I.KS ISfALADIES NÉUYEUSKS
Depuis lors, cpiaiorze ans se sont écoulés. L’épreuve du Icmps est décisive; nous n’avons pas eu une seule rcchulc. Ponlou n’a eu besoin ni de trailemenis, ni de soins; elle a élé rendue à la vie commune, ne eonscrvanl que le souvenir de scs soull'rances passées.
Si je n’élais pas médecin, Je ferais ressorlir (ont ce (pi’ily avait de généreux et de grand dans cette àme brisée par la soulfrancc, (pai, dans un élan sublime, s’oubliait elle-mcmc pour ne demander que la résignation et prier pour les autres, pour la conversion de ceux qu’elle aimait. Si je n’écrivais que pour des médecins, j'aurais pu donner bien des détails techniques, l)ien des indications précises, qui caractériseraient sullisamment les lésions matérielles dont j’ai fait mention. Rappelons-nous que déjà, en i858, Velpeau croyait trouver dans la lésion d’un organe, l’explication de cet ébranlement général, qui se traduisait par des troubles nerveux de tout genre. Après Velpeau, les Jobert, Nélaton et Courty, c’est-à-dire les hommes les plus considérables de la médecine contemporaine, ont suivi pas à pas l’évolution de cette métritequi avait Uni par altérer les fibres de l’organe, et se compliquait du côté de la muqueuse, de plaies, d’ulcérations, etc...
Avec des hommes d’une autorité aussi considérable, le diagnostic ne peut être un instant mis en doute. Je n’ai j^as à l’établir; je ne Rois pas insister davantage sur la nature des lésions.
yime Pontou est la tille d’un ancien député, la sœur d’un membre du Sénat. Dans le milieu élevé où elle a vécu, milieu aussi attentif qu’éclairé, tous les détails de cette longue maladie ont été notés, relevés avec soin. Dans le récit que je viens de faire, j’ai pu laisser dans l’ombre des points secondaires; mais je n’ai pu altérer la physionomie générale de cette observation, qui a laissé dans mon usprit une empreinte ineffaeable. Du reste, dans la famille, dans 1 entourage de M'»® Pontou, l'évidence de sa guérison s’est ini])osée avec une telle clarté, que personne n’a eu un moment de doute. Quand on a vu, pendant des années, une personne aimée plier sous le poids de la douleur et que soudain, elle retrouve sous vos yeux, force, santé, jeunesse; quand on est témoin de ces trans-
ibriualions subites, complètes, devant la réalité des faits.
l’esprit n’hésite pas, il s’incline
Cette observation est des plus importantes. Elle nous montre <pie les maladies nerveuses se présentent sous des aspects bien divers. La femme du monde ne ressemble pas aux malades de la Salpétrière, et les malades de Lourdes, prises dans toutes les condilions de la vie sociale, offrent des nuances infinies, mais ne subissent pas les conditions de déchéance (|ue l’on observe dans les hôpitaux. Elles sont souvent affectées de lésions matérielles ([ui SC rattachent, effets ou causes, aux grandes perturbations de l’aclion nerveuse, et ces lésions, atrophies, plaies, tumeurs, ne peuvent s’effacer ou se cicatriser en un instant.
Chez nos malades, on observe souvent les qualités les plus éminentes et les plus exquises. L’esprit et le cœur ne subissent pas l’impression des troubles physiques. On dirait même qu’au milieu de ces luttes, de ces souffrances, les qualités morales s’élèvent au-dessus du niveau moyen.
Rejeter en bloc, sans examen, toutes les affections nerveuses, les déclarer impropres à une étude scientifique, nous semble une erreur doctrinale. Chaque fait a sa physionomie, renferme son enseignement, peut conduire à des conclusions différentes. Chaque fait mérite une discussion séparée.
Les médecins qui n’ont voulu voir, dans les guérisons de Lourdes, que des guérisons de maladies nerveuses, ont commis une erreur manifeste dont nous fournissons chaque jour la preuve. Ceux qui rejettent toutes les maladies où l’élément nerveux joue un rôle plus ou moins prépondérant, laissent de côté des faits souvent très importants et qui méritent bien de prendre place dans nos Annales.
L’observation que nous venons d’écrire est bien intéressante au point de vue des conditions dans lesquelles le fait s’est accompli. On a cherché le secret des guérisons de Lourdes dans l’eau de la fontaine, dans l’action des piscines, dans une impression, dans un effet de suggestion, dans la confiance qui anime les malades, dans la foi qui les soutient et les inspire, dans l’entrainement de ces fonles (pii se pressent et se succèdent pendant les grands pèleri-
LES MALADIES NERVEUSES
nages. Pourtant voilà une malade qui ne prend pas un liain, (pd jusqu’au dernier Jour no boit pas une goutte d’eau, qui n’est pas venue à la Grotte pour elle, mais pour accompagner une de ses pareilles, qui n’altcnd ni ne demande sa guérison, et qui, le lendemain de son retour chez elle, se trouve subitement guérie. Ce changement merveilleux s’opère d’une façon inconsciente. Les parenls constatent les premiers ce phénomène inespéré.
Répélons-le : en présence de ce résultat, toutes les théories étagées pour expliquer les guérisons de Lourdes croulent et s’elfondrent.
Inutile de chercher, ici, l’hypnotisme et la suggestion, l’eflét moral, des conditions physiques d’un ordre quelconque; notre malade, par la volonté, la pensée, l’espérance ou le désir, est restée absolument étrangère à sa guérison.
L’observation que je viens de résumer a été prise sur une malade de ma clientèle ; malade (]ue j’ai suivie pendant plusieurs années, notant et étudiant avec soin tous les symptômes qui se déroulaient sous mes yeux. Ce fait est resté bien vivant dans mes souvenirs. Il a tenu en éveil toute ma sollicitude, et dans sa longue histoire, je retrouve les noms les plus eonsidérables de la médecine contemporaine.
Je ne pouvais prévoir, quand je eommençais à soigner M'«e Ponton, quel serait le terme d’une affection sur laquelle tous les traitements restaient sans effet; mais je n’aurais jamais cru qu’une lésion aussi aneienne, aussi profonde, guérirait et disparaîtrait en (pielques instants; (pi’une constitution, usée par la soutfrance, retrouverait sans transition son équilibre et ses forees. J’étais au début de ma carrière, plein de confiance dans la puissance de mon art, mais en même temps bien renseigné sur la force des obstacles ([ue le mal y oppose souvent, et si l’on m’eût parlé de Lourdes et de ses guérisons, je n’aurais pas même compris qu’un rapprochement fût possible entre une alfeetion aussi grave et un moyen aussi simple.
La guérison de Poutou ne fit pas sur moi l’impression qu’elle aurait dû faire. Je constatais les résultats, j’en acceptais les
1,KS GHAADKS (JUKIUSOXH DK LOljnDKS
héiiériccs, je ne voulais pas conclure, je ne voulais pas entrer dans un domaine qui n’était pas le mien, dans une voie inconmie. Un de mes confrères, homme d’esprit, me disait : « Prenez garde! ne vous engagez pas dans cette voie; si vous y mettez le petit doigt, vous y passerez tout entier. » Je n’y mis pas le petit doigt. Que de médecins agissent de même! Ils reconnaissent la réalité du fait, mais ne veulent pas remonter Jusqu’à sa cause. Pas plus que moi, ils ne veulent conclure.
Plusieurs années après l’événement de i8^4> trouvant à Lourdes pendant le pèlerinage national, je vis entrer dans le Bureau des médecins une malade qui venait d’être guérie à la piscine, et racontait en termes nets, précis, tous les détails de sa guérison. Le fait était visible, palpal)le. Ce jour-là, je compris, et j’arrivai jusqu’à la conclusion. Il ne sulTit pas toujours d’un miracle pour déchirer les voiles et soumettre notre esprit. La foi est un don du ciel, mais c’est un don que la volonté doit accepter.
Célina Ferry
Je n’ai jamais lu, sans un étonnement profond, le récit de la guérison de Célina Ferry, de Bazegney (Vosges).
ypie Ferry vint à Lourdes en 1891. Elle était malade depuis trente ans. Elle avait (piarante-sept ans, et c’est à dix-sept ans qu’elle avait ressenti les premières atteintes d’une névrose constitutionnelle et générale.
L’exposé de ses souffrances ressemble à un martyrologe.
Sou état moral n’était pas moins malade que son état physique. Elle vivait dans un état de tristesse et d’inquiétude perpétuelles, une conscience très timorée augmentait l’agitation d’un système nerveux impressionnable à l’excès.
Son curé nous disait : « C’est une martyre, torturée physiquement et moralement. » Tout ce que la médecine pouvait faire, c’était de lui donner des calmants pour apaiser scs douleurs.
Au départ de Lourdes, elle était débarrassée de tons les maux
LES ^lALADIES NERVEUSES
<jiii l’avaient maelyrisée pendant (rente ans. Mais surlout elle était tranquille, î?aie, forte, transformée; de retour chez elle, elle se mit tout de suite aux travaux du ménage, prit la direction de la maison.
Depuis, elle travaille, elle marche, elle étonne tout le monde par son entrain, ce n’est plus la même personne.
A côté de Ferry, nous pouvons placer Marie Daout, de Lagedémon (Indre), vingt-six ans.
Elle a été guérie en 1898 d’une paralysie accompagnée de déviation de la colonne vertéljrale.
Le curé de sa paroisse nous dit que sa guérison s’est parfaitement maintenue et qu’elle jouit d’une santé robuste et n’a pas cessé de travailler comme cuisinière depuis plusieurs années.
Sa maladie avait débuté le soir de sa première communion.
En outre de l’alfection de la colonne vertébrale, elle avait aussi graduellement perdu l’intelligence, était devenue tout à fait idiote, poussant des cris sauvages quand on l’approchait. Elle fut d’abord gavée de lait et de vin par sa mère, qui l’abandonna bientôt dans une étable, où elle était couchée depuis huit ans sur la paille, lorsqu’elle fut menée à Lourdes sur la recommandation de ]\Imes qe Chatillon et Délignères. Pendant ces huit ans, elle vécut de la charité publique, sans linge, privée des soins les plus indispensables, à côté des vaclies; on attendait sa mort comme une délivrance.
Pendant le trajet en chemin de fer, elle resta couchée sur un matelas, troublant le repos des autres malades par ses cris, n’ayaut aucune conscience de ce qu’on demandait pour elle à Lourdes, ne sachant même pas où elle allait. Pendant ces liiiit ans, le curé lui avait porté deux fois la sainte communion, mais il y avait renoncé depuis longtemps, ne la trouvant pas en état de comprendre ce qu’elle faisait.
Au retour du pèlerinage de 1898, non seulement elle était guérie
(le la paralysie, mais clans le Irain, elle s’intéressait à tout, parlait avec ses voisins; la raison lui était revenue comme si un éclair snbil eût frappé son cerveau. Depuis cette épocpic, elle a appris à lire et à écrire (elle n’en avait jusrpic-là c[u’unc notion très sommaire), et son intelligence s’est éclairée à tel point ([ue, placée clic/ les Bénédictines de Bourges, elle suivait les sermons de la cathédrale et en faisait le résumé cpi’elle envoyait à son curé. Depuis lors, c’est une personne très sensée, très appréciée par ses maîtres et par sa robuste santé, elle peut suflire aux tâches les plus pénibles.
Ces résultats ne sont pas à notre portée. Nous ne pourrons jamais clTacer en un instant les désordres causés par tant d’années de souffrance. Nous ne pourrons transformer une femme timide, impiiète, mal écpiilibrée, en une femme forte, vaillante, d’un jugement sur et d’un entrain cpii ne se démentira jamais.
Ce n’est pas seulement à Lourdes cpie l’on obtient de semblables transformations. Mais à distance, dans le monde entier, avec l’eau transportée de la Grotte, avec une simple prière on olitient de semblables effets.
Ces guérisons ne sont-elles pas aussi surprenantes c{ue la eicatrisation instantanée d’une plaie ? Que nous sommes loin des hystéricpies de nos hôpitaux, de ees expériences plus eurieuses cju’utiles (pie l'on renouvelle sur elles ! On essaierait vainement de donner le jugement, l’écpiilibre dans les facultés, à ces malheureuses créatures ([ui sont plaeées aux derniers degrés de l’éehelle humaine et cpii ne conservent que quelques lueurs confuses de raison.
Lorsque Marguerite Savoyc vint à Lourdes le i6 septembre 1892, elle n’était suivant les expressions de jM. Pouvillon « (pi’un pauvre pacpiet d’os et de muscles ankylosés, noués en boule dans une corbeille; » elle avait vingt-cinq ans, elle pesait (piarantc livres. Au Bureau des médecins, personne n’osa la toucher, c’est à peine si on
LES MAI.ADIES NERVEUSES
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pouvait, en écoulant sa respiration, entendre un sonnicpcu distinct : depuis six ans elle u avait pas (piitlé le lit, elle n’avait pris aucune nourriture solide. Ason départ, la Iranslbrination était coinplctc. l^n (pickpics mois, clic a i^aifiié soixaule-dix livres; à ving't-cimi ans elle agrandi de sept a huit ccntimclres. La vie prête à s’éteindre a repris son cours avec une intensité qu’elle n’avait jamais eue.
Le I)>' Perissonen l’examinant, le jour de son arrivée, nous avait dit : Il est bien ditlicilc de caractériser d’un mot la situation de cette jeune lîllc. Dans tous les cas, ce n’est pas de l’hystérie vulgaire, telle que nous l’observons dans les services spéciaux. Qu’importe du reste le nom? A ce degré, nous louchons au ternie, ce n’est plus qu’une question de jours.
Mettez en jeu toutes les suggestions possibles ; laites appel à toutes les ressources de la science; essayez de transformer ainsi en
une seconde une nature déchue. A vingt-cinq ans, essayez défaire grandir de sept ou huit centimètres une jeune tille arrêtée dans son dé\ eloppement ; laites-lui gagner soixante-dix livres dans le poids de son corps. Relcvez-la, mourante sur sa couche, et donnez-lui la force de supporter sans üiillir toutes les fatigues de la vie.
Non! tous ces résultats ne sont pas à notre portée. Ceux qui parlent avec cette légèreté des maladies nerveuses guéries à Lourdes ne les connaissent pas. S ils les étudiaient, ils comprendraient bientôt qu ils ne peuvent trouver sur ce terrain la solution qu’ils désirent.
Ce que nous venons de dire pour Marguerite Savoye, nous pouvons le répéter pour Mélanie Grandvalct, qui s’est levée, le 12 septembre dernier, au moment du passage du Saint-Sacrement. Il y a^ait treize ans qu elle vomissait presque chaque jour et ne prenait à peu près aucune nourriture.
Ce jour-la même elle vint au bureau des médecins, elle se tenait debout sans appui ; un sourire licurcux errait sur ses lèvres ; elle venait de ressaisir sa vie a[>rès treize ans d’agonie, de la ressaisir dans un instant comme un don nouveau du ciel. Elle paraissait encore sous l’action de cette grâce merveilleuse qui venait de ranimer ses forces défaillantes.
A coté (le ces afrcclions qui (*chappentà toute classiücation, nous observons des maladies (jui sont bien de notre domaine, (jui peuvent gmîrir partout, mais sur lcs(pielles pourtant les imidecins ont vainement (*puisé toutes les ressources de leur art. iMaladies nerveuses si l’on veut ; mais pour(|uoi gu(îrissent-elles à Lourdes et pourquoi ne gm^'i-issent-elles pas ailleurs?
Un dernier exemple, celui d’Eugénie Bron, de Gorban, dans le Jura bernois, fera bien ressortir l’opposition que nous signalons entre l’impuissance de la médecine et la facilité avec la(|uelle les alfections les plus rebelles guérissent à Lourdes.
LES MALADIES NEUVEUSES
EUGÉNIE BllON
Le pèlerinage boiirgiiigiion-rrane-comtois eonduisait, au milieu de ses malades, une jeune lille dans des conditions bien étranges.
Eugénie Bron, de Gorban, dans le Jura bernois, avait, depuis trois ans, les mâchoires eontractées, les dents crochetées; il Ini était impossible d ouvrir la bouche, et, pour l’empcelier de mourir de faim, on avait du limer uue dent et, par cette ouverture, introduire un tube de caoutchouc ou de verre.
Ou parvenait ainsi h lui faire avaler de petites quantités de thé ou de café. Le lait et le bouillon provoquaient des vomissements, et les vomissements, avec cette bouche fermée, devenaient une complication redoutable; ils provoquaient des soulfrances atroces, et pouvaient amener l’aspliyxie.
Cette inanition prolongée avait déterminé un amaigrissement considérable : de cinquante livres environ. La faiblesse était extrême, et la jeune ülle, privée de l’usage de ses jambes, ne quittait plus le lit.
Gomment était-elle arrivée à eet état misérable?
Par une série ininterrompue de soulfrances et de maladies diverses ([ui, depuis plus de six ans, ne lui avaient pas donné im moment de trêve.
Elle appartenait à uue famille nombreuse. Ils avaient été dix enfants, ils sont encore sept vivants. La vie, dans ce milieu, avait été particulièrement diflîcile. « Souvent j’ai vu, nous dit la mère, mes enfants pleurer de faim, et je ramassais, pour les nourrir, les débris de pain abandonnés dans les chemins. »
« Et moi, dit la jeune fille, quand je n’avais pas autre chose, je remplissais mon estomae d’eau, pour ne pas ressentir les angoisses de la faim. »
Dans CCS conditions, sa place était à l’hôpital; elle a fait de longs séjours dans les hôpitaux de Berne et de Bâle, où elle a été soignée
MÎS onAIVOES GUÉmSONS DE LOUEDES
par les médecins les plus célèbres de la Suisse. On avait moulé son buste dans du plâtre. On a gardé sa photographie.
Onelle maladie avait-elle? Un mal de Pott? Une tumeur blanche des vertèbres cervicales, comme l’indique son corset de plâtre? enquête nous l’apprendra.
Quel que fût le point de départ, le terme fatal était proche : on ne
peut vivre indéliniment avec (pielques lasses de thé ou de café.
Eugénie Bron, arrivée le 3i août, était allée directement à la piscine. Elle y était revenue le septembre, au matin, mais sans obtenir aucun résultat.
Le vendredi soir, vers 3 h. 1/2, elle était étendue sur son matelas, devant la Grotte. La procession revenait vers l’église, et le Ilot des pèlerins achevait de s’écouler dans cette direction.
Une solitude relative se faisait autour d’elle.
Eugénie avait désiré, pendant tout le voyage, pouvoir embrasser le rocher béni. Ce désir devenait plus impérieux. Elle supplie les personnes qui l’entourent de la transporter dans l’intérieur de la Grotte. On hésite. Une porte est déjà fermée. Enlin, un brancardier, ému de ses instances, la prend dans ses bras et l’approche du rocher.
La jeune lüle applique ses mains contre la pierre, y colle ses lèvres. « O Notre-Dame de Lourdes, dit-elle, s’il vous plait, (pie votre sainte volonté soit faite, guérissez-moi : je suis votre enfant et vous êtes ma INIèrc, je me donne à vous pour toujours! »
Les Dames préposées au service des malades de la salle Saint-Dominique (1897).
LES MALADIES NERVEUSES
La mère disait à ses côtés ; « O Vierge, vous voyez ma misère; guérissez mou enfant! » — Et toutes les deux arrosaient la pierre de leurs larmes.
Le brancardier détache la jeune fille du rocher et reprend le chemin (pi'il vient de parcourir.
Mais, arrivée derrière l’aulcl, Eugénie pousse un cri effrayant. Une douleur atroce la trans-
perce.
Est-ce la vie? Est-ce la mort?
C’est la vie.
Eugénie glisse, légère, entre les bras du brancardier, se redresse sur ses Jambes, sa bouche s’ouvre.
Un éclair illumine son visage.
Une transfiguration s’accomplit sous les yeux de toutes les personnes qui l’entourent.
Et puis, ce sont des transports de joie. On se prosterne, on baise la terre, on part, on ouI)lie le matelas, et la jeune fille, suivie d’une foule nom- Jircuse, vient au bureau des médecins.
Son émotion est trop vive
pour lui permettre de ressaisir froidement sa pensée et de reiirendre le récit de sa vie passée.
Il faut remettre son interrogatoire au lendemain.
Uu Bureau des médecins, Eugénie reprend la suite de la procession et arrive au chœur de l’église du Rosaire.
L émotion et la faiblesse la plongent dans un évanouissement passager. Elle reprend bientôt scs esprits.
Le lendemain, Eugénie faisait à la Grotte la sainte communion.
Il y avait trois ans qu’elle n’avait pu la reeevoir, puisqu’elle ne pouvait desserrer les dents.
f( Chaque jour, nous dit-elle, pendant ees trois ans, je faisais la communion spirituelle. Je la faisais à minuit. En m’endormant, je récitais trois Pater et trois Ave pour les âmes du Purgatoire, atin de me réveiller aux premiers coups de l’horloge, et, à minuit, je restais lontgemps en prières.
« J’ai prié un an pour obtenir qu’une personne charitable voulût bien me payer le pèlerinage de Lourdes, et cette personne s’est trouvée à jioint nommé. »
Eugénie était arrivée dans un grand état de dénuement. Mais que lui importaient vêtement et nourriture, puisqu’elle allait voir Lourdes !
Depuis sa guérison, des personnes charitables l’ont munie de tout ; chapeau, chàle, jusqu’aux bas, tout lui a été donné.
Eugénie mange peu à la fois, car son estomac a un très petit volume ; mais elle mange de tout et ne soulfre plus. Elle marche toute la journée, et la peau de ses pieds, qui n’est pas encore durcie, est sensible. Quand elle s’est redressée, il lui semblait qu’elle marchait sur des épingles.
Sans doute, Eugénie Brou avait une maladie nerveuse, mais une maladie nerveuse dont elle pouvait mourir. Une maladie dont on meurt est toujours une maladie sérieuse. Les médecins n’avaient pas hésité à la soumettre, pendant plusieurs années, aux traitements les plus douloureux.
Nous sommes loin de la légende créée autour de ces maladies et qui nous les représente comme un jeu entre les mains des médecins qui les font disparaître à leur gré.
Nous ne les guérissons pas ou nous les guérissons mal, nous les suivons dans leurs évolutions variées et nous sommes de simples spectateurs devant les changements qui s’opèrent sous nos yeux.
D’après la théorie moderne du miracle, le monde entier est en puissance de suggestion ; l’œil le plus exercé, le médecin le plus instruit ne peut reconnaître ses elfets sous une variété inlinie de manifestations et de formes.
LES MALADIES A’EIIVEUSES
La sui>:gesLion, qui naît de toul ou de rien, d’uue impression légère ou d une emolioii violenle, ellaee en un instant les troubles nerveux les plus anciens et les plus graves.
Ca'pendant la suggcsiiou ne peut donner une lièvre typhoïde, créer le cancer, crenser une plaie profonde. Alïirmer (pic, chez riionmie, intelligence, jugement, qualités morales ou allcctives, tout est sous la dépciidauce de la suggestion, n’cst-cc pas détruire d un mot notre personnalité, noti‘c libre arbitre, et résoudre ainsi les plus hauts problèmes de iihilosophic sociale?
Eu outre, est-il permis d'allirmer que nous clïaçons d’un geste, tous les accidents nerveux? Ne savons-nous pas que ces guérisons sont rares, exceptionnelles ? Si les manifestations changent, le teiiain n est pas modilie ; pouripioi d ailleurs les malades passelaient-elles leur Aie dans les hôpitaux? Nous ne pouA'ons croire que ce soit dans un but de pure curiosité, ou même pour le seul profit de la science, qu’on les enferme ainsi pendant la plus grande partie de leur existence.
^ oyez-vous un médecin de maladies nerveuses qui viendrait dire au chirurgien son collègue: Désormais, vous ne soignerez plus les coxalgies, Amus n’enlèverez plus les tumeurs ou les cancers, vous n’opérerez plus les aveugles ou les sourds. Toutes ces inlirmités sont des illusions. Il suffît d’un ordre venu de moi pour les faire disparaître, je fais tomber de Ams mains les couteaux, les scalpels, tous les appareils inutiles. Avec la suggestion. J’ai le remède à tous les maux.
Comment accueillerait-on ces affîrmations? Par un éclat de rire, sans doute.
Les travaux récents sur les alléetions nerveuses ont pu nous révéler des phénomènes curieux, ils n’ont pu faire table rase de toutes nos connaissances. Chaque homme apporte avec ses maladies, son tempérament, son caractère, sa note personnelle. Avant de pouvoir jeter tout cela dans le meme moule, il faudra faire litière de nos traditions et de nos lois les mieux acquises. Quel que soit le champ des maladies nerveuses, elles ont une limite, et cette limite, le médecin la connaît. Quelle que soit la Aariété de leurs
formes et de leurs aspects, elles se trahissent par des signes qui ne peuvent tromper un homme exercé. .
Eu voulant étendre le champ des nerfs au delà de leurs limites réelles; en prêtant à la suggestion une puissance merveilleuse, on veut résoudre par la question préalable tous les faits embarrassants, rendre impossible toute incursion dans le monde immatériel. Mais il y a un péril évident dans cette façon de procéder.
Si nous sommes certains que nos lois ne peuvent être dépassées ou violées, si le miracle est impossible, pourquoi détourner la tète et fermer les oreilles à tous les bruits du dehors? Pourquoi refuser de faire la preuve d’une vérité évidente pour tous?
Pendant que nos Académies, nos Facultés se renferment dans une négation systématique, des faits, chaque jour plus importants, viennent battre en brèche une théorie insutlisante. Dans nos rangs, de nombreuses personnalités se détachent du groupe; convaincus, indillérents ou curieux, un grand nombre de médecins ne veulent plus jurer sur la parole du maître. Ils vont contrôler par euX' mêmes les guérisons qui se produisent à l’encontre de nos procédés.
LES MALADIES NERVEUSES