LE SOUTIEN
16 novembre lOlU.
Depuis trois mois nous donnons, sans discontinuer, l'exemple d'une énergie sereine et d'une égalité d'humeur dans le courage qui nous valent l'admiration du monde. Rien n'altère et n'épuise notre indomptable force. Elle joue avec des diffîciillés qu'elle surpasse et il est manifeste que toujours, quoi qu'il arrive, nous sommes soutenus.
Par quoi ? Qu'est-ce qui nous soutient ?
C'est ce que je voudrais essayer de préciser et de résumer en un instant avec vous. On l'a dio fl^'à.je m'en doute. Peu importe. On ne saurait se lasser de le répéter, car cette question touche à des vérités ardentes dont la flamme, au lieu de diminuer ou de s'éteindre quand on y porte la main, ne l'ail que i^raiidir
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et s'aviver chaque fois qu'on l'agite. Secouons donc ensemble ce flambeau merveilleux afin qu'il jette de nouvelles et plus larges clartés sur toute l'ctenduc do noîrc conduite.
Ily a d'abord, pour nous soutenir, V inévitable.
Aussitôt qu'un mal, quel qu'il soit, se présente avec la franchise terrible et saine de l'inévitabilité, il revêt un caractère de hardiesse loyale qui impose la réciproque. En très peu de temps, en quelques heures, en une minute on l'accepte et l'on s'y résigne sans avoir le sentiment de s'y abaisser. Au contraire, cette soumission procure une joie suprême de relèvement et nous satisfait comme la plus digne et la plus pure des logiques. Bien qu'il ne semble pas y avoir une rare intelligence ni un mérite transcendant à regarder en face l'inévitable, une certaine qualité d'âme est tout de même nécessaire pour obéir fièrement à son ordre et se plier sans se dissimuler. C'est ainsi que le parti suprême de la douleur, de la maladie et de la mort, au lieu d'être subi, est « embrassé ». Saisissez-vous toute la noblesse de la diiîérence? Au lieu de sombrer dans la passivité, l'on leste
jusqu'à la fin dans l'élan, dans l'action. Or, de tous les maux, le plus redoutable peut-être, celui de la guerre, s'est dressé toutàcoup, menaçant, armé de pied en cap, avec cette évidence et cet ensemble de fatalité qui nous ont sur-lechamp rehaussés à sa taille. Sans distinction d'esprit, d'opinion, de milieu, de rang, nous avons compris que le fléau qui surgissait était l'Inévitable, c'est-à-dire celui que, depuis quarante-quatre ans, à tort ou à raison, mais d'une façon générale et par tous les moyens, bons ou mauvais, nous ne pensions qu'à écarter : la guerre. Et, quand on le croyait toujours plus loin à mesure qu'il se rapprochait,... voici qu'il était là, le fléau, à notre porte. On ne pouvait y échapper. Il barrait la route. Puisque tout aujourd'hui défendait donc de s'y soustraire et qu'il fallait l'admettre coûte que coûte, nous avons jugé, dans le bon sens et la lucidité de notre orgueil national, qu'il valait mieux le faire d'une façon décidée qu'à contre-cœur, et nous avons reçu fermement le premier choc de cette pensée, en gardant une absolue maîtrise de nous-même, en refusant de nous indigner ou de nous plaindre, avec la quiétude morale que l'on oppose aux coups mystérieux et prévus du Destin.
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Vinévitable nous a reDdu par là, dès le commencement de la gigantesque épreuve que nous endurons, le précieux service de nous donner la consigne, de nous enrôler, de nous faire tous et au môme h\s\.an\j consentir.
Mais ce consentement, une fois accordé, de plein gré, sans qu'il ait été besoin qu'on nous l'arrachât par des prières ou des menaces, nous avons bien été forcés d'envisager de plus près la situation, de la creuser, de la voir telle qu'elle était ! Inévitable ! Nécessité! Mots impératifs évidemment... qui ne souffrent pas qu'on les discute et qui tranchent. Cependant ils peuvent, si rigoureux qu'ils paraissent, receler des surprises qui ne seraient pas aggravantes. Une chose inévitable est-elle, par cela même, entièrement néfaste ? Horrible à coup sûr, ne doitelle exciter que de l'horreur ? S'il y a des côtés par lesquels son joug nous pèse, n'en est-il pas d'autres par lesquels il est capable de nous libérer ? La dureté matérielle d'un sacrifice unique au monde, celui de la guerre, allait-elle enfin s'accompagner, se doubler pour nous sans recours d'une affliction mille fois plus doulou-
rcuse, celle d'une conscience je ne dis pas même coupable, ni tourmentée, mais seulement inquiète et mal à l'aise ? Tel fut le point sensible et vital sur lequel, avant tout, nous étions haletants d'acquérir une certitude. Cela seul importait. Soit! Va pour l'Inévitable! Mais s'agissait-il d'un Inévitable de culpabilité, de déshonneur, de honte ? Comment donc ! Bien au contraire. C'était tout l'opposé... Un Inévitable d'honneur, de loyauté, de patriotisme et de vertu... Un traité,... des engagements,... les liens de la gratitude,... une signature,... voilà ce qui, bien au-dessus de l'Inévitable des maux physiques, des ruines, des misères, des blessures et de la mort, planait et s'imposait comme un dédommagement et un rachat,,.. l'Inévitable magnifique et pur des saintes obligations et de la parole donnée. A cette vue si claire et si rassurante, toutes les hésitations cessaient, les scrupules tombaient avant de prendre corps et la Nécessité s'auréolait du nimbe du Devoir.
Du moment que l'on n'avait pas le plus léger reproche à s'adresser, ni à encourir, qu'aucun remords ne venait nous empoisonner de son amertume et que nous pouvions regarder sans trouble intérieur un incendie que nous n'avions pas allumé, que nous avions tout l'ait pour
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éteindre, il n'y avait plus qu'à marcher Hro't et le troiil haut dans le chemin, i'ùl-il celui d'un Calvaire. Aussi bien, comment ne pas reconnaître avec une émotion envahissante et miraculeuse que cet événement redoutable, comme s'il eût voulu nous convaincre et nous sufioquer encore à force d'irrésistible, se présentait à nous dans des conditions de temps, de lieu, d'alliance et de nombre d'une opportunité exceptionnelle, dans une plénitude d'enthousiasme etde révolte, d'honneur et de beauté qui constituait la sollicitation la plus pressante à laquelle c'eût été forfaire que de s'y dérober ?
Il semblait, sans que l'on eût voulu la guerre, que si cependant on l'avait voulue il eût été difficile de l'engager sur un meilleur terrain matériel et moral. Tout concourait à lui donner la figure d'une tribulation obligatoire et supérieure, d'une mission réparatrice. Des voix venues de partout, du ciel, de la terre, du passé, du présent, de l'avenir, de nous-mêmes, de nos morts renseignés, nous faisaient comprendre en nous parlant qu'il fallait les écouter, que pour l'établissement même de la paix, de la paix sûre, universelle et longue que nous désirions avec tant d'amour, il était indispensable qu'au-
paravant nous buvions le calice de cette guerre sainte, qui serait la dernière.
La dernière guerre ! Terrible et magnifique phrase ! affreuse et consolante à la fois ! Ah ! pourquoi cependant la formuler? Pourquoi la guerre? Et pourquoi une dernière? N'était-ce pas trop qu'il y en eût une encore? Une de plus? Nous gémissions, déchirés de tristesse. Mais l'écho frémissant répétait : « La dernière ! La dernière ! Pour un siècle au moins ! Y pensez-vous? Seulement on ne peut acheter ce suprême bien que par un suprême sacrifice. Tout le réclame. Votre salut n'est qu'à ce prix ! »
Amenés alors à la juste entente de notre gloire, de notre honneur et de nos intérêts par la suite et l'enchaînement de ces prescriptions sacrées, nous avons puisé dans la contrainte acceptée des faits une inexprimable et tranquille énergie. Nous entreprenions la guerre avec le cœur et l'esprit en paix. Toutes les raisons excellentes que nous avions eues de résister jusqu'à la dernière limite, même contre nos regrets, et qui n'avaient pu triompher,
devenaient, du moment que nous les avions épuisées, des raisons transformées, retournées, qui nous poussaient à la bataille ! Notre patience inouïe, notre bonne foi, notre méritoire sagesse, notre abnégation, notre touchante et apparente humilité d'un demi-siècle se dressaient à présent pour élever la voix trop longtemps étouffée par un héroïsme inutile et perd u .
La France entière à ce jour se sentait libérée d'un poids mortel, sortie des douleurs de l'équivoque nationale comme d'un affreux enfantement. On était dans le Vrai, dans l'Unique... le Beau. Une même limpidité baignait les pensées, les regards, les vœux et les espoirs. L'accord, en vain cherché, s'établissait au seul roulement du tambour, aux sonneries de la Justice et de la Vérité, sous le triple étendard des alliés de l'Honneur et de la Civilisation, aux accents guerriers et mélodieux d'un sublime chant qui était comme la Marseillaise de l'Idéal...
Définitivement nous étions soutenus.
LES GAMS DLAN'CS
17 nove^mbre iOlU..
On vous a dit que les Saiiit-Cyriens appch^s à partir au mois d'août s'étaient tous donné le mot, quand ils recevraient le baptême du feu, pour se ganter de blanc et mettre leur plumet.
Gomme il fallait s'y attendre, ils ont tenu l'héroïque et téméraire promesse, et le souslieutenant de Fayolle est le premier qui l'ait payée du prix élevé de sa vie.
Aussi, cette idée des gants blancs et du plumet reste depuis fixée en moi. Claire, jolie, vivace et douloureuse, limage s'est imprimée dans ma rétine et mon cerveau. A certaines minutes, comme par un trouble simultané de l'organe et de la pensée, je voi;- partout la tache éblouissante des mains ornées de peau ainsi qu'à la parade et la touffe de plumes qui fait croire qu'un oiseau tricolore s'est perché sur le képi.
Et bientôt, à force de m'obséder, les gants s'expliquent, se justifient. Ils me donnent la couleur et la pointure d'un caractère, tandis que fier et hardi le plumet me peint le vol aventureux d'une âme... Ils cessent d'ôtre, peu à peu, ce qu'ils paraissaient d'abord superficiellement: une coquetterie militaire et une admirable bravade de jeunesse, pour prendre un sens nombreux, magnifique et profond.
Que Ton n'aille pas surtout s'imaginer qu'en ayant recours à cette recherche d'élégance nos Saini-Cyriens se faisaient, de la guerre où ils entraient comme au bal, une fausse et traditionnelle conception de grâce et de chevalerie. Pas le moins du monde. Ils n'avaient aucun doute sur la physionomie sauvage et la réalité féroce de la lutte. Ils étaient trop bien renseignés par leurs calmes soupçons. Depuis belle heure ils n'ignoraient pas que c'en était fini à jamais de la guerre en musique et à pleins drapeaux qui claquent en mêlant leur soie à celle du vent, et des assauts rythmés, scandés, hachés par les baguettes des durs tapins qui vous tambourinaient le cœur... et des charges où, poliment incliné sur l'arçon, l'on semble encore, en frappant d'estoc et de taille, finir de saluer du sabre... Ils savaient tout cela.
Mais c'est justement parce qu'ils en avaient la notion certaine, stoïque et désenchantée qu'ils ont voulu du moins, rien qu'une fois, la première, en guise de protestation, de regret, d'hommage à la beauté des vieilles manières françaises, faire un geste, un seul, en passant, un signe symbolique et qui fût comme un ban rapide et discret, — vite ouvert et vite fermé, — en souvenir de Neervinde et de Fonteuoy. Respectueux d'Hier, il leur a paru que, par cet égard observé, ils renouaient avec une filiale courtoisie le passé au présent et qu'ils ménageaient mieux ainsi « la transition », avant que de se conformer aux vilaines rudesses d'Aujourd'hui.
Voilà pourquoi, au moment de s'élancer dans la cadence, ils ont enfilé des gants blancs. Des gants blancs pour se battre et tirer l'épée !... oui... ces gants de cérémonie, frais et inofîensifs, que l'on ne met que pour danser, parler aux femmes, leur prendre la main ou la taille, et leur offrir une fleur... et aussi ces mêmes gants d'une blancheur d'ordonnance, invariable, immaculée, qui toujours pour Tofficier sont de service aux grands Honneurs : à la revue, à l'église, au mariage, à l'enterrement. Ah ! certes, s'ils s'étaient écoutés, ils auraient bien voulu les garder tout le temps, nos Saint-
Cyriens, leurs ganls de promotion, pour que ralliés à leur attirant éclat, les troupiers puis sent mieux les suivre et ne pas les perdre de vue, et aussi parce que le sang, quand on est blessé, saute plus vite aux yeux sur du blanc, est d'un plus bel effet, comme autrefois quand il venait sur les mollets des petits-maîtres chiner les bas de l'ancien régime... Mais il n'y fallait plus songer... Le devoir à présent était de se déganter, pour piocher, creuser, remuer la terre et vivre dans la tranchée de ses entrailles. Et comme le gant blanc tient de l'hermine et qu il n'a de raison d'être que s'il reste pur, il a dû disparaître à peine apparu, avant d'être souillé. Pas de gants blancs sales !
Mais pourtant rien n'est perdu. Grâce aux gants blancs qui les ont tout à coup mises à l'ordre du jour, les mains nerveuses et fines des plus jeunes officiers de France demeurent, même nues, marquées d'un ineffaçable cachet. De la blancheur reste sur elles, comme le reflet de la race. Rouges, noires ou terreuses, jamais ensuite elles ne sont impures, que ce soit à présent la boue, la poudre ou le sang qui les gante !
Et il en va pareillement pour tous, pour les braves qui, « sans prendre de gants », n'en font pas moins belle besogne. Car ce sera un des
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plus difficiles mérites de nos soldais que d'avoir su se résigner, eux aussi, dans leur fruste élégance, au sacrifice du panache et de la couleur, de tout le pittoresque étourdissant qui jadis enrubannait la guerre. Ils ont accompli ce renoncement avec une promptitude de raison et une souplesse d'énergie incroyable, prévue. Leurs chefs savaient, longtemps à l'avance, qu'ils pourraient tout leur demander, spécialement ce qui leur coûtait le plus, ce qui était à l'antipode de leurs goûts et de leurs moyens, pour l'obtenir cependant, aussitôt, dans une virtuosité nouvelle. Sur un mot le cavalier se démonte et fait le combat à pied, l'artilleur empoigne la bêche et, sans plus d'émotion qu'un trappiste, creuse le trou qui peut-être sera sa tombe, le fantassin stationne et se prive pour de longs jours des chansons de route... Il n'est rien de pénible et d'inouï qui ne leur soit aisé. L'aviateur, s'il en était besoin, descendrait dans la mine... et le porion prendrait son vol ! En plein ciel ou bien dans la terre ou sous l'onde, le guerrier d'aujourd'hui accepte le plus rebutant et le plus sombre des travaux d'un cœur aussi entraîné que s'il respirait à l'air libre, les semelles dans la rosée, avec du soleil plein la face, au chant du coq et du clairon réveillant les armées...
Rangeons donc et plions avec un douloureux respect, pour les conserver bien enveloppés dans un coin de notre mémoire, les gants fripés et ensanglantés du lieutenant de Fayolle... inertes aujourd'hui, mais ayant gardé le relief et le dessin des doigts qui serraient l'épée et qui, même inanimés, ne l'ont pas lâchée ni rendue.
Je songe que voilà — si on trouve encore ae la place — un bien bel ex-voto pour les murs de Notre-Dame-des-Victoires. Ah ! il faut les y mettre, pour qu'ayant été à la peine de la bataille, ils soient à l'honneur de l'autel, pour qu'ils donnent à nos enfants futurs, au milieu de leurs prières, une sainte distraction.
Et vous, jeunes mains héroïques et charmantes de nos officiers, mains fidèles et robustes de « nos hommes », mains « de famille » et mains du peuple, mains toujours tendues en avant ou en haut, mains qui tenez les fusils, qui chargez les canons, qui prenez les drapeaux, puissiez-vous, quand vous aurez demain décroché la victoire, goûter une longue, longue et prodigieuse vieillesse, et rester belles et bénies, mains d'anciens soldats, jusqu'à l'heure lointaine où vous serez toutes, sans distinction, gantées de blanc par la mort pacifique.