l'autre côté, une armoire en bois blanc, sans peinture. Et voilà tout.
— « C'est ici que vous couchez, mon ami ? dit le visiteur au domestique.
— Moi, Monsieur !... Vous ne saviez donc pas? C'est la chambre de Monseigneur. »
Paris, 1895.
Georges Bertrin.
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PRÉFACE : M. l'Abbé Georges
Bertrin page 7
LE CARDINAL PIE : M. Eugène
Veuillot. —Continué par C page 12
MGR DUPANLOUP: Henry de
Riancey. —Continué par C. . . page 64 LE FRÈRE PHILIPPE:
M. Leeoy de La Marche... page 111 LE R . P . MONSABRÉ :
Oscar Havard page 151