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vers libre allait anéantir l'alexandrin. A présent, les symbolistes ont passé — plus vite encore qu'ils ne le méritaient; — l'alexandrin des jeunes poètes, à peu de chose près, est aussi régulier que celui des classiques. Une semblable réaction s'accomplira dans la musique; son hégémonie sur les autres arts doit persister; elle grandira, aussitôt que se détournant d'être une langue fluente, insaisissable, la mélodie sesoumettra aux mêmes règles logiques que toutes les autres formes de l'activité créatrice; et ce ne sera pas une mince gloire pour l'art de Saint-Saëns d'avoir soudé à l'antique sagesse la sagesse des temps nouveaux.

La tradition dont il relève n'est point simplement musicale. Une de nos joies, en vivant avec son œuvre, a été d'y toucher, à leur état le pluspur, les dons innés du génie français. Chaque fois que nous l'avons vue en regard d'une œuvre allemande et italienne, nous avons senti une dissemblance qui tenait à quelque chose de plus intime que la tradition artistique, à l'hérédité nationale, palpable dans une phrase de chant comme dans une strophe de poète ou un détail d'architecture. Il est admirable de retrouver chez un musicien de notre temps, malgré l'envahissement du cosmopolitisme et la pesée croissante de l'étranger sur le tempérament ancestral, des qualités irréductibles, aussi nettes de mésalliances qu'aux meilleures époques de notre histoire. La sveltesse, le trait délié d'une fable de la Fontaine, est passé dans l'élégant dessin de sa mélodie. Ses défauts ^mêmes sont spécialement français: ainsi, plusde largeur et de mobilité que d'acharnement sur un point unique. Ce qui lui manque d'ail- % leurs n'est que la condition de ses facultés dominantes, et définit en lui le déterminisme constant d'une race ; sa vivacité vibrante eût-elle été conciliable avec la lenteur complexe d'émotion particulière aux hommes du Nord, ou son instinct de mesure avec la faconde

méridionale? Il a rectifié cependant et enrichi son hérédité : il a compris ce que la pensée française pouvait s'assimiler du sérieux germanique, de l'opulence plastique italienne. 11 n'a pas cherché à tuer dans son sang le vieux levain barbare transmis par ses ancêtres normands; témoin les emportements sauvages de ses concertos; et ce ferment d'héroïsme, d'action conquérante Ta tenu en deçà d'un classicisme conventionnel ou des mollesses d'un art trop civilisé.

La leçon sociale de sa musique est donc une leçon de fidélité intelligente aux traditions françaises. L'aspiration de la jeunesse contemporaine — de celle du moins qui juge et prévoit — se résume en cette difficile entreprise : restreindre, sinon combler l'abîme entre la France d'à présent et celle d'autrefois; un peuple ne pouvant ni refaire son passé, ni en abolir l'influence, le problème est de réconcilier la nation avec les parties vivaces du passé, de restituer à notre évolution sa continuité interrompue par cent ans de stériles secousses, d'infuser aux organismes modernes, débiles ou grossiers, la moelle de l'ancien temps. L'oeuvre de Saint-Saëns est, dans Part, un magnifique exemple de cette réconciliation intuitivement opérée. Elle ne sera même tout à fait comprise que le jour où notre harmonie sociale se rapprochera de sa pondération. Un poème, comme Ascanio, n'appelle pas à lui une France livrée aux coassements haineux des grenouillères démagogiques, mais une France pacifiée, capable de se recueillir un instant pour écouter la danse d'Apollon et des Muses, et de s'aimer elle-même dans la beauté tranquille de son siècle "le plus aristocratique, ressuscité par le plus aristocrate de ses musiciens.

Toutefois le culte de la terre et des morts ne nous suffit plus; nous cherchons invinciblement une réalité au delà des apparences. Cette réalité, la musique ne

doit pas nous donner l'illusion de l'atteindre simplement au fond de notre conscience individuelle. Le mal le plus profond des derniers siècles n'a-t-il pas été l'idéalisme, état boudhique de sentiment, — par où la monstrueuse Asiecommenceàdébordersurl'Occident — persuasion que les choses sont vraies selon nous, et non hors de nous, que le monde est un miroir d'ombres, la forme vide de notre esprit? Les lyriques, en Allemagne surtout, ont aggravé cette tendance. Saint- Saëns n'en est pas totalement indemne. Mais en créant, avec des sons fugaces, des ensembles solides, dont toutes les parties se correspondent de même que les atomes d'un univers, il affermit dans l'intelligence la certitude de ses relations vraies avec le grand tout. De là le caractère constamment dogmatique et religieux de sa mélodie : la disposition religieuse de l'âme n'est en effet que la concorde de sa volonté avec les lois universelles de la vie ; selon la parole de Dante « toutes choses ont un ordre entre elles, et cet ordre est la forme qui fait l'univers ressemblant à Dieu. » Saint- Saëns a pu évoluer du catholicisme à l'adoration païenne de la beauté : qu'il Tait voulu ou non, sa musique est demeurée foncièrement, invinciblement religieuse, catholique au sens originel du mot. Ce qu'il écrira toujours mieux que personne, ce sont les hymnes d'une joie collective, sainte et réglée. Il semble présager au monde Pavénement d'une paix liturgique, d'une paix dominicale, de la communion de tous les hommes au sein de la Vérité unique. Et ainsi sa conception est complète, en ce qu'elle reproduit la figure totale des réalités.

Sans doute, elle ne s'impose pas comme une borne, un point d'arrêt. L'art n'aura jamais la fixité d'un dogme; la vie ne peut être le triomphe d'une seule force; il s'y fait une oscillation, une alternance de principes antagonistes. Des périodes de stabilité sont com-

pensées par des moments de chaos. Mais les convulsions passagères préparent un nouvel équilibre; la tradition se retrempe dans l'anarchie. Plus d'une fois, l'indestructible démence du rêve, le désordre du sentiment s'insurgerontcontre l'artdeSaint-Saëns, essaieront d'en renverser les fondations. Il résistera, toujours jeune et vénérable, et s'embellira de toute la piété des âges successifs, de toute la fécondité de l'avenir.

Son œuvre est à la fois un terme et un commencement. Volontiers, il redirait avec Gœthe : Gloire aux êtres puissants que nous pressentons ! Le temple de l'ère prochaine n'est encore qu'ébauché. Mais la colonne élue de marbre blanc, sur laquelle portera l'entablement du temple, c'est lui qui l'aura polie, dressée, enracinée.

Meaux, septembre 1904

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