LE DRAPEAU DE LA FENÊTRE
22 août 19 tù.
Dès le premier jour de la mobilisation, Paris s'est pavoisé. Il l'a fait avec un tact et un culte de la nuance infiniment délicats. Ce pavois est sage, raisonnable, sans rien de fanfaron. Il affirme une croyance et traduit un espoir, mais ne déploie aucune vantardise. Loin de vouloir anticiper, il se réserve, il ne donne pas son plein, et l'on sent bien que son seul but est d'ifiviter la victoire en se gardant de l'afficher la veille. Un, deux, trois drapeaux, placés çà et là à un balcon, font comprendre, à ne pas s'y tromper, qu'ils ne sauraient représenter tout l'effectif de la maison... Le regret avec lequel ils s'espacent parle de lui-même... Ce sont des drapeaux « d'avant-garde )),tout simplement... A mesure que s'engageront les batailles, que s'affronteront
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les armées, que grandiront les luttes et se décidera la gloire... un par un. puis par tas, par gerbes, par bouquets, les autres qui sont à l'arrière, dans les chambres, sortiront par les fenêtres pour apparaître, faire feu de toutes leurs couleurs et se dérouler le long du front. Il y en a ainsi des milliers de français, de belges, d'anglais, de russes, qui n'attendent que le moment de fleurir et d'enrubanner nos murailles.
Pour l'instant, le drapeau est le plus souvent isolé. Sentinelle de la terrasse, vigie de la mansarde, factionnaire de la porte d'entrée, il se recueille et ne s'abandonne pas encore à l'expansion. Mais il accentue chaque jour davantage sa personnalité, il s'impose à nous, se mêle à notre vie, entre dans nos yeux et nos pensées dont il devient une chère habitude.
Peu d'occasions, jusqu'ici, s'offraient à nous de le fréquenter. Nous n'avions avec lui que de rares et courts entretiens. Une ou deux fois l'an, à une fête nationale, ou en l'honneur de Jeanne d'Arc, ou pour une visite de souverain, nous le tirions du réduit où il s'attristait dans l'ombre et dans la poussière, pour l'aérer pendant quelques heures... Il jouait ainsi son rôle officiel et puis il rentrait dans l'obscurité. II menait une existence intermittente et sans esprit
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de suite. Depuis le 2 août 191/1, il s'est secoué. Le voilà au premier rang. C'est le personnage principal de la nation, du monde entier. Le drapeau domine actuellement l'Europe et l'univers. Il flotte au-dessus de tous les partis et de tous les sommets. Il survole vingt peuples.
Mais, sans le regarder aussi haut, sans le voir de si loin, considérons-le, chacun, de tout près puisqu'il ne nous quitte pas, qu'il est, à poste fixe, attaché à la croisée oi!i il fait la campagne pour des mois, pour un temps dont nous ne pouvons estimer ni limiter la durée... Il vaut la peine que nous l'étudiions.
Sous son apparente égalité d'humeur, jamais il n'est le même. Pendant que j'écris, j'en ai justement un, à trois pas de ma table, et qui, dehors, bouge et vit, comme quelqu'un de penché et d'accoudé sur la rampe. S'il m'arrive de l'oublier... le mouvement qu'il fait tout à coup me trouble... et puis je me rassure: « Je sais... c'est le drapeau. » II étend sur mon papier des ombres de nuage, de branche et d'oiseau, des lueurs de pourpre et d'azur. Il enfourche et chevauche comme un bon cavalier la moindre brise. Il se balance comme un hamac, se gonfle et s'arrondit comme une voile. Il prend des fiertés, de courtes impatiences,
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sœurs des miennes, ii se dresse et pique pur inslanls ses trois couleurs, et l'on dirait qu'il veut, par-dessus les toits, héler un pavillon vers l'Est. Ou bien il va et vient, à peine, dans un rythme paisible, régulier, qui ferait jurer qu'il respire. 11 semble aussi, par instants, bercer dans le creux de ses plis un petit enfant invisible... Ou il pend, inerte d'aspect mais lourd de pensées, perché sur sa hampe comme un oiseau de grand espace qui dort sur une patte. Et il songe, il songe... il paraît sculpté, il forme un bloc étroit et solide où l'on ne distingue plus, au bord de ses ailes carguées, qu'un liséré de trois couleurs... et même immobile il inspire, au repos, la crainte et le respect. Son engourdissement est formidable de résolution. C'est un drapeau de Damoclès.
Et il ne se montre pas moins émouvant quand, inondé, pesant de pluie, il a ses étofTes qui collent et qu'il forme un linge épais, humide et solennel, tout spongieux de pleurs, comme fatigué d'avoir essuyé trop déjoues maternelles.
A maintes reprises je vais près de lui. Je le comprends. Je le trouve beau, j'entends son clair bruissement et je découvre ses desseins. Quand il s'accroche ou s'empêtre aux volets, je le dégage pour qu'il flotte à l'aise et claque
avec plaisir. En sortant de chez moi, je ne puis m'empêcher de me retourner et de lever vers lui la tête, et il me l'ait signe comme avec un mouchoir teint de sang. Du bout de la rue, quand je rentre, je le distingue entre tous. C'est le mien, et lui aussi me reconnaît. Il garde la maison.
Cher drapeau d'ici^ qui ne vas pas au feu, pacifique drapeau du bazar, qui ne pars pas, qui ne risques rien, tu nous mets pourtant au cœur une ample joie, un héroïsme résigné. Tu nous prêches la patience. Tu fais comme nous, tu attends. Tu es l'ami de notre anxiété, tu nous tiens compagnie du matin au soir, tu es l'insigne militaire de notre inaction, tu protèges notre sommeil comme le rideau de notre lit.
Aussi nous ne t'oublierons pas. Quand il faudra plus tard, après la guerre,. .Aq retirer... quelle tristesse et quel déchirement nous aurons!... Je les sens déjà. Le pourrons-nous? Quand, au prix de mille inquiétudes, de mille joies, mille douleurs, à travers toutes les gradations de la bataille et les secousses de la victoire, tu nous seras devenu indispensable, nécessaire... comment ferons-nous pour te perdre et renoncer à toi, pour te ranger, ainsi qu'un meuble désormais inutile et n'ayant plus
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de raison d'ôtre ? Te rcmellrons-iious au sixième, dans la chambre de débarras, avec les malles et les vieux cartons? Quel sncrilcge ! Non, tu resteras dans l'appartement, à portée de notre pieuse caresse, en une place discrète et privilégiée, près des portraits de nos parents défunts et des reliques de famille... Et nous te sortirons souvent, car grâce à Dieu les autres drapeaux, ceux des champs de bataille, nous auront fait d'ici là des quantités de splendides anniversaires que tu seras, toi, l'humble et le civil de la fenêtre, chargé de célébrer, avec tes couleurs toujours pimpantes et fraîches de fête publique...
La Pologne... Jusqu'à ce matin l'on n'avait qu'à toucher ce mot, à le heurter, pour produire de la tristesse... La Pologne... ! J'ai encore là, au fond de l'esprit, comme en un livre relié en chagrin noir, toute la longue suite d'images que depuis ma petite enfance évoquait d'abord ce nom désolant et désolé, images saisissantes et rudes à la façon des gravures sur bois d'un poème épique et populaire, tableaux d'âpre héroïsme et de sombres douleurs, de révoltes
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acliainccs, de soulTrances qui s'élendairnt à perte de vue .. dans les steppes mornes et profondes du passé... L'hisloire et le roman de la Pologne, sa légende et sa vérité, ses fresques, ses galops fous, sa [»oésic, ses chants de guerre et ses complaintes d'esclavage, tout cela aussi, pendant des années, m'avait passé, repassé par la tête comme sur le sol d'un pays cent fois battu... Bruits des éperons et des chaînes, éclairs des sabres et des faux, chocs des cymbales, nerveuse splendeur des épaules d'oij s'éploie comme une aile en velours la flottante pelisse, cuir pourpre de la botte, orgueil du bonnet de fourrure, chœur des exilés, parades sous les plumets et les aigrettes, magnificences dans l'air froid... Ah ! que vous m'étiez choses familières, prêtes sans cesse à vous lever, à briller, à résonner, à vous pavaner pour mon spectacle au premier signal... ! Vous faisiez aussitôt cortège aux morts illustres qui vous suscitaient; vous repondiez en cliquetis à leur appel. Le nom de Sobicski suffisait à vous rallier des quatre coins comme des escadrons. Et Pologne était un mot qui, après avoir eu des sonorités prolongées de gloire, avait fini peu à peu par se réfugier dans l'expression du malheur. Il tintait comme un glas. Rien qu'en
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le détachant on le faisait tomber en cendres. C'était un mot d'abattement, de désespoir et de sépulcre, un mot qui glaçait le cœur et tranchait la gaieté. Jamais personne n'a pu lire en disant : la Pologne... On devenait grave et rélléchi à son accent, en sa présence, comme devant un moribond qui ne peut pas mourir. Il y avait enfin au-dessus des mille sentiments qu'agitait l'idée de Pologne, et, les dominant tous, une gêne affreuse, une peine secrète, la conscience d'une injustice accablant à la fois ceux qui en étaient les victimes innocentes et ceux qui en étaient les exécuteurs pensifs et apitoyés...
En un instant tout a changé. Ces impressions centenaires ne sont plus qu'un mauvais rêve évanoui sur les eaux de la Vistule... Une aube se lève, comme un baptême de clarté... La Pologne, tout à coup, tressaille et se sent revivre. Ses flancs endoloris se raniment comme pour un enfantement qu'ils n'espéraient plus, Le tsar magnanime a tourné vers elle son sceptre libérateur et les paroles du grand-duc Nicolas retentissent, montent, se frappent dans le ciel comme des inscriptions miraculeuses, prennent le large à travers les immenses plaines, soufflent ainsi qu'un divin coup de vent
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sur les pâturages, les interminables rives, sur les forets de Lithuanie, sur les arbres et les fronts courbés qui se redressent pour recevoir la proclamation des espaces... — « Polonais.../ tiieure a sonné où le rêve sacré de vos pères... » Ah ! le vaste langage ! La souveraine élévation de voix...! Le verbe d'ivresse! Quoi de plus exaltant, de plus beau que le lancement de ces assurances magnifiques fait parle généralissime, à cheval, debout sur ses étriers, au seuil même du royaume d'infortune et de courage, avant d'entrer à plein poitrail dans les blés de la gloire !
Enfin ces promesses prennent toute leur solennité grandiose etgénéreuse à l'heure auguste, à la minute choisie où elles tombent... et c'est une épée, l'épée tirée et tendue pour la bataille, qui prend l'engagement, qui tient lieu de plume, qui signe, qui apporte à la Pologne la paix, la fraternité... Ce sont des bras armés, armés pour la plus sainte et universelle cause, qui s'ouvrent à la sœur meurtrie. Il n'y a pas de condition meilleure pour un embrassement.
Ressuscite donc, Pologne, au passage des chevaux russes ! Ton nom n'est plus triste aujourd'hui. Oublie tes vieilles luttes... Ne pense qu'à demain. Les morts immortels sont joyeux.
Leurs os renuicnl. Kosciusko t'oiirt et bal des mains aux cluiraps de Cracovie... Tout ruisselant sous le scliapska, Poniatowski, maréchal de France à Leipzig, ressort en nageant à larges brassées, le soir, des Ilots de l'Lllster... et je suis sûr d'avoir entendu cette nuit, par le clair de lune, chanter au piano Tàme en pleurs de Chopin.
n août. — Je viens de voir un autre « drapeau de fenêtre «, le premier pris à l'ennemi... exposé rue Saint-Dominique, au ministère de la Guerre.
Dès que l'on arrive à la porte d'entrée, on l'aperçoit et il occupe tout. C'est lui. Il est à la croisée d'honneur du milieu, étendu, tiré de côté par un til afin qu'il s'étale en grande largeur dans toute sa détresse, qu'il n'essaie pas de se cacher, que l'on n'en perde rien... Avec ses quatre branches de croix, rouge framboise et bordée de noir, sur fond blanc, et ses ors atténués déjà, comme amortis par la honte, il offre une beauté funèbre. Il a l'aspect des étendards d'autrefois, et deux épais glands d'argeni sont attachés à des tresses, en haut de sk
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hampe, comme les embrasses d'un lourd rideau.
Mais ce qui frappe, et ne peut s'exprimer, c'est son air d'abattement et de chute. Malgré qu'il soit en montre à la plus marquante place, pour le bonheur d'un peuple qui se précipite à le découvrir, son exposition l'humilie, le rabaisse. En se réjouissant, on ne peut s'empêcher de le ])Iaindre de finir ainsi, aux barreaux oi!i il donne l'impression d'être vraiment pendu, comme une loque humaine de Montfaucon, comme un gibier prêt à se décomposer lentement aux vers et à la poussière des âges, sous la voûte destinée à devenir son tombeau. Il est exténué, rompu, rendu, ne voit plus, ne sent plus, corps vide, inanimé... qui a tout perdu, jusqu'j'i l'honneur... Et sa dégradation renforce notre orgueil.
Nous nous le représentons tel qu'il était hier, porté au-dessus des têtes prussiennes et paraissant sur de lui-même, se croyant bien tenu par les deux robustes pattes teutonnes auxquelles on l'avait confié,... puis tout à coup, ébranlé, se courbant sous l'attaque, allant de droite et de gauche, ramant, oscillant, plongeant dans la mêlée, tombant et puis se relevant, lâché, pris, repris après une ruée atroce, ou bien quitté au premier sang, abandonné tout de suite aux bras
et h la victorieuse convoitise de nos chasseurs... A présent il est une chose, un morceau de butin, il ne jouera plus jamais à « faire l'écusson » sur le ciel allemand. 11 est pris. Et il ira demain se fixer au mur de la chapelle royale, ainsi qu'un grand papillon diapré, le corps percé par une épingle.
.le suis resté, songeant de longues minutes, dans la cour où ce malheureux endurait Thorrible honneur du pilori. Sur le trottoir la foule, accourue de partout, le voyait, riait, laissait éclater et monter à son front toutes les manières de sa joie... Et par moments, des officiers, des généraux, traversaient l'espace vide, montaient l'escalier de pierre, comme pour aller à une importante visite... et s'arrêtaient en haut, sur le palier, près du captif inerte et résigné. Ils le regardaient, l'enveloppaient de toute leur pensée, prenaient un de ses bords entre leurs doigts comme pour tàter de quelle étoffe était faite l'âme ennemie... Et quand ils l'avaient ainsi toisé, sans mot dire ils redescendaient, le cœur et les yeux pleins de récompense.