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LES FEMMES DEUX FOIS SACREES

9 octobre ion.

Vous pensez que ce sont les mères? — Non.

Ne protestez pas! Attendez que j'achève.

Si vénérables, si saintes et couronnées de respect qu'elles se dressent au milieu de nous avec leur face de douleur muette et leur front uni, les mères elles-mêmes, interrogées, toutes les mères sans exception seraient de mon avis pour déclarer que ce titre imposant de « femmes deux fois sacrées », bien qu'elles le méritent, nest cependant pas en première ligne pour elles dans ces jours d'idéale émotion... mais qu'il appartient sans conteste à celles qui n'étant pas mères encore sont sur le point de Vêtre^ à celles qui en ont reçu déjà le secret, la promesse obscure ou décisive, l'assurance, même lointaine, et qui sont en marche lourde et doulou-

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reuse dans le chemin monlanl de la maternité...

Voilà les femmes qui, à cette heure, priment les autres.

Et parmi elles se dégage et se met alors tout à fait en avant, dans une sélection de grâce et d'héroïque douceur, l'innombrable phalange des épouses solitaires qui attendent, près d'un berceau vide encore, le petit enfant convoqué dont le père est retenu là-bas, au chevet de la patrie.

Ces femmes-là, ces femmes de soldats, plus abandonnées et moins seules, doublement inquiètes et rassurées, ces mères en genèse et en espérance me paraissent, je n'hésite pas à le répéter, plus attachantes s'il est possible que les mères réalisées et « accomplies », les mères toutes faites auxquelles l'âge et le long service du devoir ont depuis des années interdit les âpres joies de la création. Si elles ne les dépassent pas, à coup sûr elles les rejoignent. Leurs cheveux, blonds ou bruns, atteignent dans leurs reflets apaisés la noblesse des cheveux blancs. Leur charme, leur beauté, l'éclat de leurs jeunes attraits s'inspirent du calme accordé au lent visage des aïeules.

Elles font campagne, à leur manière.

Au début ou au cours d'une période de patience, d'appréhensions, de projets, d'alarmes.

de soucis, de pensées, de rêves... elles comptent, elles aussi, sur le résultat final, elles prévoient la victoire, la leur, dont elles n'ont jamais douté, qui mettra fin à leurs tourments, à la durée de leur épreuve. Et cette victoire sera plus violente et plus suave parce que celui qui, avant de partir, l'aura organisée, l'autre vainqueur, le vrai, reviendra au bon moment — ou un peu après... — pour y assister.

Cela fera en môme temps deux fôtes, deux a délivrances ».

11 reviendra glorieux, émacié par les batailles, méconnaissable, aussitôt reconnu... avec des vêtements — et parfois des chairs en lambeaux qui sentiront la poudre et la terre, des cheveux pleins de paille et des yeux fous d'avidité...

Tout de suite après le corps à corps de la première étreinte, il demandera : « Où est-il? Où est-elle? » On lui tendra l'étrange petit être, incompréhensible et mystérieux, pas plus lourd qu'une ration... Il le prendra, l'englobera dans ses terribles mains qui brandissaient le sabre ou serraient le fusil, et le cher innocent aura un peu peur — rien que l'espace d'une seconde — car il aura déjà appris que ce tendre géant c'est son maître, son père, sou créateur. De ses deux petits bras conquérants, abattus sur le rude

visage, il le fera aussitôt prisonnier, e* \e bon soldat, désarmé, se rendra...

Tels sont les spectacles enivrants d'espoir que se représentent, les yeux perdus au loin ou baissés sur une brassière de laine, les jeunes femmes illuminées de pureté souriante « qui sont sur le point d'être mères ».

Ne croyez pas qu'elles soient tristes. Bien moins que les autres qui vont, démarche aisée, taille fine, et portant malgré tout un fardeau plus grand que le leur, celui d'un esprit et d'un cœur déchaînés que rien d'impérieux ne retient plus en elles, et qui s'évadent de leur âme... Tandis qu'elles, sont />me5 ici, elles sont occupées, consignées au foyer qui s'est accru, 011 sera bientôt une bouche qu'on ne peut pas dire inutile... Pendant que l'homme garde le sol, elles sont tenues, par leur état, de garder la maison. Mais elles ne s'y ennuient pas, et elles nont pas peur car il y a quelqu'un avec elles, quelqu'un qui leur donne tous les courages parce qu'il n'a qu'elles pour le défendre. Ainsi toujours c'est la faiblesse qui produit la force, en la réclamant.

Parmi cette élite des femmes, toutes ne se ressemblent pas. Elles forment des variétés et des catégories. Il y a celles qui ont déjà été

mères une ou plusieurs fois... et celles qui ne savent pas encore ce que c'est... Plus émouvantes sont ces dernières, les novices de l'enfantement. Mais les premières, les renseignées, se rattrapent par la bonne volonté de la récidive et le mérite d'avoir agi en connaissance de cause. Il y a celles qui ne font que commencer leur apprentissage d'endurance, et celles qui louchent à la limite du congé... Il y a les placides et les impatientes... celles qui ont pu donner à l'époux, au moment de son départ, la belle nouvelle à emporter comme un mot d'ordre souverain, et celles qui ont dû la leur écrire, à mots couverts et limpides, sans être certaines que la lettre arriverait avant l'enfant... Et il y a celles qui n'ont rien dit, rien écrit, agitées de sentiments divers, de patriotiques pudeurs, qui n'ont pas osé révéler au combattant la redoutable venue du léger renfort, de peur que ce lien nouveau le rattache trop, le tire en arrière, le trouble, et paralyse sa vaillance... Alors elles ont préféré « qu'il ait la surprise ». Et il y a celles qui ont fait savoir bien vite, par dépêche, la chose souhaitée... et inattendue... alîn qu'au contraire l'énergie du soldat s'en trouvât multipliée et invincible, étant devenue paternelle. Chacune enfin a fait comme elle a voulu,

comme elle a senti, comme il /«//«//, car jamais son instinct, sûr et délicat, affiné encore en la circonstance, ne l'a trompée sur la meilleure conduite, et toutes, comme elles sont sans crainte, sont sans reproche.

Ah! saluons discrètement, avec l'élan silencieux de notre gratitude et de notre amour, ces femmes éclairées déjà d'un étrange rayon, sur les lèvres desquelles apparaît le sourire en fleur de l'enfant qui n'est pas éclos... ces femmes qui, elles aussi, servante leur façon, tomberont un instant sur le flanc, blessées, mais d'une blessure admirable et féconde puisque leur sang viendra rajeunir celui de la race qui coule à flots et que leur maternité comblera demain tous les vides qu'ont faits les tombes pleines.

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