Les grandes heures
Jeudi SO juillet. — Je suis à plus de cent vingt lieues de Paris, dans un coin paisible et perdu de France où il n'y a ni poste, ni télégraphe, et depuis deux jours j'attends, chaque matin, avec plus de fièvre, l'arrivée du facteur. Longtemps à l'avance, incapable de m'occuper à quoi que ce soit, je fais les cent pas dans la cour, guettant la minute où sous la voûte il apparaîtra, coiffé de son képi qui lui donne déjà Tair d'un soldat.
Mais le voici. Qu'apporte-t-il dans sa gibecière ? La paix ? La guerre ?
Tout de suite et debout, j'arrache les bandes,
et, dès que j'ouvre les feuilles... les manchettes des journaux me proclament la gravilé nouvelle et accentuée des événements. La guerre austroserbe est commencée... Les chances de paix générale se restreignent, s'éloignent... semblent vouloir s'écarter et battre en retraite... Pressé de me repaître à tête reposée de cet ensemble de dépêches et d'articles qui me promet une heure d'attachantes angoisses, je rentre et je lis..., avec quelle attention ardente et soutenue ! avec quel désir de comprendre ! quelle soif de savoir! avec quelle bonne volonté tour à tour étonnée, indignée, calmée, irritée, pacifique et belliqueuse !... Ah ! jamais je n'ai lu, je crois, les journaux en mettant à cette lecture plus de tremblante et sainte application... je les lis comme un évangile, un texte sacré, je ne laisse rien, je n'oublie rien. Pas de danger que fen saute .'Toul me trouve curieux, intéressé, avide... Le plus petit trait, le moindre renseignement, la simple nouvelle de deux lignes m'est une manne amère et recherchée... Savoir... savoir... Et au passage précipité de ces phrases, de ces expressions, de ces mots innombrables et typiques des grandes circonstances, j'imagine, je construis, je mets en scène, je peins, je vois... ici, là, en haut, en bas... sur les rives
du Danube, de la Tamise et de la Seine, à Berlin et à Krasnoïé, au quai d'Orsay, dans les chancelleries, dans les administrations, les banques, les états-majors, les conseils des ministres..., partout où, dans l'agitation comme dans la glace des beaux moments suprêmes, il n"est pas question d'autre chose que de cela : la guerre, la guerre, la guerre... c'est-à-dire dans toute l'Europe...
Je suis soulevé, roulé par des vagues d'impressions qui tantôt m'élèvent à des sommets et tantôt me précipitent à des abîmes, mais qui toujours du moins me portent ; îe souffre de tant de souffrances que je sens prochaines et universelles, et je frémis des gloires possibles qui seraient la si juste récompense des luttes que nous n'aurions pas entamées...
Vendredi 31. — Tout se précipite à la façon d'un torrent, et le manque de nouvelles ne me permet plus de différer mon retour. Je prends donc dans la soirée le train qui me déposera demain matin à Paris. La belle et douce nuit qu'il fait ce jour-là sur les paysages de la vieille Dordogne I Quelle sérénité des champs! Quelle
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béatitude mystérieuse ! En descendant de voiture je caresse la tcte brûlante de mon cheval qui va être réquisitionné et que je ne reverrai plus. Dans la petite gare mal éclairée on parle à mivoix et les silences sont plus éloquents que les propos. Mais aucuneagitation. .. peu de monde... on trouve très facilement de la place. Seulement il n'y a plus un sou de monnaie à rendre.
En gare de Limoges, en pleine nuit, l'homme qui cogne avec son marteau sur les roues du wagon dit en passant : « Jaurès a été assassiné. » On lui demande aussitôt des détails. Il n'en a pas. Il ne sait que cela... Et il ajoute avec tranquillité : « On dit que l'empereur d'Allemagne aussi... » Jusqu'aux Aubrais le calme le plus suivi. Un calme étonnant, avec ce je ne sais quoi de grave et de spécial qui plane, qui s'établit.
Etampes. — Les premiers soldats en tenue de campagne. Une centaine qui déchargent sur le quai des caisses de fusils et des boîtes de cartouches. Ils sont vifs, simples et gais dans la fraîcheur du matin. Un peu plus loin, vers Ablon, nous dépassons un train de cuirassiers qui va comme nous sur Paris. Par les glaces juverles, les bras des cavaliers nous font des signes do joie et d'amitié, et les visages de ces
beaux hommes aux larges épaules rayonnent de conliance et de lorce.
Paris. Samedi matin i" août. — Là on commence à s'apercevoir sérieusement qu'il y a quelque chose de changé. A quoi ? Aux visages, qui disent tous avec les yeux : « Voilà. On y va, tout droit. Dans quelques heures, dans quelques minutes... ça y sera. » Et puis, on est chez soi. On retrouve l'appartement, petit, qui sent la poussière et le journal, tout rangé pour l'absence, pour les vacances de plusieurs mois, et dans lequel on ne s'attendait pas à rentrer, trois semaines après l'avoir quitté, et surtout à rentrer,/»om/' cette raison-là.
Aussitôt les courses nécessaires s'imposent, les soins et les précautions qu'exige la vie. Vers 10 heures, je suis dans un des principaux bureaux du Crédit Lyonnais^ pour obtenir le changement d'un billet de banque en monnaie. Il y a soixante personnes devant le guichet du caissier, et les employés sont sur les dents. D'ailleurs, aujourd'hui samedi, les bureaux ferment à midi.
A travers les parois de cristal de la pièce qui
est son cabinet, j'aperçois le directeur du bureau avec lequel j'échange du regard un rapide signe amical. 11 est lui aussi terriblement occupé... si j'en juge par ce que je vois sans indiscrétion, les rideaux verts qui sont derrière les vitres des parois n'étant pas tirés. II est debout avec deux personnes, ^t sa grande tablebureau est entièrement couverte, sur plusieurs rangées,, de liasses de billets de mille francs. Je reconnais un des messieurs qui me tourne le dos. C'est une personnalité parisienne tiès répandue qui relire séance tenante quatorze cent mille francs.
Les autobus sont complets, presque partout, les taxis et les fiacres moins nombreux ; on en trouve assez difficilement. L'allure générale, voitures et piétons, est vive, plus directe. On sait oîi on va. On y va vile.
Rue du Croissant, 3 heures, ce même jour. — La salle de composition de V Intransigeant. On s'apprête à tirer le numéro. Le directeur, M. Bailby, est là, au milieu de son personnel, des rédacteurs allant, venant, des ouvriers en bourgeron, en manches de chemise. Toutes les figures sont anxieuses, frappées et ennoblies par l'émotion grandissante dos dernières minutes. C'est qu'on attend d'une seconde à l'autre la
phrase officielle, le mot rassurant, la lueur qui pej^nief Ira d'entrevoir, loin encore sans doute, oli bien loin... mais d'entrevoir à Thorizon, comme après l'orage, la Uixne mince et bleuâtre de la paix... Sur une table il y a une grande feuille toute blanche avec la manchette, seule, composée, et qui dit : « U^e dernière lui^ur d'espoir. »
A tout instant descendent, par le monte-charge qui relie l'imprimerie aux salles de rédaction, de brèves notes crayonnées dans la fièvre... qui se suivent, se démentent... donnant tour à tour la confiance et la détruisant... notes hachées, parfois inachevées... « 0?i ne croit pas savoir avant... » et puis : « Toute chance pas absolument perdue... Le ministère ne dit rien. » Et enfin, un carré de papier, que le directeur, devenu plus pâle et crispé, me tend tout à coup. Mais je l'ai déjà lu dans ses yeux : il porte : Mobilisation générale ordonnée. La nouvelle est annoncée tout haut. On se regarde et nul n'en est heurté. Nul ne bronche. Mais, est-ce bien sfir? En bon serviteur delà tranquillité publique et soucieux de la haute dignité professionnelle, mon ami ne veut pas imprimer la grande nouvelle sans une seconde confirmation Sans doute on assure qu'elle est déjà affichée
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à la caserne des pompiers, au Palais de justicr, et à l'Hôtel de Ville. Cela ne fait rien. On envoie un cycliste. Il revient : « C'est vrai... » Alors des voix disent simplement : « Changez la manchette. » On se penche sur les tables de composition. Le journal se tire, continue de marcher au petit cliquetis régulier des machines. Je vois les employés, assis, qui pianotent le numéro, avec une tranquillité parfaite, comme étrangers à ce que signifient les terribles paroles qui s'échappent de leurs doigts pour voler dans toutes les directions de Paris et de la France. Et voici la manchette nouvelle toute fraîche : Mobilisation générale ordonnée. Un des jeunes rédacteurs propose avec justesse : « Si on mettait officielle au lieu de ordonnée? cela impressionnerait moins l'opinion. » Et ainsi faiton. Oh ! que ce perpétuel souci français de la mesure, de la nuance délicate est touchant à observer dans ses manifestations les plus simples ! Mais un groupe de plusieurs jeunes gens s'est avancé... Un petit sac à la main, enfilant encore la manche gauche de la veste, sérieux et souriants à la fois, ce sont les ouvriers... qui partent ! Ils tendent la main au patron : « Au revoir, mon ami. — Au revoir. » Et les voilà sortis, tout paisiblement, fendant déjà, rue du Crois-
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sant, la foule grouillante des porteurs qui gronde et bouillonne, resserrée entre les vieilles maisons,venanibattre les murailles de l'ancien hôtel Colbert.
Je la fends aussi, cette foule, et je gagne les boulevards où, au coin de la rue Drouot, les passants nombreux regardent, en applaudissant, effacer le titre de : restaurant uiefinois, inscrit en lettres d'or sur les glaces d'une devanture. Je rencontre des amis, le lieutenant-colonel Rousset, entre autres, qui ne craint pas de me dire sa confiance, toute sa confiance dans notre armée, et dans la situation aussi, dans la façon dont se présentent les choses fatales et grandioses prêles à se dérouler. A peine ai-je prononcé ces mots : notre mobilisation... qu'il m'interrompt pour me déclarer avec un accent, impossible à rendre : « Un chef-d'œuvre, vous entendez! c'est un chef-d'œuvre! Dites surtout que l'on a fait tout ce qu'il fallait, tout ce qu'on devait faire, et cela d'une manière admirable, incomparable. » Que ces paroles tombées de la bouche d'un des plus valeureux combattants de 70, de l'éminent officier d'état-major et du savant historien de la dernière guerre sont précieuses à recueillir et à conserver dans notre mémoire au début même de la lutte de géants qui s'engage !
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Mais me voici place Vendôme et (\é]h commence la course émouvante des autos filant vers les gares, emportant l'officier ou le simple soldat, en tenue de campagne, bien sanglé, net, équipé de partout. Ils ont le môme visage, tranquille et ferme, les muscles placés aux joues et aux mâchoires de la même façon, la môme teinte de marbre au front, et le même regard, bien soutenu, aigu, profond, lointain, un peu dur, un regard qui ne voit plus Paris ni nous-mêmes, qui interroge la frontière, qui cherche les Vosges et se prépare à l'Alsace. Qu'ils soient seuls ou accompagnés, pareille est leur assurance, et leur gravité; et quand il y a près d'eux une femme: mère, épouse, fille ou sœur... le maintien de celle qui reste est toujours à l'altitude de celui qui s'en va. Ainsi ces couples muets de la Séparation observent presque, si l'on peut dire, une héroïque froideur, une chaste et sublime réserve, et rien n'est plus grand, plus rare, plus méritoire et plus tragique, à la secousse et au bouleversement intérieur des adieux, que cette espèce d'holocauste de la sensibilité, ce sacrifice des expansions si douces, des sanglots qui soulagent, faits et consentis à la patrie, à cette patrie pour laquelle on est prêt à donner tout son sang en gardant pour
soi seul et cachées toutes ses larmes... et ces larmes, conservées et rentrées, forment l'eau sainte et baptismale où se lavent les âmes baignées de devoir, oîi se trempe l'acier des irrésistibles volontés...
Par centaines, j'ai vu ces départs précipités, rapides comme des apparitions, entraînants comme des appels... Ceux qui passaient dans les autos avec cette promptituiie vertigineuse avaient vraiment l'air non seulement d'y aller pour leur compte, mais de faire signe, d'appeler... de dire : « Oui m'aime me suive î » et le vent de leur course nous ébranlait au passage en nous faisant vaciller de regrets...
C'est à ce moment, et comme je débouchais sur la place de la Concorde, que j'aperçus Barrés à quelques pas, au coin de la rue Royale. Je pris la main qu'il me tendait. Je m'écriai d'une voix étranglée : « Ah! mon ami ! que vous dire !» — « Il n'y a rien à dire, me répondit-il. Que pourrions-nous dire? C'est l'heure. Voilà. »
Dimanche, midi, à Saint-Pierre de Chaillot. — Deux messes se disent ensemble. Une au maître-autel, l'autre à la chapelle du Sacré-
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Cœur. L'église est aux trois quarts vide. Mais ceux qui l'occupent sont venus aujourd'hui, tirés, comme par la main, par la force intérieure et magnifique de leur foi, de leur tristesse et de leur espérance. Oh ! non ! Cette messe-là n'est pas pareille aux autres. Elle a beau être petite et courte, c'est une grandemesse^ une très grande. Ceux qui l'ont entendue ne l'oublieront jamais. Tout ce qui me reste de vie, je j-everrai les visages baignés de pleurs, qui là, dans l'ombre de ce sanctuaire, avaient le droit, retenus dehors et au grand jour, de couler enfin — pour un petit moment — de se répandre, de sortir à Qots. Les cœurs déchirés se fendaient, se laissaient aller, mais doucement, avec une satisfaction pieuse et bénie. Des soldais en tenue, des officiers de toutes armes buvaient à cette étape le divin coup de l'étrier qui désaltère et qui rend immortel. Les femmes se prosternaient. Des genoux d'hommes forts, serrés d'étoiïes rouges, se joignaient et faisaient craquer la paille des prie-Dieu. L'élévation fut plus longue, plus nourrie de pensées, et pavée de ce silence, pendant lequel tout le monde s'entendait vivre, prier, s'aimer et souffrir ensemble. Tout était pardonné, tout était racheté, .. Et il «emblait bien au'^si nue des promesse^
étaient faites parla Voix muette que nous écoutions.
Mes yeux obscurcis... non : pas obscurcis, dessillés par les larmes, s'étaient posés sur le tabernacle. .l'y lus, gravés dans Tor, ces mois qui me traversèrent comme une lance : Egosum. Nolite timere... Et il n'y avait pas deux façons de traduire cet ordre de Dieu : « Je suis la. Ne CRAIGNEZ RIEN. Je n'appartiens pas à cet Attila qui dispose à tout hoquet de moi. Ce n'est pas lui, sil m'en faut un, que je prendrai pour mon fléau. Mes bras ne sont pas tendus pour diriger et pour bénir sa déloyale épée. Ils sont ouverts, tout grands, pour la France qui est la fille aînée et chérie de ma protection, la France de tous les temps. J'ai près de moi en permanence Jeanne d'Arc et Turenne. « C'est moi « seule, dit voire Jeanne, qui suis sainte de la « Lorraine! » Et Turenne s'écrie : « Ressusci- « tez-moi, Seigneur, pour que je reprenne l'Al- « sace ! » Ainsi, tout dans les cieux parle en faveur de vous. Confiance. Vous qui faites la guerre que vous ne vouliez pas, allez en paix dans la bataille. J'aiderai. )»
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Dimanche 2 août. — Interrompant notre repas sommaire pris en compagnie de deux de nos jeunes amis qui vont partir à 3 heures, nous sortons préci[)itamment du restaurant, place de l'Aima, pour voir passer la seconde partie du 26 cuirassiers qui se rend à la gare de l'Est. On les aperçoit de loin, sur le pont. Ils traversent la place. Ils vont nous joindre. Nous sommes une centaine de personnes qui les attendons. Parmi elles, le comte Albert de IMun, empressé à saluer les officiers et les soldats de Tarme dans laquelle il eut l'honneur autrefois de glorieusement servir... Ils sont à présent près de nous, ils nous touchent... nous subissons déjà la rassurante et forte impression de leur masse, la rude haleine des destriers. Et brusquement, la simp.'icité pathétique de leur défilé nous
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aligne dans une commune admiration. Ah ! nous nous souvenons, en un éclair, des belles images (jui nous ont retracé les vieux déparls... piaffements, ébroucments, caracolades... je ne sais quoi d'excessif et de charmant, d'un peu lliéA- Iral dans l'ivresse irréfléchie des foules et où l'excitation d'un spcclacle magnifique et plein d'éclat tenait une part débordante... Ici, rien (le pareil. Pas de vain bruit, ni d'inutiles gestes. De la grandeur ramassée, sûre et majestueuse. Une certitude d'airain. Ils s'avançaient au pas, au petit pas, d'un pas plus sage encore que ])Our aller à l'abreuvoir, de ce même pas régulier, docile et maintenu que Gérôme a donné, dans sa statuette fameuse, au cheval qui porte Bonaparte..., et malgré moi j'ai regardé à terre pour voir si, comme le cheval d'Egypte du Premier Consul, les montures de ces hommes ne foulaient pas des lauriers... Dès que les officiers, marchant en tète, furent à notre hauteur, tout le monde se découvrit... en silence... et nos yeux allèrent tout droit à leurs visages... à ces visages d'officiers que, par en dedans, l'âme éclairait et rendait purs et lumineux comme des lampes... ces visages où l'idée de patrie — en lettres bien formées — s'énonçait, se traçait par le relief et le creusé des traits qui en étaient la lisible
écriture... Et puis, cette impassibilité de statue équestre, ce calme souverain, cette maîtrise de toutes les Ilammos et de tous les élans... au pas, au petit pas, en quittant Paris, en quittant tout, parmi les frémissements de ceux qui, désolés d'être là, trop vieux, les mains vides, stationnent sur les trottoirs... et sentent leur gorge se serrer ainsi que sous le cuir d'une jugulaire... Comment rendre cela? Pourquoi l'essayer?... Dans l'espace de cette brève, unique et si vaste minute, j'aurais voulu pouvoir prendre d'un coup, à la façon d'un objectif, pour les garder toujours, ces types de beauté française, ces figures modelées par l'héroïsme et sculptées parle sacrifice... il me fut impossible..., et je n'en vis bien qu'une, mais ((ue je tiens, que je conserve à jamais fixée en moi, « épreuve » indélébile, celle de l'officier, capitaine ou chef d'escadron, je ne sais (car je n'avais pas de temps à perdre aux manches et aux galons), qui tenait la droite en allant aux Champs-Elysées, un grand homme d'un blond brûlé, à moustache gauloise, qui me trouva lui aussi, comme moi je l'avais discerné, et qui rendit à mon élan, et voulut bien, tout en passant, rester un peu avec moi, pendant toute la durée du regard que le mien lui demandait... Ses yeux ne me
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quittèrent que quand il lui aurait fallu détourner la tète, cesser de l'avoir droite et haute... Mais que de profondeur méditative, douce et puissante à la fois ils avaient, battus et cernés par l'ombre violette du casque!
C'est ainsi que le 2 août, vers 2 heures, cet oftîcier et moi, qui ne nous connaissions pas, nous avons été présentés l'un à l'autre pour devenir amis.
J'ai la conviction que nous nous reverrons.
Mardi 4 août. A la Chambre. — Toutes les tribunes sont pleines d'un public immobile et comme pétrifié par l'attente. Lhémicycle est presque vide... Aux cadrans de la double horloge encastrée dans la muraille l'aiguille marque 3 heures. Le président paraît. Grave, chargé du poids de son recueillement, abîmé dans son obsession, avec cette lenteur, cette roideur automatique et cette absence momentanée du corps rejeté par l'esprit qu'investissent les grandes pensées, il monte, comme s'il gravissait une pénible pente, l'escalier en haut duquel l'attend, plus solennel et plus majestueux, le fauteuil curule, plaqué de bronze. Ar-
rivé là il reste debout un instant, l'extrémité des mains touchant le bord de la table... paraissant déjà essayer et subir en lui-même l'acoustique de son émotion... Et voici que, un par un, par files, par petits groupes, les députés gagnent leurs bancs et occupent leurs places, dans un silence militaire. Pour l'observer, ce spontané silence, approprié au caractère des explosions qui couvent, ils ne se sont certes pas donné le mot dans une sous-commission... Ils obéissent simplement à cette consigne de l'instinct moral qui, dans les grandes circonstances, commande tout bas ce qu'il faut faire ; aussi cette entrée lourde, ordonnée, solide, cette espèce de liturgie muette, communique à la scène un incroyable aspect de cérémonie religieuse, sous ce jour gris et austère d'église, dans cette enceinte où les colonnes sont rangées circulairement, en forme de chœur, ainsi que dans un temple...
... Et puis la splendeur prévue, indubitable et délirante de la séance historique s'étend et s'accomplit dans un cortège et une harmonie de beautés cornéliennes. Dix fois, vingt fois... on ne les comptait plus... les six cents députés, galvanisés par l'éloquence de Deschanel et de Viviani traduisant, célébrant en formules d'une noblesse lapidaire les sentimenis éternels qui
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font l'honneur des nations et des hommes, — se lèveront ensemble, comme si Ton avait crié: « En avant! », se dressèrent debout, poussant une même clameur d'amour et de liberté. Ils partaient comme des salves... Ils ne se voyaient probablement pas... délivrés de leurs sens et montés au-dessus d'eux-mêmes dans cette patriotique ascension, mais nous, venus là pour témoigner à leurs côtés sans avoir le droit de le faire comme eux, nous les voyions, nous étions ravagés par leur enthousiasme que renforçait notre silence... et nous entendions sortir de leur bouche les cris retenus dans nos poitrines. Oh ! plus tard, quand ce sera fini., qu'un petit-fils de David, qu'un peintre jeune, inconnu, et tourmenté par son génie naissant, fasse de cette séance un impérissable tableau ! Qu'il donne au Serment du Jeu de Paume un pendant de grandeur antique, afin que nous puissions posséder, fixées et nommées sur la toile, dans le Louvre et le Panthéon de nos annales, toutes ces figures baisées par la flamme divine, toutes ces faces embrasées, pareilles à des buissons ardents, tous ces bras levés, toutes ces mains ouvertes et ces poings brandis, tous ces hommes debout, tumultueux comme un orage et paisibles comme des rocs! En attendant, la salle du
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Parlement est, à partir de celte séance, transformée, nettoyée... Elle n'est plus la même; elle a subi les « réparations » nécessaires, elle est remise à neuf pour un siècle et l'on n'y pourra plus jamais dire et proférer certaines mauvaises paroles de division, d'injustice et de haine sans qu'aussitôt elles ne détonnent et ne retombent mortes'sur ceux qui les auraient lancées... car les murs sont désormais couverts des devises marmoréennes, des inscriptions saintes et des cris libérateurs... Plus de partis ! Rien que des Français! Une seule âme!... qui, ce jour du 4 août 1914^ ont été les frapper partout et s'y sont plaqués pour toujours, comme des ex-volo.
Jeudi 6 août. — Jules Lemaître n'est plus.
On le savait condamné, mais on espérait, malgré tout, qu'il hésiterait à embrasser ce grave parti de séloigner pour toujours, qu'à la dernière minute il y regarderait à plusieurs fois avant de nous faire cette peine. Nous nous flattions que cet homme docte et fin, cet érudit de la souplesse, d'une habileté supérieure et qui offrait si peu de prise, échapperait longtemps à la poigne sèche et sans art de la mort et qu'il
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trouverait le moyen de rester « en marge », ol puis voilà qu'il s'est, comme les autres moins armés, laissé arrêter et emmener sans résistance, avec une bonne grâce infinie. Nous avions beau ne l'avoir pas vu depuis des mois, à peine a-t-il disparu qu'il nous manque, et son effacement cause en nous un grand vide.
Je le connaissais depuis près de trente ans et nous étions mieux et autre chose qu'amis, nous étions pays, fils tous les deux de ce Loiret que l'on peut considérer entre tous comme un des plus jolis berceaux où il soit accordé à un Français de venir au monde et d'apprendre à respirer raisonnablement, à vivre simple et naturel, à goûter les joies limpides de la lumière et de l'intelligence. Sur le premier feuillet de tous les ouvrages délicieux qu'il m'a bien voulu donner, Lemaître a dessiné de sa petite écriture nette et à peine appuyée, charmante et légère comme un brin de muguet, ces trois mots brefs : « A mon pays ». Et cela pour lui disait tout et valait la plus nombreuse dédicace, car il ne cessa jamais, je n'ai pas à vous le rappeler, d'avoir l'amour complet, profond et nuancé des deux patries, la grande et la petite, qu'il associait et qu'il avait pour ainsi dire tressées et nattées dans son cœur pour en composer une
seule et flexible couronne. Son amour de la grande, il le montra dans maintes journées et avec le plus périlleux éclat, jusque dans les chemins difficiles de la vie publique, des chemins qui du moins allaient toujours en montant... mais son iimour de la petite, il le gardait plus volontiers pour ceux de ses amis qu'il sentait tenir, par quelques liens, lointains ou rapprochés, à la terre natale, à la province qui était la sienne, le coin de prédilection de ses modestes origines... et aussi à ceux de ses amis qui avaient conservé « de l'enfance dans leur esprit », qui aimaient à reprendre à tout moment la barque indécise et confiante du jeune âge et à se laisser couler sur elle au fil des premiers souvenirs,... pour lesquels en un mot la plus rare félicité, la consolation la plus sûre étaient de descendre des menues hauteurs de l'homme et de regagner les plaines maternelles de l'adolescence et de la jeunesse... Lemaître n'était pas escarpé. En dépit des mouvements de terrain de son existence et des faits accidentés de sa carrière, il fut essentiellement un esprit de plaine riante, étendue et douce, un promeneur de prairies. Sans remuer beaucoup, ni vous fatiguer par de longues marches, il vous faisait faire, à travers les bois, les guérets et
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les clairières dos idées, un iintiiense chemin que Ton s'élonnait d'avoir clé capable en sa compagnie d'accomplir si aisément, sans que le front se perlât de sueur. Sa politesse intellecluelie était si recherchée, qui! nous procurait le mérite de découvrir tout ce qu'il nous enseignait. Il avait la science d'un mandarin qui serait poète à ses rêves perdus. La ravissante manière !... Il est encore là, tel qu'il nous a souvent intrigué. Nous le voyons gravé d'une pointe aiguë et savoureuse, accentué, rendu deux fois plus vivant par l'autorité de son discret extérieur, les sympathiques pièges de sa modestie, les audaces inapparentes de sa réserve et de sa timidité. Vous le retrouvez aujourd'hui, comme hier, courtois, attentif de tout son être, levant la tête pour mieux écouter, clignant des yeux à la malice prochaine et puis distrait tout à coup ainsque dans des algèbres, vague et pourtant précis, myope de l'affirmation, roseau de la pensée, l'air d'un homme, avec ses mains toujours en avant, qui ne saurait pas très bien son chemin quoique allant tout droit, et simple, sans vaine parure ni coquetterie, ne craignant pas d'avancer sur son âge, et d'avoir l'air un peu vieillard, avec un rire très gai de jeune homme. Quelle page que ses yeux bleus et passés, rieurs, cou-
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leur de saule et de rivière, profonds et, transparents... qui n'osaient pas être hardis ni longtemps fixés, par souverain scrupule et bonne tenue humaine, comme si le spectacle déconcertant des mystères de la vie ne devait pas les solliciter, les excitei-, les inquiéter, et qu'il lut au contraire décent et prudent de les « observer » ces yeux, de les tenir en règle, de leur interdire toute liberté trop profane et préjudiciable, toute arrogance téméraire !
Ainsi nous ne comprenions pas toujours très bien ce qu'il y avait cependant de lucide et de pénétrant sous les oscillations de Lemaître. Il balançait, mais ne reculait pas. Ses atermoiements n'étaient pas de la fuite. On peut même déclarer, sans crainte d'erreur, que ses qualités de décision, sa vaillance, furent la juste, nécessaire et noble contre-partie des faiblesses et des nonchaloirs de surface de sa personne physique. Son geste était flottant, mais non sa pensée. Son scepticisme même mordait, n'avait rien de mou. La clarté coupante, mélodieuse et grave de sa parole révélait celle de son jugement, et il avait la conscience, jusqu'en doutant avec loyauté, d'articuler son doute et de le marteler, d'y mettre un peu d'acier.
Il fut enfin pleinement courageux, dans des
hrures fameuses que l'on n'a pas oubliées. 11 n'a jamais eu peur quand la peur lui eût été presque permise, et pour une grande cause il aurait donné, s'il l'avait fallu, sa vie,... mais avec un petit geste de modération et un sourire à la Montaigne.
11 est allé, tout à la fin, X'oltaire tendre et converti, se reposer des fatigues, des spéculations et des doctrines, dans son Orléanais où il avait poussé son premier soupir, où il voulait rendre le dernier. Nous tirerons aujourd'hui une fois pour toutes, de sa face et de toute sa personne, l'ironie terrestre qui en était le rideau, pour ne plus considérer que le visage et l'âme purifiée du patriote qui meurt à la limite, à la frontière même de son espérance. A cette heure il a rejoint, au milieu des fanfares de l'au-delà, Déroulède et Coppée. A eux trois ils assistent, de l'endroit où ils sont, au triomphe du vrai et intégral nationalisme. Ils contemplent, en se tenant les mains, l'achèvement et la sublime réalisation de la Patrie française. Et si tous les trois sont heureux, du moins Lemaître, qui avait franchi Tàge des territoriales, obtint-il la faveur de partir le jour de la mobilisation, et d'avoir une agonie pleine de tocsins... Mais c'étaient des tocsins qui, dans la tris-
tesse et l'entraînement, avaient. malgrfS tout leur douceur, des tocsins de village, de petits clochers des bords de la Loire, qui tintèrent à ses oreilles, dans les bourdonnements suprêmes comme l'Angélus de la Victoire.