CONCLUSION
En arrivant au terme de ce livre, dont nous ne nous séparons point sans mélancolie, nous voudrions lier en un seul ensemble, comme au dernier temps d'une symphonie, les idées fondamentales qui ont distribué leur substance parmi les phases mouvantes de l'œuvre symbolisée. Ne cherchant qu'une joie d'art dans notre travail, nous avons peu développé les parties doctrinales et théoriques du sujet : il nous aurait déplu qu'au lieu de réfléchir sur le courant d'une synthèse lyrique l'ordre vivant des formes, la vibration émue des images sonores, cette étude ressemblât aux réductions de pierre des cathédrales que les statues du moyen-âge retiennent entre leurs mains. En un sens pourtant, abstraire est une nécessité bienfaisante : une courte phrase générale, quand elle condense une somme de faits, peut être plus grosse de vie que des milliers de sensations notées bout à bout; c'est le grain lancé au flanc du sillon, sec et mort en apparence, et qui demain lèvera pour des moissons illimitées. Au début d'un siècle ergoteur, où fermente un avenir confus, où les systèmes mangent les systèmes, comme les vagues mangent les vagues, il n'est pas inutile d'établir quel-
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ques points fixes et d'expliquer comment un simple essai de critique musicale peut être associé au vaste efïort qui se précise aujourd'hui dans la partie saine de notre génération.
S'il ne fallait voir en une œuvre d'art qu'un phénomène isolé, une pulsation accidentelle de l'éternel mouvement, ce livre eût été superflu; car le labeur d'un homme porte en lui-même sa louange ou son blâme; la beauté se dévoile toujours, par le seul ascendant de sa force intérieure, tôt ou tard, à tous les yeux; elle est inviolable, et nul rival hargneux, nul critique rageur ne pourraient faire que la symphonie en ut mineur, le Déluge, Samson et d'autres monuments d'un égal génie, cessent d'être aimés, "contemplés. De plus, à peu d'époques autant qu'à la nôtre, les hommes ont joui de se savoir éphémères: ceux qui poussent à la roue du char pour faire avancer plus vile la Fortune, ne songent qu'à écraser les heureux d'hier, ne s'inquiètent pas si ce'sera leur tour demain. L'heure du succès total, nécessairement brève pour tout artiste, est menacée de se réduire à une minute instable; les enthousiasmes les plus fervents ne peuvent ralentir que bien peu les inconstances du snobisme.
Faire un livre sans autre intention que d'y poser dans sa vraie lumière la figure d'un maître, et d'incorporer à des phrases une parcelle du feu calme dont sa musique alimente le foyer sacré, ce serait suffisant pour nous; mais ceux qui nous lisent attendent quelque chose de plus.
L'art n'est qu'un moment de l'action sociale; et il n'est point d'art plus social que la musique. Le vieux Voltaire, invité à venir entendre à Paris Ylpkigéniede Gluck, répondait qu'il a n'était pas homme à faire cent lieues pour des doubles croches. » Aucun littérateur, à présent, si fermé qu'il fût à toute initiation musicale, n'aurait une telle désinvolture de mépris. Une sonate,
une symphonie, un drame lyrique, enferment autre chose qu'une magie de beaux sons : c'est une figuration le plus souvent inconsciente et involontaire, mais réelle, d'une idée du monde,., d'un rapport entre la vérité des choses et un cerveau qui la représente. Il se déduit d'une pensée mélodique une conception positive de sagesse ou de révolte, de désordre ou d'harmonie, d'autant plus évidente que le musicien y a moins songé. Un hymne choral est, nous l'avons vu, la forme la plus exaltante de la communion des volontés. L'accent d'une mélodie détermine, chez l'auditeur et l'exécutant, une impulsion pratique à sentir, à agir dans un sens parallèle au rythme, aux inflexions perçues; et c'est pourquoi les anciens ne se trompaient pas en admettant au sein de la cité tels modes de chant plutôt que tels autres.
Une œuvre musicale significative tient à la vie commune d'un temps, d'une nation. Elle en reproduit les traits particuliers, elle en façonne à son tour le caractère. Ce qu'elle a de relatif et d'individuel implique néanmoins l'adhésion à une doctrine, à un ensemble de règles dont les conséquences dépassent l'œuvre et l'art lui-même, s'étendent à toutes les parties de l'être sentant et agissant.
Ladoctrine de Saint-Saëns est claire, elle est salubre : nous en avons assez pénétré les principes, pour l'appliquer sans effort aux réalités qui la confirment. Et ce qui fait le poids de son dogmatisme — on ne saurait trop le redire — c'est qu'il n'est pas systématique, prémédité. Il semble même qu'il en ait parfois suivi la logique malgré lui, qu'il aurait voulu s'en affranchir, mais ne l'a pu.
Aussi bien que les romantiques et Wagner furent, par l'ensemble de leurs tendances, des révolutionnaires, il est, lui, l'homme de la contre-révolution.
Qu'on ne se méprenne pas sur la portée de ce mot:
l'homme de la contre-révolution n'est ni un rétrograde de parti-pris, ni un sectaire à rebours, décidé h massacrer tout ce qili dérangerait les formules traditionnelles. La grande faiblesse de l'utopiste et du sectaire, est que, contrarié à tout instant par l'expérience dans son idée fixe, il est contraint, pour n'en pas être délogé, ànier,àdémolirautourdelui, sansrépit. L'homme de la contré-révolution laisse venir en lui le paisible afflux des forces héréditaires; l'efficacité de la tradition neutralise pour lui implicitement, spontanément le travail destructeur des chimères dissolvantes. Il n'est pas un révolté, il n'a pas besoin de faire le vide et la mort autour d'un système où il s'emmurerait.
A n'envisager d'abord l'art de Saint-Saëns que dans ses résultats esthétiques, il est clair que s'il écrit avec pureté, ce n'est pas pour contredire l'anarchie du sentiment, la haine de la règle, le dédain de la grammaire des sons, et d'une façon générale, cette frénésie d'individualisme, cette hâte de métamorphoses qui sont les malaises affligeants de la musique contemporaine. Il obéit à une méthode instinctive, il ne pourrait pas écrire autrement qu'il n'écrit. Sa pensée est saine, sans y songer; car la préoccupation d'être sain serait déjà un déséquilibre. Mais en même temps qu'il cède à la loi de sa nature, il se préserve et il préserve l'art tout entier — dans les limites où peut rayonner son œuvre — des incohérences, de la morbidité.
Lorsque, dès sa jeunesse, au lieu de revendiquer son indépendance, il se contenta de discerner ses ancêtres authentiques, pour continuer la part vitale de leur esprit, il ne se proposait point de faire échec aux chercheurs de mondes nouveaux. Il allait où le conduisaient ses sympathies naturelles, $pn éducation d'artiste et la droiture de sa raison. Mais ce fait que lui, moderne, en se mettant à l'école de Bach, de Mozart, est resté absolument moderne, a même renforcé sa valeur indi-
viduelle, atteste le bienfaisant empire de la tradition; après d'innombrables témoignages, lew sien proclame qu'elle est un point d'appui spontané, non un joug.
« Il n'y a de bonheur que dans les voies communes », concluait Chateaubriand à la fin de son nostalgique René, condamnant son héros, et, avec lui, d'avance, toute l'inquiétude du romantisme. « Il n'y a de perfection pour l'art que dans les voies communes, semble dire Saint-Saëns, arrivant au bout d une ère tumultueuse, affamée d'inconnu. Soyez d'abord de bons artisans, si vous voulez être des artistes. On n'aime, on ne sait jamais trop son métier. Laissez dire les barbouilleurs qui se plaignent de la surabondance des talents rien n'est plus commun qu'une habileté médiocre; rien n'est plus rare qu'un style impeccable; quand tout dans une phrase, dans une mélodie, dans une œuvre donne l'illusion d'un corps vivant, on peut dire que c'est écrit; mais qui peut se vanter d'une possession infailli ble de la forme toujours fuyante? Ceux qui croient dé daigner le style en sont plus tourmentés que personne Si vous avez la prétention de vous faire une langue à vous, votre écriture sera voulue, vous n'aurez plus une note spontanée. Mais si vous écoutez l'expérience des maîtres, le bon sens de leur rhétorique, vous deviendrez tellement sûr de l'expression que votre idée s'incarnera d'elle-même, du premier coup. Et voilà l'important, la spontanéité, la ressemblance de la sensation première et du morceau fait, de la chose rendue et des sons qui la rendent. Il faut que la forme vienne, immédiate et achevée, comme un astre monte à l'horizon, comme un enfant sursaute à la lumière. L'art est parfait, quand on ne le voit plus. ))
Qu'on réfléchisse un instant au désarroi actuel du goût musical, aux œuvres décousues, aux pochades impressionnistes, auxinformités paradoxales que l'on accepte par appétit du bizarre, par scepticisme, ou par
peur d'être arriéré, combien lucide paraîtra la technique de Saint-Saëns! Il ne l'a jamais codifiée,, mais elle est inscrite à toutes les lignes de ses productions. Sa science du développement et de la disposition constructive, sa solidité orchestrale, la justesse de son lyrisme, l'abondance de son invention mélodique, seront d'une étude à jamais fructueuse pour les musiciens de l'avenir. Gomment il est possible de produire avec des moyens simples et mesurés les plus grands effets, comment l'exaltation de la liberté intérieure doit être pondérée par l'harmonie des formes et les conditions normales de la sensibilité; comment on peut équilibrer la nature mobile de l'élément sonore et une stabilité précise d'expression, être pictural sans figer ni matérialiser le sentiment, tels sont les plus essentiels préceptes auxquels sa musique apporte une singulière autorité persuasive.
Ils seront efficaces dans cent ans, aussi bien qu'aujourd'hui. Quand même la notion moderne de la tonalité s'élargirait — et Saint-Saëns a prévu, il y a longtemps S cet avenir hypothétique « où notre système grossier de tons et de demi-tons serait changé en un plus subtil de comas ou neuvièmes de ton, » — le fond même de l'art ne variera pas ; la loi physiologique qui fait claires et agréables surtout les sensations moyennes, loi scientifiquement établie, subsistera intégrale; une série d'accords parfaits, comme le lever de l'aurore dans Samson, ne cessera de produire une impression de paix, tandis qde des écroulements de dissonances, même si l'habitude les atténue, continueront à être les formes agitées de la passion.
Tout art franchit ses bornes, puis les repasse. On aurait pu croire, il y a dix ans, lorsque le symbolisme sévissait sur la poésie, que la rime était morte, que le