L'OEUVRE DES GARES
Le prêtre avec lequel je m'entretiens porte un nom que vous savez, mais que je ne dois pas révéler. Je suis venu le voir dans le quartier provincial et lointain qu'il habile, un quartier si paisible qu'il fait envie... et jusqu'au lendemain vous donne des regrets. Il pleut. La fenêtre est ouverte sur le jardin, un rideau blanc bat comme un surplis, et des profondeurs d'un ciel sombre et blindé l'eau tombe... Au milieu des tableaux de sainteté garnissant la pièce, en face des Vierges de douceur soulevant dans leurs bras des enfants Jésus qui ne sont que des corbeilles de sourires, parmi les crucifix qui ont la forme de poignées d'épées, nous parlons de la guerre.
Je demande à l'abbé ce qu'il a fait depuis ces premiers temps. Et aussitôt heureux, gai, de
cette gaieté spéciale, inexprimable et pure, impassiblement certaine et sereine, qui est le privilège, la nuance naturelle et le courage quotidien des âmes religieuses, il me répond : « J'ai fondé l'Ofîuvre des gares. »
Mon reil l'interroge. Il s'explique : « C'est une idée que j'ai eue, à moi tout seul. Une superbe idée. Elle me vint le jour de la mobilisation générale, comme une circonstance étrangère m'avait obligé à me rendre tout près de la gare Montparnasse, et elle me traversa sur-le-champ, à l'emplacement même, à la façon d'un glaive... Confesser, au départy les soldats qui n'en ont pas eu le temps ou la pensée. Hein? Quelle œuvre! quelle besogne! Alors, voilà. Depuis quinze jours je vais aux abords des gares, et j'opère.
— Comment faites-vous?
— Comment je fais?
— Oui. Vos « partants » sont pressés, bousculés, entourés de parents, de camarades. Le moyen de les accoster? de leur suggérer une pareille chose ? Et quand vous réussissez, où les emmenez-vous?
— Nulle part.
— Il faut bien que vous alliez avec eux dans quelque endroit clos et discret?
— Pourquoi faire?
— Pour qu'ils s'agenouillent... prient... vous énumèrent leurs péchés... Et il doit y en avoir long !
L'abbé m'arrête. Il en a assez. Il ne peut plus m'entcndre. « Mais non ! Mais non ! Vous n'y êtes pas du tout! C'est très simple. »
Et aussitôt, pour me faire mieux saisir, appropriant le geste, l'air du visage et tout l'ensemble de sa personne au texte de son récit, jouant la scène, il continue : « Je vais près d une gare. Les soldats sont là... en foule ! Qu'il y a à travailler! Quel malheur de ne pouvoir les rader tous ! Enfin, ne soyons pas trop difficiles ! D'abord je m'écarte des endroits où les groupes sont trop nombreux et bruyants... Je tire vers les coins où la troupe est plus clairsemée... et là je stationne, je vais, je viens... comme quelqu'un d'indécis, d'un peu perdu... qui ne sait pas très bien ce qu'il va faire, s'il va rester... s'il va partir... je regarde l'heure, je lis une affiche... je me donne l'air d'attendre une personne très en retard. Ou bien je pense dans le vague, au bord du trottoir... et surtout... ah ! surtout, Seigneur! je ne les regarde pas! Se. ne regarde personne... personne... jamais je ne vois rien.... d'ailleurs c'est la vérité, j'ai la vue si mauvaise que je suis
une manière d'aveugle, vous le savez?... Ah ! ça n'est pas long! Au bout de cinq minutes... ils y viennent, tout seuls... Il n'y a que le premier pas qui coûte... Après c'est une ribambelle... Je me sens touché au bras. Je lève la tète. A travers mes gros verres de lunettes je vois un bon petit qui a mordu. Il porte la main à la visière de son képi. Moi je ne bronche pas. Je suis à cent lieues de soupçonner... — « Qu'estce qu'il y a, mon ami ? » Et tout de suite la réponse m'arrive, comme un boulet : « Je voudrais me confesser, monsieur le curé, ce serait-il possible? »
— V^ous leur sautez au cou ?
— Mais non ! Etes-vous maladroit ! Je leur réponds : « Certainement, mon ami, rien de plus facile. » — (( C'est que j'ai guère de temps. » — « Ça va être fait en un clin d'oeil. » — (^ Oîi donc? » — « Ici, comme nous sommes. Venez là... tout doucement... Je prends votre bras... ni vous ni moi n'avons Tair de rien... Nous sommes des vieux amis qui nous connaissons depuis longtemps... nous nous retrouvons par hasard... quelle chance ! alors nous causons... à mi-voix... et personne ne se doute... Allez-y !... Et en deux mots, rien que le gros... Je vous écoute... Tâchez seulement de vous isoler une seconde, oubliez ce
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qui s'agite... et ne pensez qu'à ça... Je vois que vous avez regret? Oui vous l'avez. Bien. Dites: pardon, mon Dieu. Ça va. Maintenant, fermez les yeux pendant que je vous donne l'absolution. \'oilà... c'est fait, c'est fini. Allez en paix, mon enfant. Vous êtes en grande tenue. » On se donne une poignée de main... Et ainsi de suite. A un autre. Mais alors cette fois... sur le trottoir d'en face... pour changer. Nous avons l'air tous les deux de lire ensemble L'Homme libre. Je le déplie en grande largeur... « Voyons, voyons... Lisez donc avec moi. Ah voilà... Dernière heure: L'ennemi est tenu en respect... Allez, répétez après moi sans quitter le journal : Je confesse à Dieu... » Et caetera... Voilà l'OEuvre des gares.
Je lui demande : « Combien en avez-vous confessé ? »
— Plus de cinquante...
Nous nous taisons. La pluie tombe toujours. Je m'efforce de retenir la scène qui est un bienfait pour mon esprit : ce troupier et ce prêtre, qui, dans le tumulte du départ, causent à mivoix, contre le bec de gaz, sans que personne, autour d'eux, n'ait l'idée que ce qui se fait ainsi, au fracas émouvant et tragique de la mobilisation, c'est un dernier équipement, celui d'une àme qui se complète, qui se ravitaille...
Et le soldat ne saura non plus jamais que le ])elit curé à lunettes, de si simple apparence, à la voix chaude et prompte, qui lui a retiré ses péchés, comme avec la main, en face d'une boutique, sur le trottoir, le jour du départ pour la grande guerre, a reçu bien avant lui le dernier soupir d'hommes célèbres et la confession de généraux en chef dont le nom populaire est écrit dans l'histoire en lettres de feu.