LE DÉPUTÉ
jjjOué comme il l'est, avec son goût pour les méditations sereines de la science, ses instincts élevés S^£x^> et généreux, et son horreur de la vulgarité, il ne paraît pas qu'il doive beaucoup se plaire à la Chambre, parmi des passions aveugles sans justice ni bonne foi, dans ce brouhaha de réunion publique, et ce tulmulteux conflit de haines intéressées et de rivalités mesquines, prêtes à tout pour la conquête du pouvoir.
Aussi, n'avait-il jamais eu la pensée d'y briguer un siège, quand, à la mort de Mgr Freppel, député de la 3me circonscription de Brest, une voix autorisée lui proposa la
candidature. C'était'le jour même des obsèques de l'éminent èvèque d'Angers. Mgr d'Hulst refusa nettement. Il allégua la multitude des travaux divers qui pesaient déjà sur ses épaules, et le sentiment du cardinal Richard, en cela conforme au sien. Bientôt, ce fut le cardinal lui-même, qui, mieux instruit d'une situation devenue épineuse, pressa son vicaire général d'accepter le mandat qu'on lui offrait. L'archevêque de Reims ajouta ses instances ; il fallut céder : Mgr d'Hulst déclara donc qu'il s'en remettait au choix du comité électoral de Brest. Le comité le choisit par une majorité qui comprenait les deux tiers des votants ; il fut élu par onze mille voix, sans concurrent. Personne n'avait osé lui disputer la victoire. C'était le 6 mars 1892, le jour même où il inaugurait à Notre-Dame sa seconde station de carême.
Qu'allait-il faire à la Chambre ? Quelle politique pourrait-il y suivre? On se le demandait avec quelque curiosité, et l'on inclinait à croire qu'il se posait la question à lui-mènle, non sans se mettre dans l'embarras ; car nul n'ignorait ses relations intimes avec les princes d'Orléans, et d'autre part, il paraissait difficile qu'un membre éminent du clergé, chef d'une grande institution catholique, combattît ouvertement la politique pontificale, et fît la guerre au gouvernement établi, quand le Pape recommandait de lui tendre la main.
On observa donc son attitude : elle fut nette, et dès le début. Il ne renia ni ses affections personnelles, ni ses préférences politiques, ni même ses espérances. Mais il déclara en même temps qu'il acceptait avec loyauté les institutions que le pays s'est données, et que c'est du pays
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seul qu'il voulait en attendre le changement. Jusque-là, il tiendrait le gouvernement républicain pour le gouvernement légitime, et ne lui ferait pas une opposition systématique. Ses votes seraient avec lui ou contre lui, suivant qu'il serait lui-même pour ou contre la religion, le droit et l'intérêt de la France.
Il est resté fidèle à cette ligne de conduite. Il se tient donc dans une région peu fréquentée, entre les royalistes qui se déclarent ennemis irréconciliables de la République, et les ralliés proprements dits, qui, pour conquérir la faveur du suffrage universel et avec elle l'influence croient nécessaire de renoncer publiquement à tout espoir, môme légal, de restaurer jamais la Monarchie. Mgr d'Hulst estime que cette seconde manière de comprendre l'action catholique est profondément respectable ; mais elle ne lui paraît ni nécessaire rni efficace. Ces déclarations républicaines ne convainquent malheureusement que ceux qui n'ont pas besoin d'être convaincus. Les autres, ceux dont on cherche et dont il faudrait gagner les voix, restent sceptiques et défiants. La République se confond pour eux avec certains hommes et certaines doctrines. On peut regretter le fait, et on le doit, mais il existe, et rien n'annonce qu'il soit à la veille de prendre fin. (1)
(1) En publiant, l'an passé, le récit des derniers moments du Comte de Pans, il a écrit, en tête de sa brochure, cette déclaration si précise et si nette :
« Je reconnais — et en cela je suis d'accord avec le prince lui-même — que le principe de la monarchie héréditaire ne peut pas se rétablir par sa propre vertu, qu'il y faut le consentement de la nation ; que ce consentement fait défaut aujourd'hui, et que l'institution républicaine, quels qu'aient été les vices de sa naissance, réunit actuellement les conditions d'un pouvoir légitime, auquels les citoyens doivent obéissance. En cela, je me conforme
C'est du moins l'avis du député de Brest. Il convient donc, à ses yeux, de ne pas engager l'avenir ; il faut laisser au temps le soin de décider si les institutions actuelles sont le dernier stade du mouvement démocratique, ou si, par le relâchement de l'autorité et par l'audace croissante du parti du désordre, elles ne conduiront pas le pays à une réaction autoritaire, qui ramènera la Monarchie traditionnelle, ou jettera le peuple et la liberté aux pieds d'un César d'aventure. En attendant, il est persuadé qu'il n'y a pas à s'occuper de la question constitutionnelle ; que c'est le devoir des catholiques de travailler au bien moral et matériel du pays, la main dans la main, en concentrant leurs forces sur le terrain où leurs convictions se rencontrent, au lieu de les disperser ou de les employer à se faire mutuellement la guerre .
C'est ainsi que, sans partager en général les idées sociales et politiques de M. de Mun, il s'est montré partisan très résolu de son élection dans le Finistère. Il déplorait l'échec du grand orateur catholique dans le Morbihan ; un siège étant devenu vacant à Morlaix, il a mis toute son
aux enseignements et aux directions du Saint-Siège, sans avoir à m'écarter pour cela des conseils de patriotisme, si souvent donnés par le comte de Paris lui-môme à ses amis.
D'autres catholiques vont plus loin : ils croient que pour servir les intérêts religieux, qu'ils mettent, comme moi, au-dessus de tous les autres, la simple soumission aux lois du paj-s ne suffit pas, qu'il faut aller jusqu'à l'adhésion définitive, impliquant l'abdication de tout esprit de retour vers un régime différent.
Je respecte cette manière de voir, et Dieu me garde de suspecter les intentions de ceux qui l'adoptent ! Mais je ne crois pas nécessaire, ni comme Français, ni comme catholique, ni comme prêtre, de les suivre jusque là. C'est encore s'incliner devant la souveraineté nationale que de prévoir le jour où elle manifesterait de nouvelles préférences ; c'est user d'un droit constitutionnel que de lui en donner le conseil. »
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influence à faire réussir sa candidature, et M. de Mun est rentré à la Chambre.
Quant aux débats parlementaires, le député de Brest les suit avec assiduité. S'il n'y prend pas une part plus active, c'est que les occupations écrasantes, qui lui incombent d'ailleurs, ne lui permettent pas de se livrer sans réserve aux exigences de la vie politique. Du moins, quand il s'est mêlé à la discussion, son intervention sobre et vigoureuse a été généralement appréciée ; il a conquis l'attention de la Chambre, même celle de ses adversaires les plus violents. Et ce n'est pas une médiocre victoire. Car il ne l'achète point par des bassesses. Sa dignité, un peu raide et d'apparence hautaine, écarterait plutôt les sympathies. C'est son talent qui lui ramène les esprits; il est du petit nombre de ceux qu'on écoute.
Son succès fut particulièrement vif le jour où il parla sur le serment judiciaire. On se montra très frappé de l'élévation de ses idées et de la sévère beauté de son langage. Comme il Lnissait, un journaliste de valeur, mais d'un camp hostile au sien, communiqua ses impressions à un confrère, plus sympathique à l'orateur : « Décidément, lui dit-il, non sans irrévérence pour ces messieurs du Parlement, votre ami est un homme ; mais il est beaucoup trop fort pour son auditoire : la plupart ne le comprennent pas. » (1)
Fiez-vous donc aux hommes cle votre parti ! Voilà comment ils vous calomnient... ou vous trahissent!
(1) La parole est très" authentique ■ nous [la tenons [de celui même à~qui elle fut dite.
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