‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · LE LIVRE DE · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE

15 septembre 101^.

Tous les matins et tous les soirs, dans l'étreinte de la souffrance et le vertige de l'admiration, dans l'angoisse et la fierté, dans le deuil et le remerciement éperdu de nos fimf^s, nous lisons la liste des morts tombés au champ d'honneur et des cités à l'ordre du jour, et ce double palmarès de la patrie s'allonge et n'en finit plus avec la durée des combats.

C'est déjà plus qu'une'plaquette... et la guerre commence à peine. Nous pouvons prévoir qu'à son expiration le funèbre recensement fournira la matière d'un livre, d'un gros livre, épais et fort, dont on ne saurait établir et fixer le prix à l'avance, si l'on considère ce qu'il nous coûte.

Quel livre!

Ecrit en rouge, imprimé avec le plus pur de

notre sang, et qui (^onliendia tout, le détail et le résumé, le sobre historique des actions et des caractères, livre de mort et de vie, de vie immortelle, livre de liberté, d'égalité, de fraternité, où tous les mobilisés de la gloire, sans distinction de naissance et de commandement, seront réunis dans l'intimité du sacrifice et du courage et promus au suprême grade.

C'est ce livre-là qu'il faut, dès à présent, tout de suite, décider de publier aussitôt que le mot lointain depaixaura, comme l'alouette, ouvert ses ailes en chantant dans le ciel bleu de la victoire.

Ce livre sera tout fait. Rien à y ajouter, rien à y retrancher. On n'aura qu'à copier les rigoureuses formules militaires consacrées à chacun de ceux qui en constituent l'impérissable texte. On suivra l'ordre alphabétique. Aussi bien, pas de jaloux. Il n'y aura là ni derniers, ni premiers. Tous au même plan, à l'avant-garde de la postérité, au front de l'armée des morts...

Cette publication pourrait porter ce simple titre : Le Livre. Le Livre de 1914- C'est-à-dire le Livre par excellence, comme avec une religieuse et définitive solennité l'on énonce et l'on conclut : la Bible, le Verbe...

Ainsi décidé, Le Livre de 1914 sera tiré à des milliers, à des milliers d'exemplaires, et chaque

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Français ne pourra faillir à l'honneur, au devoir sacré de le posséder chez lui, pour Tavoir sans cesse, Lien en vue des yeux et de la pensée, à portée des mains et de la mémoire. A côté du livre de messe maternel et du dictionnaire de la langue française, ce sera son livre quotidien, fréquent, lu et relu, fatigué, qu'il faudra relier souvent, son livre d'or, « de comptes », de chevet, son manuel d'héroïsme et d'histoire où, en toute circonstance, il trouvera ce qui lui manque sans avoir à le chercher. Joie, peine, désespoir, accablement, tristesse, inquiétude, doute, gais instants, heures noires... il étend la main, il ouvre Le Livhe, n'importe où — il est sûr de toujours bien tomber, comme dans les Evangiles.

Voici ce qu'il tire, au hasard, coup sur coup : « ... Capitaine Pouhin, iSg^ d'infanterie (se fit adosser à un arbre afin de mourir face à l'ennemi). — Lieutenant Chrétien, mort en ralliant sa compagnie. — Colonel Courtat de Cissey, de la division de fer. — Général Roques. — Abbé Fumin, lieutenant, porte-drapeau... »

Il peut ouvrir Le Livre ailleurs,, dix, vingt, cent, mille, dix mille fois de suite, plus encore, autant qu'il y a de noms !... il est ioujours sûr de ramener la ligne et les mots qui le réconforteront.

LES GRANDES HEURES 6t

Le Livf5e de 1914 scia pour nous, pour nos enfants el lesgénérationsfutures, lepoème,riliiide, la Légende du Sic(;le, légende « vécue » dont nous saurons par cœur les strophes et les versets.

Tous ces noms, en effet, tous ces chers noms qui nous passent en ce moment, nous glissent, nous coulent sous les yeux et entre les doigts, rapides, torrentiels comme de l'eau, comme du sang, que nous voudrions retenir et que nous ne pouvons garder parce qu'ils sont trop... il faudra, grâce au Livre, les apprendre et les garder ensuite à jamais, les bien posséder à la façon d'un Nobiliaire... que nous les sachions tous imperturbablement, afin que Ton ne puisse pas en prononcer un seul devant nous sans que nous frémissions, sans que nous le reconnaissions, que nous le saluions au passage, sans que nous soyons en état de dire à une femme en deuil, à un jeune homme grave, brusquemen t rencontrés : « Vous vous appelez ainsi ? Alors, vous êtes, vous la femme, et vous le fils de celui... ? » Et eux, sans ouvrir la bouche, nous feront signe que oui.

Ainsi, nous serons perpétuellement dans la belle société des plus précieux de nos morts, de ceux auxquels patriotiquement nous devrons la vie et dont l'immense et douloureuse liste tracée sur Le Livre sera notre « Imitation ».

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