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MESSIEURS LES ANGLAIS

février i9i5.

Rien n'est plus viril, plus réconfortant et plus sain que d'éprouver en ce moment le bien-être physique et moral de notre amilié avec l'Angleterre.

Avant que nous ayons le temps de réfléchir et de spécifier les raisons de la joie qui nous remplit, nous sommes enveloppés de la tête aux pieds par une brise marine, un beau vent dur et vif qui, venu du large, apporte néanmoins de la rive toute proche une bonne odeur de verdure et de houille, de fer et de fumée, de bruyère et de laine. Tandis qu'elle heurte nos visages, soulève nos cheveux et gonfle nos poitrines, nous la respirons comme un parfum tonifiant, et ainsi touchés par cette première et naturelle caresse de notre puissante amie, nous

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nous abandonnons mieux à la mâle douceur des sentiments nouveaux.

Sont-ils si nouveaux d'ailleurs ? Ne germaientils pas depuis de siècles avant de s'épanouir? Ne prenaient-ils pas leurs racines dans la poussière et dans les cendres de nos vieilles luttes? N'est-ce pas d'avoir été si longtemps et si souvent arrosés par les deux sangs mélangés de nos morts qu'ils sont un jour sortis tout seuls pour présenter sur une même tige la fleur de notre union? Cela paraît certain. On peut croire qu'au sein des fureurs mêmes qui nous ont jetés maintes fois les uns contre les autres, nous nous cherchions afin de nous trouver. Nous ne faisions que nous tromper sur la façon d'en « venir aux mains ». Puisque le destin nous avait placés tous les deux « côte à côte », il fallait bien que nous commencions par traverser l'ère inévitable des suspicions et des conflits pour découvrir ensuite, après ces périodes préparatoires, combien il était nécessaire de nous accorder.

L'œuvre, qui avait été longue à se former au cours du temps, s'est achevée et conclue dans la promptitude. Endormis alliés la veille, nous nous sommes le lendemain réveillés amis, et, ce qui a donné tout de suite à nos relations plus étroites un caractère aussi éJevé, c'est

qu'elles se sont nouées définitivement sur le terrain de l'honneur.

Devant les prétentions de la force brutale et la violation du droit, en face de l'injustice et de la barbarie, nous avons senti, à notre révolte simultanée, que nous étions de même conscience, que nous avions l'amour et le besoin du môme idéal. En dépit des nuances — plutôt que des différences — que nous présentions, nous nous sommes compris de même race, de semblable « humanité ». Nous avions beau être situés sur des régions opposées, de chaque côté de la mer, notre géographie morale était pareille et aucun détroit ne séparait nos plus hautes pensées. Dès lors, nos deux pays, nos deux grandeurs, nos deux forces, nos deux volontés, nos deux courages, nos deux tempéraments se sont aussitôt rejoints et soudés, sans le moindre effort ni la plus courte gêne. L'adaptation réciproque s'est opérée en un instant. Il a suffi de se trouver ensemble, car, sans employer les mêmes mots, nous parlions pourtant la même langue.

Cette langue simple et magnifique, dans laquelle tour à tour se déclarent les plus nobles résolutions et se fixent les devoirs les plus impérieux, les voix anglaises depuis le début de

la guerre, toutes les voix anglaises n'ont cessé de la faire entendre, avec une continuité de grandeur calme et de noblesse souveraine qui suscitent le respect du monde. Fermes, claires, méthodiques, elles ont une éloquence et une vigueur extraordinaires. Les choses qu'elles disent et redisent, les paroles bien données et que l'on sent devoir être inexorablement tenues, montrent Tordre, l'harmonie, les mesures et la puissance réalisée d'une construction. Leur architecture atteint dans certaines bouches une majesté olympienne. Elles tombent de haut et portent loin, semblent toujours lancées de la falaise pour aller au delà des flots toucher le but invisible et précis. Elles n'interviennent jamais dans la situation que pour la résumer et la dominer. Elles sont essentielles.

Et elles restent, se prolongent. Après leur passage, on les voit demeurer, on les entend résonner encore. Lapidaires, elles se gravent sur les tables dures qui sont le marbre et l'airain de l'esprit.

Relisez-les dans votre mémoire, ces affirmations-maximes, ces phrases-lois, ces termes de certitude et de volonté catégorique, ces décisifs jugements, ces règles de conduite inflexible, vous leur trouverez le même grand air de famille

et de parenté nationale. Voix d'Asqiiith, de Churchill et de Lloyd George, de Roberts et de Kitchener, voix de l'Amirauté, du Commandement, de l'admirable et délicieux Kipling, voix du Times^ du Témoin Oculaire, de la presse et de l'opinion publique, toutes composent un ensemble, un orchestre, au milieu duquel chacune se distingue, éclate et joue sa partie avec un art et un patriotisme consommés.

Cettegrandiosemusiqueoùse traduitconstarament l'âme innombrable et une de l'Angleterre, nous est par-dessus tout aujourd'hui belle à suivre et à méditer. Elle s'élève ainsi qu'un hymne à l'unisson du nôtre, de celui que nous lui faisons également entendre et qu'elle écoute avec une même reconnaissance. Nous goûtons à ses accents la pleine et tardive douceur d'une amitié rendue à son propre instinct, dépouillée des préventions à l'aide desquelles nos ennemis, pendant des années, s'étaient efforcés de la dénaturer. Nous n'avons plus désormais entre nous que les grands voiles transparents de nos drapeaux.

Sous leur dais llottant, à leur ombre protectrice et diaphane, nous voyons s'enfoncer le chemin de notre cordial avenir et à cette minute solennelle de notre histoire, nous nous consi-

dérons les uns et les autres avec un plaisir charmant et une émotion sin j^ulière. Ne sommesnous pas tout ditTérenls, meilleurs? Nous rayonnons de sympathie et de franchise. Nos qualités respectives brillent dans nos yeux. Nous ne cherchons mutuellement qu'à nous faire valoir, empressés à nous rendre enfin pleine et bonne justice. Sous le baptême du feu, dans la fête quotidienne du danger, notre affection s'explique et se justifie : nos vertus réciproques jaillissent pour la même cause et la même espérance. Dans les tranchées creusées par les pioches de France et d'Angleterre, les soldats de nos deux armées font gaiement la relève. On pourrait jouer ensemble la Marseillaise et le God save the King sans que cela fasse deux airs. Nous nous prêtons, pour tâcher de les garder, nos mérites de race et nos dons exceptionnels; chacun apprécie ce que l'autre a de supérieur et se dépense à l'obtenir.

Aussi ce noble travail conduit-il à un résultat sans précédent. Nous avons pu en constater déjà les merveilleux effets.

Et, pourtant, ce que nos deux nations ont ensemble créé et accompli depuis six mois n'est rien à côté de ce qu'elles s'apprêtent à faire demain. On a le droit de le dire avec simplicité,

sans que les mots employés soient coupables de forfanterie : l'œuvre de justice et de réparation, d'affranchissement universel, que l'Angleterre et la France, amies et fières l'une de l'autre, ont entreprise avec un légitime orgueil, représentera dans les temps futurs un miracle de grandeur et de beauté. Entre tous ceux qui déjà sont visibles, ce miracle, plus étonnant encore, « sera celui de Jeanne d'Arc », de notre héroïque sainte, heureuse de voir sous les plis de sa bannière les vaillants Anglais qui lui rendent hommage et viennent chaque jour, à Rouen, déposer des fleurs à la place de son bûcher.

C'est elle qui, dans le soleil, va les meneravec nous à l'assaut pour « bouter dehors le barbare » et nous couronner de victoire.

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