‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 11 sur 37 · LE DEVOIR DE L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

LE DEVOIR DE L'ÉCRIVAIN

Nul ne peut s'imaginer l'efTort auquel est obligé, pendant ces jours douloureux, celui dont l'honorable et difficile métier est d'écrire, d'apporter dans le journalisme, aux mêmes dates, avec la même aisance chaleureuse et régulière, à ses lecteurs qui sont ses amis, l'encouragement familier ou la simple distraction qu'ils lui font la faveur de toujours attendre de lui, comme un droit, car ils se sont abonnés à la sympathie affectueuse qu'ils lui témoignent, et ils « en veulent » pour le prix d'un attachement qu'ils sentent partagé. Quoi de plus délicat et de plus naturel ! Aussi l'écrivain comprend-il qu'il ne peut, moins que jamais, se dérober à sa tâche, et plus qu'à l'ordinaire encore, a-t-il conscience en même temps de sa faiblesse à la remplir. Il n'ose plus se reconnaître le droit de

LgS GRANDES HEUdKS 89

parler avec la liberté insouciante qu'on lui accorde si généreusement, A quel titre? Et pour dire quoi? Pour renseigner? Il ne sait rien. Et saurait-il quelque chose qu'il a le devoir de le taire. Pour donner du courage à autrui? Mais c'est d'autrui qu'il le reçoit. Oui, c'est toujours par celui qu'il exhorte qu'il est lui-même exhorté... Quand il prêche la vaillance, il ne le fait au fond que pour se remonter le premier, a chante en traversant le bois. Ah ! le pauvre professeur d'énergie qui ne serait rien sans ses élèves! Gomme il lui coûte d'avoir l'air, par les dehors d'une assurance avantageuse, de se proposer en exemple quand c'est lui qui, ému, bouleversé, n'a au contraire qu'à jeter les yeux en haut, en bas, partout, autour de sa petitesse, pour être suffoqué d'héroïsme, de grandeur et de beauté morales dont l'inimitable perfection le plonge dans le néant de son insuffisance.

Et pourtant il faut qu'il écrive, qu'il parle avec ses mots à lui, avec le timbre et les inflexions de sa voix. Le silence et l'abstention sont les seuls partis qu'il lui est défendu de suivre. Il obéira donc aux ordres de son public, de ce chef confiant et entêté qui lui fait signe et le réclame.

Pourrait-il d'ailleurs renoncer à l'habitude

90 LKS GRANDES HEURES

vitale qu'il a prise, depuis si longtemps, de converser avec les innombrables amis venus à lui sur la simple recommandation de son nom? Si j'en juge par moi-même un pareil sacrifice excéderait ses forces. Voilà près de huit ans que chaque semaine je me suis accoutumé, dans une croissante et douce gratitude, à m'entretenir avec une quantité de lecteurs, hommes, femmes, jeunes gens, officiers, soldats, professeurs, employés... tous proches parents de ma bonne volonté sincère, inégale et nerveuse, tous destinés au même ordre de sentiments, aux mêmes meurtrissures, fragiles aux mêmes chocs, enflammés des mêmes espoirs, véritables « correspondants » de mon inquiétude et de mes émotions aiguës, excessives, tous vibrant de ma pensée qui n'est que la traduction de la leur, tous formant pour moi une grande et impressionnable famille, dispersée mais communicante, lointaine et qui cependant me tient compagnie. De l'espace ingrat de ma table je la vois, toujours attentive, me guettant, m'attendant, me harcelant, ne me faisant pas grâce de sa sollicitude et de sa vigilance, me disant : « Nous sommes là, ne nous oublie pas! Courage ! Travaille ! » Aussi n'est-ce qu'à eux seuls, à ces intimes « entraîneurs », à l'indulgente sti-

LES GHANDES HEURES 91

nuilalion de leur cordialilô. que je dois d'avoir pu jusqu'ici reuiplir à peu près ma tâche et résister aux assauts de la paresse, armée du prétexte de la fatigue ou de l'ennui. Dans ces conditions d'échange étroit et sans cesse renouvelé, comment, malgré mes doutes et mes scrupules, pourrais-je hésiter, ô mes amis inconnus, à vous demeurer fidèle? Puisque par les lettres si fréquentes que vous m'écrivez et auxquelles je n'ai presque jamais le loisir de répondre, par mille petits témoignages magnétiques de votre afTection, vous persistez à m'assurer de votre bon concours... Ah! je me force avec un pieux désir, de mon côté, à vous parler de cette longue et fondamentale guerre qui ne fait que commencer, dont personne ne sait quand ce sera la fin. N'attendez pas des sermons de patriotisme et des morceaux de bravoure, pas plus que de saisissants tableaux militaires. Pour recevoir ces satisfactions vous avez la lecture quotidienne des cités à Tordre du jour et des tombés au champ d'honneur... vous avez les lettres des soldats toutes chaudes de leur filiale frénésie, vous avez les récits palpitants des témoins, des blessés, de tous ceux que leur métier mêle au.'c péripéties des grandes actions. Non, tout ce que moi je puis faire et ferai, ce sera simplement

9i LES GRANDES HEURES

de causer avec vous, tout près, à petits coups espacés, réfléchis, de parler de notre état d'esprit, du trouble affreux et monotone de nos cœurs, de la température toujours élevée de nos sentiments. Je me figure très bien, sans la moindre difficulté, que nous sommes le soir, la journée abattue, assis en rond au bivouac d'une chambre close, et que là nous laissons, comme à la veillée, tomber lentement, gravement, dans les cendres du silence, les calmes mots noirs, les paisibles phrases de feu qui sont les braises de nos pensées. Sous rabat-jour en forme de tente une seule lampe nous réunit dans le cercle traditionnel et hospitalier de sa lumière égale et nous groupe en nous éclairant. Elle attire vos visages qu'elle baigne et me révèle. Et je m'exprime à voix basse parce qu'il y a des malades, beaucoup de malades et de mourants dans la Maison... Comme alors nous sentons, souffrons, éprouvons tous de même ! avec la même profondeur voulue, le même étonnemeiit de nos alternatives de fièvre et de tranquillité ! Le bel ensemble de patience que nous obtenons ! L'admirable et consolateur unisson de tristesse ! Nous pouvons dire des choses très ordinaires, elles cessent de l'être par les circonstances, tout se transpose, tout nous transforme, et nous

g^oûtons ainsi, dans la communauté de la grande épreuve, une espèce de joie douloureuse et sereine, pure et purifiante, qui nous rafraîchit et nous lave, qui perle sur nos âmes comme la rosée du malheur.

RELMS

A la minute j'apprends le crime, l'inoubliable sacrilège qui ne sera jamais pardonné. Ils ont détruit la cathédrale! La cathédrale de Reims! Ah ! le bruit terrible, le fracas sinistre, affreux, déchirant, le tonnerre de gloire et de consternation que déchaînent en s'écroulant ces mots qui font mal à dire, qui ne sortent que comme un cri : « La cathédrale de Reims n'est plus! » Les larmes encombrent mes yeux. Et pourtant à ma révolte, à mon immense chagrin ne se rattache aucun souvenir personnel qui les ravive... Je ne suis jamais allé à Reims. Jamais, hélas! je n'ai franchi le seuil du sanctuaire. Mais tant de fois je l'ai vu et admiré sur l'image, que je leconnaiscommesije l'avais souvent visité. J'en sors à l'instant même sans y être entré,... et ma peines'augmentedutardif regret de l'irréparable.

LES nn.VNDES HEURES 95

Ainsi, voilà... sous des monceaux, sous des kilogrammes de fer, les barbares ont crevé, renversé le temple unique de paix, la merveille de pierre taillée par le labeur naïf et la foi tendre des vieux âges... l'harmonieux et délicat joyau posé comme une mitre sous l'oriflamme du ciel, le chef-d'œuvre de majesté, de puissance et de grâce, accompli au pénible cours de deux cents ans, du treizième au quinzième siècle!... l'église maternelle et fière, et toujours debout, où s'étaient agenouillés nos rois, pour recevoir au front la couronne de France!... où Charles VII avait été sacré en présence de Jeanne d'Arc! et qui fut le foyer, l'abri, l'autel et le pavois de tant de magnificences fleurdelisées, de tant d'implorations du cœur tour à tour épanoui et brisé de nos aïeux, au long des massacres, des fléaux, des pestes, des jacqueries, de toutes les ruées qui ravagèrent l'infortunée et valeureuse Champagne! Cette sublime demeure où l'on ne pénétrait que vêtu de respect, inondé de religieux orgueil et courbé par l'histoire... n'est plus aujourd'hui qu'un puits à ciel ouvert au fond duquel s'entassent broyées les merveilles de Tart, les idées saintes réalisées dans le bois, la pierre et le vitrail, par la main des ouvriers du temps passé

96 LES GRANDES HKURES

que conduisait l'inspiration divine... Ah! l'horreur ! l'atrocité !

Mais quel signe! quel enseignement! Quelle indication de l'énorme avenir! Essuyons nos yeux. D'un coup d'aile prêté aussitôt à notre détresse par un de ces beaux anges qui gisent fracassés en gardant leur sourire séraphique de Jugement dernier, élevons-nous au-dessus des ruines fumantes comme des encensoirs de vengeance et de réparation. Montons!... planons!... allons très haut, le plus près que nous pourrons de l'Inaccessible, et là... regardons. Nous verrons alors, en nous faisant une âme limpide et dure, une âme de diamant que rien des meules et des aspérités de la terre ne peut plus broyer ni rayer, nous verrons que la cathédrale de Reims, puisqu'elle devait périr, est morte dans la perfection^ de la plus heureuse et la plus étincelante mort, au champ d'honneur elle aussi, enveloppée dans le flamboyant manteau de ses fastes séculaires, nimbée de rayons, couronnée, « sacrée » à son tour, recevant à ses derniers moments l'onction de la Sainte-Ampoule, et crépitante comme un bûcher allumé par ceux-là mêmes qui en seront la pâture et la paille, le sarment toujours tordu. Car vous pensez bien que des forfaits et des crimes pa-

LES GRANDES HEUIIKS 97

reils ne sont achevés et n'éclatent parmi nous (lue pour y faire des lueurs surnaturelles, pour annoncer de grands miracles et imposer des Certiluues. A la suite de ces actes sans nom auxquels nous avons le redoutable privilège d'assister à un moment unique et décisif de l'humanité, soutenus par une espérance qui dépasse encore la pointe des flammes, il est devenu tout à fait impossible de ne pas croire que ce monde est un simple exercice court et violent, une première lutte temporaire et démonstrative du Bien et du Mal, du Juste et de l'Injuste, du Bon et du Mauvais, et qu'après ce monde inexplicable il y aura pour tous ceux qui ont aveuglément « mérité », qui se sont donnés, sacrifiés avec un bandeau de confiance sur les yeux, pour toutes les victimes, aussi bien celles de la paix que celles de la guerre... des félicités et des récompenses sans bornes et sans fin dont nous ne pouvons pas connaître, dont la qualité se dérobe et surpasse notre entendement... et qu'au contraire pour ceux qui de la cruauté, de l'injustice, de la destruction, de la force sauvage et de la méchanceté en tout ont fait leur ivresse systématique, il y aura des punitions de longue haleine et dfs châtiments spéciaux que Dante lui-même

qui les cherchait n'a pas été capable de découvrir et auprès desquels ceux qu'il a cru deviner ne sont peut-être que saveurs et délices. Et il faut, c'est une rigoureuse conséquence de la logique créatrice et divine, qu'il en soit ainsi. Autrement Dieu ne serait pas Dieu s'il pouvait accepter que ce soit en se prévalant de Lui, en invoquant Son nom, en le plaçant sur ses drapeaux, sur les boutons de ses habits et les plaques de ses ceinturons, qu'un pauvre petit homme égaré, monarque d'un grain de sable, bombarde ses tabernacles, éparpille ses reliques, arrache aux anges leurs ailes, fusille comme des otages les saints, les martyrs et les confesseurs et Lui fasse à Lui-même, en la personne de son fils crucifié, de nouvelles blessures!... Non. Ne commettons plus la grande et perpétuelle erreur humaine de croire que parce qu'il laisse s'accomplir le mal Dieu le permet... Il n'autorise rien que ce qui est sa fin, sa volonté... Il est toujours temps pour lui, et personne ne s'échappe. Les pierres des cathédrales incendiées retomberont sur ceux qui les ont mises en marche. .»

Page 1