‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 23 sur 37 · ENFANTS DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

ENFANTS DE LA GUERRE

2i novembre iVlU.

Comment voir aujourd'hui des enfants, des petits enfants sans être aussitôt inclinés vers eux par une émotion frémissante et toute nouvelle, d'un caractère inéprouvé? La curiosité, le regret, l'envie, la tendresse et l'étonnement se partagent mon cœur quand je les observe.

Il y a les enfants presque grands qui vont être des petits hommes et comprennent à moitié — à hauteur de bambin — ce qui se passe au-dessus d'eux, auxquels des bribes resteront... défilés de soldats, scènes détachées, minutes de paysage et cinémas d'histoire, titres d'articles de journaux, phrases cent fois entendues : sur le front... situation inchangée... le succès final... des mots en relief : « Liège... Louvain... Reims... La Bassée... » et surtout

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ces profonds et indestructibles silences de famille, creusés soudain le soir, comme des trous d'obus, qui demeureront pour eux tels quels, béants toute la vie, et que jamai» rien, quoi qu'ensuite ils jettent dedans, ne pourra combler...

Certainement ces enfants m'intéressent. Leurs questions sur le père ou le grand frère absent, leurs « pourquoi?... quand reviendra-t-il ?, » la gravité fugace et légère de leur inquiétude, leur courte tristesse d'oiseau, leur apparente indifférence même, inaltérable et douce, leur expansion physique etTégoïsme de leur gaieté nécessaire ont pour moi des charmes qui, cette année, prennent un sens terrible, inattendu, et me saisissent davantage. Mais pourtant ce n'est pas à eux que va d'abord la mélancolie de mon attachement.

Mes préférés, ce sont, en dessous de ces enfants-là qui savent un peu^ les tout jeunes qui ne savent rien... ceux qui viennent de naître il y a quelques jours ou quelques mois et qui présentent déjà, sous les langes maternels et les liens du maillot, la pitoyable et frappante image de petits blessés...

L'idée qu'ils concourent à des événements formidables dont ils sont cependant aussi ab-

sents que s'ils vagissaient dans la lune, qu'ils se trouvent associés aux pires catastrophes sans que la plus infime notion d'eux-mêmes y participe, qu'ils assistent à tout sans se douter de rien, étrangers à cette vie torrentueuse dont ils sont altérés et qu'ils boivent sans la connaître, sans soupçonner tout le sang qui baptise leur lait... mêlant à toute minute leur jasement et leurs risettes à nos révoltes et à nos cris... cette extraordinaire idée me laisse confondu, troublé par l'impénétrable beauté de l'éternel mystère.

Eux aussi, bien plus que moi, n'en reviendront pas, dans l'avenir, quand, ayant appris, ils sauront ce qui est arrivé de leur vivant^ et qu'ils ne se rappelleront pas un seul des faits dont ils ont été les témoins prématurés, muets, aveugles et sourds, les demi-acteurs inutiles, moins importants que les animaux qui les entouraient. Je prévois leurs regrets, leur immense déception, les reproches amers qu'ils feront au destin en se représentant toutes les douloureuses et nobles joies et les salutaires souffrances aussi dont ils ont été spoliés. Ils jugeront qu'au lieu de les épargner la Providence les a punis, et bien injustement !

— « Quoi! s'écrieront-ils chacun, je vivais

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ces jours aiïreux et glorieux... j'avais ccL honneur, celte chance... et c'est comme si je ne les ;ivais pas vécus ! Du moment que j'étais déjà là... sur place... pourquoi, je vous le demande, rien ne m'cst-il arrivé ? Pourquoi n'ai-je pas un seul souvenir de ce qui m'environnait ? Ainsi je n'ai rien senti ? Éveillé, je dormais ! Je nai été qu'un paquet de chair encombrant, pour lequel on tremblait sans que j'aie, moi, jamais tremblé! J'ai roulé sur les flots comme un bouchon, comme une paille de ma crèche, n'ayant rien vu, rien entendu... que ce qui n'en valait pas la peine ! A quoi pensais-je ? Et pourtant le canon tonnait ! On m'a saisi avec des transports d'amour, j'ai été baisé par des lèvres furibondes de tendresse..., mon visage a ruisselé de pleurs qui ne venaient pas de moi, on m'a donné à embrasser des médailles, des portraits d'absents, on m'a fait toucher des cheveux coupés, on a joint mes mains pour des prières que seule bégayait ma lèvre et que ma pensée ne prononçait pas !... Je n'ai su tout cela que des années après, « à i âge de raison »... Comme il vient tard! En temps de gloire et de guerre, Dieu devrait l'avancer ! »

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Mais alors, si nous sommes toujours de ce vieux monde, apaisé eufiii, nous dirons à ce mécontent d'autrefois : « Calme-toi, beau jeune homme irrité. Ne récrimine pas.

« Quand tu penses nous avoir gênés et n'avoir été bon à rien dans ces instants fameux, tu te trompes; et à présent que tu peux t'exprimer, tu le fais encore comme un enfant. Tu ne dois rien regretter. Sans que tu t'en doutes, tu as joué ton rôle, puissant et supérieur, quoique inconscient. Tu nous as été bien utile. C'est grâce à toi que nous avons pu vivre et tout endurer. Nous avons puisé notre force dans ta faiblesse, notre patience dans tes sourires, notre espoir continuel dans ta divine indifférence. Tu étais notre seul plaisir légitime, notre quotidienne récréation. Pour tes cris, pour ton innocente joie, pour toutes tes fantaisies la consigne sévère était levée. Tu nous distrayais et nous rassurais. Quand ta mère, inquiète ou désolée, fléchissait ou s'agenouillait sous le poids de sa tristesse, elle trouvait tout à coup, dans la position de son accablement, la caresse et l'appui de tes bras tendus au niveau de son visage, elle

se blollissailsur le refuge de Ion corps fr;: ;:il(\ elle le j)arlait, îe riait avec l'âme navrée el tu n'avais pas besoin de savoir, d'entendre, même d'écouter, pour t'entretenir avec elle et lui répondre. Il valait au contraire, cent fois, mille fois mieux, pour elle comme pour toi, que tu fusses perdu dans ton ignorance et ton insensibilité... Cela nous mettait plus à l'aise pour te confier longuement tout ce que nous aurions voulu te cacher si tu avais été en âge de l'apprendre. Nous avions le droit de pleurer à cœur ouvert en ta présence, parce que tu ne comprenais pas et que tes petits doigts errants ne venaient cueillir les larmes sur nos joues que pour y faire des dessins... Nous pensions à toi, c'était l'essentiel. Toi, tu pouvais te priver de nous et penser à autre chose... Mais s'il avait fallu que nous te voyions soucieux, tourmenté, renseigné, malade aussi de notre angoisse... ah ! nous aurions alors éprouvé trop de peine, un trop cruel chagrin. Nous eussions manqué de courage et peut-être nous l'aurais-tu retiré sans qu'il te profitât ? Non... non... béni soit Dieu dont la grâce t'a fait petit et sans connaissance pour traverser l'orage ! ô cher enfant d'ici, gâté et préservé, à qui fut accordée la protection de nos cœurs et de nos armées, qui as pu

respirer l'air tranquille de nos jardins, dont les yeux purs n'ont pas été remplis d'épouvante et de ténèbres ! Heureux sois-tu d'avoir échappé au sort déchirant de tes petits frères de Belgique et aussi de France, arrachés et balayés aux quatre vents comme un duvet dans la tempête! Ainsi ne te lamente pas. Mais n'oublie jamais pourtant ce que tu ne peux te rappeler ! Fais comme si tu avais enduré, comme si tu te souvenais... »

LES RAYQ.XS

Je ne puis me lasser de contempler tous les soirs, avec la même avidité, le jet des projecteurs électriques dans la nuit.

Spectacle prodigieux, d'une splendeur étrange et toujours nouvelle.

De l'éblouissant foyer, du noyau de lumière qui ressemble, tout rond, à quelque énorme prunelle d'un insoutenable éclat, un rayon d'une lieue — peut-être de plusieurs ? — un rayon dur et sans défaillance, direct et net comme une figure de géométrie, part dans la sombre immensité qu'il traverse tout droit.

Il offre tour à tour des aspects saisissants qui me plongent dans l'admiration, la stupeur et l'extase.

C'est d'abord un œil, un œil gigantesque, un œil d épopée, un œil de génie, de Légende des

Siècles, inventé tout à coup dans un vers immense d'Hugo, l'œil de guerre d'une capitale, l'œil armé d'un peuple, qui scrute, va, vient, tourne, se lève, se baisse, projetant partout l'irradiation de sa surveillance et de sa volonté. Et ce qui accentue l'image qu'ofTre avec un œil — formidable et surnaturel sans doute — mais avec un œil bien vivant ce rayon perpétuel et qui tient du miracle, c'est sa vaste mobilité, le vif de ses extraordinaires regards, ce sont ses brusques décisions de bête réfléchie, ses changements de route, ses clignements, la circonspecte lenteur ou la foudroyante rapidité de ses parcours, Il va du Nord au Sud..., il se fixe à l'Est... et puis en décrivant une soudaine et magistrale courbe il passe et s'éloigne, comme s'il s'esquivait, ou qu'il voulût un instant se reposer en allant darder ailleurs. Il plonge, il visite, il fouille, il perquisitionne. Ou bien il rame, nettoie largement la ville à grands coups réguliers de lumière, comme un balai sur un trottoir.

Successivement on dirait la branche rigide d'un compas qui s'efforce de mesurer l'infini... une comète tombée... des signaux sur le Golgotha... la longue trompette, qui n'en finit plus, du Jugement Dernier !...

Tantôt avec orgueil il troue l'espace ainsi

qu'un sillage de boulet parti pour ébrécher la lune...

Ou bien il vise les étoiles... Aussi chaque fois, pendant les nuits d'août, qu'avec des airs d'archange blessé, une d'elles glissait au ciel, on la croyait atteinte...

Et c'est ensuite un goupillon qui semble sans cesse asperger d'eau sainte le catafalque de la nuit...

Et c'est encore, appliqué à une bouche d'ombre, un porte- voix chargé d'envoyer aux lignes d'en haut des ordres si lointains qu'on ne les entend plus.

Mais voici que d'autres rayons, à de grandes distances, partent à leur tour. Ils s'engagent avec le plus puissant, celui qui avait dégainé le premier, et bientôt leurs feux à tous, minces comme des lames, se croisent à la façon des glaives, font des duels d'argent dans le firmament noir...

Et puis la raison vacille, s'égare. On ne sait plus où l'on est, l'époque où l'on vit... On oublie la guerre... les temps présents et les temps révolus... les autres et soi-même, et l'on suit d'un esprit et d'un œil accablés les vertigineux rayons, scientifiques et fous, qui semblent une invention due à l'ainhicc liiomplianle d'Arcli'imède et de ProniôLhée...

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