Les grandes heures
II me semble que tout en reconnaissant, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, la bravoure et le mérite des troupes noires, on n'a tout de même pas assez rendu hommage à l'effort incomparable qu'elles ont fourni.
Dès le début, au moment des combats à ciel ouvert, pendant les marches offensives de la belle saison, elles ont commencé à donner. Parmi les premières, on les a jetées sur le mur tout neuf des masses allemandes, et aussitôt, à la seule apparition des soldats d'ébène et d'acier, ce mur de bronze s'est fendu, s'est entr'ouvert et a coulé comme du sable. Pas d'as- II 1
saut bien ordonné ni de charge sérieuse sans les noirs. Qu'il s'agisse d'entamer ou de finir, de forcer la résistance ou de compléter la déroute, ils sont là, toujours bouillants, toujours prêts. Et pas besoin de rien leur demander, c'est eux qui demandent. Maîtres du corps à corps et fanatiques de la baïonnette, leur furie n'a qu'un splendide défaut, celui de l'impatience poussée jusqu'au délire.
Quand ensuite, il fallut, aux brouillards déjà glacés de l'automne, creuser la terre et s'y aplatir, s'y recroqueviller, on avait lieu de craindre que l'ardeur des soldats de soleil et de vie impétueuse ne s'appauvrît. Il n'en fut rien. Sous la pluie et la neige, les pieds dans la boue, claquant de toutes leurs dents blanches, minés par la fièvre, et gardant malgré tout leur large sourire, on les vit butés dans un fatalisme héroïque, faire face à toutes les souHrances et à tous les dangers, en demeurant capables, au premier signal, de bondir et de rugir comme d'habitude et de retrouver leur irrésistible élan. Mais, h ce métier de surhumaine endurance, ils n'ont pu tenir jusqu'au bout contre les rigueurs du climat. Le froid, à la longue, a eu raison, non de leur courage, mais de leurs forces, et, devant cet ennemi-là, ils ont dû, momentané-
ment, se replier, dans l'état lamentable et imposant encore où nous les avons recueillis. Grands blessés, amputés, mutilés, éclopés, ou prisonniers de la maladie et les membres gelés, ils n'avaient vraiment plus un sacrifice à faire.
Ils ont donc bien gagné les soins, les bons traitements de la chaleur et de la lumière, toutes les douceurs charitables qui pourront seules, sinon les guérir, du moins leur procurer un restant de vie apaisée. Tous évacués aujourd'hui, ceux qui ne retourneront jamais au feu, comme ceux qui, plus tard, y seront ramenés dans des conditions meilleures, les voilà, en attendant, disséminés dans les villes du Midi. Les uns et les autres, ne les perdons pas de vue.
Les mutilés d'abord doivent attirer notre sollicitude. Que deviendront-ils demain ? Il faut que, par ses ramifications dans nos colonies, l'œuvre due à la généreuse initiative de Maurice Barrés s'occupe d'eux. Ici, dans la mère-patrie, le mutilé blanc de Paris et de la province ne manquera pas d'être l'objet d'une attention vigilante, mais le noir estropié, le Marocain, le Tunisien, le Sénégalais, le Congolais, tous les Africains des régions lointaines. ., quelle sera leur destinée, une fois réintégrés dans leurpays, avec un bras ou une jambe de moins? J'es-
père me tromper, j'appréhende pourtant qu'ils ne soient exposés à un abandon contre lequel, aussi bien par insouciance que par dignité de nature, ils s'abstiendraient de protester, et rien ne m'est plus triste à la pensée que la vision du malheureux, de l'ancien guerrier réduit à l'inertie et incapable de travail, traînant là-bas, dans la vieillesse et la misère, une existence ruinée.
Que nous serions coupables et ingrats si, après la guerre, nous ne les entourions tous d'une fraternelle reconnaissance! Ceux qui ne les connaissent pas sont quelquefois portés à croire, tout en admirant leur bravoure et leurs qualités de soldats, que leur rudesse et leur simplicité sauvage en font des hommes inférieurs. Comme ils se trompent ! En dehors des vertus militaires, ils en possèdent bien d'autres au même degré de perfection. Bons, fidèles, leur intelligence est merveilleuse, prompte, élevée, leur cœur apte à tout sentir, capable des nuances les plus fines de la délicatesse. Presque tous montrent une fraîcheur et une grandeur d'àme incomparables. N'est-ce pas plus qu'il n'en fautpour justifier la gratitude et la tendresse que leur ont vouées inaltérablement les chefs devenus leurs amis? Inter-
rogez-les tous, les plus haut placés, les plus difficiles, grands expérimentateurs d'hommes, les Liautey, les Gouraud, les Marchand, les Baratier, qui les ont pratiqués « à la continue ». Dès qu'ils en parlent, c'est avec une force d'émotion catégorique et qui frappe. Jamais les soldats noirs n'ont failli, en quoi que ce soit, à la confiance entière et capitale que ces officiers vraiment supérieurs ont mise en eux sans hésiter.
Ils constituent donc une élite, qui avait déjà fait ses preuves, et qui vient d'en fournir déplus belles encore dans la grande guerre des nations. Je vous disais à l'instant la cordialité profonde avec laquelle ceux qui fréquentent nos frères noirs leur rendent justice. Lisez ces lignes que je ne puis m'empêcher de vous citer et que j'emprunte à la lettre attachante de quelqu'un de bien renseigné. Il s'agit de M. Pierre Proche, administrateur des colonies, commandant en Guinée française le cercle de Kissidougou :
«... Chaque fois, écrit-il, qu'arrivent ici les journaux et les publications illustrées qui peuvent nous parvenir, je les montre à mon personnel indigène, gradés et simples gardes, vieux tirailleurs chevronnés et cousus de campagnes, aux chefs amis de notre cause, et je leur en com-
mente le texte adapté aux photographies. Il est curieux et touchant de voir de quelles mains pieuses ils tournent ces pages qui sont un peu le journal de vie de ceux des leurs, fils, frères, amis partis là-bas sur le front combattre et vaincre à nos côtés, et de quels regards étonnés, émerveillés tour à tour ou remplis de colère, ils contemplent l'image de nos hauts faits, de nos actions d'éclat, puis celles de la ruine, de l'incendie et de la dévastation, œuvres de l'Allemand qu'ils chargent alors de leurs imprécations.
« Vous ne savez pas avec quelle ardeur les anciens, les réservistes ont répondu ici à l'appel de la mobilisation générale. Des retraités même ont demandé de s'engager pour la durée de la guerre. Et depuis, que d'engagés volontaires! Combien hélas ! sont déjà tombés qui ne reverront jamais la fumée de leur village et n'entendront plus le tam-tam sonore ! Que de bulletins reçus de l'intendance avec cette courte phrase : « Tué à l'ennemi ! »
« Ici aussi des cœurs de mères, d'épouses, de sœurs, sont torturés, plus douloureusement peut-être parce que ces natures si naïves ignorent la grandeur du sacrifice. Et cependant... Il y a peu de jours, j'avais convoqué au poste les
proches parents d'un tirailleur pour leur apprendre la nouvelle de sa mort. Une pauvre vieille toute courbée se présente à moi. Elle était seule, c'était la mère... Que faire? Aussi doucement que possible, je lui dévoile la vérité. Pas un mot de réponse, aucun geste de sa part. Elle s'en alla, davantage penchée vers la terre et mon interprète me dit : « Commandant, regardez-la, elle attendait d'être sortie pour pleurer. » Le fatalisme avait cédé devant la souffrance et cette douleur stoïque était poignante. »
Telles sont ces peuplades noires, grands enfants au cœur d'or et à l'âme intrépide, qui, en échange de la liberté que nous leur apportons, nous donnent tout d'eux-mêmes. Nous les honorerons. Nous inscrirons dans nos mémoires, comme ils le sont si fréquemment dans les ordres du jour, leurs beaux noms éclatants et majestueux. Nous tâcherons que, dans la mort, la gloire et le souvenir, ils demeurent ainsi qu'ils le furent dans la vie, nos frères. Ils souffrent et saignent delà même façon que nous, et Dieu a signifié clairement cette fraternité, quand il a voulu que, malgré la différence des races, les larmes et le sang de tous les hommes fussent de même couleur.
6 février 1915.
Le Souverain Pontife a ordonné que demain dimanche 7 février fussent dites par les catholiques de tous pays, dans toutes les églises, des prières solennelles.
Plus que jamais obéissante, la France pieuse de 1910 priera donc, en ajoutant à Tesprit général de ses oraisons les intentions arrêtées que lui dicte et commande le devoir : c'est-àdire que Dieu, bien renseigné sur notre juste cause, favorise nos armes et nous permette de conclure, à l'heure qu'il jugera bonne, la paix, la paix glorieuse dont nous croyons être dignes, et que nous pensons bien jusqu'au bout mériter.
Demain sera ainsi une grande date spirituelle, une immense journée d'implorations his-
toriques et qui marqueront Là-Haut, pendant laquelle, sous les voiles de sa tristesse, toute la chrétienté rassemblée, ramassée dans la confiance et l'amour, brûlée d'espoir, et soulevée de foi, va faire une sortie et tenter un suprême effort au pied des autels.
Est-il possible, je vous le demande, de considérer tout ce que représentent cette levée en masse de désirs, et ce formidable assaut de vœux si poignants, sans que l'on soit aussitôt remué comme par le plus tragique et le plus élevé des drames? Sans doute, cela n'est pas nouveau de prier, et l'homme depuis des siècles s'en acquitte naturellement. En temps de paix déjà, les prières « donnent » sans cesse, avec une abondance et une régularité indéfinies. Mais dès qu'éclate le coup de foudre de la guerre, quelle crue subite des élans, des plaintes, des soupirs, des invocations! Instantanément, comme dans les affaires de la vie, tout est suspendu ou plutôt — car rien ne s'interrompt — tout est changé dans la marche des esprits et le battement des cœurs. La prière prend tout à coup une importance de premier plan. Il semble que la guerre la déclare, la mobilise, lui assigne une place déterminée et lui
confère un pouvoir supérieur. Elle l'arrache à l'espèce de force dormante où elle se confinait trop volontiers, pour en faire une puissance aiguë d'une activité victorieuse. Elle la réveille et la rafraîchit. Des phrases traditionnelles qui n'avaient malheureusement plus pour nous rien d'inattendu, elle tire des expressions toutes neuves d'une hardiesse et d'une profondeur qui nous étonnent. Les vieilles formules deviennent pathétiques, chargées d'un sens miraculeux qui s'adapte toujours à la situation. Elles ne sont plus la monotonie d'une dévotion d'habitude ; les voilà de la plus combative et brûlante actualité. Aussi, comme on les comprend ! Comme elles apparaissent faciles, brèves et claires ! Plus d'un, après l'avoir perdu, y retrouve son latin. Sans peine, on y met l'accent, le ton. Chaque mot reconquiert sa couleur et sa nuance que la pensée reconnaît.
Et il n'y a pas que les fervents pour se livrer à la saine pratique en ces heures de bouleversement où tout cependant s'organise; l'incrédule lui aussi prie en temps de guerre. Il ne le fait pas comme le pur croyant, le chrétien fidèle, mais il le fait quand même, à sa façon, fût-ce malgré lui et à son orgueil défendant, à
certaines minutes d'une hauteur morale qu'il prend pour de la dépression, quand, dans la solitude, la détresse, ou la panique de sa superbe il ne regarde plus « aux moyens » pour obtenir ce qu'il veut et que personne sur terre n'est capable de lui donner. Il prie en se cachant des autres et presque de lui-même, il est le suppliant honteux, quelquefois amer, mais il prie, subjugué par cette force mystique de l'oraison que décuple et propage la guerre. Il n'y a pas d'agent religieux qui ait plus d'influence et d'autorité que ce terrible fléau.
On dirait que, se rendant compte des affreux malheurs dont il est la source, il entreprenne tout de suile de les diminuer, et l'on explique qu'il ne conçoive alors rien de mieux, comme remède que la prière pour apaiser et soulager ses pitoyables victimes.
Et puis, les grandes épreuves, de quelque nature qu'elles soient, ayant toujours pour effet de ramener à son point de départ l'homme qu'elles frappent, de le rejeter, par le sauvequi-peut de la mémoire, vers les lointains asiles de Tenfance et les refuges du passé, il retrouve en ces régions sereines, pour peu qu'il l'ait oubliée, la prière d'autrefois, humble, touchante,
naïve, et si douce, qui faisait partie intégrale de sa première existence, du meilleur et du plus bel instant de sa vie.
Gomment alors ne pas lui céder? Prier lui semble en ce cas très simple et tout différent de ce qu'il appréhendait. Ce n'est plus que se souvenir. Il ne fait que reprendre l'attitude heureuse qui le blottissait, quand il était petit, tous les matins et tous les soirs, contre le lit maternel dont sa tête inclinée tendrement venait toucher le matelas. Est-il besoin même de courber le corps et le front? Pendant la guerre, bien mieux qu'à d'autres moments, on peut prier debout sans quitter la besogne... et d'ailleurs le soldat qui tire est si souvent à genoux qu'il n'est pas tenu de s'y mettre exprès. 11 a sur ce point toute latitude, et Dieu ne lui prend pas son temps, il le lui laisse tout entier, car, en accomplissant ses devoirs militaires, celui qui se bat remplit du même coup ses devoirs religieux, et, loin de se nuire, les deux genres de travaux se mêlent et se parachèvent. Il en va ainsi pour tous, en quelque endroit, proche ou lointain, de la bataille. Nulle part la prière n'exige de ])ause ni d'arrêt, ni aucun cérémonial; elle se plie aux circonstances et aux né-
cessités. Au lieu d'entraver et de retarder, elle aide et avance. On la quitte, on la retrouve. Elle participe à l'effort et au souci de toute heure, et, sans rien perdre de son caractère, de sa dignité, elle s'allège cependant pour prendre comme un rythme et une allure de refrain et devenir la chanson de route du voyageur de bonne volonté .
Mais en ce moment, l'impressionnante et gigantesque idée de toutes les prières spéciales, les prières de guerre, égrenées partout à la fois, tous les jours, sans discontinuité, sur terre et sur mer, dans près de la moitié du monde, m'occupe et me domine.
Prières du chef, de l'officier stoïque et du petit soldat, du vieillard qu'oji fusille, du pauvre enrichi soudain, et du riche à présent ruiné, des femmes et des enfants en deuil, du blessé qui trébuche et du prisonnier plein d'ennui, de l'agonisant qui s'effare dans les ténèbres de la plaine, et de la pauvre fille qui se signe, au fond des villes bombardées, dans le coin de la cave ; prières du prêtre en képi, sans tonsure, si fier de sa soutane bleue ; de l'infatigable aumônier qui n'en peut plus d'absolutions, du missionnaire persécuté en Palestine, des Carmé-
lites qui dans les couvents restent de longues minutes les bras en croix, et des Chartreux prosternés sur la dalle, semblables à des cadavres vêtus de blanc qui joncheraient le sol après un massacre dans la chapelle ; prières' des cités intactes, du village écroulé, de l'hôpital et de l'orphelinat, de la rue et de la tranchée, de tous ceux qui prient en dehors, et de ceux qui prient en dedans, sans en avoir Vair ; prières des princes et du mendiant, de l'enfant de chœur et du Pape; vous enfin, si belles par-dessus les autres, si confiantes et si sûres de votre sainte obsession, de votre angélique ténacité, prières des mères, prières suaves, bénies, trempées du sel des pleurs, couronnées de cheveux blancs, prières usées, qui ont tant servi déjà pour tant d'autres chagrins... je vous sens, je vous vois, je vous reconstitue, dans votre tumultueux ensemble et vos particularités... les courtes, les lentes, les longues, les interminables et les hâtives, les précipitées, celles que rien ne presse, et celles qui sont à la limite, qui n'ont plus qu'une minute, une seconde à peine, celles en patois, celles qui prennent la physionomie du décor et le reflet du ciel, car, pas plus que les feuilles des arbres et les grains de sable,
aucune n'est pareille, et il y en a qui, malgré tout, m'émeuvent davantage, telles les prières de la nuit... Oh! celles-là, d'une ardeur peutêtre plus profonde, et qui sont tracées dans le noir comme à tâtons, par l'esprit et la lèvre, que serrent, pour les nouer plus fortement, les mains entrées l'une dans l'autre, et réunies sous le drap, qui sont murmurées, chuchotées, prononcées en silence, en cherchant le sommeil ou en voulant le fuir, en l'appelant et le craignant... les prières de toutes ces têtes inertes et lourdes posées de toutes parts ainsi que des poids ou des sacs, sur la plume, la paille, la terre nue, dans la boue et la neige, sur le bois et la pierre, ayant après la bataille indifféremment pour oreiller la poitrine d'un vivant qui respire, ou l'épaule glacée d'un mort... je ne peux pas m'en détacher, et il me semble qu'elles doivent avoir une vertu plus efficace, des titres plus sérieux, quand elles arrivent les premières. Toutes en effet n'atteignent pas ensemble le but; il en est qui sont rendues plus vite et cela dépend de la façon dont elles sont lancées. Mais du moins toutes arrivent, toujours, même retardataires. Il est impossible, si faible et si petite, qu'une seule se perde. On n'en a pas d'exemple.
Et c'est justement leur afflux éternel, cette barre, ce raz de marée de la minute et de la seconde... ce sont les brisants de l'extraordinaire tempête, établie à jamais, n'ayant ni repos ni fin, qui me remplissent de leur mystérieuse el surhumaine image. Elles ont beau être des milliards, les prières, se dérouler ainsi que des armées à perte de vue, et former un concert inouï, une efîrayante mêlée de plaintes, de supplications, de gémissements, de désirs, de cris, d'appels de toutes sortes..., du sein cependant de l'énorme confusion qui s'éclaircit et s'harmonise, chacune des demandes et chacun des élans éclate et se distingue, parle et se nomme. Tous ces mouvements de la douleur prennent un aspect, un corps, l'enveloppe même de leurs auteurs désolés, et je n'aperçois plus alors que des yeux levés, des bras tendus, des fronts renversés, un seul et unique dressement de l'humanité qui souffre et qui croit, sans consentir à désespérer. Ces cris semés, répandus, envoyés et jetés vers le ciel, se répètent sans cesse en n'étant jamais deux fois les mêmes, bien qu'ils demeurent invariables : « Mon Dieu ! sauvezmoi I sauvez mon père ! sauvez mon fils ! sauvez mon mari! mon frère! tous ceux que je connais.
que j'aime ! et aussi ceux que je ne connais pas. »
Les pensées de tlamme, s'échappant comme une lave des cœurs embrasés, montent, grimpent les unes par-dessus les autres dans une héroïque et sublime escalade pour venir à bout de souffle et à Texpiralion de leur trajet déferler aux pieds de Dieu, baigner les marches inaccessibles qui ont la splendeur d'un rivage et qui conduisent par degrés au trône étincelant...
Et celles qui, demain, ne manqueront pas d'aller le plus droit, le plus loin, le plus haut, le plus près, seront les prières de France, les nôtres, les plus parfaites parce qu'elles sont les plus douloureuses, toujours à l'avant-garde de l'espoir et de la foi.
13 février 1915.
En cette heure unique, il faudrait que l'on pût^ sollicitant notre sincérité, nous soumettre tous à un bref interrogatoire.
On nous poserait cette question : « Souffrezvous? » Et si nous répondions « Oui », ce que tout le monde ne manquerait pas de faire avec un merveilleux ensemble, on ajouterait : « Où souffrez-vous? »
Alors les réponses formulées offriraient souvent dans Tétrange et l'inconcevable un vaste champ d'étude.
On verrait d'abord que les grands éprouvés, frappés une ou plusieurs fois dans leurs affections les plus proches, les plus chères, et ensuite les blessés, les mutilés, les exilés, les ruinés, tous les privilégiés du désastre et de la douleur
sont ceux qui ne se plaignent pas, qui ne parlent point de leurs maux, et gardent une héroïque réserve, tandis qu'au contraire ceux qui ont été jusqu'ici et qui continuent d'être en seconde ligne de la souffrance — quand ce n'est pas tout à fait à l'arrière — n'hésitent pas à se déclarer les plus abîmés, et le font volontiers savoir.
On verrait que tout le monde, à l'unanimité, ayant déclaré souffrir, il est cependant un très grand nombre de a victimes » qui ne souffrent pas. Et la plupart de ces soi-disant meurtris fourniraient, pressés sur le second point: « Où souffrez-vous? » des explications dont la loyauté naïve ou l'astuce nous prouveraient aussitôt que leurs souffrances sont nulles, ou par comparaison toutes petites, et qu'ils se vantent. Ils (veulent avoir Vair de souffrir en ne souffrant pas, ce qui est une escroquerie sentimentale, un vol.
En effet, celui-ci vous dira : « Si je pâtis de la guerre? Mais voyez, je vous prie, tout ce que je ne gagnerai pas cette année ! », osant ainsi, en ces jours où la privation est une sainte règle, compter pour véritable perte la suppression d'un profit. Un autre, brave homme, sans se
aO LES GRANDES HEURES
douter de son inconscience, vous apprendra qu' « il est privé des théâtres, des restaurants, des courses, des concerts, de son auto, qu'il ne sait plus comment tuer ses soirées ! » Un troisième s'écrie « que tout cela le rend malade, use ses nerfs, et le ravage. . . » Si on se donnait en un mot la peine d'énuraérer les pauvres raisons que certaines personnes, affectées et sincères, prétendent avec orgueil vous offrir pour de la souffrance, on serait aussitôt saisi du mauvais emploi et de l'abus qu'elles font de ce mot sacré.
Actuellement, en effet, plus les gens sont épargnés par le destin, et plus ils semblentavoir à cœur de se montrer persécutés. Ils pourraient très bien convenir de leur chance ou de la protection miraculeuse dont ils sont l'objet, et se déclarerbien haut confondus et reconnaissants... la plupart cependant s'en abstiennent. Pourquoi?
C'est qu'ils ne veulent pas se faire remarquer, sentant bien au fond d'eux-mêmes qu'à vivre indépendants, en dehors des chagrins et des tribulations, ils paraîtraient peu sympathiques
et presque monstrueux. Ils perçoivent jusqu'à en être gênés, que la souffrance est aujourd'hui, hélas ! non seulement très répandue et toujours bien portée, mais qu'elle est devenue nécessaire, même obligatoire, et que l'on rougirait, au milieu de tant d'êtres si cruellement frappés, de promener un esprit indemne et un cœur vierge de blessures.
Le fait qu'ils aient cette notion délicate prouve son irrésistibilité. Oui, le devoir présent est de souffrir, et nul n'a le droit de l'esquiver. Ce devoir ne demande pas à être exercé par tous de la même façon. A chacun selon ses moyens et sa taille. Mais chacun doit souffrir, au moins un peu, et pour de bon, et le vouloir.
Un de nos meilleurs maîtres dans l'art de la guerre, admirable éducateur et tacticien d'énergie morale, le général Foch, a établi que la discipline, dans le sens le plus étendu, le plus parfait, ne consiste pas à exécuter à la lettre, avec une rigueur passive et une stricte ponctualité, l'ordre donné, mais bien à avancer d'un degré par le déploiement et la tension de toutes les forces actives, pour entrer dans la voie et le dessein du chef, s'assimiler sa pensée, se pénétrer de son vouloir, tendre avec promptitude et in-
telligence, à sa suite ou à ses côtés, vers le but qu'à travers tous les obstacles, étudiés et renversés d'avance, il atteint déjà.
Ainsi nous dirons que l'utile et beau devoir de igiD n'est pas même de souffrir dans le calme, en recevant, sans aigreur, ce qui nous arrive de rude ou simplement d'ennuyeux, mais d'y mettre l'intention et la volonté. Il faut désirer souffrir comme s'il s'agissait d'agrément et de prérogative, et considérer que cet acte indispensable, au lieu d'une peine ou même d'une corvée, est une récompense et un rachat. Le bon Français de tantôt, loin de se comporter vis-à-vis de la souffrance ainsi que le faisait avec la fortune l'homme de la Fable, ne l'attendra pas dans son lit, il en sortira, pour gagner la rue, tâcher de savoir des adresses périlleuses; demander aux personnes compétentes : « Oii souffre-t-on, s'il vous plaît ? » et une fois renseigné y marcher tout droit. Voilà la seule façon pour les réformés de servir et pour ceux qui sont retonus dans leur foyer d'aller tout de même au feu. Ici comme là-bas, il convient de « s'exposer ». On ne fait qu'imiter, plus mollement et de loin, le soldat qui se dévoue à toute heure et court du matin au soir au-devant du
péril. Celui-ci n'y regarde pas. Et cependant, moins étourdi qu'il ne semble, il connaît dans sa finesse que les imprudences dont il se rend coupable ne sont pas si vaines qu'elles paraissent, qu'elles s'inspirent d'un programme d'hygiène militaire, et tracent pour les hésitants qui en sont les témoins une invitation au courage.
Ce n'est pas tout. En sollicitant sa part d'épreuves, on contribue au bien général, au soulagement public.
Posez en effet ce principe que toute souffrance, recherchée et accueillie de plein gré, est aussitôt retirée de la circulation. Dès que vous la prélevez à votre bénéfice vous diminuez d'autant le fonds commun. Souffrir en personne, c'est donc en même temps alléger le voisin. Ne perdons jamais de vue que tout ce que l'on prend pour soi dans la vie, en bien comme en mal, est toujours enlevé à un autre.
Celui qui se refuse à cette œuvre de charité gratuite et de solidarité humaine condamne son existence à n'être qu'un piteux mensonge, surtout s'il se targue de pùtir en n'étant point lésé, ou de souffrir plus qu'il n'est tourmenté réelle-
ment. Dans les deux cas, il trompe, sur la qualité comme sur la quantité. Jusque dans la supercherie de la douleur, il cède à l'attrait malsain de l'ostentation, car la guerre, il ne faut pas craindre de le dire, a ses fâcheux, ses parasites et ses snobs. Si petit que soit heureusement leur nombre, il est encore trop grand, et l'on ne flétrira jamais assez les comédiens spéciaux qui par ces temps sublimes s'arrogent indignement un mérite aussi pur que celui de la souffrance. Ils outragent les véritables affligés ; ils sont pareils à des simulateurs qui porteraient un deuil en n'ayant perdu personne et qui montreraient un bras en écharpe ou se garniraient de béquilles sans avoir l'honneur d'être blessés. Une telle façon d'exciter hypocritement l'intérêt, de se faire admirer ou plaindre, entraîne le mépris. Au point de vue pratique, il est bon de savoir aussi qu'en participant à la souffrance universelle, on concourt à son mouvement, à sa marche, à son trajet fatal avant qu'elle touche son but et remplisse sa mission. Ce n'est qu'en l'usant qu'on l'accélère et qu'on l'abrège. Plus vous vous y mettrez, moins elle durera. Voyez ce chariot embourbé aux roues duquel se presse une troupe d'officieux..., comme la plupart ne
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font que semblant de tirer, il n'avance pas, tandis que si tout le monde, au lieu d'y appliquer simplement son geste, y mettait son effort, la machine démarrerait.
Pour se guérir du mal d'égoïsme et d'indifférence, quand on sent qu'il vous gagne, et qu'un reste de pudeur vous agite encore, il n'y a qu'un traitement. Nous pouvons tous nous l'ordonner, même ceux qui de bonne foi pensent n'en avoir pas besoin.
Avec un sévère esprit de comparaison, appliquons-nous à regarder ceux qui souffrent vraiment, follement, qui sont les habitués, les héros du malheur, les enfants gâtés du drame et de la catastrophe, qui ont perdu des êtres chéris, et bien souvent qui les ont vus périr, qui ont assisté à l'invasion, au meurtre, à l'incendie, dont les yeux, à jamais remplis d'épouvante et d'horreur, ont reçu les inoubliables images dont l'abomination ne se peut exprimer. En dessous de ces grands martyrisés, répétons-nous qu'une foule d'êtres, pareils à nous et valant mieux, ont frôlé la mort plus de cent fois, tous les genres de morl, et les plus terribles, qu'il y a des milliers de créatures à cette minute manquant de toit et de pain, dont la maison a été pillée,
détraite, rasée, et qui ne possèdent plus rien, ce qui s'appelle rien des choses qui étaient tant pour eux et qui faisaient leur humble joie : pas un meuble, une table, un fauteuil, une assiette peinte, le moindre objet, pas un souvenir de famille!... pour lesquels tout ici-bas aujourd'hui n'est que cendres, sur le sol noir et dans leur cœur... Examinons les mères qui sont depuis des mois sans nouvelles de leurs enfants égarés, emportés dans le torrent de l'exode... et tous les mutilés du corps à corps et du bombardement, les aveugles, les estropiés, les incurables qui n'auront jamais de bonheur...
Et puis ayant piétiné toutes ces ruines et marché dans ce sang, parmi tous ces débris de pierre et de chair, transportons-nous ensuite aux pays balayés par le feu, qu'habitent pour ainsi dire bourgeoisement et sans sourciller les soldats. Observons ce qu'ils risquent tous, partout, à toute seconde. Additionnons leur lot, leurs aises, leur bonne chance; visitons la tranchée, la zone où l'on ne peut aller relever ceux qui sont tombés dans les fils de fer; arrêtons-nous à l'ambulance de première ligne, aux cimetières improvisés, et, à la lin de ce voyage, retrouvons-nous, s'il est possible,
avec plus d'estime et de considération en face de nous-mêmes... Nous compterons alors ce que pèsent à côté les gênes et les désagréments dont nous avons la lâcheté de nous plaindre... Nous verrons quel sang, quels pleurs, quel argent même nous avons versés, et si vraiment nous méritons, après avoir si peu pâti, de nous parer avec autant d'orgueil du mot splendide de souffrance, de ce mot de pourpre, d'émail et d'or qui a le caractère et l'éclat d'un insigne ! Quand celui qui souffre s'écrie — en y mettant un autre sens — qu'il « porte une croix », il exprime aussi, sans le savoir, cette vérité profonde et mystérieuse : souffrir c'est porter une distinction, recevoir un honneur. La souffrance décore.
20 février 1915.
Vous êtes-vous jamais demandé ce que dure un drapeau, quelle est son existence normale, combien il faut d'années pour qu'il s'use ou se rompe? Suit-il une marche ascendante et descendante? A-t-il, comme un êlre vivant, une jeunesse, un âge mûr, un déclin? Possède-t-il, dans son apparente passivité, des forces mystérieuses qui croissent et puis s'affaiblissent? — On peut le supposer, tout en reconnaissant que son destin dépend des circonstances et des milieux où le sort le fait naîlre.
Il n'est pas en effet planté partout, ni de la même façon. Les drapeaux qui, au premier abord, semblent tous pareils le sont moins en réalité qu'ils n'en ont l'air, et pas un n'a la même histoire et les mêmes aventures. Ceux de
chaque régiment doivent présenter entre eux, d'après Tarme et l'esprit de corps, un caractère qui nous échappe et des différences cachées. Selon les villes où ils ont vécu, les climats endurés, l'importance et la qualité de leurs travaux, les émotions ressenties et communiquées, ils offrent une physionomie originale et à laquelle ne sauraient se tromper leurs amis jaloux. Il serait impossible de changer en secret un drapeau et de le remplacer par un autre d'égal aspect, sans que cela sautât aux yeux.
Tel qu'il est le voici donc, en temps ordinaire, au cours des nombreuses garnisons, escorté de respect et d'honneur, salué par les passants et par la fière sonnerie qui lui est consacrée. 11 va ainsi, pendant une période plus ou moins longue, difficile à évaluer. Bien que l'on en ait soin et qu'on le ménage, qu'il soit plus souvent enroulé dans sa gaine que déployé, il reçoit le soleil et la pluie, il se fatigue aux jeux du vent, subit les mille petites atteintes dont sa grandeur n'est pas exempte. Il flotte et retombe avec moins d'avantage, il se fane, il se ride, oh ! pas beaucoup, car les injures dont il est atteint sont bénignes et déférentes,
mais enfin il n'est plus tout neuf et commence à « passer », Cela ne l'empêche pas de demeurer solide; il pourrait servir encore et survivre à beaucoup de ceux qu'il a vus disparaître après les avoir ombragés... ce n'est pas un dé bris, loin de là, et cependant, tout à coup, sans le prévenir, on le remplace!... Ainsi a licence d'en décider son colonel qui n'y met pas de parti pris. Ce n'est pas une punition, une peine disciplinaire. Pourrait-on d'ailleurs punir un drapeau? Non, simple mesure administrative. On n'admet pas que l'emblème, au delà d'un certain délai, s'attarde et se cantonne et, comme on rajeunit les cadres, il faut rafraîchir les couleurs, sans attendre qu'elles s'éteignent. Place au drapeau neuf! éblouissant! qui miroite et qui craque, au nouveau venu, rempli de bonne volonté, mais qui ne sait rien encore, et qui n'aura peut-être, pas plus que son aîné qu'il renvoie, le temps de gagner des souvenirs !...
Et celui-là? l'ancien? auquel il est défendu de rengager? Que devient-il? D'après le règlement, il faut le brûler. Presque toujours on s'y conforme, mais il m'a été dit que parfois on ne se hâtait pas de le faire, ou qu'on y ré-
pugnait, et que le drapeau mis à la retraite, relégué en lieu sûr, puis oublié, s'en allait périr dans la solitude et l'abandon.
De ce que j'écris là, je n'ai d'ailleurs aucune preuve. Au sujet des vieux drapeaux qui, pour une cause ou une autre, échappent heureusement aux flammes — car à défaut du feu qui leur a manqué, ce n'est pas celui auquel on les condamne qu'ils méritent — je ne puis affirmer qu'une chose, c'est que, grâce à l'infatigable vigilance du général Niox qui leur a voué, comme à tous leurs pareils de nos armées d'hier, un cidte pieux, ils trouvent aux Invalides, dans les belles salles oîi ils viennent prendre rang, leurs plus légitimes foyers.
En regrettant donc, malgré tout, que l'image permanente de la patrie soit, sans grande nécessité, renouvelée un peu trop fréquemment, dans un luxe régulier de soies crues et vives, à Téclat desquelles le passé n'a plus le temps ni le désir de mêler ses teintes pensives, j'en prends cependant mon parti et je reporte de bon cœur sur chaque drapeau nouveau qui vient, l'amour que je conserve à celui qui s'en va.
Mais... voici la guerre !... et vous avez déjà deviné le souci de ma pensée.
Après tous ces longs jours d'attente et de sacrifices, quand reviendront, portés plus haut et se détachant mieux sur le ciel de la paix, nos innombrables drapeaux, dans quel état seront-ils?
Après qu'ils auront mené la terrible vie de campagne et tant peiné, trimé de splendide façon, fait face à l'ennemi chaque jour, et dormi avec les soldats, et flotté dans les brumes de Flandre et la neige des Vosges... de quoi seront-ils faits?... et qu'en restera-t-il? Je me les figure à l'avance, la plupart — ceux qui ont le moins souffert — méconnaissables pourtant, bistrés et noircis, ou pâlis et décolorés, couverts de prodigieuses taches « qui ne veulent pas partir », empesés de terre, écussonnés de boue, fripés, flagellés par les bourrasques de la nature et de la bataille, et eux aussi, pour imiter les hommes, vieillis de dix ans!... Et puis les autres,... les magnifiques, les poignants, échappés, au prix de quels etTorts, des plus effroyables mêlées ! qui auront été dis-
pûtes, défendus, arrachés, seront tombés souvent et toujours auront été ramassés, qui auront passé de mains en mains, transmis par le geste suprême et pur du blessé, du mourant. Ces drapeaux-là. pleins de derniers soupirs, mordus et lacérés par les éclats de fonte, criblés de balles, percés de trous qui ont la forme sacrée d'une étoile, et dont ce qui reste de rouge est du sang... non, vraiment, je n'ose même pas tracer les mots qui me brûlent l'esprit... ces drapeaux-là, selon le règlement d'hier, va-t-on les remiser, les remplacer? S'il ne leur reste qu'un lambeau d'étoffe, ils n'en sont que plus rares et plus précieux. Et d'ailleurs, le tissu, la partie flottante n'est pas tout. Il faut aussi considérer la cravate frangée d'or, le fer de lance massif oij revit tout entière, de la base à la pointe, l'âme de la fleur de Ij^s, de l'aigle et du coq... et la solide hampe sur laquelle, mouillés des sueurs du combat, se sont crispés les doigts des héros pour y laisser des traces que relèverait l'anthropométrie du courage... C'est cela aussi qui constitue le drapeau ! Et tant qu'il reste un morceau de blanc, de pourpre ou de bleu, un pan de cravate, un fer tordu au bout de la hampe, le drapeau vit toujours et n'est pas réformé.
S'il arrive qu'il soit cependant éprouvé au point de menacer ruine et de devenir cette fragilité sainte quon nomme une relique, il faudra bien alors le suspendre au plus tôt, avec précaution, sous la voûte des Invalides, dans cette chapelle éternellement ardente qui est la basilique de la valeur militaire et le Panthéon des étendards. Mais avant que l'on en vienne à cette belle extrémité, aussi longtemps qu'il sera possible de n'y pas recourir, nous demandons qu'on nous laisse, tels qu'ils seront, et sans y toucher, nos drapeaux de la guerre.
Cela n'empêchera pas, bien entendu, de les remplacer par des neufs, car cette mutation, pour pénible qu'elle paraisse, est absolument nécessaire, afin de conserver pendant des années les admirables témoins des souffrances, du dévouement, et de la bravoure de nos soldats. Nous espérons que, du moins, on ne nous les retirera pas trop tôt, que nous aurons le droit d'en jouir un peu, de les saluer, de les acclamer, eux qui seront aussi « des blessés », et de voir les femmes leur envoyer des baisers et leur jeter des fleurs.
En dehors de nous et de notre satisfaction publique, il me semble que chaque régiment souffrirait de ne pas conserver, durant une bonne période, son drapeau de 1914 et de i9i5-
Avec quelle force il y tiendra ! Pendant la guerre, c'est à peine si les soldats, inquiets et jamais tranquilles, auront eu le temps d'en profiter ! Ils ne l'auront surtout vu et entr'aperçu, parmi l'ivresse et les nuages du combat, qu'au moment où il était menacé, en danger de mort. Et à ce tragique instant-là, pour voler à son secours et le sauver, ils étaient tenus en quelque sorte de n'y plus penser, de l'oublier, de ne s'occuper que des coups terribles et immédiats qu'il leur fallait porter... L'action brutale est la seule et absorbante maîtresse de ces minutes décisives. Mais après, une fois tout fini, c'est alors qu'il fera bon de s'enorgueillir du drapeau ! Dans la détente des jours apaisés qui seront à n'importe quelle heure aussi calmes qu'un soir, tout à son aise on pourra désormais le regarder, le contempler. A sa vue, avec un grand soupir, on se prélassera... On aura l'arme au pied, le cœur rendu, le front dans le soleil. Et Lui, simple, discipliné, n'ayant l'air de rien,
ne paraissant pas se douter de ce qu'il a fait, immobile après tant d'agitation, Il sera là, toujours le même, — et différent. Il élèvera tous les yeux et rassemblera toutes les pensées ; et après qu'il aura été la cause de tant de bruit et de grands cris, sur son passage il déchaînera la religieuse splendeur du silence. Ne pouvant l'approcher, nous caresserons de loin ses plis épais tout alourdis du plomb qui les a traversés. Nous devinerons les blessures que cachera en retombant exprès, comme en écharpe, la vaillante et modeste soie, et nous pourrons compter toutes ses plaies dès que la brise les étalera. Nous saurons ses titres, ses services, les mouvements fameux dont il a été à la fois la cause et le pivot. Sur sa page blanche, aux marges de rouge et d'azur, nous lirons des noms tout chauds de victoire... Et, quand il s'inclinera pour rendre aux épées leur salut, nous baisserons aussi la tête en songeant que nous voyons passer, au milieu de la procession par excellence, le Saint Sacrement de la Patrie.
Qu'il en soit ainsi pendant des jours, des mois et des années ! Aussi longtemps qu'après la guerre ils pourront tenir encore, grâce pour les drapeaux!
LA CHEVAUCHEE AERIENNE
21 février 1915.
Les temps héroïques de l'air sont venus. Quand le ciel était pacifique et pur, on les avait prédits, et voici qu'ils s'accomplissent. Depuis le mois d'août de l'an dernier, les oiseaux humains ont pris le large, et ils y ont fait la guerre.
D'ici, de la ville, nous ne les voyons plus que très rarement. Nous avons perdu l'habitude de leur apparition gracieuse et sereine sur la toile de fond de notre Paris, alors que leur tranquille promenade interrompait un instant la nôtre et que, des yeux, nous les suivions dans les gerbes du soir, au-dessus des dômes et des coupoles oii ils semblaient rabattre, exprès pour la nuit, comme si les Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, toutes les tours étaient
leurs nids mystérieux, leurs pigeonniers naturels.
Quoique leur départ nous ait privés d'une contemplation qui nous était chère et qui souvent nous manque, nous savons du moins que nos grandes hirondelles de l'été, même absentes, sont toujours là. Mais en gagnant leur poste de combat et en déployant leur nouveau vol, nos avions se sont transformés. Ils ont cessé d'être les martinets de soleil couchant qui se complaisaient dans la nue. Ils sont à présent des oiseaux de bataille qui n'ont plus de temps à se balancer pour leur plaisir et l'extase de nos regards. La terre a les escadrons, l'air a les escadrilles, joli mot de légèreté, de rapidité, de vivacité française qui claque et brille au soleil. Et, tandis que les escadrons sont momentanément contenus dans une sagesse nécessaire, les escadrilles plus heureuses ont pu, dès le premier matin, sortir et pousser des pointes. L'aéroplane, éclaireur infatigable, est l'œil de l'armée et quel œil ! Un œil ailé ! Ne dirait-on pas la conception d'un Dante, d'un Hugo, visionnaire et poète d'Apocalypse?
Assemblant nos souvenirs nous n'avons pas de peine à retrouver l'image des aviateurs tels
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qu'hier nous les avons connus, et à les militariser aussitôt par la pensée. Leur manœuvre courante à laquelle nous avons assisté maintes fois n'a rien de secret pour nous. Elle se déroule donc aisément à notre esprit, mais avec une grandeur tragique et neuve qui nous étreint. Essor, vol, circuit, retour, tout a changé à présent, et resplendit de la beauté soudaine que lui confère le devoir. Le champ du ciel semble lui-même élargi, d'une étendue plus sérieuse, d'une attirance plus redoutable, et l'horizon qui se recule a l'air d'une frontière. Aussi, faute de pouvoir y assister, nous aimons nous donner le spectacle du branle-bas qui s'exécute, dès que l'ordre lancé vient toucher l'escadrille. Avec une promptitude et un frémissement qu'il n'avait jamais eus, avec une àpreté belliqueuse et hardie, chaque appareil — être vivant et machine qui ne font qu'un — trépide aussitôt d'impatience et de fureur sacrée. Le démon de la chasse l'anime. Comme un gigantesque gerfaut brusquement décapuchonné, il se lance, ébloui d'ardeur, pique droit et fouille l'espace. Volonté perçante et impitoyable, il cherche et trouve. Il a vite fait de repérer à grande distance la bauge du Teuton, le terrier de sa bat-
terie. En un instant il lève la mauvaise nichée qui remue sous la branche et son tir vient bouleverser les rassemblements avec autant de sûreté que le pied du promeneur tracassant une fourmilière. Ou bien, s'il ne porte pas le ravage lui-même, il le prépare et le détermine, en indiquant au chasseur armé du 70 la place exacte du gibier, qu'il fascine déjà, par la menace magnétique de ses orbes. Jusqu'à ce qu'il entende l'éclat du tonnerre, et qu'il l'ait vu tomber à l'endroit où il faut, il ne s'interrompt pas de tracer dans l'air le cercle rigoureux qui localise le but et qui a l'inflexibilité d'une condamnation. Chacune de ses feintes, de ses allées et venues est lisible comme un rapport. Les mouvements qu'il exécute sont une télégraphie Ghappe aussitôt transmise, et tout le temps que sa présence est nécessaire, il passe, repasse, et fait sa ronde au-dessus du point visé, il y insiste, il ne le lâche pas; sa ressemblance avec l'oiseau de proie est telle que l'on s'imagine qu'il va tout à coup tomber d'un trait pour battre d'une aile frénétique en touchant le sol et remonter triomphal avec un canon dans ses serres...
Ne vous étonnez pas, nous verrons cela un
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jour. Il n'y a plus rien d'impossible aux Archimèdes de demain.
Pour l'instant, nous éprouvons à propos des aviateurs une étrange impression. Nous savons que par centaines ils accomplissent journellement des prodiges, mais eux-mêmes nous les ignorons. Obéissant à la consigne d'abord, et aux conditions d'une loi qui leur est propre, ils sont devenus anonymes et nous échappent. Nous n'entendons parler d'eux qu'à titre inconnu, par le récit tardif et trop bref d'exploits à la gloire desquels ils semblent d'ailleurs se dérober les premiers par la rapidité perfectionnée de leurs moyens. Au front supérieur, comme leurs frères d'armes à celui d'en bas, ils sont impersonnels et restent dans le rang.
Leur profession, leur métier veulent déjà que, d'une façon générale, ils soient distants de nous. Populaires, ils ne nous sont pas familiers, et la célébrité de leur nom dépasse de beaucoup celle de leur personne. Nous ne les concevons qu'en action, en exercice aérien, autant dire toujours loin et haut. Ce que nous voyons et retenons d'eux c'est leur silhouette,
leur envergure. Ils disparaissent et se fondent dans l'ensemble de la machine merveilleuse dont leur corps n'est plus que l'âme. Chez eux le tyrannique organe de l'altitude, l'aile, déborde et mange tout. Aussi, comme la vitesse est leur allure ordinaire, ils ne stationnent jamais dès qu'ils sont partis, ils ne se montrent que pour s'éloigner ou revenir, si vite que, dans les deux cas, on n'a guère le temps de les fréquenter. Dans ces instants vertigineux, que pèse et que devient leur visage, point infime perdu dans un autre point déjà si petit de l'espace ? II ne s'ofïre pas plus à notre attention et à notre curiosité que nous ne songeons, en admirant le vol de l'oiseau, à sa physionomie dont le détail nous semble secondaire. Plus rapide est ce vol, d'ailleurs, et plus cette physionomie prend dans la fuite une espèce de pudeur sauvage; on n'a que très rarement l'occasion de voir de près la petite tête ombrageuse de l'hirondelle.
Ainsi en est-il de l'aviateur dont la gloire a quelque chose de pur et de farouche. A terre, il garde sans doute son prestige, maison ne le lui accorde plus alors que par la réflexion. C'est un hommage de raison. Pour que Thomniage
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d'amour aille à lui, il faut qu'il monte et soit dans la hauteur. Et c'est alors, quand il est perdu au fond de l'espace, et quand ses traits sont abolis que nous le retrouvons, ressemblant, conforme à notre idée, et que nous le reconnaissons. C'est là qu'il atteint le sommet de notre admiration, lorsque le ciel devient tellement son domaine que nous ne pouvons plus supposer qu'il le quitte jamais et que nous ne voulons pas croire, en le revoyant à terre à notre niveau, que se soit le même, redescendu.
Dans l'histoire de cette guerre l'aviateur écrit vraiment, à la pointe de l'aile, un magnifique chapitre. Il se rapproche du marin. Leur existence, à l'un et à l'autre, et leurs dangers peuvent supporter la comparaison. Aussi difficile et aussi traître qu'elle, l'air est une onde, invisible, impalpable, il en a les courants, les remous, les vagues, les lames de fond, le calme et les colères, et le vent, comme il fait pour l'eau, le fouette et le démonte. Mais comment exprimer l'élut psychique, la mentalité spéciale du soldat ailé depuis la minute où la fureur maîtrisée du départ l'extirpe du sol et le lance?
Que d'angoisses souveraines et dominées ! Que de palpitantes et folles ivresses à travers les péripéties de la mission! Ne faut-il pas franchir toutes les lignes ennemies, celles d'en face et celles d'en haut, essuyer les embruns de la mitraille, traverser les réseaux du brouillard, éviter d'être pris et étouffé par les pattes du nuage pareil à un grand ours blanc? Et le drame du duel vertigineux avec le taube ou l'aviatik, la trombe et les cabrioles de la poursuite, les ruses du virage, les fausses chutes pour éviter la vraie, les pièges, les chassescroisés, toutes les virtuosités de la science et du courage mises en jeu dans la rafale afin d'arriver à surplomber le faucon de Prusse, à le frapper et à le couler à pic sur la pointe des casques levés en bas au spectacle de son agonie..., peut-on s'imaginer rien de plus pathétique et de plus étonnant?
La randonnée nocturne, avec son mystère et les embûches de ses ténèbres — autre ronde de nuit que Rembrandt n'a pas prévue — ne laisse pas d'offrir aussi une noire exaltation. Qui ne s'est senti tout hérissé d'admirative terreur au communiqué d'un de ces faits si brillants de la quatrième arme, alors que, dans le feu d'artifice
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des fusées éclairantes et parmi les jets livides et durs que font les projecteurs, l'homme aux vastes ailes de velours, éclaboussé de fusillade, aspergé de fonte et d'acier, glisse pourtant jusqu'à son but, lâche à coup sûr la bombe sur la toiture du hangar où tout se fracasse, et puis file et se noie dans les labyrinthes de l'ombre amie pour revenir à son poste d'attache? Mais, ce qui frappe chez Taviateur et ce qui le distingue, c'est la particularité de sa situation.
Aristocrate de la nue, il est au-dessus des choses d'ici-bas. Il plane, et domine toujours l'événement auquel il participe. Il est libre, ou du moins il en a l'illusion; rien ne l'encombre et ne le gêne. Il observe, pense et agit vraiment « à vol d'oiseau ». De la cime où il trône, il voit les mouvements, les entreprises et les chocs, réduits à des proportions qui, sans nuire à leur grandeur morale, les rapetissent cependant d'une manière inattendue. Et ce qu'il perd en dimensions, il le gagne en clarté. Tout s'explique, se justifie; la pensée du chef se déroule et se poursuit en entier sous ses yeux. Il est le spectateur éminemment favorisé, le mieux placé pour juger du tableau. En même temps, il peut goûter les joies permises d'un noble orgueil à
se sentir assailli par l'innombrable essaim des abeilles de plomb, devenu tout à coup le point de mire et l'objet unique d'un concert d'artillerie. Enfin, privilège rare, il ne voit pas de près le sang, la mêlée, les atroces contorsions de la lutte et du carnage. La blessure et l'agonie, la mort, les cadavres jonchant la plaine, tout cela pour lui se passe loin, en bas, ne forme qu'une masse indistincte et qu'un ensemble vague où s'efface et disparaît l'horreur précise du détail. Le principal de son travail est dans l'air et non dans la boue. S'il n'ignore pas bien entendu les réalités des terrestres tueries, il ne les connaît qu'après coup, au retour des sphères supérieures où l'on se bat en dehors de la foule. Mais, par contre, il n'a pas la précieuse ambiance, l'excitation des bruits, des paroles, des cris, de toutes les splendides sonorités que prend le courage pour s'animer et s'entretenir. Il n'a pas la voix du chef, le cuivre du clairon, le battement de la charge, et le bras tendu des drapeaux. Même monté par deux hommes, l'avion reste un solitaire.
Ce caractère saisissant et presque religieux de solitude, les oiseaux humains le conservent quand ils sont en troupe et qu'ils sillonnent le
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ciel. Je me rappelle un étrange tableau du quinzième siècle, admiré il y a des années, où l'on voyait le firmament criblé d'une quaiitité de petites croix filantes et volantes. Quelle était l'exacte signification de cette pluie mystique? Je ne l'ai jamais su, mais je ne puis regarder plusieurs aéroplanes mouchetant la grande voûte sans me souvenir du fond d'or que traversaient à tire-d'aile les petites croix, et je songe que bien plus tard, dans certains tableaux, restés de ce temps, le ciel sera occupé aussi par des oiseaux pensants qui raconteront le prodige. Ils diront que, dès le début de leur apparition, bien avant les « charges » de guerre, même quand ils volaient pour rien, pour l'apprentissage et le plaisir, ils étaient déjà des signes comme on croyait en découvrir autrefois à la veille de grands événements. Et de fait, n'auront-ils pas été cela? N'ont-ils pas prédit sans le savoir, depuis plusieurs années, les temps miraculeux que nous vivons? Mais, dans notre atmosphère scientifique, ils ont remplacé, en demeurant providentiels, les rougeurs, les embrasements, toutes les manifestations boréales qui avertissaient jadis, et qui aujourd'hui ne suffisent plus pour annoncer les secousses du monde.
6 mars 1915.
Bien que, dès le début de la guerre, nous ayons dû commencer à faire le compte des mutilés, c'est aujourd'hui seulement qu'ils apparaissent et qu'ils nous frappent, surgissant de toutes parts.
Pour en arriver en effet à l'état actuel où nous les considérons, il a fallu que l'affreuse plaie se fermât, que les chairs tailladées et disjointes reprissent lentement, qu'une espèce d'accalmie physique et morale, de résignation fîère et douce eût achevé le sacrifice. En dehors des soins infinis, difficiles, tout cela demandait du temps... Des semaines, des mois ont été nécessaires pour réaliser l'homme nouveau, répartir ses forces amoindries et reconstituer son équilibre rompu. El puis un matin de soleil, on
a dit : « Il est guéri. » Et tout de suite, sans relever la navrante inexactitude de ce m(«t trop joyeux, le mutilé, avide d'air, impatient de « s'essayer», a quitté l'ambulance et est sorti. Nous ne pouvons plus faire un pas dans la rue sans l'y rencontrer. Dès qu'on l'aperçoit, on ne voit que lui. 11 remplit le trottoir. 11 émeut et il gêne. Je voudrais le saluer, lui parler, lui serrer la main, et son image pourtant me devient bientôt intolérable. Je me rapproche de lui, mais je n'aurais pas le courage de continuer ma promenade à son niveau. Je l'admire et il me fait honte. S'il a une croix neuve sur la poitrine, je suis heureux, et, s'il n'en a pas, je me sens affecté comme par une injustice. Ah ! ils sont à jamais fixés dans notre esprit, les mutilés de 1910, le zouave au cou nu. étayè par ses béquilles, entre lesquelles se balance une pauvre et unique jambe qui pose bien à terre, mais qui ne marche plus, et le lignard dont la manche courte et vide est épinglée à hauteur de l'épaule, ou encore le bel homme solide, complet et bien bâti, mais collé à la personne qui l'accompagne, et lui donnant le bras « serré », d'une telle façon que Ion comprend, rien qu'à le regarder de dos, qu'il est aveugle, II 4
et ne verra plus les êtres aimés à moitié perdus déjà pour lui. Et combien d'autres nous échappent, selon l'importance et le degré de Vopération !... Depuis ceux dont le malheur peut se dissimuler jusqu'à ceux que nous ne rencontrons pas, parce qu'ils se cachent, craignant d'être un objet d'épouvante ou d'horreur.
Leur sort à tous, grands éprouvés de la guerre, est le plus attachant parce qu'il est le plus douloureux, et cette douleur ne vient pas tant des passagères tortures subies que des souffrances d'un autre genre qui, par la suite, sont à affronter. Dans l'ordre du mérite militaire, le mutilé demeure un gradé de la blessure.
Le blessé simple qui, même meurtri dans ses sources profondes, se retrouve intact et dont, quoi qu'il advienne, la forme familière et secrètement préférée n'est pas compromise, celui-là, malgré tout, s'en tire à bon marché. Il a de la chance. Concevez-vous bien, en effet, ce que représente, au milieu d'aussi terribles aventures, le privilège de sauver non seulement sa vie, mais son enveloppe humaine, toutes les parties de son corps, les fronlières naturelles de sa personne, la totalité de cette œuvre d'art,
modelée, depuis les premières secondes de l'enfantement, par la sollicitude des mères et perfectionnée à travers les retouches successives de l'existence ? Rien nest plus désirable et plus essentiel que la conservation intégrale de cette image animée, devenue à la longue la plastique de nos qualités, « l'expressive » de nos sentiments, la révélation continuelle de nous-mêmes, la preuve la plus flagrante et la plus avantageuse que nous ayons de notre illusoire supériorité. Image fragile et périssable! dira-t-on. C'est justement parce qu'elle passe et n'est rien qu'elle nous semble tout et que nous y tenons si fort, acceptant volontiers de soufl*rir à la condition que notre statue harmonieuse reste à l'abri de tout dommage. — « Pourvu que ça ne se voie pas ! » — Telle est la première pensée, le cri instinctif de l'homme injurié dans sa chair. Car ce qui se voit, ce qui se verra, c'est la trace, la cicatrice, la marque indélébile et parfois outrageante. Cette révolte des sens et de la raison ne procède pas d'une vanité condamnable, elle a sa source dans un légitime orgueil. En y cédant, nous obéissons malgré nous à l'exigence d'ordre et de mesure, à la soif de beauté que Dieu, notre Créateur, a glis-
sées en nous. Il a permis que nous fussions beaux. La mutilation vient brutalement déranger sa volonté et violer la règle.
Voilà pourquoi le blessé, plus ou moins atteint, mais sauvegardé dans son aspect extérieur, ne sera presque plus à plaindre après la guerre, surtout s'il a le baume d'une médaille et le pansement d'un honneur. Il goûtera même, une fois guéri, la félicité parfaite de la victoire. Ayant bien payé de sa personne, celle-ci lui restera, tout entière, comme la meilleure des récompenses. Chacun sera fier de le connaître et de le montrer, et il ornera sa famille.
Mais le mutilé !... Sans doute, en ces jours de clairvoyance nationale où nos yeux, nos esprits, nos cœurs sont régis par une optique plus généreuse, il nous est infiniment cher. Tout frais estropié, à peine jailli du carnage dont il évoque la vision, et duquel il semble un lambeau, il nous passionne et nous l'exaltons, secoué par la souveraine cruauté du coup qui le sape. Et puis il y a l'uniforme ! Amputé d'une jambe ou manchot, c'est encore un soldat. Bien qu'il soit désarmé, nous ne le séparons pas de son fusil
et nous lui rendons son épée ; sa canne et sa béquille ont quelque chose de militaire. Aussi est-il le héros, désigné et consacré par sa propre ruine. On le recherche, on le choie; il appelle l'admiration, l'affectueuse pitié, tous les égards supérieurs qu'il mérite, en voulant encore dans sa modestie s'y dérober. Et dès que l'on s'occupe de lui venir en aide, l'or tombe à flots. C'est bien. Cependant, prévoyons demain. Nous n'oublierons pas, cela va de soi. Ayons toutefois la loyauté de convenir que la vie non seulement nous reprendra pour nous emporter chacun dans des travaux différents et nécessaires (je ne dis pas même des plaisirs et des dissipations), mais qu'elle nous désunira, nous désagrégera, qu'elle rompra le solide faisceau de nos unanimes efforts qu'aviiit lié la guerre. Alors le mutilé nous étonnera moins. Nous en aurons tant vus ! Quand il ne sera plus ce soldat démantelé, trophée vivant de la bataille d'hier et qu'à cette heure nous vénérons, quand un pantalon d'ouvrier aura, sur la jambe de bois, remplacé la culotte rouge, que la manche pendante ne sera plus celle de la capote et qu'au légendaire képi aura succédé la casquette, quand le fantassin ou le cavalier d'autrelois
aura l'air d'un homme quelconque, d'un pauvre, d'un mendiant, son succès sera-t-il le même? gardera-t-il son sublime prestige? Ne dites pas que je suis sacrilège, et que je calomnie le cœur français. J'émets des craintes, non sur le fonds et la durée de notre reconnaissance, mais sur la façon dont, en se transfoi-mant, elle s'exercera, sur la qualité des moyens par lesquels elle continuera de se manifester.
L'entraînante impulsion donnée par Maurice Barrés — qui en fut le noble promoteur — à l'œuvredes mutilés, le magnifique résultat qu'obtient celle-ci à peine lancée, le concours enfin que lui promettent de leur côté les pouvoirs publics, garantissent, sans doute, la viabilité de l'entreprise. Matériellement, pratiquement, on réalisera l'impossible. Toujours sera sans relâche augmenté, revu et corrigé le bel ouvrage d'Assistance et de Réparation dont le président de la Ligue des Patriotes, député de Lorraine, a écrit l'éloquente préface. Nous aurons des établissements modèles, des ateliers, des cercles, des patronages, des foyers de rééducation professionnelle, des maisons de travail et de retraite et des asiles, des colonies d'été pour nos invalides. Mais tout cela si merveilleux, sera-ce suf-
fisant? Oui... pourvu que chacun de nous y ajoute, selon ses forces et sa bonne volonté personnelle, ce que lui seul peut donner et ce à quoi aucune administration même parfaite ne saurait prétendre : un peu de tendresse et d'amour. Il ne faudrait pas, après qu'on aura trouvé l'argent, organisé l'œuvre et que les services fonctionneront, s'imaginer que l'on est quitte envers les mutilés et qu'il n'y a plus à y revenir. Ce qui importe, c'est que l'estropié ne soit pas mis à l'écart, même dans les meilleures et les plus honorables conditions, tel un paria respecté, mais dont la vue est malgré tout pénible et suggère la mélancolie. Voilà le grand point sensible qui prime tous les autres. Il ne s'agit pas d'un disgracié civil, mais d'un mûrme de la guerre — ayez toujours cette pensée devant les yeux — et de la plus formidable et sanglante guerre qui ait jamais été, dans laquelle se joue sans rémission le sort de la France, de l'Europe, de l'humanité, des idées capitales qui gouvernent le monde ! Ce mulilélà est par conséquent un réformé d'élite, une infortune de valeur rare, une victime extraordinaire, et par-dessus tout précieuse. Pour le remercier dignement et lui rendre facile sa dé-
tresse physique, un secours moral est le plus efficace. Le premier de nos soins devra être de lui faire oublier la misère corporelle par laquelle il s'imagine encore plus diminué qu'il n'est; il n'y a qu'un moyen d'y atteindre, c'est de l'oublier nous-mêmes, de ne pas lui laisser croire qu'il est désormais d'une classe inférieure et stérile. Mêler le mutilé aux plaisirs et aux joii s de notre existence, le placer en avant de nos cérémonies, de nos fêtes publiques et intimes, lui persuader que sa blessure l'ennoblit, ne pas craindre de l'assurer (même si, hélas! nous n'en sommes pas capables) que nous l'envions ! lui donner sans cesse le sentiment de la supériorité dont il resplendit, afin qu'il ait l'ori^ueil de son état, au lieu de n'en ressentir que la gêne et l'amertume, ce sera notre nouvelle tâche. Et en ne ménageant rien pour rétablir peu à peu, tels qu'ils étaient, les estropiés et les guérir complètement, notre devoir à nous sera de nous appliquer à ne pas guérir de notre primitive ardeur et de notre ancien zèle, à garder notre sensibilité initiale, toujours palpitante et vivante. Cette blessure-là, la seule que pendant la guerre nous ayons, nous les civils, reçue par choc en retour en soignant celle du soldat,
il ne faut pas chercher à la panser, à l'atténuer, à la faire disparaître ; il est utile et beau de la garder saignante, jamais fermée, de ne pas permettre que l'habitude la sèche et que l'oubli la cicatrise. Ainsi continuerons-nous de jouer, quand il n'y aura plus d'ambulance, le rôle d'infirmier et d'infirmière, et tout le monde sans exception pourra faire partie de cette Croix- Rouge de la paix.
Pour terminer, j'émets le vœu qu'un signe distinctif soit accordé aux mutilés. Ceux qui auront la Légion d'honneur ou la médaille militaire pourront évidemment s'en passer. Mais les autres! Combien sont-ils déjà, parmi les plus vaillants, les invalides qui méritaient la citation ou lacroixet qui ne les ont pas obtenues? Il serait cruel que, plus tard, un amputé de igiS parût être la victime d'un accident banal. 11 a droit à de la gloire et à de la reconnaissance. Donnons-lui un des deux par un simple ruban qui le caractérisera, qui fera dire en le voyant : « C'en est un ! Il en était ! »
13 mars 1915.
Quand on dit aujourd'hui « la Cathédrale », tout le monde comprend qu'il s'agit de celle de Reims. Il n'y en a qu'une, celle-là, pour occuper en ce moment tous les esprits et troubler tous les cœurs. Son martyre la désigne sans qu'il soit besoin de la nommer.
La question de la Cathédrale, agitée avec une inquiétude et une pitié croissantes, peut se formuler en ces mots : « Que devra-t-on faire au sujet de la basilique mutilée? Faudra-t-il la reconstruire, ou la laisser telle quelle? »
Entre ces deux partis, quelques scrupuleux hésitent, mais le plus grand nombre s'est déjà passionnément prononcé.
Commençons par ceux qui prêchent le maintien de l'état de choses.
— Défense, disent-ils, de toucher sous aucun prétexte à ces restes sacrés. Matériellement et moralement, ils sont irréparables. Matériellement si l'on commettait la faute d'y mettre des ouvriers on serait entraîné peu à peu à tout refaire, et Dieu sait où nous mènerait le vandalisme des restaurateurs ! Moralement le respect de ces débris de gloire s'impose à notre patriotisme autant qu'à notre vénération chrétienne. La cathédrale de Reims est devenue un ossement sublime, une relique nationale. Y porter la main serait un second sacrilège ; ni des Français ni des catholiques ne peuvent s'en rendre coupables. On la laissera donc dans l'état terrible et magnifique où l'auront mise les coups délibérés des barbares, pour qu'elle demeure comme une preuve et un survivant témoin, dans les âges futurs, de l'ignominie allemande, comme une leçon sinistre et toujours répétée, une accusation toujours dressée, un bras de pierre toujours tendu. Nous voulons que le squelette calciné du temple d'aujourd'hui soit en quelque sorte la châsse des restes du temple d'hier. Ebranlée, décapitée, fixée dans l'horreur de sa forme définitive, la grandiose ruine, interdisant le pardon et l'ou-
eO LES GRANDES HEURES
bli, criera vengeance, afin qu'à son appel, de toutes les parties du monde, on vienne voir, se rendre compte, et que l'indignation ressentie se retourne en haine contre les bourreaux de la religion, de l'art et de la beauté. De tels vestiges sont des trophées. Aussi nous adjurons x\rras, Malines, Louvain, toutes les villes de Belgique saccagées, de garder intactes leurs plaies, et de les montrer sans cesse aux passants de la postérité. Le devoir prescrit d'agir avec le bestial Germain comme fait la Justice, quand, après un meurtre, elle ordonne de ne toucher à rien afin de pouvoir mieux reconstituer le crime et le punir. Si la destruction du sanctuaire déjà presque toute consommée ne se poursuit pas, notre unique soin sera d'empêcher ou de retarder son achèvement, et si les obus continuent leur œuvre dévastatrice, abattant la nef et les tours, et qu'il ne reste plus que les trois arches béantes du porche, on les laissera debout. Et, si enfin le poi'che lui-même doit s'écrouler dans le chaos du champ de pierres, on laissera vide le chantier d'histoire où s'érigeait la cathédrale de Jeanne d'Arc et de nos rois.
Parmi ceux qui plaident le inaiiiticn, certains
ont émis l'idée de différentes affectations : musée de pierres, jardin, nécropole des soldats ensevelis un peu partout, au hasard de la bataille, et dont la dépouille serait rapportée dans ce campo-santo. Belle et touchante pensée sans doute, quoique bien difficile à réaliser. Mais la plupart souhaitent purement et simplement que ce qui subsistera de la basilique soit confié aux soins mystérieux de la nature.
Écoutons maintenant les autres :
— Quel que soit, après le bombardement, son degré de destruction, il faut reconstruire la cathédrale de Reims et s'efforcer, le mieux que l'on pourra, de la remettre dans l'état où elle était. La laisser telle quelle? C'est entrer dans le jeu du Barbare. Son but sera atteint. Il se rit bien de l'opprobre et de la flétrissure dont on s'imagine l'accabler par la conservation des ruines! Qu'a-t-il voulu ? Anéantir. La seule réponse que partout il mérite et qui lui sera la plus dure est celle-ci : « Tu n'anéantiras pas. Des cendres que tu as faites renaîtra, miraculeux phénix de notre patriotisme et de notre foi, tout ce que tu as prétendu
détruire. Rien ne périra de ce que tu crois avoir tué. Après ton passage, le plus humble paysan rebâtit sa chaumière... ainsi les maisons seront relevées, les villes reconstruites. Pareillement aux ponts rompus qui rejoindront en bas la rive d'où ils avaient été coupés, les clochers réuniront de nouveau le ciel et la terre. Et les carillons ranimés martelleront l'azur en sonnant les mêmes refrains. Tout reprendra sa forme et sa place accoutumées. »
Le plus cruel châtiment pour notre ennemi sera de voir chez nous cette volonté pratique et sereine, cet imperturbable esprit de continuité, ce désir et cette force de résurrection. La vie doit avoir raison eu tous lieux des stupides dégâts et jaillir quand même des décombres de la mort. C'est pourquoi, ne resterait-il rien de la cathédrale, arrachée jusque dans ses fondations, nous dhions qu'il faut la réédifîer avec la patience de fourmi des artisans du moyen âge qui ne craignaient pas d'entreprendre une œuvre de trois siècles comme s'ils devaient en connaître la lin, remplis du même zèle en posant la première pierre que s'ils avaient l'espérance de voir l'aiguille de la flèche et le sommet de la tour. La plus haute tâche
humaine est de perpétuer. Nous perpétuerons.
Avec une certitude inexprimable nous sentons que jusqu'à la consommation des siècles, il faut qu'il y ait une cathédrale de Reims, continuée, poursuivie à travers toutes les vicissitudes, cent fois endommagée et cent fois réparée, différente et toujours égale, cimentée et habitée par la même pensée. Cela est aussi nécessaire que l'éternelle présence de Notre- Dame à Paris et du Campanile à Venise. La durée de ces ouvrages symboliques se rattache et contribue étroitement à celle de la nation. Après d'immenses périodes d'années et d^années, le monument de la fin pourra n'avoir plus une seule pierre de celui du début, de la fondation, ce sera toujours cependant le même, parce qu'il aura la même âme qui, elle, ne change pas. La ruine, d'ailleurs, exige pour être acceptée un cadre et des conditions, surtout si elle a le droit de prétendre, par son caractère supérieur, à tout ce qui peut le mieux l'accompagner et la servir. Le plus petit château écroulé, sans histoire, une chapelle abandonnée qui n'a plus de toit, ont déjà besoin d'un peu de recueillement pour y conserver de
la dignité dans leur détresse. Quel décor digne d'elle demanderait aujourd'hui la cathédrale de Reims? Si parfait et chargé de passé que soit celui d'hier, il ne lui suffirait plus. Tant que la vie religieuse animait le temple intact, la vie profane de la cité pouvait le côtoyer et battre à ses pieds sans irrespect, mais à présent qu'il est couché, martyr, et qu'il repose dans le suaire de ses déhris merveilleux, l'endroit où il gît devient une tombe, le cimetière de sa grandeur. La vie sans gêne et brutale ne peut plus le heurter On ne crie pas, on ne fait pas de bruit entre ces murailles mortes que sont les ruines. Elles veulent être entourées d'une zone de silence et de solitude, et n'admettent l'activité humaine que tout doucement, avec des précautions et à dislance. Est-il convenable que les restes de la basilique située en plein cœur de la ville soient exposés aujourd'hui à la promiscuité du mouvement et des affaires? Admettez-vous que près du parvis en deuil et des statues déchiquetées passent désormais comme auparavant les autos, éclatent les cris, se tiennent les marchés, s'ouvrent les boutiques, s'étale sur \r mur voisin l'afficheréclame? Est-ce que toute cette agitation vul-
gaire et cependant utile de la cité ne vous paraîtra pas choquante, injurieuse?
Et ne nous parlez pas non plus de musée de sculpture... de square archéologique! La seule idée de gardiens et de visiteurs, de touristes parcourant, le chapeau sur la tête, les lieux vénérés où jadis l'évêque sacrant le roi et lui posant sur le front la couronne de Charleniagne disait : « Accipe coronam », cette idée me révolte et m'est insoutenable.
Même avec des regrets et quoiqu'il nous en coûte, relevons donc toutes nos ruines. Résistons aux poétiques pièges du sentiment. A ce compte-là, s'il fallait garder, à titre d'exemple, dans leur état de dévastation, toutes les églises seulement contre lesquelles s'est déchaînée la rage de l'envahisseur, le nombre en serait trop grand pour que cette décision pût être exécutée. A quoi bon d'ailleurs? Nous n'avons pas besoin, pour nous souvenir du défunt, de voir après lui l'image de sa dépouille. Mieux qu'inerte et glacée, elle reste debout et vivante dans nos cœurs.
Nous n'oublierons jamais, et nous reconstruirons.
A quel parti s'arrêter? Moi je suis pour le second.
Je pense en tout cas, qu'il est sage, avant de prendre une résolution, d'attendre la fin de la guerre. Illuminée alors par les rayons de la paix et le Saint-Esprit de la victoire, la France entière donnera son avis, non seulement la France des artistes, mais celle des savants, des simples, des lettrés, des patriotes, des croyants, des femmes, des soldats. Toutes les voix devront être entendues, et parmi elles, dans un émouvant solo, la voix de Reims, l'admirable cité, gardienne d'honneur de sa cathédrale.
20 mars 1915.
Il convient d'appeler ainsi les familles nombreuses, celles qui, pendant la guerre, ont versé le plus d'enfants pour le pays. Elles forment des pelotons d'honneur. C'est maintenant, mieux encore qu'en temps de paix, et d'une autre façon, qu'elles se font remarquer. Chaque jour, l'étendue et la répétition de leurs sacrifices les signalent. On ne les connaît pas. Il y en a moins qu'il ne le faudrait, mais beaucoup plus qu'on ne le croit, et les exemples qu'elles prodiguent sont magnifiques. Je voudrais voir affichés partout les noms de ces familles d'un héroïsme abondant avec Ténumération de ceux que cbacune d'elles range sous les drapeaux, (^uels incomparables états de service ! Dans son dernier bulletin, V Alliance nationale pour l'accrois-
sèment de la population française leur apporte un hommage qui ne sera jamais rendu avec assez d'éclat et de gratitude.
Voici, dans leur éloquente sobriété, quelquesunes de ces « citations » qui valent les plus beaux ordres du jour :
Le professeur Ch. Richel, de l'Institut, père de huit enfants. Ses cinq fils et son gendre sont à la guerre.
Feu M. Alfred de Foville, de l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales, avait huit enfants. Ses quatre fils et ses quatre gendres sont mobilisés. Deux de ses fils blessés et guéris sont repartis pour la bataille.
Le professeur Camille Jordan, membre de l'Institut, père de neuf enfants, dont huit sous les drapeaux.
Le général de Castelnau avait sept fils. Le plus jeune n'est encore qu'un écolier; les six autres sont partis. Trois ont été tués.
Dans une émouvante lettre de deuil de la famille Falcon de Longevialle, neuf frères, tous sous les drapeaux, nous font part de la mort glorieuse de leur aîné.
Le docteur Ducastel, de Montivilliers (Seine-
Inférieure), avait dix enfants dont sept mobilisés. Deux sont morts au champ d'honneur.
M, Joseph Bonnet, blessé en 1870, menuisier à Neuilly-sur- Seine, a dix fils sous les drapeaux, dont neuf sur les lignes des combattants.
Dans la famille Blanc de Saint-Paul (Evianles-Bains), six frères ont eu, à eux six, soixantequinze enfants; Maurice Blanc, à lui seul, a eu vint-cinq enfants, et dix-huit sont sous les drapeaux.
M. Foret, cultivateur à Rigny-sur-Arroux, a douze enfants, neuf garçons et trois filles, tous mariés. Les neuf fils et les trois gendres sont soldats.
Je m'arrête, ne pouvant les nommer tous. On nous dit alors : « Et ceux qui, n'ayant qu'un enfant, s'en arrachent devant l'ennemi, sont-ils moins dignes d'admiration et de pitié? » Non sans doute. Le sacrifice de ces parents-là est le même, à l'heure seulement où ils le consentent pour la patrie; mais leur mérite antérieur ne vaut pas celui des autres parents. Ils ont beau souffrir autant qu'eux, ils donnent moins. Les
premiers, pour accomplir tout leur devoir, s'y sont pris longtemps à l'avance, tandis que les seconds, excepté s'il n'y a point de leur faute, ont attendu, pour le remplir, la dernière minute. Aussi rien ne justifie-t-il mieux l'orgueil d'une famille que de pouvoir déclarer en ces jours de guerre : « A moi toute seule j'ai fourni tant d'hommes... »
Cette générosité patriarcale suscite en nous d'émouvantes pensées. Nous voyons, dans les moments tranquilles d'autrefois, la maisonnée sans cesse réunie, fortifiée par tous les liens qui l'attachent; nous entendons à travers le passé les cris, les rires de vacances, le bruit des joyeuses voix qui s'élèvent pour porter d'un bout à l'autre de la longue table aux soirs de fête; nous devinons les conseils, les intimités, la bonne entente, l'harmonie aussi bien que les légers désaccords, la série des inquiétudes matérielles et morales, la durée des crises de toutes sortes, la succession des faits heureux et malheureux qui, au cours de la vie, ont formé l'idéale petite société, rendue meilleure par les souiïrauces mêmes qui résultaient de son accroissement... Et ])uis tout à coup, au milieu de cette quiétude obtenue et consolidée
avec tant de peine, éclate la foudre de la guerre. En moins d'une seconde la tendre colonie est « démembrée » car jamais cette expression n'a été plus exacte; les enfants appelés sont bien véritablement « les membres », robustes et nécessaires, du corps familial, et, semblables à ceux qu'a décrits le poète, ils sont brusquement disjoints et détachés du tronc dont ils étaient les branches. En les prenant à leur foyer, le sort ne les laisse pas ensemble, il les disperse, l'un au Nord, l'autre au Midi, celui-ci fantassin, celui-là cavalier... Peu importe la difTérence d'uniforme. Etant sous le même drapeau, ils ne sont jamais isolés. Par la vertu naturelle de l'âme et la puissance de l'origine, toutes ces' parties séparées ne sauraient être incohérentes, elles continuent de remplir au mieux leur fonction comme si elles étaient toujours reliées au point central. Elles restent en liaison avec la source continuelle et vigoureuse de la famille : les parents^ qui furent les premiers chefs, qui demeurent la tète et le cœur de l'organisme.
En môme temps, nous imaginons la tristesse causée, par l'absence de ceux qui sont partis, dans le cœur et le logis de ceux qui restent. Les pères sont tout désorientés de n'avoir pu,
comme ils le voudraient pour la plupart, accompagner leurs enfants, et les mères, aussi peinées, s ennuient moins cependant, parce qu'elles ont fort à prier pour tant de monde, avec des intentions et des nuances spéciales pour chacun, et que cela suffit largement à les occuper. Et si elles sont pressées, elles ne font qu'une seule oraison. Dieu permet que ce soit la même qui serve pour tous. Et que de lettres à écrire ! Il y en a plus, hélas! à envoyer qu'à recevoir. On tremble aux communiqués, et tous les points du front sont également sensibles puisque les occasions de craindre se multiplient par le nombre des soldats que l'on a au feu. Mais, ici comme là-bas, une grande fierté soutient d'un bout à l'autre la famille. Les dangers décuplés augmentent sa vaillance et la régularisent. Elle devient brave |)ar nécessité, patiente par obligation. Ceux qui n'ont pas atteint l'âge de servir, ou qui l'ont dépassé, ressentent l'ardeur de ceux qui jouissent de la bataille, et tous, à la place dilîérente où le devoir les a postés, montent la même garde.
Que la famille nombreuse renonce donc à la modestie et se décide à être fière. Elle a le droit de s'étaler. Notre reconnaissance infinie
s'élance vers elle. Nons l'admirons et la chérissons cinq, six, huit, dix, douze fois plus qu'une autre, autant de fois que dans sa splendide libéralité elle se dépense et s'expose.
Quand elle n'était, jusqu'ici, aux bonnes vêpres du dimanche, qu'un calme foyer de vertus, nous ne nous doutions pas qu elle serait, au tocsin du sacrifice, un aussi bouillant dépôt, un aussi profond réservoir de jeunesse et de forces. Nul ne songe à se plaindre aujourd'hui de son débordement et à sourire de son imprévoyance... On la trouve utile et on y puise, sans mesure. Après la guerre nous l'escorterons, avec plus de respect que nous ne faisions avant. Elle en aura besoin, car elle sera moins nombreuse. Il lui arrivera même d'être tellement réduite qu'on la prendra pour une pauvre et malingre famille sans enfants, ou n"en ayant qu'un,... elle qui en avait tant! de si beaux!... Il ne faudra pas s'y tromper. C'est pourquoi nous nous méfierons. Nous voudrons être renseignés, nous aurons à cœur de savoir tout ce que représente d'héroïsme et de richesse cette sublime pénurie, la grandeur qui comble ce vide... et nous penserons à la peuplade perdue en contemplant le désert.
Oui, mais suffira-t-il de plaindre et d'admirer ces belles familles, surchargées de deuil ? II conviendra de faire davantage et de suivre l'exemple qu'aura donné leur fertilité nationale. Soyez certains qu'elles-mêmes, ne se jugeant pas dispensées du devoir de demain par les sacrifices d'hier, mais au contraire comme engagées, seront les premières à réparer leurs immenses pertes. Les autres alors, les petites familles trop prudentes n'auront-elles pas honte? Ne voudront-elles pas dominer leur égoïsme et croître avec acharnement? Qui ne rougirait, à cette époque incomparable, où tant de braves ont répondu à l'appel de la mort, de se montrer lâche ou seulement timoré devant les ordres de la vie? Le plateau de nos décès est si lourd que, pour le relever, il faut un double poids sur celui des naissances. Que d'enfants à venir au monde, afin de garder dans les années futures tout ce qui aura été si chèrement acquis, ces biens terribles de la guerre et les adorables bénéfices de la paix! Déjà, paraît-il, de bons indices nous permettent d'espérer. Les enfants de cette génération de i9i5,
pour lesquels se battent les pères, afin qu'ils soient préservés des fléaux d'aujourd'hui, sont particulièrement vigoureux et beaux. Il semble qu'après d'aussi larges vendanges, la vigne française refleurisse avec plus d'entrain.
Loin devoir dans cette direction l'avenir sous de mauvaises couleurs, nous croyons donc que la victoire favorisera la natalité. Il nous paraît logique et moral de penser que grâce à la confiance revenue au fond des cœurs, l'esprit de création, de prolongement, et l'orgueil impulsif de la race produiront beaucoup de fruits. Les longs projets prendront leur vol sous un ciel pur. Naître sera quelque chose de nécessaire et de plus important. On aura été tellement attristé par les tombes qu'on n'aura plus peur des berceaux. L'enfant ne sera plus subi par les déserteurs de la paternité, mais voulu et reçu avec joie ainsi qu'une revanche. Et il n'y en aura jamais assez partout, dans toutes nos provinces, dans tous les foyers de notre sol agrandi, si nous voulons que la France, offrant à l'image de chacune de ses cellules plus fécondes le spectacle de la concorde et de la puissance, devienne, elle aussi, au premier rang des nations, une belle et nombreuse famille.
27 mars 1915.
C'est la caractéristique du printemps, la plus vive et la plus excitante des saisons, d'éveiller, bien avant sa venue, un étrange et long désir, une impatience presque sensuelle. Il est toujours attendu dans un fiévreux transport. Mais je crois bien que jamais, de mémoire d'homme, il naura été appelé avec plus d'ardeur que cette année. L'hiver commençait à peine que l'on y pensait, et que Ton en parlait comme d'une époque admirable, lointaine encore, mais décisive. — Le printemps... Au printemps... Ce sera pour le printemps... Ces sim})les mots, maintes fois prononcés avec un ferme accent, prenaient déjà une signification profonde. Ils semblaient assigner un rendez-vous, faire partie d'un plan, indiquer un point de direction. Ils se préparaient à être une date. Au fur et h
mesure que nous traversions, endurcis grâce à elles, les épreuves de Tbiver, nous sentions en effet se préciser et prendre corps toutes les belles idées, qu'avait fait germer en nous, dans les cloaques de la bataille souterraine, ce printemps en marche. On eût dit que, de son côté, il nous guettait avec la môme intelligence, et qu'il se hâtait de venir à notre rencontre pour que nous fussions plus vite réunis. Et voici qu'à présent, bon auxiliaire de nos projets, et renfort fidèle de la nature, il est arrivé.
Il a sa physionomie habituelle.
Comme à l'ordinaire, à la même échéance, avec les signes que nous lui connaissons, il revient tout pareil à ce que nous l'avons vu si souvent. Cependant il nous étonne et nous ravit plus que jamais il ne l'a fait, parce que nous savons qu'il est cette année un messager spécial apportant mieux que delà romance et d'aimables délices.
Qu'offre-t-il donc?
Du nouveau, et précisément celui dont nous avons besoin. Il renferme tous les magnifiques souhaits que nous avons formés et sous la poussée desquels il éclate. Dans une signification différente et plus haute, il annonce la fin
de la guerre de trous et de boyaux, la marche à grands pas à travers l'étendue des plaines, le retour du soleil qui va chauffer le visage et le cœur. Il débouche avec ce prestige d'être l'avant-garde étincelante d'un immortel été, sans que cela lui retire rien, lui fasse perdre un seul de ses charmants et coutumiers attraits. Il les garde tous, mais ennoblis et transfigurés.
Moins que d'autres, croyez-le, les soldats ne sont pas insensibles aux séductions de ce moment divin. Gomme auparavant ils les goûtent avec volupté ; mais, par une grâce surnaturelle, c'est d'une façon toute neuve, à ce jour, que le charme opère en eux. Vous n'avez pas cru un instant qu'à ces premiers effluves et à ces parfums de la vie qui renaît, ils allaient s'amollir. Vous les connaissez trop bien. Le printemps, au contraire, les ranime et leur donne une secousse. Pour eux, comme pour toute la création, il est le signal d'un redoublement de vigueur, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'il commence en mars, dans le mois qui porte le nom du dieu de la guerre. Aussi prend-il en 19K), avec plus de relief, son sens héroïque auquel nos armées ne se trompent pas.
Parmi les millions d'hommes qui travaillent '( aux champs », il n'en est pas un seul à s'illusionner sur ce que lui réserve et lui demande soudain la riante saison célébrée par les poètes de l'amour. Chacun est au courant. Il s'agit cette fois de toute autre chose que de fleurettes et d'émotions sentimentales. Si le soleil dépense son or, et si la lumière éblouit, si l'air est transparent, la brise embaumée, si la douceur et l'ivresse de vivre ruissellent partout, si l'on est à une de ces mmutes où il paraît inadmissible que l'homme meure, c'est uniquement pour que le soldat ragaillardi lutte avec plus de joie. Jusqu'à nouvel ordre, il n'y a que la bataille qui compte et qui vaille la peine. Clartés des aubes, longueur accrue des jours, marche transformée du temps, prodiges du germe et de l'éclosion, rêves de l'esprit, gonflements du cœur, tout doit concourir à l'œuvre de violence rédemptrice et s'y subordonner. Et il est vraiment juste qu'il en soit ainsi, qu'après les noires et monotones fatigues de novembre à maintenant, on obtienne la permission d'élargir un peu le programme. La pièce continue, mais on va changer le décor et l'éclairage. A chaque travail, l'accompagnement, le luminaire, et les conditions qu'il ré-
clame. Quand, sous la neige, on faisait métier de mineur, il n'était pas indispensable que le ciel eût le bleu de la turquoise et que la brise fût légère. Mais dès lors qu'un nouveau genre d'énergie et qu'un surcroît de sacrifices sont exigés de nos enfants, n'est-il pas heureux et comme providentiel que le printemps les aide et leur facilite la tâche?
Ayant compris l'ensemble de leurs désirs, et la soif de beautés visibles qui les altère même en pratiquant la splendeur morale, il s'apprête donc avec un regain de tendresse à les étourdir et à les gâter. Plus abondamment que jamais, il leur donnera ses trésors, le sucre et le miel de ses parfums, toutes ses flatteries délicieuses. 11 prépare le terrain. Il déroule ses gazons afin qu'élastiques au pied ils soient agréables à la vue, et il les rend moelleux pour que le coureur qui tombe se fasse moins de mal. C'est à son ordre que dans les buissons battus par la patrouille, les plumets de lilas caresseront la joue du fantassin. Il modifiera la disposition des feuilles sur la branche afin qu'elle ait au-dessus des képis un balancement de palme, et les fleurs du pommier haché par la mitraille viendront poudrer les régiments de leur frimas
suave. L'arbre ne sera plus un tronc farouche et sans parure, il fournira l'ombre et l'abri de ses rameaux. L'herbe recouvrira les talus, et surtout les tombes éparses des morts glorieux dont elle fera de petits tapis, — des tapis de prière... Même épouvantés, les oiseaux tâcheront, entre deux attaques, de construire leur nid. La sonnerie du coq sera plus matinale, et l'escadrille des hirondelles mettra en fuite la horde des corbeaux. Alors tous les troupiers, redressés dans leurs vieilles capotes, « ainsi qu'en des habits de Pâques », auront conscience d'aller au feu plus gaiement en avril, et d'être les gardes françaises de Royal-Printemps. Et si l'un d'eux, frappé d'un coup mortel, culbute au revers du fossé, le visage contre le sol, peutêtre une touffe d'humbles fleurs, écrasée par sa lèvre, arrosée de son sang, se trouvera-t-elle là juste à point pour engourdir et parfumer son agonie.
D'une façon générale, le soldat à présent comprendra mieux d'ailleurs la maternité de la terre... Les dangers qu'elle court encore et ceux qu'il a déjà bravés pour elle lui ont appris à l'aimer comme il fallait, lui ont expliqué et précisé le sentiment honorable qu'il se conten-
tait jusqu'ici de professer à son égard. Bénéfice des âpres jours durant lesquels on s'est accroché à ses flancs afin de la défendre! Il se produit ce bienfaisant résultat qu'à force d'avoir vécu d'interminables semaines plaqué contre cette terre ingrate et dure, de l'avoir écorchée, creusée, de s'être mêlé aux éléments qui la composent au point d'en devenir soi-même un morceau, une motte, et d'y être descendu et rentré, poussière vivante, de l'avoir respirée et fréquentée dans une cohabitation étroite et furibonde... il est impossible de ne pas recevoir la récompense de ses secrets, de ses incroyables spectacles, de ses rassurantes beautés. Elle se révèle aux armées sous un autre aspect. Le nouveau labour qui la déchire la rend plus chère et plus féconde que l'ancien. Le sol de la paix se complète et s'enrichit par les blessures de la guerre, et la tranchée paraît, dans sa sublime horreur, l'apothéose du sillon. Ces vérités natales, ces symboles éternels, le printemps de 1915 les traduit et les développe tout le long de nos lignes, et c'est à leur mystérieuse instigation que les jeunes vétérans s'apprèlent à bondir hors des canaux et des entonnoirs pour prendre du chanip sous Tazur. La saison nou-
velle ne les libère pas, mais les enrôle dans une mâle allégresse, et la Gloire qui se drapait dans une toge un peu rigide a mis une robe verte aux plis engageants, à la traîne féminine. L'eau sera moins froide et la soupe plus chaude. Il va être poétique enfin de coucher à la belle étoile. Au souple ruban des routes les chansons recommenceront à se dérouler et les grands cous nus surgiront des cache-nez de laine. Il souffle un vent de galop qui démêle les crinières... Le petit cheval gris déjà renifle au Rhin en tortillant sa bouche pour y boire. — « Je t'y mène », lui dit le hussard qui mâchonne une pâquerette.
Le printemps est aussi l'ami de la convalescence. Il va réjouir les blessés qui guériront plus vite, extasiés près de la fenêtre ouverte sur le jardin ; et il ramènera le sourire d'Afrique aux larges dents de nacre du Sénégalais. Enfin nos prisonniers puiseront au sein de son atmosphère exquise une résignation plus sereine, et le myosotis d'Allemagne leur chuchotera en français « qu'on ne les oublie pas ».
Car, à larrière également, nous accueillons le printemps des villes avec un respect el un amour presque religieux. Nous sommes bien
au-dessus de ses vapeurs, de son trouble frivole ; il nous émeut et nous bouleverse aujourd'hui pour des raisons que nous sentons être sacrées. Tout, jusqu'aux plus modestes détails, vient nous frapper le cœur. Que nous entendions, aux faubourgs, le serin qui s'égosille dans la mansarde où se penche sur sa couture la femme du mobilisé,... qu'un piano timide et ne se jugeant plus désormais sacrilège redise sa sonate aux doigts d'une fillette, ou que les enfants nés d'hier, ceux de la génération de la Marne, essayent leur gazouillement... toujours, partout, c'est le même souvenir et la même espérance qui nous traversent. Les fleurs ne repoussent que pour la fête de la victoire. Le buis a l'odeur du laurier. La Semaine Sainte, deux fois mémorable cette année pour la France, lui signifie sa Résurrection.
3 avril 1915.
En attendant celles de cet été, les grandes, voici venir avec Pâques les premières vacances de la nouvelle année, les petites.
Le nombre de ceux qui pourront se les offrir est certainement restreint. Les communications, moins faciles, sont limitées, et puis on n'a pas beaucoup le cœur aux parties de plaisir. Et cependant, pour quelque raison que ce soit, de simple distraction, de santé, ou d'affaires, il y aura tout de même, quoique réduit, un mouvement de vacances en 1916, tant est vif et dominateur le désir qui pousse, aux rayons du soleil d'avril, les hommes à se déplacer. Durant quelques jours ou quelques heures il faut changer d'air et aller à la campagne pour saluer le printemps « chez lui », car il ne semble qu'en visite dans les villes. Tout en ayant sans doute sur
les êtres une prise qui leur manque sur l'immuable nature, les événements, dans la soudaineté de leur cours, même tragique, ne les transforment pas d'une façon radicale, et les fléaux, les dangers, les devoirs sont plus capables de modifier l'esprit et de hausser le cœur, que de toucher aux habitudes. Beaucoup de gens ne sauraient renoncer à celle des vacances de Pâques, où ils trouvent une satisfaction physique inoffensive et presque nécessaire. Il n'y a nullement lieu qu'on les en blâme. Il suffira, pour rendre la chose tout à fait acceptable, de décider que la guerre, si elie ne défend pas ce coutumier loisir, prétend du moins l'inspirer et le diriger.
Pour aller au bout de mon souhait, la perfection serait que le voyage de Pâques d'abord et celui de l'été... si on l'accomplit... fussent exclusivement motivés par une pensée patriotique et filiale vis-à-vis de notre sol dont il ne nous est plus, jusqu'à nouvel ordre, permis de nous absenter. Nous devons rester ses prisonniers heureux et fidèles. Il a besoin plus que jamais de notre présence et de notre ombre sur ses routes. Lents ou rapides, quel que soit le but qui les. attire, ce sont nos pas qu'il préfère
et dont il est jaloux de garder la trace. Si nous voulons le récom[)eiiser, ne foulons que lui. Où irions-nous en ce moment? La France est le meilleur endroit; et dans la France nous choisirons, pour les adopter avec une tendresse continue, les régions martyrisées, ou simplement meurtries. Si nous ne pouvons pas encore y accéder, nous nous avancerons jusqu'au point extrême où l'on aura licence d'approcher, afm de nous sentir le plus près des blessures que nous aurons la douleur d'être impuissants à guérir, et nous croirons que malgré toutes les tranchées, un peu (le notre cœur franchit les lignes et se fait, de l'autre côté, reconnaître à nos frères captifs.
Une fois dans ces zones, chaudes encore des furieuses luttes d'hier, avec quel attentif respect nous les explorerons ! Il ne s'agira pas là d'une promenade pareille à celles d'autrefois. Nous serons en plein air dans un temple immense et comme illimité, où finit à peine de se célébrer, ainsi qu'une magnifique et sanglante messe, le sacrifice de la guerre. Tout aura contribué à la cérémonie : la i^^ande route et le petit chemin, la crête et le vallon, la ferme et le château, la porte et la fenêtre, la tour elle clocher. Pas un
pouce déterre, pas un pan de mur, une cheminée, un toit, pas un arbre, pas un buisson, un pilier sans histoire, un vif caillou, qui n'aient, plus ou moins, participé à la bataille comme accessoire, témoin, décor, ou personnage muet, qui n'en aient subi les péripéties de coups et d'injures et qui n'en gardent longtemps après, même çà et là miraculeusement intacts, une épouvantable solennité. Le ciel et l'eau, ces miroirs fragiles et indifférents d'une heure, d'une minute, n'ont pu s'empêcherde conserver exprès en eux-mêmes des reflets du terrible orage afin de nous les présenter. Partout, et d'une pointe à l'autre de leur étendue frémissante, ces pays à vif nous attendent, nous désirent. Depuis qu'ils ne sont plus défoncés par nos soldats auxquels ils étaient si heureux de prêter l'abri de leurs flancs entr'ouverts, ils réclament notre amour ; et même notre curiosité leur fera du bien.
N'en déplaise aux autres contrées du territoire que leur situation géographique n'a cessé depuis longtemps de favoriser, nous les négligerons un peu pour nous porter vers celles qui ont le
cruel avantage de jalonner le chemin de l'invasion. Nous serions des ingrats de ne pas courir tout de suite prendre de leurs nouvelles et nous assurer de visu de l'état où les a réduites leur opiniâtre résistance. Elles montrent toutes les blessures qu'elles nous ont évitées. Nous n'avons qu'à les regarder pour comprendre ce que nous serions, si elles n'avaient pas été là, sur le passage fatal, résolues à recevoir les outrages qui nous étaient destinés. C'est pour nous qu'elles ont souffert et souffriront encore par la suite avant que leurs plaies ne se cicatrisent. Il est donc juste que notre fraternité, nos secours, notre or, en un mot tous nos soins, affluent à leur détresse.
Elle est inimaginable.
Malgré ce qui nous en a été dit, nous ne pourrons nous en faire une idée qu'après l'avoir contemplée et touchée. Physiquement, les civils sont tenus trop à Técart dans cette guerre. Je n'ignore pas que c'est une nécessité, à laquelle ils sont contraints, malgré eux, par de sages mesures. Mais à force de vivre ici presque aussi facilement qu'à l'ordinaire (je ne parle bien entendu que des gens aisés), ils finissent par oublier qu'à une distance qui n'est pas très
grande, les morts jonchent la plaine, et que les villages s'écroulent; ou du moins, s'ils y pensent, ils s'y accoutument avec un calme qui confine à Tégoïsme. Certes l'autorité a raison de s'opposer à ce que nous voyions couler le sang puisque nous n'avons pas l'honneur d'être admis à répandre le nôtre, mais empressonsnous d'aller rechercher, au moins après la bataille, les traces qu'a laissées partout ce sang libérateur. Même pâli et desséché, il nous rafraîchira la mémoire, il nous fera venir aux yeux les larmes qu'il mérite et que nous n'avions pas versées.
Dès que nous aurons quelques moments de liberté, nous les consacrerons donc à ces pays recommandés par le ravage. Où a passé le cyclone, nous passerons à notre tour. Nous irons questionner les courageux survivants des dangers que nous n'avons pas courus. De leur bouche, nous apprendrons des récits grandioses que nous transmettrons, afin que la chaîne de vengeance et de vérité se prolonge de génération en génération, sans être jamais rompue. Chacun dans sa sphère et selon ses moyens, il faut que ceux (jui ne se sont point batius se créent des poignants souvenirs de l'épopée dont ils ne fu-
rent pas les acteurs. Ces souvenirs cruels, mais toniques et sains, leur seront fournis jDar le tableau des villes renversées. Les inévitables ruines qu'avec lenteur, au long des âges, le temps a causées, inspirent la mélancolie, et le sortilège de leur beauté nous désarme. Au contraire, au milieu des ruines hideuses, faites par l'ennemi, l'âme toujours se relève, et le moral se reconstruit; c'est la revanche de l'incendie et la leçon des cendres. La bonne haine se rallume à ces foyers éteints. Aucun ne sera négligé.
Cela, évidemment, ne pourra pas s'accomplir en un jour. Pendant plusieurs années, nos vacances tout entières seront absorbées par cette pacifique et diiïévenle occupation. Vous imaginez-vous ce qu'il nous faudra de semaines et de mois, si nous prétendons ne rien laisser, pour visiter tous les départements victimes de la barbarie allemande, sans compter, près de nous, la douloureuse et chère Belgique? Peu importe, On y mettra le temps. Et l'on procédera sans hâte, avec ordre et méthode, comme eux hier, quand ils détruisaient à tète reposée.
Nous voudrons en eiïet tout connaître, et à fond, aussi bien les grandes villes à cathédrale
mutilée que les bourgades anéanties en deux coups de canon. Nous n'aurons pas de partialité dans notre itinéraire. Ce n'est pas l'importance du lieu qui décidera de la longueur de la station. Tous les endroits d'ailleurs qui ont reçu le divin baptême du feu, si infimes et ignorés qu'ils fussent hier, sont devenus aussitôt célèbres et rayonnants de gloire. Le nom du moindre hameau resplendit comme s'il était celui d'une capitale. Les communiqués de chaque jour, qui nous entretenaient de nos armées, ne se sont pas bornés à ne renseigner que nous. Ils avaient une portée et un vol qui les a lancés aux quatre coins du monde. A cette heure la Bassée, Vauquois, Notre-Dame-de-Lorette... sont connus au delà des mers les plus lointaines. On sait en Chine ce que c'est que les Hurlus, et Berry-au-Bac est réputé dans les deux Amériques.
De toutes parts, après la guerre, les étrangers se mettront en mouvement pour venir visiter ces lieux immortels. Nous aurons à cœur de les honorer avant eux. Qu'il sera passionnant alors, sur les roules à peine réparées où nous pourrons suivre encore la marche de nos soldats, de refaire leurs étapes, de remuer avec les
roues heureuses de nos limousines, un peu de la même poussière que soulevaient les camions, les convois d'artillerie, et les autos blindés ! Quand il nous arrivera plus tard, aux bois Leprêtre et de la Gruerie, d'être seuls, dans le silence revenu, là où naguère retentissaient de si horribles bruits, et que nous nous arrêterons pour entendre craquer la feuille et chanter l'oiseau... ah! quel contraste, et quel émoi! Que de pensées nous assailleront le soir en voyant surgir le ciel à travers les branches raccourcies des derniers arbres encore debout! Méditation déchirante et féconde où nous épuiserons toutes les ressources du souvenir,... qui, en s'évadant de la réalité, passera du rêve à l'examen de conscience, et à la fin de laquelle nous toucherons vraiment le fond sensible de notre âme. De ces sublimes promenades, nous sortirons toujours brisés par les fatigues de nos défenseurs, éblouis de leur gloire, mais aussi toujours améliorés pour avoir subi la bienfaisante contagion des anciens champs de bataille.
Ces nouveaux et beaux voyages, remplaçant la banale série de ceux d'autrefois, seront
menés avec une gravité recueillie qui, bien entendu, n'aura rien de funèbre, mais ne se laissera pourtant pas non plus profaner par un excès d'allégresse. Il faudra bien se dire avant de déjeuner sur l'herbe, n'importe où, qu'on va peut-être s'asseoir sur des tombes. La pensée de la souffrance et de la mort ne sera jamais bien loin, elle circulera parmi nous avec douceur en conduisant de chers fantômes... Pour nous mettre mieux dans la note, nous nous efforcerons d'ailleurs, chaque fois qu'il sera possible, de faire ces excursions « avec les enfants ». Ce sont eux qui régleront la tenue, dicteront le programme, et seule leur pure et innocente gaieté, qui a ses droits, déterminera jusqu'où peut aller, sans irrévérence, la nôtre. Je ne vois vraiment qu'eux — ou des soldats — capables de servir de guides.
Du premier coup ils nous conduiront aux bons endroits, à la lisière où l'on s'est tant battu !... au mur où l'on a tant fusillé,... aux ruines déjà ensemencées par le vent, à l'église où l'on prie bien mieux depuis qu'elle est à ciel ouvert. Un curé, revenu de loin, qui n'aura fait en reprenant la soutane que changer de capote, surgira des débris pour raconter... à moins que
ce ne soit plus le même, parce que l'ancien se sera prosterné pour toujours, en officiant, à l'autre autel, celui de la Patrie. Plus d'une mère en deuil suivra le cortège, comme absente, et passera, sans les remarquer, sous les nouvelles enseignes des auberges rebâties '.A notre Joffre! Au grand-duc Nicolas! Aux bords du Rhin,... tandis que des soldats, des amputés, tout vibrants d'avoir reconnu, de longs mois après, la place exacte où ils ont été fauchés, où on les a relevés, s'écrieront : (< Dire que c'était là ! que j'ai vu tout ça ! Quelle guerre ! » Ils seront fiers d'eux, de la France. Leur sentiment nous gagnera.
Nous recevrons tous ensemble, à cet instant, sur le front, et sur la poitrine, à l'endroit des médailles, le baiser chaud, vaste et profond de la Victoire.
Faisons au plus tôt ces voyages...
10 avril 1915.
Quand il vous arrive de revoir, au passage, après plusieurs mois, un des vôtres, un soldat, revenu de la ligne de feu, vous ne pouvez vous empêcher d'être frappé du changement qui s'est opéré en lui. Ce n'est plus le même. Sans doute, au bout de quelques minutes, vous le retrouvez, dans l'ensemble, tel que vous l'avez connu jusqu'ici, mais cependant, à chaque seconde, différent de l'homme d'autrefois. Quelle est donc cette étrange métamorphose qui se constate, s'éprouve, et se sent plus peut-être qu'elle ne se manifeste vraiment par des signes d'une évidence matérielle? Dès qu'on la cherche elle se dérobe, et, aussitôt qu'on l'oublie, elle réapparaît. Il est difficile de la nier. V^otre surprise est grande. Non que vous ne vous
attendiez à un changement de la personne, mais pas à celui-là. Il est inexprimable et comme mystérieux. Vous essayez de l'analyser, vous le serrez avec rigueur. Réside-t-il dans l'altération des traits, dans l'amaigrissement du corps? A-t-il pour cause une autre allure, un nouvel aspect extérieur? Oui certes; mais ce n'est pourtant pas tel ou tel de ces indices qui suffit à le constituer. Bientôt vous déchiffrez l'attachante énigme dont le mot, qui ne demandait qu'à se livrer, se révèle tout à coup. Cet air nouveau, discrète et mystique parure du troupier de 1910, s'appelle la gravité.
Tous les hommes de nos armées, sans nulle exception, sont graves, manière qui n'a rien de commun avec la tristesse, car le sérieux des soldats ne leur défend pas d'être gais. Mais leur gaieté elle-même s'est aussi tempérée, elle a perdu volontairement ses éclats un peu juvéniles du début pour s'espacer, se régler et ne jaillir qu'au moment précis où elle est indispensable et 011 rien d'autre ne peut la remplacer. Le rire de guerre n'a pas perdu ses droits, mais, à l'exercice, il est devenu plus perspicace, et, au lieu de se gaspiller, à présent il se ménage. Par le prestige de cette gravité dont il est tout n 7
empreint des pieds à la tête, notre combattant réalise sa perfection totale et définitive. Il trouve en elle son résultat, sa récompense, et le plus beau des avancements qui se produit à son heure naturelle, car on ne pouvait pas l'obtenir à peine engagé ; il fallait qu'on le méritât. C'est fait. Voici l'homme des tranchées avec sa physionomie complète et magnifique.
Traversé par des rayons venus en même temps du dehors et de l'âme, le visage est un pur miroir qui réfléchit deux ciels; tour à tour il s'éclaire et s'assombrit comme eux, avec la même rapidité de franchise. Démuni de toutes ses pensées, pour n'en mieux garder qu'une, le front s'offre, barré d'audace et de patiente résolution. (Juant aux yeux, ils résument un poème de force inébranlable et de calme énergie. Une vie plus puissante les embrase soudain, au sommet de l'être retourné jusque dans ses profondeurs et dont ils sont la flamme obstiném.ent entretenue. Ils montrent une souveraine sagesse. On se rend compte que tout ce que peuvent savoir ici-bas des yeux, ils l'ont appris, et que dans le domaine de l'horreur, rien d'inhumain ne leur est étranger. Quand on plonge en eux pour y lire on voit écrite tout
au long l'odyssée de rexpérience. Ils méditent davantage et portent plus loin; ils ne se souviennent plus d'avoir pleuré, et bien souvent ils oublient de dormir. Une grande et paisible fixité leur reste d'avoir jour et nuit contemplé en face la mort qui n'a pas osé les fermer.
Et la voix a pris de même un autre son, plus bas et plus sévère. La parole, lente et sûre, sans inutile précipitation, apprécie l'importance des choses qu'elle est tenue de formuler; elle les pèse, les détache, elle prétend qu'on les retienne ; elle paraît, mot par mot, les dicter à l'historien, car le soldat n'improvise pas, et tout ce qui sort de sa bouche a reçu dans le feu le baptême de la vérité.
Après le regard et l'accent, — le geste, l'attitude, tout le reste a changé aussi dans les façons de ce nouvel homme, détendu et armé par la robuste philosophie de la guerre. Méditatif et plein d'espoir, commandé par une idée supérieure, il n'est plus seul avec tout ce qui l'encombrait, il a cette figure des religieux, des savants, des grands absorbés par un sujet éternel. 11 donne l'impression d'avoir subi tout à coup le choc inattendu d'événements terribles, de formidables révélations qui pouvaient
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le tuer el dont cependant, par grâce d'En-Haut, il a réchappé, plus confiant et plus fort. On s'étonne que ses cheveux n'aient pas plus souvent blanchi. Il dégage enfin cette affirmative impression que rien ne peut désormais l'étonner ni l'effrayer ; il est d'avance au-dessus de tout. Et, non seulement les dangers, la douleur ne sauraient maintenant l'émouvoir, mais l'avenir lui-même, les surprises de l'inconnu, ne sont plus de taille à le troubler. Modèle accompli de résistance et de hardiesse, exemple de bravoure militaire et de tous les courages, type de l'honneur et du devoir, parvenu et haussé au dernier point de lui-même, le guerrier français, harmonieux et réglé, se montre donc à nous dans l'auréole acquise de cette maturité qui couronne sa perfection. L'universel respect que nous avons pour lui s'en trouve consacré.
Tel est le premier changement notable de la guerre. Tandis que beaucoup de moralistes se tourmentent de savoir et de déterminer quelles seront les transformations sociales de demain après l'immense événement, la plupart ne son-
gent pas qu'avant les choses ce sont les hommes qui commencent par donner le signal, et que, dans l'homme, sans attendre la fin de la lutte régénératrice, l'aspect extérieur s'est déjà modifié.
Comprendrons-nous que ce renouvellement physique n'a de valeur et de signification qu'autant qu'il est la marque immédiate du plus pur moral auquel il correspond, et qu'il annonce par la splendeur du visage, la sérénité de la voix, et la prophétie du regard? Notre frère des tranchées, tout en étant notre cadet, a pris sous l'uniforme l'autorité d'un aîné. Il nous déclare par sa tenue générale qu'il est prêt, au lendemain des batailles, pour les campagnes futures. Mieux que de redevenir ce qu'il était autrefois, il restera ce qu'il est aujourd'hui. Personne ne pourra s'y tromper. Du premier coup on reconnaîtra ceux qui auront fait la guerre et porté les armes. Sans qu'ils aient besoin de le dire on s'en apercevra, car ils seront malgré eux trahis par leur noblesse indélébile. Grâce à la désignation du passé ils deviendront d'innombrables vedettes, ils continueront par habitude à se distinguer, à s'exposer, à être les agents de liaison, les hommes
de bonne volonté, les serviteurs actifs de la patrie.
Dès à présent notre travail le plus simple et le plus pressé consiste à nous mettre en état, quand reviendront ici les pèlerins de la victoire, de ne pas trop démériter d'eux. Ne serait-il pas nécessaire, de profiter d'abord de leur glorieuse absence, pour nous modifier un peu tout de suite, afin qu'à leur retour ils fussent aussi frappés du changement qu'ils trouveront en nous? Imitons-les. Ou du moins tâchons, dans nos lignes. Oue leur maturité enfante et crée la nôtre. Ne laissons pas se dissiper ces leçons d'héroïsme ininterrompu et subissons, en la provoquant, la répercussion du sacrifice. Cette tempête inévitable nous aura été utile si elle nous a instruits, si elle a opéré, comme celle d'un organe affaibli ou faussé, notre rééducation. Souvenons-nous d'avoir été à la rude et savante école, à l'école de guerre. Qui oserait dire que nous n'en avions pas besoin pour apprendre les grandes lois de la paix qu'elle a seule mission d'inculquer? Réfléchissons. Au moment où nos horizons vont s'élargir, descendons en nous-mêmes, dans les petits souterrains de la veille oii nous retenait une
égoïste prudence, et comparons à nos anciennes préoccupations, à nos anciens désirs, à nos anciennes et médiocres convoitises, tout ce qui depuis huit mois fait la torture et la soif de nos âmes amplifiées. Quelle que puisse être, lourde ou légère, la somme des tribulations, des souffrances, nous sommes bien forcés d'avouer, quand même, que nous valons mieux en cette heure douloureuse et capitale qu'aux minutes de plaisir et d'étourdissement, et que le geste des épées nous a dégagés. Il nous indique, de loin, mais avec netteté, le vrai point de direction. Nous sommes à présent sur la voie, nous en avons la certitude. C'est dans ce sens, et pas ailleurs, qu'il faut marcher pour arriver oîi nous voulons.
Qu'on ne s'imagine pas en effet que la maturité précieuse des soldats leur soit réservée. Elle n'est interdite à personne. Ayant la volonté de l'obtenir, nous pouvons, quoique par des moyens différents, y prétendre avec succès. Nous ne l'atteindrions peut-être pas tout seuls,... heureusement nous sentons là nos vaillants amis, empressés à nous servir. Par la logique du dévouement, tout bien dans cette guerre ne doit-il pas venir d'eux? Rien ne s'établit sur
place et à distance, dans le présent et en vue de l'avenir, que par eux. Ils sont les artisans et les dispensateurs de générosités qu'ils ne soupçonnent pas. Ce qu'ils gagnent nous enrichit et ce qu'ils perdent nous est aussi accordé, nous revient, par droit de succession fraternelle. Vivants ils nous prêtent leurs vertus et morts ils nous les lèguent. Nous sommes donc obligés d'accepter l'héritage et d'en faire l'emploi prescrit. Si nous éprouvons tout à coup que nous sommes mûris par une pensée plus profonde et plus haute, et qu'un feu plus pur réchauffe nos veines, c'est que l'âme et le sang de ceux qui tombent à toute heure refluent en nous et nous débordent. Chaque jour, du front à l'arrière, s'accomplit le miracle de cette transfusion.
17 avril 1915.
Entre tous les mutilés, le soldat aveugle est le grand martyr de la guerre.
Mais, en même temps que son exceptionnelle infortune le frappe plus fort et le désigne à la prédilection de la pitié, elle le met en évidence et le surélève. 11 apparaît comme la victime, complète et poignante, d'une sorte de destin tragique, et ce privilège redoutable fait de lui un dignitaire de la souffrance, un héros du sacrifice. Il évoque l'antiquité, des sommets de laquelle, la tête haute et les bras en avant, il a l'air de descendre. L'étendue de son malheur le rend majestueux, presque sacerdotal. On peut l'honorer sans injustice et lui réserver une admiration plus compatissante qu'aux autres disgraciés de la bataille, car il perd non
seulement ses yeux, qui sont tout, mais par là même il n'a plus qu'un demi et imparfait usage de ses bras, de ses jambes, privés de surveillance et condamnés à l'insécurité. II est un prisonnier qui n'a même pas l'espoir de l'évasion.
Nous serions inconsolables d'accroître son supplice en essayant de l'exprimer, mais convient-il, à ces heures épiques, où le courage et le renoncement dominent toutes les épreuves, de glisser sur le sort de l'aveugle et d'en taire ou d'en esquiver la cruauté sous prétexte qu'elle est trop douloureuse?
Nous hésitons à le croire.
Lui-même, ce soldat, dont nous ne soupçonnons pas la splendeur de vaillance homérique, serait peut-être le premier à prétendre connaître la vérité que nous redoutons pour lui. C'est la seule chose à présent qu'il puisse et veuille « regarder en face ». Ces lignes, en tous cas, ne sont pas tracées à son intention personnelle, mais à la nôtre. Si l'aveugle de la guerre en fournit le sujet, elles ne lui sont pas destinées. Leur but est précisément, par un aperçu, nécessaire et rapide, de la tristesse et de l'angoisse où il se trouve à présent renfermé, de nous
jeter vers lui, de vaincre la gêne nerveuse et l'instinctif effroi que procure son incomparable misère. C'est pour apprendre à le plaindre — sans le lui dire — et à Taime davantage, que nous nous efforçons de ne pas fuir la pénible impression qu'il nous cause. Nul ne soulagera un peu ses souffrances qu'après les avoir entièrement approfondies. Or, il saute à l'esprit de chacun, bouleversé à cette seule idée, que perdre la vue est la catastrophe par excellence. A ces mots, la sensibilité s'effare et se révolte, ainsi que devant un fait inadmissible et monstrueux. On comprend mal que pour l'homme — dont elle est le besoin et la condition — la lumière ne soit pas à l'abri de toute menace et de toute surprise, et que les yeux, par lesquels on jouit de ce bien suprême, n'aient pas obtenu du Créateur l'invulnérabilité. Mais le vif combattant de la veille que nous observons aujourd'hui sans défense, immobile, et la figure couverte d'un bandeau comme un parlementaire, nous offre une image autrement affreuse que celle de l'aveugle de la paix. Plus que personne, il méritait que la guerre, en le réduisant, lui laissât au moins ses dernières armes, lui permit de conserver celte précieuse et franche épée qu'est le regard. Pour nous
expliquer le sens d'une telle mesure, nous en arrivons à nous demander si les braves qui en sont l'objet ne se trouvent pas, au contraire, dans l'échelle des titres, marqués d'une mystérieuse faveur. L'immensité de leur détresse physique ne serait-elle pas la rançon d'un nouvel état de perfection morale? Peut-être ce que nous prenons pour une déchéance est-il une apogée? Raccrochés à cet espoir, nous ne trouverons pas invraisemblable que la cécité des soldats soit une sanctification.
Comment aurait-on l'égoïsme d'écarter les inévitables pensées qu'inspirent ces malheureux? Elles ont un droit sur nous. Je suis forcé de m'y livrer. Le soldat qui ne peut plus marcher seul et que l'on conduit me trouble, me désole. Il gâte ma vie. Je me fais du mal à me représenter sa souffrance, et je sais, tant elle est grande, que, même en y prenant part, je ne la diminue pas. Cependant, m'imaginer son supplice est encore une des meilleures façons de me rapprocher de lui, défaire que mon désir le rejoigne plus directement.
La première de ses tristesses, que je devine.
est de se sentir à moitié privé des joies de la victoire. Toutes, sans doute, ne l'abandonneront pas; il en connaîtra quelques-unes. Mais celles que devaient lui prodiguer les yeux, celles-là, si pleines, si étourdissantes, si gaies — plus attendues — d'une qualité si française... il faut qu'il y renonce. Les uniformes, les drapeaux, les bras levés, la folie peinte sur les traits, les soulèvements de la foule, ivre de tendresse et de gloire... il n'en recevra pas le choc et le baiser. Les fleurs qu'on lancera pourront distribuer leurs parfums à ses narines dilatées... il ne suivra pas dans l'air le vol des bouquets et la trajectoire des roses. Toutes les couleurs lui échapperont... la robe des chevaux et celle des femmes, les gestes de la troupe et du peuple, les remerciements du sabre et le salut des plumes blanches. La magnifique et délirante scène du Retour aux innombrables tableaux, aux cent actes divers, se déroulera pour le réformé du triomphe, même s'il y participe, dans une obscurité pathétique et retentissante, au fond de laquelle il essaiera de coordonner le chaos de sa tête et de son cœur. Cette épreuve sera la pire. S'il la traverse indemne, elle aura trempé à jamais son énergie et cuirassé sa rai-
son, car il eût accueilli de meilleure grâce son destin, s'il avait été sûr d'assister comme tout le monde à l'unique cérémonie, s'il lui avait été accordé de la bien graver, avant qu'il fût noir, sur le tableau du souvenir, et de dépenser, en se consumant à cette occasion, la dernière flamme de son organe condamné à mort. Même cela, cette juste et simple récompense lui est refusée. Soit.
Mais en attendant ce dur sacrifice, combien d'autres déjà, qui vont l'y préparer, se dressent devant lui ! Je ne puis me résoudre à les énumérer. Lui-même est obligé de se détourner de leur ensemble et de ne les traiter qu'un par un. Et cependant, l'être abattu, qui semble annihilé, trouvera peu à peu dans des sources jaillies soudain ou ignorées jusqu'ici de lui-même, la force prodigieuse de se reprendre et de s'organiser. La grâce d'état est en vérité sans limites. Quand on y réfléchit bien, le miracle par lequel l'aveugle arrive à se refaire une autre existence qui prolonge et achève l'ancienne, est plus étonnant encore et plus significatif que celui qui se bornerait tout simplement h lui rendre la vue. Cette force indispensable qui nous stupéfie, nous qui som-
mes toujours « du côté de la lumière », l'homme éteint^ si faible et si humble qu'il soit, la possède généralement. On peut donc affirmer qu'elle ne manquera pas au soldat pour qui le courage est une vertu fondamentale, un exercice habituel. Songez toutefois aux degrés qu'il devra franchir, aux chemins de patience et de vertueuse douceur par lesquels il lui faut passer avant d'en arriver à ce point où le providentiel et mystérieux travail donne son résultat, où l'extraordinaire adaptation est un fait accompli!... Et puis, un moment viendra où, dans le temps n'ayant plus pour lui son caractère et sa durée d'autrefois, le retraité de l'ombre, le soldat aveugle aura accepté, se sera soumis, par esprit de discipline et pourra dire, en racontant ses campagnes : « Voilà ce que j'ai vu », sans que rien, même le mot navrant de voir, fasse tressaillir son impassible visage devenu pareil à ceux des dieux taillés dans le marbre et dont les prunelles n'ont jamais eu de regard.
Ah ! pour les conduire, sans heurts ni secousses, jusqu'à cette plaine de quiétude intérieure, jusqu'à ces oasis de grave sérénité, ayons tous les soins, les plus minutieux et
les plus délicats, employons à l'infini toutes les ressources de la tendresse et de la fraternité ! Allons chercher leur pensée, et frapper à la porte de leur maison sans fenêtres; soyons les clairvoyants des désirs qu'ils nous taisent. Le soldat de la guerre, aux yeux encloués, exige tout de nous parce qu'il ne demande rien. Lui qui se croit un éternel absent, qu'il nous sache là, toujours présents. Que son inertie nous remue. Agitons-nous, sans désordre, autour de son stationnement. N'attendons pas que sa main nous quémande pour la saisir ; que la nôtre la première l'aborde sans le surprendre. Appliquons-nous surtout à rassurer sa continuelle inquiétude afin qu'il ne se sente qu'à la merci des attentions et de la bonté. Mieux que d'autres, les femmes s'acquitteront de cette tâche entraînante et sacrée. Parmi elles, déjà, plus d'un OEdipe des tranchées a trouvé son Antigone, et plus d'un Tobie, son ange.
Et nous voulons espérer — mieux que cela, nous croyons — qu'après avoir eu ici-bas les joies supérieures et enchanteresses de la musique, après avoir goûté l'amitié plus profonde
et plus dévouée des hommes, la tendresse plus soumise et plus intelligente du chien, les mystérieuses caresses de la brise, les délices plus suave des odeurs, les beaux et inconcevables poèmes de l'âme aperçue enfin, et le charme apaisant de la réflexion sublimée, calme et toute pure, que plus rien désormais ne trouble et n'égare, les soldats aux paupières inutiles, dans un autre séjour, seront dédommagés de façon magnifique.
Mineurs de la patrie, vous remonterez de vos puits. Le charbon de la foi qui brûlait dans vos caves rallumera tout à coup les deux lampes de votre front. Aveugles des armées, la mort en vous prenant vous ouvrira les yeux ! Car on vous doit — et vous l'aurez — tout un arriéré de lumière. Là où vous serez, vous ne marcherez plus, hésitants, vous courrez, rapides, ayant laissé les bâtons dont vous tâtiez la terre afin d'en trouver la sortie... Et, placés en première ligne, en tête des grands blessés, comme des éclaireurs, vous pourrez fixer le soleil. Trempées par le feu de la bataille et par les ténèbres du sacrifice, vos prunelles seront préparées à soutenir l'Eclat divin. Vous serez la garde d'honneur du Buisson ardent.
24 avril 1915.
Il y a des gens qui, aujourd'hui, ne veulent pas admettre l'optimisme. C'est leur bête noire. Ils foncent dessus dès qu'ils l'aperçoivent et le traitent durement.
Vous n'êtes pas sans connaître quelques-uns de ces « francs-tireurs du pire ». A peine, avec la réserve et la gravité que comporte une élémentaire sagesse, avez-vous exprimé devant eux des opinions qui relèvent de la confiance et de l'espoir, qu'aussitôt vous les voyez changer de visage, comme menacés et atteints jusque dans leur honneur. Ils ne vous laissent même pas le temps d'exposer vos raisons tonifiantes. Ils les repoussent d'avance et par principe. Les voilà déchaînés, h ce point que le véritable et unique ennemi, celui de la guerre, passe au second
plan et que vous avez la perception très nette de devenir le principal adversaire de la minute. On vous combat pour l'espérance que vous placez dans la bataille et dans les combattants. La tristesse sombre et sans remède, la constatation, froide ou indignée, des maux et des douleurs, la récrimination générale sont les seuls sentiments choyés par ces apôtres de l'amertume. Opposant à toute parole de réconfort et à toute pensée rassurante Thorreur étroite et systématique des faits, le chiffre des blessés, des disparus, et abusant des dommages d'une situation qu'ils vous reprochent comme si c'était vous qui l'aviez créée, ils fulminent sans désemparer.
Leur connaissance de tout ce qui peut troubler et déranger un homme impressionnable est profonde. Maîtres de l'irrésolution, doctrinaires du doute et de l'abattement, ils possèdent l'art de noyer, en les mouillant peu à peu avec adresse, les poudres de la volonté. Ce sont les sapeurs glacés du courage d'autrui. Prenant toujours les deux points extrêmes d'un événement ou les disparates d'une question, et les rapprochant à dessein pour mieux les différencier, ils s'appliquent à en tirer des brusques
effets de contraste à l'aide desquels ils se figurent avoir raison. « Est-il possible? Quand le sang coule à flots dans les deux tiers de l'Europe et jusqu'en Asie... vous trouvez que tout va bien?... — Cependant nous ne remportons que des succès. — Je vous l'accorde... IMais à quel prix ? » — Dans leur cerveau les idées mornes et rétrécies et dans leur bouche les mots dissolvants se liguent pour fournir à chaque minute la riposte fâcheuse. Vous leur parlez de gloire, ils vous montrent les ruines. Vous sonnez l'Angélus, ils font tinter le glas; et quand vous agitez les drapeaux ils déplient des linceuls.
Que faire? Les persuadera-t-on jamais?
Faut-il même l'essayer? Ils ne comprennent pas. Non par manque d'intelligence, car il n'est pas obligatoire d'être « un aigle » pour posséder la force et la fierté de cet oiseau supérieur, mais les pessimistes de la guerre ne comprennent pas parce que le désir, la volonté du bien et du mieux quand même leur manquent totalement. En vertu d'une optique morale depuis longtemps faussée, ils voient défectueux, et —
quoiqu'ils ne s'en rendent pas compte, j'en suis certain — la chose qui cloche, l'entreprise laborieuse ou qui du moins leur semble telle, exercent sur eux une espèce d'attraction maladive parce qu'elles correspondent à la tournure secrète d'un esprit méfiant et toujours désapprobatif.
La capacité de leur mauvaise foi est inouïe. Quand vous exprimez votre satisfaction grandissante, le calme inaltérable de votre cœur et l'orgueil des temps miraculeux que nous vivons, ils savent parfaitement que ces termes d'agrément, fournis par une large pensée d'ensemble, ont une valeur proportionnelle, une qualification de résultat et que leur sens courant est transfiguré par les faits extraordinaires auxquels nous sommes tenus de les appliquer. Peu importe. Ils feignent de croire que l'optimiste est une espèce de commis voyageur du patriotisme, qui boit du lait dès que le sang coule, et qui n'est jamais aussi à son aise et dans son élément qu'au milieu de catastrophes dont il a rêvé toute sa vie en les appelant de ses vœux. A qui de nous n'est-il pas arrivé, aussi bien le soir d'un petit échec que le matin d'un grand succès, d'être attaqué par le pessimiste avec un : « Eh
bien? vous êtes content? » Et ce content^ dans les deux cas, était plein jusqu'aux bords de choses sous-entendues, mais d'une affreuse clarté. Cela voulait dire, à propos de l'accroc : — Eh bien? Hein? Ces fameuses victoires annoncées, promises...? et alors le mot content débordait d'une épouvantable ironie... Et à propos du brillant fait d'armes, le content signifiait à ne pas s'y tromper : « Oui, parbleu! je sais... pourvu que la tranchée soit prise et la cote enlevée, ça vous suffit. Vous jubilez. Tout le reste vous est égal!... Pas difficile! »
A quoi bon s'efTorcer, devant un pareil parti pris, de recourir à la discussion? Le silence, le sourire grave et le coup droit du regard sont les seules réponses capables de toucher le but.
Mais s'il est inutile de gaspiller, à ne pas convaincre ce personnage néfaste, un temps qu'il vous fait perdre exprès pour que vous ne l'employiez pas à une œuvre de propagande sereine, on doit pourtant le signaler comme un danger public. Il a beau être l'exception, cela ne l'empêche pas de nuire. Pendant que tout le monde sert, il faut le mettre hors d'état de des-
servir, et montrer à ceux qui pourraient se laisser gagner par ses coupables théories les pauvres raisons, toutes naturelles, qui expliquent son attitude et dictent ses paroles. Ces raisons ne sont pas de grand ordre.
Tout d'abord il y a un point très significatif, c'est que le pessimiste de la guerre ne se rencontre que parmi les civils. Ce type est inconnu dans l'armée. Il n'existe, chez elle^ nulle part; et d'ailleurs il ne pourrait pas y pousser. S'il lui arrivait — hasard ou distraction — d'y naître en quelque coin,... à la première syllabe malsonnante il tomberait sous le coup du blâme et de la répression. En effet, le troupier qui tiendrait un seul des propos que se permet impunément du matin au soir un pékin grincheux, et quelquefois décoré, serait puni sans scrupules. Eh mais... n'êtes-vous pas saisi à cette idée que les mots, les mêmes, lâchés ici sur le trottoir par cet homme qui ne court aucun péril, mériteraient un châtiment si, au lieu de tomber de sa bouche, ils sortaient de celle d'un soldat, d'un familier du sacrifice? Moi cela me frappe avec beaucoup de force. Je m'imagine que ces paroles sont plus graves qu'elles n'en ont l'air, et j'en conclus que celui qui, surtout
sans risques et loin de la bataille, les prononce n'a pas lieu de s'en vanter... je me dis qu'il ne peut pas être bien honorable pour un civil de penser des choses jugées indignes d'un militaire et que l'interprétation, donnée sous l'uniforme à une certaine tournure d'esprit et à certains propos, est la bonne. Elle suffit à m'éclairer sur la façon dont il convient par ailleurs de les juger et de les accueillir. Du premier coup mon siège est fait.
Et si j'observe de plus près le mécontent de la guerre, je m'aperçois que c'est presque toujours un gavé de la paix, favorisé de la fortune ou de l'intrigue, un homme qui n'a jamais eu qu'à se louer de la destinée, qui s'est arrangé pour tout recevoir en donnant fort peu, et à qui la vie n'a cessé de sourire même s'il ne le lui a pas rendu. Son aigreur ne lui vient pas des épreuves qu'il a subies, mais de celles dont il a la crainte préventive. Il ne saurait donc être amical à ces immenses événements qui se passent sans lui, et au-dessus de lui, et d'instinct il leur est un critique plein d'àpreté.
Ajoutez, surtout chez les pessimistes de haut bord, chez les pontifes de l'abattement, la soif de jouer un rôle malgré tout, fût-ce à rebours
la manie de contredire et l'orgueil de professer, Tambition enfin d'exercer une influence, quelle qu'elle soit, pourvu qu'on en ait une, et vous vous représenterez alors comment une quantité de gens honorables et de bons citoyens, en gros, mais qui n'ont pas toujours suivi dans leur chemin la grande route nationale, sont aujourd'hui dévoyés, un peu flottants et amenés à tenir des discours où Ténergie n'est adoptée que pour décupler les alarmes.
Comment douter dès lors que V optimisme ^ très utile en temps ordinaire, ne soit, à cette heure, la condition même d'une bonne santé française? Mieux qu'une règle et qu'un devoir, il est une hygiène. Tous ceux qui absorbent aujourd'hui notre admiration et notre respect le pratiquent avec un calme religieux. Il est une des formes aimables de leur croyance, un petit nom de leur foi. Devenus la cible de mille coups, atteints cruellement dans leur chair, dans leur cœur, la plupart auraient un peu le droit, ou tout au moins l'excuse, d'adresser quelques reproches à la destinée et pourtant ils s'en abstiennent. Le soldat souffre, il endure d'horri-
bles épreuves, traverse d'innombrables et nouveaux dangers dont un seul suffirait pour avoir raison du plus vaillant. Interrogez-le : « Tout va bien. »
Les femmes vivent dans l'angoisse, mais leurs yeux sont tranquilles et elles sourient. Tout va bien.
L'officier, qui se rongeait et s'énervait, a bientôt appris la patience; il subit depuis des mois la question de cette vertu, mais grâce à elle il a monté d'un degré. Il n'était qu'un brave; il est un saint. Dans la boue jusqu'au ventre, il dit, à la fin du jour, à ses hommes : « C'est à recommencer, mes enfants. Tout va bien. » — Tout va bien, mon lieutenant, approuvent les enfants...
Et voici, sur son petit lit de camp, le général Maunoury. Le corps dignement allongé, les talons joints, immobile et comme mort, la tète enveloppée de linges qui lui recouvrent les deux yeux, il semble qu'il a parlé... mais tout bas. Quelqu'un se penche afin de l'entendre, car, à cause de sa mâchoire fracassée, il articule mal...
— Que dit-il? demande l'entourage anxieux.
— Il dit que tout va bien.
1" mai 1915.
C'est la langue allemande.
Elle n'avait jamais été aimée, aujourd'hui elle est devenue odieuse.
Ceux qui, il n'y a pas longtemps encore, la savaient, et la parlaient quand ils ne pouvaient faire autrement, convenaient sans difticulté que c'était la plus laide, la plus dure, la plus désagréable des langues. En dépit du snobisme avec lequel nous avions parfois la faiblesse de l'admettre quand elle était chantée, elle demeurait blessante à nos oreilles. La musique elle-même, malgré l'étendue, l'abondance, la souplesse et la grâce de ses moyens, ne traînait et ne remorquait qu'avec une peine infinie le poids lourd des phrases de loo kilos qu'elle avait la terrible mission de mettre en branle, et malgré
ses efforts elle n'arrivait qu'à souligner, sans l'adoucir, la rébarbative horreur des accents. Telle quelle cependant nous subissions cette langue dont les gens de goût, qui en étaient les victimes, ne furent jamais la dupe. Et puis, au dire de certains Français pénétrés pour elle d'une incroyable vénération, elle avait, entre toutes, qualité pour bien connaître des hautes questions scientifiques; elle en était le verbe, autorisé, universellement reconnu, la forme doctorale la plus accomplie. Exprimées en allemand, les plus simples et les plus fragiles propositions acquéraient le solide d'une règle et d'une vérité, obtenaient la puissance et la profondeur du nébuleux. Par là même elles méritaient aussitôt les noms sacrés de texte et de loi et se gravaient comme sur l'airain des canons : idtima ratio.
Bien qu'aujourd'hui les intoxiqués du pédantisme teuton ne soient pas tous guéris, la manière allemande est en baisse, et la langue a reçu un coup. On s'est aperçu, un peu tard, qu'au lieu de promulguer la civilisation et de définir des vertus, elle était l'idiome de la force brutale, excellemment approprié aux besognes viles et dégradantes, aux ordj-es de meurtre,
d'incendie et de pillage... Ses fourbes rudesses ont en effet tout de suite cédé la place aux hoquets de la bête fauve ; elle a révélé par des actes spontanés et naturels la sauvagerie qu'elle annonçait jusque dans ses grosses et mielleuses gentillesses. Sous la bière qui l'empâtait, le sang qu'elle aime et dont elle a la soif est revenu la teinter, donner à ses mots leur véritable et hideuse couleur. Cette langue n'est plus tolérable pour nous. La voir écrite nous outrage et nous exaspère. L'entendre et la parler sont un cruel supplice. Aussi le serment a-t-il été déjà prononcé par quelques-uns de bannir après la guerre la langue allemande, non seulement du programme de nos études, mais de partout. Qu'elle soit chassée de France, de nos cerveaux et de nos bouches, comme le pire des fléaux !
Mais réfléchissons. Ayons le courage d'écarter un instant les raisons de représailles, et tâchons de vaincre le sentiment au lieu qu'il nous domine.
Est-il possible et pratique d'abord de supprimer chez nous, là où il était jugé nécessaire, l'emploi de la langue allemande ?
Je commence par déclarer que je n'en sais rien et que, pour ma part, je le souhaiterais de tout mon cœur. La question s'offre tellement vaste et complexe que je ne prétends pas la résoudre. Il me suffît de la poser et d'attirer sur elle l'attentif intérêt des personnalités compétentes. Hier cette langue était au premier rang de celles enseignées dans nos écoles. On la prescrivait comme un devoir pénible, mais national. Elle était, pour les patriotes avisés, une connaissance d'utilité publique. Si profondément changée que soit après la guerre, visà-vis l'une de l'autre, la situation de la France et de l'Allemagne, si modifiés et réduits que doivent être leurs rapports, le seront-ils à ce point que Ton puisse, sans le moindre inconvénient, renoncer à tout ce qui précédemment servait à les faciliter? Entre tous ces moyens la langue est le principal. Ou bien les rapports cesseront-ils tout à fait? J'entends que la plupart le veulent et s'écrient, animés d'une légitime haine : « Plus rien de commun à l'avenir avec la nation abhorrée. Elle est morte pour nous. Elle n'existe plus. »
Elle existera cependant... vaincue, amoindrie, humiliée, dégradée, mais non anéantie. N'y
aura-t-il pas — sous des formes de bonne défense, et avec toutes les mesures protectrices dont nous nous entourerons — des relations nouvelles, purement d'affaires et d'intérêt bien compris qui, tout de suite ou plus tard, à la longue, s'établiront entre les commerces et les industries des deux pays? Si cette supposition ne mérite même pas d'être envisagée, mettons que je n'ai rien dit, je la retire avec joie. Mais si elle est susceptible, fût-ce malgré nous, et par la force des choses, de se réaliser, on sera bien obligé de convenir que la langue allemande fournira, dans l'espèce, à ceux des nôtres qui la parleront, une aide précieuse, une indiscutable supériorité.
Quoi qu'il en soit, renonçant à épiloguer davantage sur cette matière délicate, je me place à un autre point de vue : celui de Vutilité, qui m'offre un meilleur terrain.
Trouvez-vous utile de savoir la langue de votre ennemi ? Assurément oui. La réponse ne fait pas doute. Et plus l'ennemi est dangereux plus on doit se mettre en élat de l'attaquer et de se défendre contre lui en ayant recours à ses propres moyens. Vous ne pouvez pas vous dissimuler qu'après la guerre, en dépit de
toutes les lois et de toutes les vigilances, l'infiltration germanique essaiera de reprendre de plus belle... Pour la découvrir et l'arrêter, pour la surprendre active et invisible sous le couvert des naturalisations suspectes... pour éventer les pièges, déjouer les ruses, percer les mensonges... la connaissance de la langue ennemie sera nécessaire. Grâce à elle on aura non seulement le pouvoir de comprendre le mot étranger, mais de traduire la pensée hostile. Elle permet de saisir les intentions cachées et de prévoir les buts mystérieux. Elle est la clé, la clé de sûreté qui à toute minute ouvrira, sur le caractère et Tàme détestables, les portes les mieux condamnées. A l'assaut des prétentions, au péril des traîtrises elle opposera une résistance plus soutenue. Par elle on aura la facilité d'enrayer d'une manière directe et rapide les campagnes de mauvaise foi, les propagandes scélérates entreprises contre nous chez les autres nations. Il ne sera plus besoin qu'on nous les signale en les dénaturant... Nous lutterons nous-mêmes, tout de suite, et en ripostant de première main. Ne voyons-nous pas d'ailleurs que les Allemands, pénétrés de ces vérités, apprennent notre langue et, à force de résolution, arrivent
à la parler avec- une aisance redoutable? Ils nous donnent ainsi Texemple et nous tracent la conduite à suivre. « Mais alors, me direz-vous, si le Germain sait et emploie avec nous notre propre langage à un tel degré de perfection, nous n'avons plus besoin d'user du sien. » A quoi nous répondrons : Erreur. Si bien qu'il se déguise, et s'exprimàt-il en français de la façon la plus correcte, un Teuton aura moins de chances d'abuser un interlocuteur averti. Celui-ci, grâce à ses études, démêlera sans peine, sous les termes choisis du faux Parisien, les constructions originelles de l'homme de Saxe ou de Prusse, et son instinct lui fera sentir l'accent d'une prononciation qui en sera cependant totalement dénuée. 11 lira au travers du fourbe et démasquera plus vite l'espion.
Ceux de nos officiers que j'ai pu interroger à ce sujet ont été très affirmatifs : « Plus que jamais, au lendemain de la victoire, il faudra, dans l'armée et en dehors d'elle, continuer à apprendre rallemand. » On m'a dit, d'autre part, que beaucoup de nos prisonniers, simples soldats, profitent de la condition fàclieuse oij ils se trouvent pour en tirer au moins le profit dont ils devinent l'importance future; ils pio- II 9
client le boche. Et bien plus, je le répète, dans une pensée d'avenir que pour les commodités de leur situation présente. Maintenant, écoutez ceci. Dans un admirable article paru en 1871 et qu'un hasard a placé l'autre jour sous mes yeux, Paul de Saint-Victor, occupé de la même pensée et trouvant au fond de son cœur le courage de surmonter ses dégoûts, s'écriait en parlant de l'Allemagne : « Apprenons encore sa « langue obscure et inextricable, derrière lace quelle, sachant notre ignorance, elle cachait « ses plans de haine et ses projets de ravage, « comme elle embusque ses hordes dans le « fond des bois... Mais, pour le reste, traçons « entre ses peuples et le nôtre une frontière « inviolable. Restons Français par l'esprit, « par les idées, par les mœurs, comme nous « le sommes par le cœur. C'est en embras- « sant la terre natale, en nous pénétrant de « sa sève que nous pourrons recouvrer nos « forces et abattre le géant barbare qui nous a « vaincus. »
Aujourd'hui que la bête plie et va tomber, l'ardent prophète, s'il vivait encore, ne manquerait pas, j'en suis certain, de nous donner le même conseil. 11 pourrait même, en se relisant,
recopier ces lignes si douloureuses pour notre méditation, qu'il traçait il y a quarante-quatre ans : « Envahi par les autres peuples, Paris « avait été conquis par l'Allemagne. Elle ex- « ploitait sa Bourse, encombrait son commerce, « usurpait ses afTaires et ses industries. Du bot- « tier au banquier, la coupe était réglée et l'ac- « caparement méthodique... Le germanisme « s'infiltrait jusque dans nos mœurs et notre « hygiène... Cependant ses hôtes si choyés « accomplissaient « leur mission ». Ils creu- « saient des sapes et des mines... L'espion était « descendu chez nous des voûtes de la caserne « et il correspondait avec son patron. Aujour- « d'hui nous savons si ses renseignements « étaient sûrs. La colonie allemande de Paris « a rallié l'armée de la Prusse... Le banquier « qui vivait « famillionnairement » avec nous, « fait les fonds de nos exterminations et de nos « ruines; Tctudiant ajuste un canon Krupp « contre l'Ecole sur les bancs de laquelle il « venait studieusement s'asseoir; le docteur « pointe un mortier-monstre sur le Musée scien- « tifique dont il fouillait les collections et com- « puisait les archives. Tannhœuser, s'il était là, « tâcherait d'écraser sous les bombes l'Opéra
« OÙ sa musique a été silflée. Cette terrible « leçon ne sera point perdue. »
Hélas ! Elle l'a été. Mais demain, le sera-t-elle encore ? Il faut continuer d'apprendre l'allemand.
8 mai 1915.
A aucune minute des siècles révolus — depuis que son nom de litanie, clair et séraphique, rayonne dans Timmortalité — Jeanne d'Arc n'a été aussi intimement mêlée qu'aujourd'hui à la trame de notre histoire. Elle en est la broderie merveilleuse et sacrée, l'incomparable orfroi. Elle fait partie étroite et puissante de notre vie nationale dans tout ce que celle-ci comporte de splendide et de nécessaire. Nous la sentons à la tête de nos destinées et commandant notre avenir. A mesure qu'elle grandissait;, elle devenait plus accessible, plus familière à nos cœurs. Au lieu de la rendre lointaine, son immense gloire l'a rapprochée, et le ciel qu'elle habite a l'air d'être plus près.
C'est demain sa fête. Jamais elle n'aura été célébrée avec un aussi beau frémissement.
Il nous apparaît tout à coup, dans une illumination surnaturelle, que Jeanne d'Arc est la Protectrice, indispensable et sainte, vers laquelle doivent se tourner en ces moments de confiante angoisse nos regards et nos pensées. Sa vie et sa mort, son rôle, sa raison d'être, tout ce qui vient d'elle et qui continue d'en sortir s'explique et se montre, acquiert une précision et une force définitives. Nous suivons à l'œil nu le chemin de son héroïque blancheur, la voie lactée qu'elle a tracée pour toujours audessus de nous dans le limpide azur de France. Mieux qu'aux instants de quiétude et de paix nous comprenons le sens de la divine épopée, et nous marchons dans son sillage. Si radieuse en efîet que fût jusqu'ici la figure de Jeanne, on peut dire qu'elle a progressé et qu'elle est entrée cette année dans sa plénitude de gloire. La guerre achève vraiment de la canoniser.
Mais, tandis qu'elle gagne ainsi sa souveraine expression et se nimbe avec plus d'éclat, elle daigne cependant descendre des bastilles de son apothéose et se mêler à nos luttes terrestres. Son émouvante humanité, l'harmonie grandiose
et simple de tous ses actes nous frappe et nous retient d'une façon plus saisissante. Le récit de sa brève et incomparable vie est un prodige nouveau et nous sommes stupéfaits de découvrir tout ce que nous croyions savoir. La gigantesque partie où se joue actuellement le sort « du doux royaume » donne à la conduite de la Pucelle toute son importance, préparatoire et décisive. Le miracle s'affirme en se développant. Il nous semble que nous approchons du second but qu'elle se proposait et dont son passage ici-bas n'avait été que la fixation lointaine.
Tout ce qui arrive la rappelle et nous la rend présente. Ses gestes, ses mots, sont contemporains. Elle est d'une sublime actualité.
Quand je réfléchis qu'elle est née, comme exprès, dans la vallée de la Meuse, sur les confins de la CkampagJie et de la Lorraine, je tressaille en entendant des sons devenus d'autant plus chers qu'ils sont plus douloureux. La reconnaissance qu'elle inspire se décuple si j'observe que tout ce que nous voyons et soutirons, elle l'a souffert et enduré ! Pas une de nos
« grand'pitiés » dont elle n'ait eu l'épreuve. Ce n'est pas une sainte inexpérimentée, ayant vécu dans une tour d'ivoire. Elle a pratiqué notre infortune. Elle n'ignore rien de nos magnifiques et durs travaux. A chaque seconde nous pouvons l'invoquer, la prendre à témoin, elle accourt aussitôt et participe à la peine, à l'honneur, sans que nous ayons besoin de la renseigner.
Elle sait.
Bergère, elle sait, comme le plus humble de nos paysans ce que c'est que la terre, les parents, les troupeaux, les toits du village. Elle a vécu sous le chaume avant d'aller dans les palais, et partout elle était à sa place et « chez elle ».
Ainsi que les petites filles de Belgique et de nos provinces envahies, elle a su, enfant, ce que c'était que de fuir et que de retrouver au retour la maison consumée.
Elle a fait la guerre.
Elle en connaît les horreurs et les dévastations. Dès l'âge de neuf ans elle a vu revenir les garc;ons des rencontres avec l'ennemi.
Elle a porté l'armure ; elle sait ce que c'est qu'une lance, une hache, une épée.
Elle sait ce que c'est que de dormir à même le sol, sans quitter ses vêtements, que de traverser les lignes, faire étape, marcher la nuit, manger au revers du fossé, fourbir une arme et boire aux fontaines.
Elle sait ce que c'est que la noble et rude existence des soldats. Elle a maintes fois retiré son casque pour essuyer son front en sueur. Elle a souvent caressé, à l'ombre d'un mur, son cheval inquiet qui de loin hennissait à la Loire comme à présent celui de JofTre au Rhin.
Elle sait la tranchée, les assauts, les plaintes, les hurlements de la bataille, et aussi la patience, les longues attentes, la résignation.
Elle a suce que c'était que la boue, le chaud, le froid, « le sang de nos gens qui coule par terre».
Elle a su les cloches joyeuses et les tocsins, les Te Deum et les Miserere, les clameurs de l'épouvante et les cris de la victoire...
Elle sait ce que c'est que le poids de la conquête et l'allégresse de la délivrance. A elle aussi, comme aux premiers libérateurs de l'Alsace, on a jeté des fleurs.
Elle sait ce que c'est que d'avoir, dans l'étrier, les pieds chaussés de baisers à l'entrée d'une ville « qu'on désassiège »...
Le jour où on lui donna son étendard, « qu'elle aimait quarante fois plus que son épée, » elle eut l'éblouissante perception de la remise des drapeaux.
Elle sait ce que c'est que de franchir des fleuves aux ponts rompus, et que de voir un ciel rougi.
Elle sait ce que c'est que de pâtir, de vouloir, d'espérer, de croire, d'entendre la messe en plein air et de communier dans les bois, pendant que sonne la trompette — ou qu'un oiseau chante — à l'Elévation.
Elle sait ce que c'est que la captivité, les interrogatoires, les arrêts suprêmes, la mort...
Elle a porté l'habit de la paysanne et la cuirasse du guerrier, et elle a revêtu, pour le grand départ, une dalmatique de flammes.
La dernière étincelle de son bûcher monta toute droite et deviut une étoile.
C'est elle, cette étoile, qui, depuis près de cinq cents ans, repère à nos yeux la vierge lorraine quand nous levons la tête vers les positions 011 désormais elle tient ses quartiers. Car sa gloire si bien acquise ne la désintéresse pas de nos elTorls. Jeanne les inspire. Elle est auprès du Chef de toutes choses notre aide de
camp. Elle reste avec nos armées en liaison suivie, et même là-haut, sur les versants de paix oîi tous les arbres sont miraculeux,... comme à Vaucouleurs sous le chêne aux Fées, elle entend des voix !
Mais plus les mêmes.
Quand elle était sur la terre, les calmes voix qui lui parlaient venaient des cieux. A présent qu'elle est aux cieux les voix haletantes qui vont la chercher sont celles de la Terre. Et ce sont les nôtres, les voix des soldats, des blessés, des femmes, des enfants, toutes les voix humaines de chez nous qui s'empressent à l'assaillir pour enlever sa miséricorde. Elle écoute, elle souffre, elle pleure, et se donne tout entière à nous exaucer. Établie à jamais dans l'immuable vérité de son ancienne mission, elle en veut maintenant une autre. Elle s'y attache comme à un devoir et la réclame comme un droit... Elle l'obtient. Et voici qu'elle s'apprête à l'accomplir.
Elle est chargée de sauver la France une seconde fois.
C'est sa destination. Elle est vouée à cela. Elle abaisse donc de nouveau son innocente épée qui fait lever à bras tendus toutes les
nôtres, et elle nous redit les mêmes consignes, les mêmes commandements que lui dicta l'Esprit-Saint.
Toutes ses paroles d'hier s'appliquent à aujourd'hui.
Elle a dit : « Quand j'aurais eu cent pères et mères je serais partie. »
Elle a dit : « J'irai ! Dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux ! »
Elle a dit : i< Plutôt maintenant que demain. Plutôt demain qu'après. »
Elle a dit : « Il faut bien besoigner cette année, car il y a beaucoup à l'aire. »
Et enfin : « 11 n'y a de paix possible si ce n'est par le bout de la lance, »
Ecoutons, nous aussi, suivons en descendant vers les marches de Lorraine, cette Voix, cette Voix continuelle de notre Libératrice qui va devant nous et qui nous précédait déjà dans le passé.
Les miracles en France durent plus longtemps qu'ailleurs. L'histoire de Jeanne d'Arc n'est pas finie.