I.i s GHAM)ES GUKIUSOKS DE EOUDDES
que la jeune Sœur, voulant reeitei* son chapelet peiulanl le chemin, avait peine à respirer. « Pas si vile, père Framlon, se risqua-t-cllc à (lire à son ardent conducteur. — Bah! (•(■pondit celui-ci en riant, vous (3tcs jeune, et moi je suis vieux; vous pouvez l)ien me suivre. » Le père Frandon avait une cinquante d’années; mais il
S'' Marie-Adrien, de Crouet (llle-et-Vilaine).
était encore assez aierle, et il ne ralentit guère son pas rapide.
Tous deux marchaient ainsi depuis un temps assez long, lorsfju’ils parvinrent sur le bord de l’Isère. Il n’y avait pour traverser la rivière en cet endroit, qu’une simple passerelle formée par deux troncs d’arbres jetés d’une rive à l’autre et rendus glissants par la pluie. Le père Frandon, toujours pressé, s’avance le premier sans prendre assez garde, et tondje dans l’eau considérablement grossie par l’orage de la veille. Le malheureux ne savait pas nager; et malgré ses elforts, il est roulé et entrainé par le courant. A cette vue, la jeune sœur obéit sans hésiter à l’instinct de dévouemcnl
(pii l’anime ; elle-même se jette à l’eau, et tout en se retenant près de la rive au moyen des branches des arbres (pii longeaient celle-ci, elle réussit à arriver auprès du pauvre naulragé au moment où il était sur le point de disparaître complètement, la tète en bas, et le saisit avec les dents par l’extrémité du pantalon. Elle le ramène ainsi, et revient sur la rive où elle le hisse à force d’ellorts. Hélas! en ce moment le malheureux ne donnait plus signe de vie.
Cependant Sœur Lazare ne se décourage pas : elle se rappelle ce qui lui a été dit des soins à donner aux noyés, et tâche de 1 appli-
SOURDS ET SOURDS-MUETS
((lier comme elle peuL Ses cllorls sont couronnés de succès; après un ecrlain Icmps, clic a la salislaclion d’entendre des soupirs et un bruit de respiration; puis le noyé rejette l’eau absorbée dans la rivière, et recouvre peu à peu l’usage de ses sens, (^uand le père Frandou a tout à fait repris connaissance, il regarde autour de lui, et se rendant bien compte de ce qui avait eu lieu : « Ali ! ma Sœur! s’écrie-l-il, vous m’avez sauvé la vie ! »
Il fallut encore attendre avant de pouvoir se remettre eu route ; la marebe fut bien moins précipitée qu’au début, et l’on arriva au but du voyage, à l’issue des vêpres, au moment où le prêtre sortait de la maison du maire, après avoir administré les derniers sacrements à la malade. Naturellement toutes les pensées étaient alors concentrées sur celle-ci. Tandis que le père Frandou disparaît pour aller changer de vêtements et se soigner, une voisine, bien intentionnée sans doute, présenta la jeune Sœur à la pauvre femme.
« Tenez, lui dit-elle, voici une bonne Sœur qui va vous aider à bien mourir.
— Ah! ma Sœur, soupire la malade, c’est que je voudrais bien ne pas mourir!
— INlais non ! mais non! réplique Sœur Lazare, c’est pour vous aider à guérir que je suis venue ici. »
Et tout aussitôt elle s’installe dans son rôle d’inlirmière et se met à en remplir les fonctions, sans prendre pour elle-même les soins qu’il aurait fallu, et sans (jue personne se préoccupât de l’accident qui lui était arrivé.
Le lendemain, la malade allait mieux, et ce mieux augmenta encore dans la journée. Mais le soir, la Sœur Lazare se trouvait cullée de tout le corps et ne pouvait plus continuer ses services :
« Je ne puis plus rien pour vous, dit-elle au mari ; soignez votre malade. Pour moi, faites atteler un tombereau, mettez-y de la paille et faites-moi transporter ainsi à Saint-Marcellin. — Non pas, répondit le bon paysan; depuis que vous êtes entrée chez nous, ma femme va mieux; vous resterez ici, ma Sœur, et je vous soignerai moi-même l’une et l’autre. »
1,KS <;randks gukhisons de lourdes
Sœiii* Lazare se couclia donc dans un second lit placé dans l’élroile chambre où se trouvait la malade. Quand arriva le médecin, il jugea son état fort grave. « La transporter? dit-il; il n’y faut pas songer. Je n’en prendrais pas la responsal)ilité; elle n’est pas transportable. »
Néanmoins, au bout de quinze Jours, la Sœur était sur pied, et elle allait en compagnie de la femme du maire, guérie elle aussi, entendre une messe d’actions de grâces.
vifr
Mais la guérison de la religieuse infirmière n’était pas complète; dès le second jour de la maladie, elle était devenue sourde, et elle resta affectée de cette inlirmité, bien fâcheuse pour ses fonctions.
Rentrée dans sa communauté. Sœur Lazare reçut tous les soins de la science. Les divers traitements auxquels elle a été soumise, n’ont jamais produit qu’une amélioration légère et passagère. La surdité réapparaissait bientôt et semblait parfois absolue. Quelques traits feront comprendre à quel degré elle atteignait.
Un jour à Grenoble, au milieu de la rue. Sœur Lazare se voit brusquement entourée de soldats; c’était un régiment en marche, qui arrivait derrière elle, clairons sonnant et tambours battant; elle remarquait le mouvement des baguettes et le jeu des musiciens, mais n’entendait rien. Une autre fois, dans la même ville, elle se sent tout à coup saisie par les bras et poussée vers le trottoir ; elle se retourne indignée, prête à apostropher l’audacieux qui s’est permis d’agir à son égard avec une telle inconvenance; elle s’aperçoit alors qu’on l’a retirée juste à temps du milieu de la rue, pour <|u’elle ne fût pas écrasée par le lourd baquet d’un brasseur, lancé au grand trot sur le pavé et qu’elle n’avait pas entendu venir. Dans la maison mère de sa congrégation où elle était rentrée, elle n’entendait ni la cloche <pii sonnait les exercices ordinaires, ni le carillon du couvent, ni le puissant bourdon de la primatiale.
SOURDS KT SOURDS-MUETS
Sœur Lazare avait ccpciidant appris, coninic la plupart des sourds, à lire sur les lèvres de ceux ([ui lui parlaient, et en ajoulant à ses paroles ([uelqucs gestes expressifs, ou parvenait à se faire comprendre d’elle. On Lutilisait ainsi encore, d’autant plus ([u’elle était douée d’excellentes qualités d’inürmière. Quand les Supérieures ne pouvaient plus disposer d’autres gardes-malades et (|u’une nouvelle demande survenait, elles disaient : « Il ne nous reste plus qu’une Sœur, mais elle est sourde; » et souvent on répondait : « Donnez-la tout de même, faute de mieux. »
C’est ainsi (|ue la Sœur Lazare fut envoyée ces derniers mois auprès d’une pieuse dame de Lyon, pour l’aider dans les soins (pie réclamait la santé de sa tille. Celle-ci avait surtout besoin d’air et de distraction; on la faisait donc voyager, et le 26 août dernier, la mère, la tille et la Sœur infirmière arrivaient à Lourdes.
La surdité de celle-ci lui valut encore alors un petit incident, (hiand la locataire de la maison où étaient descendues les trois voyageuses, eut installé la mère et la fille, elle conduisit Sœur Lazare dans une autre chambre, extrêmement humble, et en même temps elle lui posa dillerentes questions. La Sœur la regardait fixement pour saisir le mouvement des lèvres, et ne parvenant point à la comprendre, elle ne répondait rien. « C’est sans doute parce qu’elle n’est pas contente, pensa son interlocutrice, qu’elle ne me répond pas. » Elle lui intime alors d’un geste énergicjue 1 otlre de cette chaml)re. « Oh! parfaitement, s’empresse aussitôt de répondre Sœur Lazare d’un air content; c’est tout à fait la petite cellule qui convient à une religieuse. »
Le lendemain malin, on se rendit à la Grotte, et la mère voulut que sa fille se plongeât dans la piscine. Mais tout en s’occupant de son enfant, elle dit à la Sœur infirmière tant par ses paroles que par ses gestes : (( Ma Sœur, pourquoi ne profiteriez-vous pas de
I,KS (;HANDKS GUKHISOA’S dk i,ouhdes
l’occasion, de la grâce meme? car c’est une grâce (jue d’èlre ici. » La Sœur Icmoigne ne pas y tenir. « Voulez-vous, ma Sœur? (lil à son tour un braneardier qui se trouvait là. — Non, » répondelle encore. On insiste, et elle finit par céder. « Eh bien! oui, tout de même, » dit-elle.
Sœur Lazare deseend doue dans la piseine, et se met à prier pour sa propre conversion, pour qu’elle devienne une parfaite religieuse : caria confusion de ses misères est le premier sentiment ([u’elle éprouve toujours, dit-elle; mais en fait de guérison, elle ne demande que eelle de « sa petite », e’est-à-dire de la chère jeune malade qu’elle accompagne.
Voilà cependant qu’elle se sent envahie par de violentes douleurs, qui semblent lui briser la tète et provoquer eomme des vertiges. « Mon Dieu, que je soulfre! », s’éerie-t-elle en portant les mains à son front. Mais tout aussitôt, elle aceepte ees souffrances comme une grâce; elle les offre pour donner plus d’etlicacité à ses prières, pour obtenir ce qu’elle demande; et comme si elle se voyait déjà exaucée, elle se met à réciter le Magnificat à haute voix, mais sans doute comme une sourde, si bien que les Dames hospitalières doivent lui dire : « Pas si fort, ma Sœur, pas si fort. »
Elle sort de Peau, se rhabille et se dirige vers la Grotte, en proie encore aux mêmes souffrances. Tout à coup, elle s’arrête; il lui semble distinguer une voix et des paroles; elle ne se trompe pas, elle entend bien la voix du prédicateur qui est sur la chaire, elle entend ce qu’il dit, malgré la distance ; elle s’aperçoit en même temps qu’elle saisit aussi tout ce qui est dit à côté d’elle, même à voix ordinaire. Elle est donc guérie de sa surdité, à un moment où elle ne le demandait plus, on elle ne s’y attendait pas.
La bonne religieuse remercia tout aussitôt dans son cœur la très sainte Vierge de la grâce qui lui était accordée. Mais elle aurait bien voulu ne pas en parler atin de continuer à passer inaperçue. C’est par les personnes qui l’accompagnaient que l’on a connu plusieurs des détails donnés plus haut; c’est avec une sorte de violence qu’elle s’est laissé conduire an Dareaii des constatations. « Ah! disait-elle ensuite, tous ees gens-là m’ont cassé la
SOUllDS ET SOURDS-MUETS
lèlc, et si je n’avais pas compris que c’élait pour le l)on Dieu et la sainte Yierp:e, je ne leur aurais rien dit. »
On ol)serva au Bureau des constatations (pie la Sœur Lazare entendait très bien, quand ou parlait devant elle, luèiue sans élever la voix: (pi’elle entendait aussi le bruit d’une montre, de l'oreille gauche, à quinze ou vingt ceulimètres, et de l’oreille droite, à cinq ou six centimètres seulement.
Un autre fait peut être cité pour établir la disparition de la surdité. Depuis plus de trente ans. Sœur Lazare ne se confessait plus aux eoufessiouuaux ordinaires. Après sou immersion dans la piscine, elle s’est confessée facilement, à Lourdes, à l’église du Rosaire, dans un de ces confessionnaux autour desquels la foule circule sans cesse.
Tels sont les faits que nous avons pu recueillir à Lourdes. Mais, ainsi (pie nous l’avons dit dans notre précédent numéro, à propos de l’aveugle Aubert, nos enquêtes se continuent encore, et nous pouvons aujourd’hui reproduire une pièce très importante. C’est nn certificat donné par M. le D‘ Rougier, de Lyon, constatant la maladie et la guérison de Sœur Lazare. Il est adressé à M. le D‘’ Boissarie.
Lyon, 4 octobre 1897.
Monsieur et très honoré confrère.
Je vous donne volontiers les renseignements que j’ai sur la maladie de Sœur Lazare du Bon-Secours, après l’avoir examinée ces jours-ci et lui avoir demandé l’autorisation de faire cette communication. Je l’ai soignée en 189'i et 1894 pendant plusieurs mois consécutifs. Je sais qu’au début de son traitement elle entendait à droite à deux centimètres, et qu’elle n’entendait jjas à gauche, même au contact, une montre régulateur de Genève d’énorme dimension, dont je me sers pour l’examen de mes malades.
La portée normale d’audition de cette montre varie de douze à quatorze mètres. La Sœur Lazare ne l’entendait qu’à deux centimètres à droite, ne la percevait même pas au contact à gauche.
Après le Irailcnicnt que je lui ai fait subir, sou audition était de dix-sepl centimètres à droite, et an contact à l’apopliyse mastoïde à gauche. Depuis le voyaj^e qu'elle lu’a dit avoir fait à Lourdes, j’ai constaté, il y a quatre jours, (pie sou audition, avec cette ininne montre, était de trois mètres cinquante centimètres à droite, deux mètres à gauche. Aucune supercherie n’était possible, la Sœur ayant alternativement une oreille bouchée pendant qu’on examinait l’autre, etles deux yeux absolument fermés. A dilférentes reprises, j’ai mis la montre dans ma poche sans qu’elle ait pu le savoir, et chaque fois elle me déclarait ne plus entendre.
A voix basse, elle comprend à un mètre tout ce qu’on lui dit. Auparavant, j’étais obligé de crier très fortement dans l’oreille droite.
Quant à la lésion mémo, je crois me souvenir que je l’avais traitée pour une otite scléreuse datant de plusieurs années. A mon dernier et très récent examen, il y a cinq jours, le tympan ne présentait plus ni taches opaques, ni changement de direction du manche du marteau, et le triangle lumineux, très net, était à sa place accoutumée.
Je ne puis pas vous donner de renseignements plus précis, mais je suis obligé de constater une guérison que je n’ai jamais vu se produire jusqu’à présent à la suite d’uu simple bain froid.
Veuillez agréer. Monsieur et très honoré confrère, l’expression de mes sentiments très distingués.
D'" Rougieu,
Médecin de la clinique des maladies des oreilles du Dispensaire général de I,yon.
Il y avait trente-six ans que Sœur Lazare était sourde, tous les traitements suivis n’avaient donné aucun résultat.
L’oreille était profondément altérée. Les osselets si délicats qui vibrent au moindre souille étaient immobilisés, soudés, la surdité était absolument incurable.
Non seulement les fonctions de l’oreille se sont rétablies, mais toutes les lésions constatées ont disparu; il n’y a plus trace d’une inllammation qui a duré tant d’années. Le tympan, le marteau, tout est net, normal, à sa place accoutumée.
Nous pouvons conclure avec le D>' Rougier, dont nous venons de lire le certilicat, que jamais guérison semblable ne s’est produite, surtout à la suite d’un bain d’eau froide.
Le D>' Rougier, pendant les divers traitements qu’il avait fait suivre à la Sœur, obtenait bien une amélioration légère ; l’oreille droite entendait à quebpies centimètres de distance, mais cette amélioration n’était jamais durable. Au bout de quelques jours, la surdité
SOURDS ET SOURDS-:\rUETS
ôtail aussi prononcée qu’avanl le Iraitenient. La Sœur, découragée, avait üui par rcuouccr à toute nouvelle tentative. A Lourdes, ce u’est plus à quclcpics ceutimètres (pi’ellc entend, mais à iroh mètres cinquante de distance. Ce résultat, loin de s’allaiblir, ne lait que s’accentuer. Le jour même de sa guérison, la Sœur a pu se coutesscr au milieu de Ions les pèlerins, au conlcssionnal, alors que depuis bien des années elle devait aller à la sacristie, loin de tout bruit.
La foule à la Grotte.
LES PARALYSIES
Lucie et Charlotte Renauld, deux jambes plus minces et plus courtes fini reprennent en une seconde leur volume dans la piscine. — Benoîte Crozet laralysie depuis trente-cinq ans. - Adèle GolTette. Écrasée dans un accident de chemin de fer, inlirme incurable, obtient de la Compagnie -,,000 francs de rentes viagères, guérit à Lourdes. - Yvonne Aumaître, lillc duD Aumailre, de Nantes, double pied bot. — Amélie Gimard. Paralvsée depuis d.x^-sept ans - Un prêtre d’Haïti, empoisonné par les sorcierL' - - . labbe Sonnois, frere de AU-- l’archevêque de Cambrai. Paralysé depuis treize ans. Sa guérison à Lourdes. ^
Lucie et Charlotte RENAULD
Deux jambes plus miuces et plus courtes (pù reprennent instantanément dans la piscine, leur grosseur et leur longueur ’
A famille Renauld habile au centre du quartier Moufletard ; elle se compose du père, de la mère et de neuf enfants.
Lucie Renauld est venue avec le pèlerinage national de 1891. Elle apportait un certificat de son médecin qui déclarait « qu’elle était atteinte d’une atrophie musculaire de la jamlie gauche, suite de paralysie infantile, n Cette jeune fille avait la jambe gauche plus petite et plus courte que la droite ; elle ne pouvait marcher qu’avec un talon surélevé
GüljniSO.NS DE LOUHDES
(le ()'",o3 ; même, avec ce soulier, elle devait encore IK'chir la jambe droite pour pouvoir s’appuyer eu même temps sur les deux pieds.
Apirs le dernier bain de piscine (le cinquième, pris le 24 aofd), les deux jambes sont devenues ('gales comme longueur et comme
grosseur; la jeune lille marclic nu-pieds sans aucune claudication; aussitôt (pi’elle reprend ses cliaussures, son talon surajoute la fait boiter en
sens’inverse. Un de nos con-
frères du Bureau des constatations veut bien l’accompagner chez un cordonnier. On enlève les o'",o3 du talon ; elle marche aussitôt avec la plus grande aisance.
Cette guérison ne pouvait recevoir aucune explication ; mais il fallait être bien fixé sur la nature de la maladie.
Le médecin qui avait délivré le certificat n’avait vu l’enfant qu’au moment du départ et n’était guère mieux renseigne que moi ; il avait constaté le raccourcissement, il s’en était tenu là ; c’était une observation perdue, une guérison sur laquelle il était impossible de se faire une opinion nette et précise.
4fî
Je ne pensais plus à cette enfant lorsipie, le 21 aoiit dernier, je vis entrer dans le bureau des médecins une jeune 1111e de dix-huit ans, du nom de Cliarlotte llenaiild, (pii me portait un certilicat du 1)‘ Deleschamps, attestant (pi’elle était atteinte « de claudication consécutive à une paralysie du membre inlérieur du côté droit. »
lÆS PARALYSIES
C’éUlit la sœur de Lucie Renauld. Elle avait la jambe droite plus eourte ; comme sa sœur, elle avait vu sa jambe s’allonger dans l cau^ elle était sortie, ne Ijoitant plus, et il avait fallu mettre, aussitôt après, les deux souliers au meme niveau.
La coïncidence était singulière ; je dois le dire, je soupçonnais une supercherie. La jeune fille répondait avec embarras, avait luUe de quitter notre bureau, n’était pas autrement étonnée de sa guérison (qu’elle considérait comme une chose toute naturelle.
Je n’y comprenais rien, tout me paraissait suspect. IMes confrères partageaient mon incertitude.
Admettre un miracle se produisant d une façon identique chez les deux sœ'urs, à un an d’intervalle et pour une même infirmité, cela ne s’était jamais vu.
Pourquoi ces jambes étaient-elles
devenues plus courles? I.es médecins étaient emba, Tassés pom-
donner nn nom à cette maladie. Tout sortait de l’ordinaire, et la
façon dont la famille Uenauld recevait de semblables grâces était bien surprenante.
La guérison obtenue, on faisait le silence; on n’aimait ni le» enquêtes, ni les visiteurs. Lourdes semblait rentrer pour eux dans le cadre d’une clini.iue médicale. Je désespérais de faire la lumière et J allais encore classer à la suite l’observation de Cliarlollc Uenauld. lorsque j’eus la bonne fortune de rencontrer le D- Monmer, chirurgien de l’hôpilal Saint-Joseph.
« J’ai une oiiservatiou importanle à vous coinmuiiiquer me dit-il, celle ,1e Charlotte Renaubl. Je l’ai e.xaininée avec soin avant aon départ pour Lourdes, je l’ai vue à son retour, j’ai mesuré le, lieux jambes comme longueur, comme grosseur; je faisais partie Ile la Commission qui visite les malades du pèlerinage national
Lucie Renauld.
et j’ai eu la chance de mettre la main sur un des faits les plus intéressants. »
Le D» INIonnier est chirurjîien de l’hôpital Saint-Joseph, service des enfants; il s’occupe surtout d’orthopédie ; ce cas rentrait direc- Icmcnt dans ses études. Du reste, c’élait un fait exceptionnel, et je comprends parfailcment l’embarras des médecins qui avaient soigné ces deux jeunes lilles. On avait parlé de paralysie infantile, mais cette alfection commence dans les premières années de la vie, et dans les cas qui nous occupent, la maladie ne s’était déclarée qu’eà treize ans.
On avait songé à une coxalgie, à une déviation de la taille ; mais on prenait l’eflet pour la cause, c’était la jambe plus courte qui donnait ces attitudes vicieuses et cette démarche embarrassée.
Il s’agissait de tout autre chose. Au moment de l’adolescence, il se déclarait chez ces enfants une maladie qui paraissait avoir son siège dans la moelle, et qui retentissait dans les nerfs correspondants. La nutrition delajambe était immédiatement troublée, cette jambe, qui cessait de se nourrir, cessait aussi de croître et de\enait rapidement plus mince et plus courte.
Pourquoi ces accidents étaient-ils survenus chez les deux sœurs et de la meme façon? Cette affection est héréditaire dans la famille. Nous avons appris qu’un frère du père de ces enfants avait la même infirmité. Il était mort à trente-cinq ans, ayant été réformé du service militaire parce qu’il était boiteux. Une cousine germaine est également atteinte de la meme façon ; enfin, un frère des jeunes fdles a, lui aussi, un léger embarras dans la marche.
Ces faits sont peu connus, très rares. Ces deux observations présentent beaucoup d’intérêt au point de vue médical. Les notes du D‘ Monnier vont parfaitement mettre en lumière ce côté de la (piestion.
Voici le ccrtilicat du D‘- Monnier ;
LKS PAHAIASIKS
Guérison d’une atrophie du membre inférieur droit
G est a 1 âge de quatorze ans que Cluirlolle Renauld a présenté une certaine irrégularité dans sa déniarclie ; elle a commencé à l)oiter, à incliner tout son corps sur le côté droit.
Le premier médecin consulté croit à un début de coxalgie ; la mère, etfra^ée, conduit sa lille au dispensaire Purtado-IIeine, dirigé par le D'' Rodard, qui s’occupe spécialement d’orthopédie.
Le 13' Redard constate simplement un raccourcissement vrai du membre inférieur droit, atteignant trois ccutimetres. 11 fait mettre une semelle de litge dans le soulier, pour remedier à la dilférence de longueur, et la stabilité normale du corps fut rétablie.
C’est le 12 juillet 1892 que nous sommes appelés à examiner pour la premièie fois cette jeune lille. Llle nous paraît jouir d’une assez bonne constitution. Nous la faisons coucher, et nous constatons une dilférence de longueur de près de o"',o3 du côté du membre inférieur droit. De plus, le mollet correspondant à o'",02 de moins que le gauche ; par contre, chose curieuse, la cuisse droite a o"%oi de plus. Rien par ailleurs, pas de coxalgie, pas de luxation congénitale.
Un nouvel examen est pratiqué le 28 octobre 1892 et donne les résultats suivants :
1° Tonte trace de raccourcissement a disparu. La jambe droite paraît même de trois ou quatre millimètres plus longue que l’autre ;
2'’ Le mollet droit n’a plus que o'",oi de moins que le gauche ;
3» Enlin, la circonférence de la cuisse droite ne l’emporte plus que d’un demi-centimètre sur la gauche.
Pour mesurer la longueur, nous faisons coucher l’enfant, et nous mettons Tes deux épines, les deux hanches, absolument sur le même plan. Lorsque la jeune Idle est debout, la direction du tronc est verticale, les hanches et les épaulés sont sur le même plan. Ajoutons que cette jeune Olle a grandi de O"', 02 ou o"%o3 du 12 juillet au 28 octobre. ”
En résumé, il s’est produit chez Charlotte Renauld, en dehors de tout état morbide, un allongement du membre inférieur droit qui dépasse de o'" 028 a 0^029 la croissance normale du membre inférieur gauche, /a, 7 absolument extraordinaire.
D'' Monixier,
Paris, 28 octobre 1892. chirurgien de l’hôpital Saint- Joseph.
Ainsi le Monnier e.xainine la jeune lille le 12 juillet, il constate un raccourcissement de trois centimètres de la jambe droite • il l’examine de nouveau le 29 octobre, et il constate que les deux jambes sont d’égale longueur.
Est-il possible d'expliquer comment la jambe droite a pu, même
dans trois mois, regagner les trois centimètres qu’elle avait perdus pendant trois ou quatre ans de maladie?
Pouvons-nous prouver que eet allongement s’est fait instantanément dans la piscine de Lourdes ?
Nous avons vu eette jeune tille le 21 août, après son bain de piscine, nous l’avons examinée avec soin avec quinze ou vingt confrères, et nous avons eonstatc que ses deux jambes étaient absolument égales comme longueur, qu’il n’y avait plus de claudication. Il faut donc reporter au 21 août la date de sa guérison; l’examen du D"" Monnier, le 28 octobre, ne vient que conlirmer les résultats de notre examen du 21 août.
Mais l’enfant n’a-t-elle pas été guérie du 12 juillet au 21 août par un travail lent et graduel?
Les dames préposées aux piscines nous ont dit que, le dimanche 21 août, Charlotte avait éprouvé une forte douleur dans sa jambe et s’était aperçue dans l’eau que ses deux jambes étaient égales. Il avait été impossible de lui faire reprendre en sortant de l’eau son soulier droit avec son contrefort élevé et sa plaque de liège. On lui avait procuré immédiatement des sandales avec lesquelles elle était ailée prier à la Grotte. Elle était arrivée à la piscine le 21 août avec son soulier de malade, elle n’a pu le reprendre à la sortie.
Du reste, une jeune tille de dix-huit ans ne simule jamais une claudication, elle fait tout, au contraire, pour la dissimuler, et s’il y avait eu une amélioration progressive, elle s’en serait aperçue, ilaurait fallu diminuer progressivement l’épaisseur de la plaque de liège.
Il est parfaitement reconnu que ces raccourcissements, liés à des maladies des centres nerveux, héréditaires dans certaines familles, ne guérissent jamais ; que ce travail d’atrophie s’arrête, mais ne se répare pas.
Cette jeune tille a gagné dans ces quarante jours deux centimètres dans toute sa taille, comment povirrions-nous admettre (pie sa jambe malade seule en ait gagné trois?
Ce sont des résultats aussi surprenants que la guérison instantanée d’une plaie extérieure et visible, et ces deux exemples rentrent dans la catégorie des faits les plus remarquables qui aient été
LES PARALYSIES
observés à Lourdes. Voir des jambes repousser et gagner trois centimètres eu quelques secondes, il est difücile d’aller plus loin.
Nous ne pouvions soupçonner la famille Renauld de jouer au miracle ou de verser dans les notes religieuses exagérées. Chariot le. une fois guérie, a repris sou travail, ses occupations accoutumées, et n’a eu d’autre souci que de se soustraire à la curiosité dont elle était l’objet.
Cependant, nous ne sommes pas, à Lourdes, dans une clinique oïdiiiaire, le côté medical n est qu’un des côtés de la question et souvent le moins intéressant. L’étude de l’àme, de ses vertus cachées, de ses sacrifices ignorés, voilà les côtés élevés et les plus intéressants. Dans ce sens, je ne trouvais rien qui parût justifier de
si exceptionnelles faveurs.
Mes doutes me reprenaient.
Vainement, j’avais envoyé plusieurs personnes prendre des informations, la famille se dérobait et semblait fuir toute explication.
Cependant si la maladie des enfants Renauld, si leur guérison étaient pour un médecin l objet de bien intéressantes études, la A ie morale de cette lamille nous réservait d’autres surprises.
La mcie des enfants Renauld avait toujours cté la sauve* garde et la bénédiction de son foyer.
Lite me conduisit sa ülle Charlotte, le 20 novembre dernier, chez les Pères de 1 Assomption de la rue François I®*'. Elle me relit d abord le récit de la maladie et de la guérison de ses deux filles, puis elle ajouta :
« Lucie, la plus jeune, est placée dans une école professionnelle, dirigée par les Sœurs de Saint- Vincent de Paul; elle y restera jusqu à ^ ingt et un ans. Charlotte est rentrée dans la famille; elle s’occupe de couture et prend sa part des soins du ménage.
— Vous avez dû être bien heureuse, madame, lui dis-je, de la guérison de vos enfants, pouvez-vous nous dire ce (pii vous a mérité une aussi grande grâce? »
Renauld garda d’abord le silence, elle parut ne pas entendre.
La directrice de la salle Saint-Dominique assistait à notre entre-