A LA JULES VERNE
50 janvier 1915.
Aujourd'hui que se sonl transformées si totalement les conditions de la guerre oii la science joue de plus en plus un rôle actif et prépondérant, il apparaît, dans le recul du passé devenu par cela même plus lumineux, qu'un homme a contribué entre tous à ce capital événement.
Cet homme, c'est Jules Verne.
Sans crainte d'erreur ou d'exagération, l'on peut affirmer que l'œuvre pittoresque et féconde de ce hardi novaleur aura été la source génératrice d'un mouvement d'idées et d'une tournure sociale d'esprit qui trouvent dans les temps que nous traversons leur aboutissement complet et logique. Pour n'avoir pas été créée dès hier et remonter déjà à une quarantaine d'années, cette œuvre ne fut que plus efficace. Elle eut les
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moyens de s'élendre, tic se ramifier et de fournir dans toute sa plénitude, au long de ce demisiècle, son aimable apostolat, son patient et gigantesque effort.
Commencée, quand ils étaient petits, par ceux qui devaient être les pères des hommes d'à présent, la lecture des livres de Jules Verne a déposé, à travers les deux dernières générations, des semences inattendues, que nous voyons éclore. 11 vaut mieux que ces innombrables et captivants ouvrages aient même un peu daté quand les jeunes gens qui sont à cette heure sous les armes les reçurent pour s'en divertir. Ils avaient déjà pour eux une réputation mondiale et qui leur communiquait une autorité singulière, laquelle leur eût manqué s'ils avaient été publiés seulement de la veille et qu'ils n'eussent pas reçu l'hommage des admirations antérieures. Les aînés, en les offrant un jour de fête, pouvaient dire à coup sûr à leurs cadets : « Vous allez être émerveillés. » Et ceux-ci, mis en confiance, et lancés aussitôt dans l'enthousiasme, y allaient tête et cœur baissés. Jules Verne, à leur insu, et sans que lui-même se doulât des miracles futurs dont il était le prophétique auteur, les dirigeait tout doucement sous la lampe, par les longues et douces soirées
de famille, vers les drames, bien plus terribles, aux(juels ils seraient mêlés et oîi ils pourraient retrouver maints souvenirs caractéristiques des aventures qui les avaient tenus haletants autrefois.
En effet, les combinaisons inouïes du fertile écrivain ne se bornaient pas à passionner, elles instruisaient, pourvues d'une richesse scientifique d'un irrésistible attrait, d'un charme en, traînant. C'est par ce côté de science, très sûretrès solide, poussée à fond, et en même temps de la vulgarisation la plus adroite, qu'elles ont été, pour des milliers et des milliers de jeunes gens, des mannelsd'énerg-iecourante, desespèces de « théories » d'audace pratique et raisonnée.
Soyez sûrs que parmi nos alertes combattants rompus à n'importe quels travaux : mécaniciens, chauffeurs, bricoleurs de génie, ouvriers instantanés et passés maîtres dans toutes les techniques, il n'en est pas un seul qui ne soit un ancien lecteur de Jules Verne et qui, demeuré fidèle aux capitaines Hatteras et Nemo, ne se souvienne d'avoir été à leur docte et rude école. Familiers des personnages qui furent les héros de leur enfance, les héros d'aujourd'hui ont pris de bonne heure à leur contact le goût des risques et de l'aventure, et le juvénile
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amour du danger. Ils se sont accoutumés enfin dès leur premier âge à cette science dont je parlais tout à l'heure, à ses causes et à ses effets, à ses phénomènes éclaircis comme à ses mystères ; ils ont pu en étudier, par des exemples de choix et variés à l'infini, les applications de tout genre et d'incalculable portée. Grâce à l'habile sagesse avec laquelle préalablement elle avait été dépouillée de toute apparence rébarbative, ils étaient à même d'en apprécier la saveur et les joies, sans se priver pourtant de la distraction, du plaisir superiiciel et délicieux. Ils pénétraient, plus tôt qu'ils ne l'eussent fait sans cela, dans ce monde austère et magique dont ils découvraient, ravis et prompts à se les inculquer, les particularités ét^-anges, les règles et le langage.
Tout possédés ainsi, et en quelque sorte spécialisés par la méthode de leur auteur favori, ses élèves surent tout de suite, dune façon générale, et avant de se perfectionner à la salle d'études, ce que c'était que la physique, la chimie, l'électricité, la vapeur... Ils furent aussitôt en relations quotidiennes avec ces puissances redoutables asservies pour eux dans de beaux livres à images. Elles étaient leur jouet, en attendant que, plus tard, ils devinssent trop sou-
vent le leur. Dès lors, sans la moindre peine et en s'amusant, ils se nourrissaient et se consolidaient dans la voie où ils étaient engagés. Observaleurs des lois de la nature, amis et déjà un peu dompteurs des éléments, appréciateurs du maximum de rendement des forces, topographes, géologues et capables de lire aussi dans le ciel, de se reconnaître sur la carte astrale, n'ignorant pas le sextant, le manomètre, la boussole, le microscope, le télescope... aucun des instruments qui aident l'homme à percer les secrets qui l'environnent, ils cinglaient en droite ligne vers Tépoque oîi devaient prendre corps et se réaliser l'esprit et la lettre même de leurs lectures.
Enchantés, mais moins étonnés que d'autres, ils voyaient successivement apparaître une à une et déborder de la théorie dans la pratique les « imaginations » de leur patron auxquelles ils avaient été initiés tout petits et dont ils n'étaient pas éloignés, avec orgueil, de se croire à moitié les parrains. Rien ne pouvait plus les surprendre au fur et à mesure que se précisaient et se développaient toutes les hypothèses romanesques, accueillies par leur confiance et leur gentille foi. L'apprentissage de la navigation sous-marine et aérienne était déjà fait en
eux avant qu'à leur tour ils ne fussent amenés pour tout de bon à effectuer la plongée ou à prendre le vol.
Et, s'ils savaient tout, c'est que Jules Verne avait, pour ainsi dire, tout prévu, sinon jusqu'au point d'arrivée, du moins dès le point de départ et très au delà. Il avait prévu tout ce qu'il était possible d'oser dans la logique même de la vision, en s'arrétant, bien qu'à regret, pour ne pas verser dans le chimérique et le déraisonnable. Car, en dépit de sa hardiesse, il faut admirer à quel point le conteur à libre envergure fut cependant prudent et mesuré, toujours fidèle à l'humaine vraisemblance, jusque dans les apparentes témérités de sa conception ; et c'estjustement parce qu'elles reposaient d'une manière invariable sur des bases pratiques et des données solides, que les créations de cet esprit bouillant, lucide et curieux se sont adaptées, avec tant de bonheur, aux besoins et aux nécessités d'un temps dont il avait deviné les exigences scientifiques.
Dans la simplicité de sa retraite provinciale, dans la douce habitude de vivre en pensée avec
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l'enfance et de travailler pour elle, il ne semble pas — sauf dans les Cinq cents millions de la Beguni — qu'il ait songé à la guerre future ni qu'il l'ait entr'aperçue dans un de ses coups d'oeil sur l'avenir, mais ne doutez pas que, s'il en avait eu la hantise et voulu nous en donner la grande image anticipée, il n'eût organisé et équipé du premier coup, en devançant leur effective apparition, l'aéroplane et le zeppelin, tous les oiseaux et les poissons de guerre, et tous les canons perfectionnés, les automitrailleuses, les trains blindés, et tous les genres d'explosifs et de vapeurs asphyxiantes, et qu'il n'eût rien laissé ni rien oublié des horribles et magnifiques armes que l'homme arrache à la science pour s'efforcer d'être plus qu'un homme. La guerre n'a été que le développement et la continuation militaire des moyens qu'il avait employés dans des récits inoffensifs, d'où elle était généralement absente, et entre les lignes desquels, pourtant, elle se préparait.
Pour toutes ces raisons, auxquelles s'en ajoutent d'autres non moins réelles et profondes, les hommes mûrs et les jeunes gens de igiô doivent une reconnaissance infinie au savant, au poète, à l'éducateur, à l'officier instructeur en habits bourgeois qu'a été, au vrai sens du mot, le bon
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Jules Verne, entraîneur de leurs muscles et de leur moral.
Ceux qui ont suivi ses cours se sont habitués à ne douter de rien, à croire tout possible ; ils demeurent pendant la vie les pupilles sortis de son prytanée. Ils comprennent mieux, depuis qulils ne la lisent plus, l'œuvre du maître de leur enfance, qui a su faire d'eux des hommes et les hommes qu'il fallait, qui les a pris dès le collège pour les façonner, les dégourdir, les jeter dans la course et le vent, tête nue, et cela sagement, sans à-coups, sans utopies ni systèmes, ni rien de pédant, avec une manière loyale et saine, comme un pilote et un colonia qui aurait beaucoup vu, pratiqué et retenu. Bien avant qu'ils aient existé tels que nous les voyons, nous avons été les boys- scouts de la vie moderne et transformée dont il distinguait l'aurore.
A-t-il été payé des grands services qu'il a rendus à la race française ? Sans doute, il a connu la célébrité mondiale et même touché la gloire. Mais on n'a trop longtemps voulu considérer en lui qu'un amuseur, un écrivain pour petits et grands enfants qui avait trouvé un genre à lui, une veine originale et qui l'exploitait. Il méritait mieux, et, de ce côté, on lui a
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déjà rendu justice, mais trop lard. Sans que je sois en mesure de pouvoir préciser les raisons pour lesquelles il ne fut pas de l'Académie, je ne m'avance pas en affirmant qu'aujourd'hui Jules Verne, s'il vivait, y serait reçu à l'unanimité et que l'illustre compagnie serait heureuse et fière de le compter parmi les siens.
A défaut de celte récompense, il aura eu du moins celle de voir, de la frontière oii il est, la bonne besogne qu'accomplit à toute heure l'immense armée de ses vaillants petits amis du Magasin d'Education et de Récréation^ et en bon patriote qui ne regrette rien il se dit qu'avec ses livres d'étrennes dorés sur tranches il a été tout de même un ouvrier de la grande guerre, un éclaireur de la victoire.