LES ÉPILEPTIQUES A LOURDES
Marie Hoffmann, de Saint-Imier, canton de Berne, épileptique depuis vingt-quatre ans. Enfermée trois ans dans un hospice d’aliénés, guérie à Lourdes le 30 août 1894.
Lorsque jNIarie Hoffmann vint en pèlerinage à Lourdes, le 3o août 1894, il y avait vingt-quatre ans qu’elle était atteinte de crises d’épilepsie. Elle portait un certiticat du professeur ^Ville, directeur de l’hospice des aliénés de Bàle, ainsi conçu :
M“® IIofTmann de Saint-Imier souffre d’épilepsie incurable avec ses suites morales et physiques.
Signé : Professeur Willf..
27 janvier 1894.
Le D*' Grespin, de Bàle, a délivré un certificat conçu dans les mêmes termes.
M"e Hoffmann est née à Saint-Imier, dans le Jura bernois, bourg de six mille âmes, qui a beaucoup souffert pendant la persécution religieuse. Son église avait été prise par les apostats, et c’est dans une grange que se réunissaient les catholiques.
Le Jura bernois est cette portion du canton de Berne qui tient à la France et à l’Alsace, par son côté le plus étendu, c'est une sorte d’enclave qui s’enfonce comme un coin dans ce sol français auquel elle a appartenu de à i8i5, sous le nom de département du Mont-Terrible, puis, comme arrondissement du Haut-Rhin. Il y a sur cette terre, française de langue, de mœurs et de caractère, soixante mille catholiques, ayant au cœur la vieille foi de leurs pères, et des convictions séculaires, précieux héritage des temps antiques.
i8i5 enleva à la France le Jura, et le traité de Vienne le donna au canton de Berne. C’était unir à un peuple allemand, de race, de langue et de traditions, un peuple français de langue, d’habitudes et de sympathies. A quatre cent mille protestants, ayant encore
l’inloltTancc Iradilionnellc des Bernois, 011 livrait soixante mille callioliqnes très lervents, très eroyants, attaehés de cœur à la relip^ion de leurs pères. C’était riinion la plus mal assortie (|ui se puisse imai^incr.
La guerre dans ces conditions était fatale, et on peut dire, en toute vérité, (pie depuis cette épo(pie, Berne n’a pas cessé cette lutte acharnée, constante, contre le culte et les croyances du Jura.
Cette année, jNB'e Hoirmann venait avec son curé M. l’abbé Charmillot. Ce dernier nous rappelait tous les détails de cette persécution implacable: scs catlioli(|ucs réduits à se réunir dans une grange, où ils avaient apporté leur statue de Notre-Dame de Lourdes, lui-mème menacé de la prison, obligé de chercher un asile à l’étranger.
i\Iais là, les plaintes des victimes arrivaient juscpi’à lui. Bravant tous les dangers, il était revenu prendre son poste au milieu de ses paroissiens, s’enfermant le jour ou ne sortant (pic sous un déguisement, allant d’une maison à l’autre, se cachant souvent chez son beau-frère; un jour môme suivi de près par les gendarmes, il s’était glissé dans les rouages d’un moulin, où il eût été broyé si on eût levé les vannes.
L’histoire de ce kulturkampf suisse est une des plus palpitantes (pie l’on puisse lire; le Jura a (pielques droits à des faveurs exceptionnelles, et l’on comprend (pic la Vierge de Lourdes vienne chercher dans ce pays, ses sujets préférés. Nous avons eu Eugénie Bron, son cousin Charles Bron, un grand nombre d’autres guérisons ([ui n’ont pas été publiées, mais parmi ces guérisons il n’en est aucune ({ui nous ait captivé comme celle de Marie IIolTmann.
Marie llolfmann est née de parents protestants, elle était la plus jeune de sept enfants. Orpheline à l’àgede trois ans, elle fut placée aux frais de la commune chez une cousine, femme cruelle, (pii lui lit siiliir les plus mauvais traitements. Considérée comme une esclave, en butte à toutes les humiliations, elle soiilfrait encore de la faim. C’était une enlant martyre. A (juinze ans, elle entrait dans des fabiLpies d’horlogerie, mais les débuts étaient dilliciles, peu
LES MALADIES NERVEUSES
lucralifs, elle ne parvenait pas à gagner sa vie; l’ère des soullrances et des privations n’était pas terminée pour elle.
C’est dans ces conditions misérables qu’elle atteignit sa dlx-liui-
tième année. Sa constitution ne put résister à tant de causes d’épuisement réunies. Les crises d’épilepsie se déclarèrent en iHOp et pendant vingt-quatre ans ne lui laissèrent désormais ni trêve ni repos.
Jusqu’en 1872, Marie rentre chez ses sœurs, essaie vainement de prendre du travail; sa santé délabrée ne lui permet aucun ellort soutenu.
En 1872, on propose à cette pauvre jeune ülle de se rendre à Nice, puis à Bari, province de Naples, pour occuper la place de bonne dans une excellente famille catholicpie. Bien que protestante, Marie accepte. Elle arrive à Bari avec ses nouveaux maitres. Il n’y avait pas un mois qu’elle goûtait pour la première fois de sa vie un repos complet dans un excellent milieu, lorsque ses crises épileptiques se renouvellent avec une violence extrême, jettent l’elfroi et la consternation autour d’elle. Ne voulant pas renvoyer la jeune tille dans son pays, ses maitres la font entrer à l’hôpital de Bari, tenu par les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. C’était au mois de décembre 1872.
Sa conversion. — Son séjour dans les asiles d’aliénés.
C’est là que la Providence l’avait conduite pour l’acte le plus important de sa vie. JNIarie Hoffmann raconte en ces termes tous les détails de sa conversion.
« Étant un peu remise de mes grandes crises, je vis la supérieure de l’hôpital s’approcher de mon lit, et me demander si j’étais catholique. — Non, lui dis-je, je suis protestante. — Poverina! dit la religieuse. Pour(|uoi poverina, protestante ou catholique, n’est-ce pas la môme chose?
Cependant les prières, la récitation du chapelet me causaient une émotion profonde. Un jour, l’aumônier me présente la médaille miraculeuse et me fait réciter la prière : « O jMaric conçue sans
LES GllANDES GUERISONS DE LOURDES
péché... » A peine la médaille est-elle suspendue à mon cou, que je sens je ne sais (juelle transformation intérieure, et je ne puis me lasser de réjiéter la prière. Dans la meme nuit, ma voisine, une pauvre poitrinaire, voulut, avant de mourir, être reçue enfant de IMarie. Témoin de cette touchante cérémonie, Je m’écriai à haute voix : « Moi aussi. Je veux être catholique. » Le lendemain. Je l’étais ; en elfet dans la crainte que Je ne fusse enlevée dans une de mes erises, on s’était hâté de me donner le baptême. Quelques jours apres. Je fus admise à la première communion. Comment dépeindre toutes les saintes émotions de ce Jour? il me semblait être au ciel. L’archevêque de Bari me donna le sacrement de conürmation, le lo avril 1878. »
Ap rès sa eonversion, Marie Hoffmann resta chez les Sœurs de Saint-Vineent de Paul pendant cinq ans. Malgré les soins dont elle fut l’objet, sa maladie prit un caractère si aigu, si violent, qu’elle était dans des tortures ou des appréhensions continuelles. Pendant ses crises, elle était effrayante. Ses paupières entr’ouvertes laissent voir les yeux fixes; ses dents claquent, sa langue est déchirée entre les dents, une écume sanglante apparait sur ses lèvres. Sa tête frappe le sol avec violence, son corps tordu est d’une raideur tétanique. On entend sa respiration entrecoupée, bruyante, et sa face devient bleue, asphyxique, son aspect est réellement horrible. A ses douleurs physiques venaient se Joindre des souffrances morales plus pénibles encore. Le démon, furieux semblait-il d’avoir été vaincu, se dédommageait en suggérant à cette pauvre femme des pensées déchirantes sur le grand pas qu’elle venait de faire.
Alors la Jeune convertie recourait à la Vierge Immaculée, et toujours elle sortait triomphante de ses épreuves.
Lorsque les religieuses furent expulsées par l’autorité civile, Marie fut placée par leurs soins dans des familles catholiques.
Sa sœur Sophie vint la voir dans une de ces familles, à Venosa. Elle trouva Marie si malade, qu’elle dut renoneer à l’emmener; elle resta quelques semaines auprès d’elle. Pendant son séjour, elle allait écouter la parole éloquente de Me*’ l’évêque de Venosa.
TÆS MALADIES NERVEUSES 47^
C’est là sans doute que la grâce divine l’attendait, car elle aussi de protestante qu’elle était encore, se fit catholique.
Pendant six ans, Marie Hoirmann est recueillie dans diverses
Marie Hoffmann.
l'ainilles catholiques, elle lutte contre ce mal implacable qui ne lui laisse pas de trêve, entin à bout de forces, de ressources, l’intelligence très atlaiblie, la mémoire presque nulle, elle entre dans l’asile des aliénés de Saint-Urbain, où elle fait un premier séjour de trois mois. De là, on la place dans la maison des épileptiques et idiots, de Herten, grand-duché de Bade, tenue par des religieuses.
LKS GRANDES GUERISONS DE LOURDES
Le nu'dccia voyaiil la violence de ses attaques et craignant un accident, l’envoie dans l’asile des aliénés de Bàlc où elle est restée deux ans et demi (1892-1894).
Ce que l’ut sa vie dans cet asile, il est facile de le supposer; elle avait des crises trois ou quatre fois par semaine, n’avait aucune conscience de son état : elle était dans la catégorie des épileptiques aliénées qui sont l’objet d’une surveillance constante. Elle était marquée de ce cachet de déchéance, qui est bien la dernière limite de la dégradation humaine: à ce point la guérison est absolument impossible. L’espérer serait une folie, surtout après quatre ans de séjour dans les asiles. G’està ce pointeependant que l’attendait, pour la seconde fois, la miséricordieuse influence de la Vierge Immaculée.
Dans l’asile de Bàle, Marie Holfmann entendait souvent une de ses voisines, une Alsacienne, invoquer Notre-Dame de Lourdes. Dans un intervalle lucide elle eut la pensée de demander à la sainte Vierge une amélioration qui lui permit de quitter l’asile pour pouvoir se rendre à Lourdes.
A parlir de ce jour, il y eut en effet une légère amélioration dans son état. Elle put écrire à sa sœur pour lui demander de venir la prendre; elle lui fit porter sa lettre par un infirmier catholique. Sa sœur après l’avoir lue, la communiqua au maire de Saint-Imier qui s’écria aussitôt : « Mais cette lettre n’est pas d’une folle ! je vais écrire au médecin de l’asile pour demander sa sortie. »
Le médecin refuse d’abord. « 11 est dangereux, dit-il, de mettre cette femme en liberté: dans ses crises elle est très violente, il faut l’attacher ; elle se tuera ou elle fera du mal. » On insiste, le médecin exige que son beau-frère et sa sœur répondent d’elle, et en la renvoyant, il dit : Cette pauvre femme est perdue, vous me la ramènerez bientôt. »
Le médecin avait raison à son point de vue.
Le curé de Marie Holfmann nous écrit : « Rentrée dans sa famille, ses crises ont continué avec la même fréquence. Que de fois au milieu denos olïices elle est tombée foudroyée, écumanle, se débattant au milieu d’horribles convulsions, les yeux hagards, voilés, menaçants.
LES MALADIES NEUVEUSES
« Pendanl ces accès, celle pauvic lillc clait d’im aspect repoussant, elle clait meme rcdoulahle, toujours prête à frapper, incoiiscieute de ses actes. Un jour, je la vis saisir un stylet pendu à la muraille et en menacer ma domestique qui lui prodiguait ses soins. Sa crise passée, elle rentrait chez scs parents où l’attendait d’ordinaire une avalanche de reproches. »
« La sœur de INIarie était protestante ardente, et son beau-frère avait abjuré la religion catholique pour se lancer dans la nouvelle secte: il alfcclait un mépris éclatant pour tous ceux qui étaient restés tldèles à leur foi. C’était dans cet enfer que Marie devait se rétablir, ou plutôt continuer à soulïVir. Bravant tous les sarcasmes, elle venait à notre église catholique suivre nos odices. La, au pied du tabernacle, la pauvre martyre puisait la loi ce, la consolation dont son àme avait besoin, elle s’arrêtait longtemps devant la statue de Notre-Dame de Lourdes. Un fervent catholique, M. Xavier ^Nloritz, pharmacien, nous en avait fait don en souvenir de la guérison de sa tille unique (|ui avait retrouvé la vue a la suite dune ncuvaine faite à Notre-Dame de Lourdes. Cette jeune personne est aujourd’hui religieuse hospitalière a Porrenlruy. »
Lourdes
« Un jour, nous dit encore son curé, on vint m’appeler en toute hâte au chevet de cette pauvre malade; elle était dans une de ses crises les plus violentes : étendue sur son lit, tremblant de tous ses membres, dans l’impossibilité d’articuler un son. Autour d’elle, on disait : Si Dieu pouvait la prendre! ou bien : d faudra prévenir le président de la bourgeoisie de la faire reconduire a Bàle.
« A ces mots, la malade rassemble toutes ses forces et, d un geste expressif, me fait comprendre qu’elle veut écrire. Je lui donne une ardoise, elle écrit avec une joie enthousiaste : Lourdes! Lourdes!
— Oui, vous irez à Lourdes, lui dis-je, et elle tressaillait de bonheur. Ce qui augmentait sa conliance en Notre-Dame de Lourdes, c’était la guérison d’Eugénie Bron, survenue l’année précédente, e
Dès que Marie eut retrouvé un peu de calme, elle ne songea
plus qu’aux luoyeus d’exécuter sou projet. Sans trop de ditliculté, elle trouva l'argent nécessaire, et le 28 août 1H94, celle que les docteurs avaient déclarée incurable, partait pleine de confiance pour I.ourdes. Le voyage fut pénible, il n’y eut pas de grandes crises, mais des convulsions, des spasmes, des contractions dans la ligure.
Le 3o août, elle arrivait à Lourdes. En face du tableau, qui se déroulait devant ses yeux ravis, il lui semblait entendre une voix lui dire : « Courage, tu seras bientôt guérie. »
Ap rès avoir prié devant la Grotte, elle se fait plonger dans la piscine. A peine a-t-elle touché l’eau, qu’elle éprouve un bien-être indéfinissable, elle se met à crier : « Je suis guérie, je suis guérie! » Elle l’était en effet, subitement, complètement. Il faut renoncera décrire cette scène, qui tient plus du ciel que de la terre. Ivre de bonheur, elle ne cessa de se répandre en actions de grâces, pendant son séjour à Lourdes; et depuis cet instant béni, ces saints transports ne font jamais abandonnée; elle n’a jamais éprouvé aucun signe de cette cruelle maladie qui pendant vingt-quatre ans l’avait tenue sous son étreinte, ne lui laissant jamais un jour de sécurité ou de repos.
Les conversions des protestants
A Saint-Imier, celte guérison émut vivement tous ceux qui connaissaient cette jeune fille. Le président de la bourgeoisie, M. Jacquet, un protestant, s’écria : « J’avais déjà entendu parler de Lourdes, et la première fois que je reviendrai en France, je veux aller jusque-là. »
Le médecin de l’hôpital de Bâle, un autre protestant, n’a pu dissimuler sa surprise en apprenant cette guérison. Depuis cette époque, la ville de Saiut-Imicr a retrouvé la paix religieuse, les catholiques ont pu rentrer dans une église, ils y ont transporté leur statue de Notre-Dame de Lourdes.
Les conversions opérées par Marie Hoffmann, sont extrêmement nombreuses. I\I'’° Bouzi ({ui l’accompagnait souvent par charité jusqu’à la porte de l’église est devenue catholique. Sa nièce et son
LES MALADIES NERVEUSES
neveu àjîés de dix et onze ans, demandaient inslannnent le baptême et ne pouvaient obtenir le consentement de leurs parents. Marie trouve un pieux statragème pour satisfaire le désir des enfants : Il est minuit, les enfants dorment, tout repose dans la maison, elle les baplise, et le matin les deux enfants qui s’étaient couchés inlidèles, se réveillent chrétiens.
Leur frère ainé, âgé de vingt ans, n’avait pas été liaptisé et suivait les réunions des apostats. Touolié par la grâce, il se présente chez le curé : « Je dois partir demain dit-il, pour Nice; je ne suis pas liaptisé, et la pensée de rester païen me fait horreur. » La nuit se passe dans l’étude et la prière, et à l’aube du jour le jeune homme, l’auréole du chrétien sur le front, partait joyeux pour sa destination.
Aujourd’hui, tous les enfants ont fait leur première communion et suivent les catéchismes du consentement de leurs parents.
Marie est un véritable apôtre. A l’ombre de sa douce inlluencc, toute sa famille se transforme peu à peu. Conquérir des âmes à Dieu par rimmaculée Conception est devenue sa passion. Elle ne cesse d’édifier catholiques et protestants de Saint-Imier : autour d’elle, suivant l’expression de son curé, se répand un vrai parfum de piété communicative.
Marie vient chaque année à Lourdes depuis sa guérison. L’année dernière, elle conduisait avec elle une diaconesse protestante qui est sur le point de passer au catholicisme; ce sera une nouvelle offrande faite à la Vierge Immaculée par sa reconnaissante miraculée.
Quatre ans après. — Les enseignements qui se dégagent
de cette guérison.
INIarie Hoffmann porte encore l’empreinte de la souffrance; ses traits sont amaigris; son regard un peu vague est comme perdu dans le souvenir du passé; sa parole lente, timide, hésitante, parait encore sous l’impression d’un sentiment de crainte. Ce cerveau si longtemps paralysé a laissé dans sa physionomie la trace du mal
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disparu; ou surprend une iuquiélude, une liésilalion dans sa démarche, dans tout son être.
Mais, si vous ramenez la pensée de cette femme sur son pèlerinage, sa guérison, alors tout s’éclaire, tout s’anime dans sa physionomie; de son esprit et de son cœur, jaillissent les sentiments de la reconnaissance et de la foi la plus vive. Sonàme se réveille, le mas(|ue tombe, elle reprend tout le récit de sa vie ; dans son esprit, si longtemps engourdi, tout s’est gravé avec une netteté parfaite. Avec elle, vous suivez, jour par jour, tous les détails de ce drame. f[ui s’est déroulé pendant vingt-quatre ans. Quand le nom de Lourdes vient éclairer ces pages douloureuses, quand vous arrivez au pèlerinage, à la piscine, alors c’est une émotion contenue, progressive, d’un elfet profond, qui vous gagne à votre insu.
Ce n’est plus la meme femme ; une flamme a passé sur son visage éteint, sa parole est devenue chaude, communicative, et son regard vous enveloppe et vous pénètre tout entier.
Nous avons été témoins bien souvent de ce changement qui s’opérait sous nos yeux, mais, jamais nous ne l’avions trouvé aussi saisissant que dans sa dernière visite.
Elle nous arrivait avec son curé, ses amies, tous les témoins de sa vie; on racontait devant elle les détails de la dernière persécution religieuse, quand elle allait prier dans une grange et qu’on la rapportait chez elle, évanouie. Eu la voyant dans cet état, ses parents protestants lui disaient : « Tu l’as ton catholicisme! cela te va bien!... ta Vierge se moque de toi!... »
Alors, le souvenir de ses souffrances, l’amour de son pays, d’autant plus cher qu’il était plus persécuté, se mêlaient aux ardeurs de sa foi ; tout vibrait eu elle : elle se révélait sous un jour nouveau, et nous ne savions ce que nous devions le plus admirer, de la guérison de ce mal implacable ou de ce parachèvement si complet, qui, de cette pauvre tille, folle à lier, enfermée dans les asiles, avait fait la nature la plus exquise, l’apôtre le plus ardent, un des grands témoins des merveilles de Lourdes. Tout le monde autour d’elle, oubliant son passé, suliissait son influence; le maire disait ; « J’irai à Lourdes; » le médecin de Berne confessait
TÆS MALADIES NERVEUSES
son impuissance; cnlin, de nombreux prolcslanls se converlissaient.
Dieu se plaît d’ordinaire à tromper les calculs de la sagesse humaine. Entre scs mains qu’importe rinsirument? Plus il est l'aiblc, plus sa puissance éclate; inais rarement l’opposition (|ui ressort de la laiblesse du moyen et de la grandeur du résultat n’a été plus visible que dans le fait actuel.
Prendre deux Ibis sur un lit d’hôpital une pauvre épileptiipie, la première fois pour la ramener à l’église catholique, en mettant ii son cou la médaille miraculeuse et sur ses lèvres la prière : O Marie conçue sans péché!...
La seconde fois, graver le nom de Lourdes dans son esprit vacillant, (|ui n’a plus que de rares lueurs, comme une lampe prête à s’éteindre; graver ce nom qui ne s’elfacera plus même dans les crises les plus violentes, que la malade essaiera d’écrire quand ses lèvres seront muettes; enfin, après ces deux appels, la conduire à Lourdes pour la guérir dans la piscine, n’y a-t-il pas dans cet exemple un rapprochement qui s’impose?
En i83o, Dieu mit à notre cou la médaille miraculeuse et sur nos lèvres la prière : O Marie conçue sans péché!... C’était le premier appel !
Vingt-huit ans après, la Vierge Immaculée parait dans la Grotte de Lourdes ; dans notre esprit troublé, ce nom se grave profondément. Il ne s’effacera plus de notre pensée. Nous le retrouvons sur les lèvres des mourants, comme nous le retrouvions sous la plume de IMarie Hoffmann quand elle ne pouvait le prononcer.
Cependant l’esprit de l’homme se lasse vite, le plan divin s’obscurcit, le monde cherche dans les enseignements de Lourdes les épisodes isolés, les grâces particulières, les guérisons matérielles.
Que fait alors la Vièrge Immaculée?
Pour mettre son plan en pleine lumière, elle l’incarne dans les types vivants ; elle renouvelle dans ces âmes qu’elle sauve miraculeusement les étapes successives de son œuvre préférée. Ces créatures, choisies par elle, portent en leur chair, en leur âme, le tableau des merveilles qu’elle est venue réaliser dans le monde.
jNIaric lloirniann est le plus frappant de ces tableaux. Prise dans les derniers rangs d’un peu[)le persécuté, véritable rebut qu’une maladie repoussante dégrade au moral comme au physique, la Vierge lait sur elle un premier usage de son pouvoir avee la médaille miraculeuse; et puis elle la laisse là. Elle semlile l’abaudonner à toutes les soulfranees, à toutes les bumiliatious.
A|U‘ès un martyre de dix-huit ans, elle l’appelle à la Grotte de Lourdes, la transforme, l’élève par degrés et ünit par en faire un apiitre. Les gens les plus instruits, les plus éclairés écoutent la voix de cette pauvre enfant, hier encore une idiote, aujourd’hui transligurée.
Par elle aussi, la Vierge Immaculée récompense les catholiques du Jura bernois, ce pays toujours persécuté, toujours lidèle à sa foi, véritable Pologne située sur nos frontières.
Où trouver un tableau plus exact de ce que Marie fait depuis un demi-siècle au milieu de nous? C’est toujours le même plan, les mêmes étapes successives : depuis la médaille miraculeuse qu’elle met au cou de la malade, jusqu’à la piscine de Lourdes où elle la plonge.
Même lenteur, mêmes retards apparents, même faiblesse dans les moyens employés. Marie choisit une pauvre épilepticpie pour en faire un témoin de ses miséricordes, comme elle avait choisi Bernadette pour en faire l’interprète de ses volontés. La pauvre épileptique devient une àme brûlante d’amour et de zèle; la grâce opère sur elle comme une sorte de création nouvelle.
La guérison de INIarie Holfmann est une des plus étonnantes que nous ayons constatées. Nous y trouvons en abrégé l’iùstoirc des manifestations de rimmaeuléc Conception dans notre siècle.
Pour écrire ce récit, nous avons demandé à M. l’abbé Charmillot, ancien curé de Saint-lmier, des notes écritès sur la vie de cette jeune tille. Or, dans ees notes le récit des persécutions des catholi- (jues était tellement mêlé aux soulfranees de cette malade que nous avons du étudier l’histoire du Jura et de ses dernières luttes religieuses. Cette étude a pris, de la sorte, une ampleur (pie nous ne soup(;onnions pas tout d’abord. Tous les détails de cette guérison
La procession du grand pèlerinage des hommes (1899).
LES .MALADIES NERVEUSES
sont à retenir, ils nous apprennent que devant nos yeux distrails, <levant notre attention qui se lasse, Dieu lait passer sans eesse les mêmes enseignements pour les graver plus prol'ondément dans notre esprit.
M. Poujol, de Toulouse (i)
Le 8 septembre dernier, les pèlerins remontaient vers la gare en Ilots pressés, les uns en toute hâte afin d’être les premiers, d’avoir leurs places, de ne pas manquer l’heure; les autres au contraire avançant lentement et, comme à regret, malheureux de quitter ce coin du ciel qui a nom Lourdes. — Tous bien heureux de ces qucl- (jucs jours passés aux pieds de la Vierge, près de la grotte bénie, à prier, à chanter, à pleurer de douces larmes, à ressentir de suaves émotions, a oublier le terre à terre d’ici-bas, les ennuis, les tracas, les préoccupations de toutes sortes.
Fendant la foule, la marée montante, un homme d’un certain âge, un homme du monde, d’une mise soignée, attirait les regards, et chacun s’écartait, lui livrant passage, étonné, ému. Nu-tête et pieds nus, tenant bottines et bas sous son bras, les yeux baissés, les lèvres murmurant une prière, la physionomie calme et recueillie, il s’avançait rapidement, descendant vers la Grotte, sans se préoccuper des cailloux aigus, sans regarder à droite ou à gauche, suivant une ligne droite et comme lancé par une impulsion mystérieuse, mu par une force supérieure.
Oui, c est bien le mot, impulsion mystérieuse, force supérieure.
Ecoutez plutôt :
M. Poujol, de Toulouse, jouissait d'une merveilleuse santé jus- ([u’en i8p3. Le ie>- octobre, pendant un grand déjeuner donné en l’honneur de quehjues amis, M. Poujol tombe tout à coup foudroyé; on croit a une attaque, on s’empresse, le malade revient à lui petit à petit, ce n’est pas une attaque d’apoplexie ou de paralysie, mais un mal bizarre survenu tout à coup et (jui va mettre désormais
(1) Ce récit ;i été écrit par M. Tabcriie, liospitnlier de Notre-Dame de Lourdes.
ÜUÉCUSONS DE LOÜIIDES
LES GUANDES GUERISONS DE LOURDES
M. 1 *oujol aux portes du tombeau, à la tombe même, dans un bref délai, pronostiquent les médecins.
En ellét, à partir de ce jour, les attaques surviennent de plus en plus fréquentes et violentes, le malade perd ses forces, devient d’une maigreur extrême, il titube comme un homme ivre, il ne peutmareber seul, la respiration lui manque.
En un mot, il est atteint d’une maladie presque toujours incurable, très souvent mortelle, qui peut entraîner les déchéances physiques ou mentales plus cruelles que la mort même, maladie qui inspire
dans l’entourage du malade un eilroi, une répulsion insurmontable. iNI. Pou- Jol était atteint d’épilepsie dont les crises, d’une intensité extrême, allaient en augmentant de frécpience et d’intensité, sous la dépendance d’une lésion artérielle que tous les médecins ont reconnue. U avait de l’artério-sclérosc et de l’angine de poitrine. Après cinquante ans, ces lésions ne peuvent que progresser et amener une issue fatale.
Vainement, les traitements médicaux étaient suivis, les ordonnances exécutées à la lettre, le malade allait de mal en pis.
Vainement on consultait en France et à l’étranger, partout la même réponse : « La mort vous guette, n’abandonnez ni régime, ni ordonnances prescrites, il n’y a rien à faire de plus. »
Les attaques se répétaient Jusqu’à quatre et cinq fois dans la même heure, et (piinzc jours ne se passaient pas sans qu’elles survinssent sans aucun prodrome.
On était allé en Suisse, dans les Pyrénées, etc. — Le 8 septembre 189.5, retenez bien cette date, M. et M'"® Poujol étaient a Biarritz, ils s’étaient approchés de la sainte Table le matin.
Jéaprès-midi, pour distraire le malade, on va à Saint-Sébastien:
M. Poujol.
LES MALADIES NERVEUSES
là, à quatre heures du soir, une attaque d’une grande violence le terrasse. Aussitôt qu’il a repris ses sens, M. Poujol, qui était depuis longtemps travaillé par cette pensée, déclare qu’il veut partir pour Lourdes sans retard; en lui-mème, il promet à la sainte Vierge de se présenter devant Elle à sa Grotte, d’aller vers Elle, et de l’implorer, en pénitent, tète et pieds nus, du seuil de la gare de Lourdes au seuil du rocher. Et voilà pourquoi, vers les quatre heures du soir, le lendemain 9 septembre 1890, l’on pouvait voir notre pèlerin accomplissant sa promesse.
Sautant à bas du wagon, seul et sans appui, il déclare à ceux des siens qui l’entourent, surpris et inquiets, qu’il va à la (frotte directement, qu’on ne s’occupe pas de lui, qu’il ne veut personne à ses côtés, qu’on le retrouvera aux pieds de la sainte Vierge.
Et le voilà ce malade, d’une faiblesse extrême, qu’on ne laissait et qu’on ne devait jamais laisser seul, le voilà qui s’avance rapide et allègre, il se sent envahi de je ne sais quelle force et quelle ardeur, ses pieds délicats (pii, depuis longtemps, n’assuraient que les pas chancelants d’un valétudinaire, le portent légèrement tels (|ue des ailes, sans soucis des pierres, des cailloux pointus, des meurtrissures du chemin. Oui, c’est bien cela, il vole vers jNIarie, vers sa Mère, ce pèlerin pénitent; il y vole non pas seulement pour demander sa guérison, mais il y vole pour implorer le pardon de ses fautes, il y vole aussi par un amour et par une contiance sans limites vers cette bonne ^lère.
C'est pour cela que rien ne lui est plus, et plus ne lui est rien, il ne regarde, il ne voit (pi’une chose, il ne tend qu’à un but, aller vers Marie, se prosterner, prier et pleurer!
Sa famille l’a rejoint, elle aussi elle pleure et prie longuement.
Marie voit ses larmes. Elle entend ces prières et Elle se somnent, la rer[ucle est présentée au trône de Dieu, la grâce est accordée.
C’est fini! ünics les attacpies, lini tout malaise, lîni le régime scru[)uleux. Unis les médicaments et les médicalions. — Il va v avoir (piatrc ans bientôt cpie ces faits se sont passés, et pas une seule rechute ; la guérison est complète, la joie de la famille et du
m:s (JRANDES gueiusoivs de lourdes
guéri esl sans bornes, leur reeouuaissance envers Notre-Dame de Lourdes est éternelle !
Et maintenant qu’on nous permette encore un mot an sujet de cetle belle guérison. Nous avons intentionnellement écrit plus haut que la sainte Vierge se soiwenait, et voici ce que nous avons voulu dire : C’était du temps du R. P. Senqié, de sainle mémoire, on allait construire la basilique de Notre-Dame de Lourdes. iM. Poujol lisait l’Iiisloire de Notre-Dame de Lourdes, la pensée lui vint de faire iiommage à la sainte Vierge du ciment dont on aurait besoin dans cette construction, étant propriétaire de carrières de ciment. Aussitôt, sans hésiter, il écrivit au P. Seinpé pour lui faire son offre, elle fut acceptée avec reconnaissance, et ce ne fut que dans la suite, en voyant que la fourniture de ce ciment devenait considérable, (pie le P. Sempé voulut de lui-même mettre un terme à cette générosité sans limites.
Voilà comment la sainte Vierge se souvenait de M. Poujol et lui a tendu une main secourable. — Il lit les merveilles de Lourdes, sans hésiter il obéit au mouvement qui lui dit ce qu’il faut faire. — C’est le i®‘' octobre, le mois du rosaire, qu’il est frappé, au milieu d’un repas; iMarie trouve que son serviteur n’est pas tel qu’Elle le veut, son catholicisme se contente de la messe le dimanche et des Pâques, c’est iieii pour un ami de Notre-Dame de Lourdes : îMarie le lui fait comprendre, et, petit à petit, le travail de la grâce s’opère, M. Poujol s’approche plus souvent de la sainte Table, et c’est le 8 septembre que la sainle Vierge devient plus pressante dans son appel. C’est le 8 qu’après avoir ressenti son mal de plus en plus criiellemeut uou seulement il obéit à cet appel, mais il y obéit sans hésiler, pour en être récompensé le lendemain! Obéir sans hésiter aux mouvements de la grâce, (elle est la leçon, l’enseignemeul suprême. O Marie, ([uc vous êles bonne pour vos enfants, pour ces enfants que Jésus vous a donnés aux pieds de la Croix, combien nous vous aimons, combien nous vous bénissons, el comme avec M. Poujol, avec tous ces guéris de corps et d’àmes, nous crions bien haut et l)ien fort : Vive Marie Immaculée, vive vive Notre-Dame de Lourdes !
LA BELGIOllE A LOURDES
Le Lourdes-Belge. — Gand et Liège. — Les pèlerinages. — Leur jirogression. — Bulletin et Almanach de Notre-Dame de Lourdes. — AYagon-hùpital. — La messe en wagon. — Les organisateurs des pèlerinages. — Les professeurs de Louvain. — Les médecins belges. — L’association de Notre-Dame de la Croix. — La conce])tion des pèlerinages en Belgique. — Leur importance.
ous le nom de Lourdes-Belge , nos voisins comprennent toute riiistoire du développement extraordinaire du culte de Notre-Dame de Lourdes en Belgique : son origine, les œu\ res qui en sont sorties, les sanctuaires, les grottes et les statues, les congrégations religieuses; les ouvrages publiés sur ce sujet.
L’histoire de Lourdes en Belgique, est faite avec une précision (pie nous ne pourrions al teindre chez nous; il faut une organisation complète : journaux, comités, correspondants dévoués, assemblées; il faut surtout qu’une idée ait des racines profondes dans un pays, soitdevcinie la préoccupation dominante d’un groupe nombreux, iniluent, pour être suivie avec celte méthode, cette persévérance, sans qnc jamais l’esprit public ne se lasse et ne se détourne de cet objectif.
Depuis Ircnle ans, la Belgique catlioli(|ue semble chercher dans le développement de ce cnlle une base solide pour ses instilnlions. une digue contre les courants révolutionnaires qui l’agitent. En étudiant cette organisalion, nous verrons quelle sûreté dans la conception, quels soins dans les détails, ont présidé à la mise en œuvre de tous les éléments qui devaient concourir au succès des
pèlerinages.
En i8.58, les journaux catholiques belges publièrent le récit des apparitions, puis le silence parut se faire, complet ou à peu près, sur ces événements. Douze ans après, nous trouvons l’iiistoire de la guérison de Hanquet, survenue à Liège le aj novembre iSbp :
c’est la première fois que les Annales de Lourdes s’occupent delà Belgique.
Hanquet, âgé de quarante-neuf ans, était atteint, depuis sept ans, d’une paralysie complète des membres inférieurs.
Trois médecins, dans leurs certificats, déclaraient qu’il avait une ^ maladie de la moelle et qu’il était
incurable.
Après sept ans d’immobilité et de soulfrance, ce malheureux attendait la mort comme une délivrance, c’est dans ces conditions <pie le 27 novembre 1869, à dix heures et demie du soir, le frère du malade prend un linge imbibé d’eau de Lourdes et le frictionne ilepuis la nuque jusqu’aux pieds; cette friction dure environ cinq minutes; au contact de l’eau, Ilampict éprouve une douleur violente, perd la parole, sa respiration s’embarrasse, et puis, tout à coup, le calme se fait, il descend de son lit, se tient debout, se redresse, il s’habille et parcourt, ivre de joie, toute la maison;