S'OUBLIER
15 mai 1915.
La grande affaire aujourd'hui, pour bien traverser ce temps d'épreuves, c'est de s'oublier. Si on ne commence pas par là, on n'aboutira pas.
La chose offre évidemment des difficultés sérieuses. D'abord l'habitude manque. Il y a une éducation nouvelle qui s'impose. Dans la vie courante nous nous appliquons, presque tous, à ne penser qu'à nous, ou du moins à nous accorder une part plus belle qu'à autrui. A cette heure tout est changé, c'est le contraire qui doit déterminer la règle de notre conduite. Le prochain n'était, trop souvent, hélas ! durant la paix, que le cadet de nos soucis, il demande, pendant la guerre, à en devenir l'aîné. Mieux; nous sentons qu'il importe non seulement de
lui donner la première place, mais de le favoriser à notre entière exclusion. La réalité nous crie que notre frère malheureux est toujours mille fois plus digne de nos soins que le meilleur d'entre nous qui, par comparaison, ne souffre pas. Pourtant, malgré nos efforts et notre bonne volonté, nous avons une peine énorme à nous détourner de celui-là seul, de cet être cher que nous appelons nous-mêmes^ et qui faisait jusqu'ici l'objet unique et délicieux de notre préférence. Dès lors qu'il s'agit de lui retirer quelque chose et de le priver d'une miette, cela nous coûte et nous effraie. Bien que nous soyons tous, au fond, pitoyables et enclins à la charité, il est rare que l'acte généreux ait la promptitude du sentiment ; nos intentions, bien parties, se replient aussitôt ou tombent avant le but. Nous réfléchissons trop aux imprudences avant de nous garder de les commettre.
Je sais bien que le spectacle des misères et des maux de toutes sortes dont ceux qui nous entourent sont atteints est de nature — en même temps qu'il nous émeut — à nous impressionner et à nous plonger parfois dans une torpeur d'où il n'est pas aisé de s'évader, mais
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cet accablement nous vient surtout de ce que nous sommes les témoins du malheur d'autrui au lieu de le partager. Mêlés aux victimes et recevant les mêmes coups nous en souffririons moins, parce que notre esprit et notre cœur trouveraient à s'exercer. Dans la fièvre de la lutte, le combattant ne remarque pas sa blessure; il ne s'aperçoit pas que son sang coule, parce que c'est le sien... S'il voyait, tranquille, à l'écart, ruisseler celui du camarade, il n'en pourrait pas supporter le tableau... Il faudrait qu'il vînt à la rescousse, ou qu'il s'éloignât. Pas de milieu entre la participation ou l'égoïsme.
Voilà pourquoi ceux qui « regardent », même avec une sympathie douloureuse, mais en s'abstenant de prêter leur concours au soulagement commun, éprouvent un malaise réel et insurmontable, et ils en cherchent la source partout, sauf en eux. Leur tristesse, leur amertume de la vie en face des hécatombes ne sont pas causées, comme ils se le figurent, par les événements qu'ils accusent à tort, mais par le reproche tenace et sûr d'une conscience troublée. Ils ne s'oublient pas. Et « ne pas s'oublier », c'est ne penser qu'à soi, exclusivement, avec une
complaisance infinie. En première ligne, on fait l'addition de tous les ennuis, petits ou grands, qui vous frappent, et ensuite de ceux qui, de plus ou moins loin, vous menacent. L'imaginaire prend ainsi bientôt la forme et la place du vécu ; et, tandis que des milliers de pauvres gens se tiennent droit dans la plus terrible des réalités, celui qui n'est pas atteint ou à peine effleuré s'écroule sous des fictions.
Outre que vivre ainsi avec soi-même force l'imprudent qui s'y livre à une compagnie qui n'est pas toujours la bonne, cette solitude personnelle, si remplie qu'elle paraisse, est périlleuse et stérile. Elle n'enfante que de nouveaux et plus redoutables dangers. A ne vouloir à aucun prix s'oublier, à se rechercher sans cesse, qu'arrive-t-il? Qu'on se retrouve, tel que l'on se connaît. Et voilà bien la pire des contemplations. Car il est impossible de découvrir en soi ce qui manque parce qu'il n'y a jamais été, ou qu'on l'a perdu. Ne pensons pas qu'il suffira, quand viennent les circonstances, de se baisser pour puiser à pleines mains, dans le vide de notre cassette intérieure, les trésors qui nous
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sont nécessaires. Le bien, le bon, le vrai, ne sont presque jamais amassés et en dépôt cliez nous. Les vertus dont nous avons besoin dans les instants critiques sont le plus souvent chez les autres, chez les voisins dédaignés. Ils nous les communiqueront bien volontiers, mais si nous allons près d'eux leur en faire la demande. Et, pareillement, nos qualités cachées et engourdies, nos mérites inertes n'existeront qu'après s'être animés au contact humain de la souffrance et quand, à notre tour, nous les aurons mis au service d'autrui. Par l'ininterruption de cet échange, le fonds commun se constitue. Nous savons par expérience que le peu de bien qui subsiste en nous n'a pas une origine locale et spontanée, et qu'il n'est pas un effet du hasard... Il arrive d'ailleurs. Il est un don de nos mères, de nos parents, de nos rares amis, la fleur et le fruit d'une éducation spirituelle, le résultat d'un tendre acharnement; il a été fourni par une longue série de sagesse et de bonté, de leçons et de conseils, et surtout d'exemples. La charité vient du dehors. C'est pour en avoir observé les effets excellents et plus encore pour les avoir éprouvés, que nous la pratiquons, mais ce n'est jamais pour l'avoir
ordonnée d'abord envers soi-même qu'on la dépense ensuite dans un plus vaste rayon. L'égoïsme ne dilate pas.
A peine du reste s'est-on risqué dans cette bonne direction qui nous rapproche du prochain en nous éloignant de nous, que tout de suite on en est récompensé par des impressions inattendues. Il semble que l'on entreprenne un voyage en pays nouveau. La pensée monte et s'élargit, l'horizon se recule, et l'air est plus pur; il ne sent plus le renfermé. Quel est donc ce poids de moins qui pesait si lourd tout à 1 heure et qui s'est comme évanoui ? Ce fardeau c'est vous-même que vous avez rejeté. Vous étiez fou de croire qu il vous soutenait quand c'était vous qui le portiez. Cette occupation de votre personne sacro-sainte n'était que l'entretien d un perpétuel souci. Quel maître plus tyrannique et [dus absorbant que moi! Avec eux au contraire on est toujours léger, libre jusque dans la plus étroite des servitudes. Soi c'est l'esclavage. Eux, les autres, signifient l'affranchissement, la délivrance assurée. Ah! si l'on ne s'avait pas, si Ton était seul, sans soi ! Si l'on pouvait être, exister quand même... en se fuyant! S il était permis de rompre avec ce
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néfaste et inséparable compagnon que l'on adore et qu'on hait tour à tour!... Comme on serait heureux et meilleur ! Mais puisqu'il est fou de seulement le rêver, répétons-nous du moins que c'est par la fréquentation affectueuse et incessante du prochain que nous avons l'unique chance d'obtenir le partiel oubli de nous-mêmes.
On s'imaginerait faussement que les grands actifs et les puissants réalisateurs ont été des repliés, des dédaigneux, des mandarins hypnotisés dans leur culte individuel. Loin de là. Tous ceux qui ont voulu et accompli des choses belles, mémorables, ne sont pas restés chez eux les rideaux tirés, ils ont habité des maisons ouvertes et claires et ont passé leur temps à sortir, à être dehors, dans l'humanité palpitante au sein de laquelle ils avaient établi leur principal et infini domicile. Opérer ainsi, n'est-ce pas d'ailleurs, en dehors de toute moralité, la plus habile des sagesses? Celui qui s'oublie ne se perd pas. Narcisse idéal, il a cet orgueil absous et cette joie pure de se mirer dans les autres, qui le révèlent à sa vieille ignorance et lui déchiffrent son problème. Le cœur étranger, sur lequel il se penche, devient le miroir où il
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se voit toujours en plus beau que dans la froideur accoutumée de sa propre glace. Il éprouve une allégresse délicieuse à ne plus se tourmenterde l'ancien sujet dont il était rassasié. Avant il était comme un corps sans âme. A présent il n'est plus qu'une âme, sans corps. En renonçant à celui qu'il avait choisi pour ami intime — parce qu'il était là, qu'il l'avait sous la main — il s'avise qu'il s'est débarrassé de son plus terrible ennemi. Ne désirant plus rien pour son compte, il ne connaît plus aucune crainte. Il est invulnérable.
Mais on a honte en vérité de ne pas mieux s'engager dans cet oubli de soi quand on observe qu'au cours de ces temps de souffrance et de deuil, il est pratiqué, ainsi qu'une religion, par le plus grand nombre et principalement par ceux qui sont grièvement blessés, de toutes les manières, combattants ou non, par ceux qui auraient peut-être, seuls, le droit acquis de se désintéresser de tout et de s'asseoir dans une cellule de douleur. Or ces victimes sont les moins solitaires et les moins farouches. Le sacrifice extrême épanouit leurs vertus au lieu de
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les rétrécir. Elles se répandent et coulent avec une force généreuse comme jaillit du col de la blessure le sang qui paraît bouillonner d'impatience et de curiosité. Elles accourent, vont audevant, se prodiguent sans se tarir. Combien ne connaissons-nous pas de pères et de mères, fracassés par les obus qui ont atteint leurs enfants, et chez qui l'affliction ne produit qu'un redoublement de sollicitude générale, de tendresse universelle et d'ardente bonté? Des officiers, des chefs, qui ont vu tomber leurs fils, gardent un cœur en apparence aussi tranquille et un regard aussi serein qu'avant. Ils ne se racontent pas, ils se taisent. Ils ont haussé l'oubli d'eux-mêmes à ce point de perfection qu'ils ont reporté sur les vivants les soins que mériteraient leurs morts. Ils savent que la patrie exige d'eux cet héroïsme nouveau et ils détournent les yeux des tombes pour ne regarder que la tranchée. Ainsi rien n'est plus admirable que celle sublime et instinctive consigne du Devoir. Les petits soldats s'oublient, insouciants de leur jeunesse, de leur avenir, de leurs ambitions, de cette existence précieuse et enivrante. Les autres, les plus âgés, s'oublient aussi,... ne pensent pas à leur passé coûteux, au bénéfice
du labeur, à la femme, aux enfants, au repos... Les parents s'oublient, les pauvres s'oublient... beaucoup de riches aussi... et les blessés... et les mutilés... Les prêtres, qui sont également des hommes et auxquels il n'est pas interdit de tenir à quelque chose, oublient aussi sous les armes leur désirs limités, leurs modestes et pieuses espérances... Enfin, du haut en bas, depuis ceux qui, à toute minute, offrent leur vie... jusqu'à ceux qui, loin des batailles, la compromettent, ou bien qui, moins exposés, même plus prudents, ne la risquent pas... chacun aujourd'hui, selon ses moyens, s'efforce vraiment de s'oublier... Et les trois quarts y arrivent.
22 mai 1915.
Plus tard, et sans qu'il soit même besoin d'attendre beaucoup d'années, quand nous nous remémorerons les événements incomparables que nous aurons traversés en 1914 et en igiS, il nous semblera que nous les avons mal vus, que nous ne leur avons pas accordé une attention suffisante. Malgré la fidélité du souvenir, nous aurons quelque peine à nous les bien rappeler, à les reconstituer, dans l'ensemble et le détail, dans leur abondance et leur précision, dans ce qu'ils offraient de grandiose, de multiple et de merveilleux. De loin, avec le recul de lâge et celui de l'histoire, nous les jugerons mieux sans doute, en ne les observant plus qu'à travers l'accompli,... mais cette connaissance meilleure, au lieu de nous être apaisante
et de nous dédommager, ne fera qu'accroître nos regrets et nos remords d'avoir été des spectateurs distraits, des témoins superficiels d'une époque inouïe, sans précédents et sans retours dans les annales du monde. Ou du moins nous le croirons,... nous nous adresserons de bonne foi ces reproches immérités. Nous serons persuadés que si nous avions regardé avec des yeux plus aigus et plus avides, et observé avec un esprit plus tendu, et senti avec un cœur plus ouvert, nous aurions emmagasiné une moisson plus durable et plus belle...
Avertissons-nous dès aujourd'hui de notre erreur future et prévenons-nous que nous aurons toi-t.
En conscience, nous faisons le possible pour apprécier à leur immensité,... pour pénétrer et retenir les choses qui nous arrivent. Nous les contemplons avec une puissance de respect et de piété, d'horreur et de stupeur, d'admiration et de courage poussée aux dernières limites... Nous essayons de tout embrasser et de ne rien perdre. Du matin au soir à l'affût, chacun, de l'embrasure de notre créneau, nous guettons ce qui se passe, et pendant la nuit cette embuscade de tout notre être dure encore aux tranchées
du sommeil. Mais quoi? Même doués supérieurement et braqués sans cesse dans mille directions, Tesprit, le cœur et l'âme, si mobiles, si prompts que vous les supposiez, ne peuvent suffire à l'irréalisable tâche qui les déborde. Quel homme oserait dire : « Moi, rien ne me surprend et ne m'effare, ne m'ébranle et ne m'abat. Je suis de force à tout recevoir et à tout supporter en le classant avec méthode. J'enregistre et j'éprouve, sans interruption. Ne craignez pas que je m'embrouille ou me fatigue. Mes moyens sont complets, illimités. Et chez moi, tout m'obéit : la raison et les nerfs, les muscles et la pensée. Ainsi j'aurai, civil inactif qui bouillonne, complètement vécu cette gigantesque époque dont aucune émotion ne me sera restée étrangère. Demain ou dans dix ans, je pourrai, comme il me plaira, retrouver intacte la série de mes angoisses et de mes espérances, tous les genres de sentiments qui, sur le chemin de la victoire, ont manœuvré et combattu en moi. »
Personne n'est assez menteur ou assez fou pour tenir un pareil langage.
— Mais l'imagination...? me dit quelqu'un, qu'en faites-vous? N'est-elle pas d'une puis-
sance miraculeuse? Si vous avez le privilège de posséder ce don magnifique, il vous permettra de voir et de vivre à la même minute les événements les plus divers, les plus compliqués, les plus distants les uns des autres, d'être partout, ici et là, au Nord et au Midi. Grâce à cette salutaire magicienne que l'on a si méchamment appelée : la folle du logis, vous aurez la clé des projets, des actions, des choses obscures ou cachées, des faits avérés et des songes. Vous serez comme un aigle en haut de la nue, comme un dieu sur une montagne... Cette fée ardente vous ouvrira toutes les portes et fera passer sous vos yeux, dans un tourbillon réglé, la galerie de ses incessants et pathétiques tableaux...
— Oui, vous croyez? Eh bien, justement à cause de tout ce qu'elle a d'immense et de démesuré, par l'infini de ses surprises, de ses horreurs, de sa gloire et de ses beautés, cette guerre échappe à l'étreinte et à l'enveloppement, à toutes les manières d'emprise de l'imagination qui, devant elle, capitule. Pour la première fois cette victorieuse s'avoue vaincue.
Essayez, à n'importe quelle seconde du jour, de vous représenter. Essayez, non d'une façon
calme et fixe, mais pendant le seul espace d'un éclair, d'une lueur instantanée, de circonscrire le champ de la croisade mondiale... d'occuper tout le terrain : France, Angleterre, Allemagne, Autriche, Russie, Belgique, Serbie, Turquie, Perse, Afrique, Asie... Le pouvez-vous? Vous ne le pouvez pas.
Abordez le domaine de la science militarisée. Essayez de vous faire une exacte image d'ensemble de toute l'artillerie, des appareils sousmarins et ailés, des léviathans de l'air et de l'eau et des locomotives, des chemins de fer, des machines, des autos, de leur circulation, de toutes les formes de la mécanique appliquée à la guerre, de tous les emplois de la vapeur et de l'électricité, du télégraphe et du téléphone, des ondes aériennes,... et des fabriques, des hauts fourneaux, des ateliers, des usines, où, sans interruption, des centaines de mille d'ouvriers forgent, battent, laminent, chauffent et broient l'acier, le fer, tous les métaux,... des magasins et des bâtiments où se coordonnent et s'entassent, dans l'Europe et les deux Amériques, les monceaux et les pyramides de munitions, et d'articles de toutes matières...; des laboratoires où sont combinées toutes les subs-
tances, où, au profit de la vie et du salut publics, les chimistes arrachent à l'inconnu ses secrets pour en obtenir des formules de mort et des recettes de ravages... Voyez-vous bien tout cela d'un coup. .. ? Vous ne le voyez pas.
Jetez-vous à genoux, sur la carte du monde dépliée à terre, et la tête dans les mains, essayez de vous expliquer le sens des mouvements d'armées, ce que dissimule et signifie la respiration mystérieuse de ces lignes et de ces groupes de millions d'hommes répandus sur des longueurs incommensurables... Tâchez de deviner la pensée des chefs, ses méandres, les chemins qu'elle doit épuiser, le but qu'elle se propose, les moyens auxquels, sans jamais les montrer, elle aura recours... Tachez de comprendre le plan général et les opérations divisées et convergentes, les feintes, les déplacements, de pénétrer tous les arcanes de la stratégie... de vous figurer simplement, en dehors de la moindre idée directrice et savante, l'aspect simultané de ces troupes de Babel sans confusion, de ces soldats français, russes, polonais, anglais, australiens, hindous, belges, monténégrins, serbes, sénégalais, tunisiens, marocains... évoluant et se battant h la même heure, à des distances
qui demanderaient des semaines, des mois, pour être parcourues, en obéissant, quoique ne parlant pas la même langue et n'ayant pas la même mentalité, à des ordres presque pareils, conçus par des intelligences qui sont d'accord...? Pouvez-vous même — si peu que ce soit en comparaison — vous donner la claire peinture des uniformes, des équipements, des armes, des drapeaux,... des simples visages de tous ces hommes marqués du signe et du cachet de cent races ? Apercevez-vous nettement, dans une même échappée circulaire, tous les paysages qui composent bout à bout l'irréelle toile de fond? le Danube et l'Yser, les Vosges et les Carpathes, la neige, le sable et la boue, la dune et le roc, les côtes de toutes les mers, tous les horizons, escarpés et plats, les silhouettes de toutes les villes obsédées, les clochers, les tours des capitales, les champs de toutes les batailles... ? Impossible ! Impossible !
Etes-vous mieux récompensés en vous penchant sur les gouffres de la souffrance et les abîmes de douleur? Espérez-vous obtenir de ce côté un résultat plus sur?... Avez-vous la prétention de concevoir et de ramasser l'universel chagrin, la somme des tourments et des plaintes,
le total des pleurs, des sanglots, des déchirements, des révoltes et des peines résignées?
Mais non ! Encore moins !
El les dévouements, les sacrifices, les héroïsmes, le sublime qui se dépense toujours, toujours, sans arrêt, avec le rythme et la régularité du battement d'un cœur, d'un énorme cœur qui serait celui de toute une humanité, inépuisable et sainte, éternelle, ayant toujours du sang, toujours de l'honneur, toujours de la beauté, toujours de l'idéal... à répandre, à verser tant qu'on veut, sur l'autel?... Allez-vous capter cela grâce à votre génie ou aux ressources décuplées d'une âme extra-sensible?
— Hélas ! Entreprise sacrilège dont la tentative est d'avance vaine ! Vous savez que vous ne pouvez rien, que tout vous échappe de cette guerre, tout ce qui est d'aujourd'hui et de demain, et que votre imagination en sa présence fait faillite...
Nous sommes hors d'état d'opérer le rassemblement de ce qui compose cette épopée, et de nous en assimiler les scènes fulgurantes, parce qu'elle dépasse les bornes et la portée des plus grands prodiges d ici-bas, qu'elle est surhumaine et d'envergure divine. Les morts, qu'elle
cite en les frappant, sont peut-être les seuls capables de la bien lire, avec leurs yeux fermés. Mais nous autres, nous tous, les vivants, devons prendre parti de notre impuissance à l'expliquer et à la ressentir dans sa plénitude.
A quoi bon d'ailleurs ! Si Ton y réfléchit, que valent là nos désirs et nos regrets? N'est-ce pas un satanique orgueil que de prétendre posséder au-dessus du commun des mortels... une imagination et un cœur innombrables? Soyons modestes comme 1 humble soldat qui fait le coup de feu, dans son coin, sans chercher à deviner le plan de Tétat-major. Contentons-nous des connaissances étroites et des sources d'émotions déjà si lourdes qui sont à chaque instant notre inévitable lot; elles suffisent à nous occuper et à nous anéantir. Et puis, d'ailleurs, on n'atteint aux vastes compréhensions que par la modestie spirituelle et la simplicité de l'âme. N'appliquons pas l'analyse au sublime. C'est la splendeur et le rôle de l'astre de nous dominer. Le ciel est toujours plus grand et plus beau quand on ne cherche pas à compter les étoiles.
29 mai 1915.
Voilà des mois et des semaines, et puis des jours et puis des heures, nous pouvons dire à présent des minutes, que nous avons suivi avec une croissante tension d'amitié les phases de la crise suprême qui secouait l'Italie. Malgré tous les signes extérieurs du trouble sacré dont elle était la proie, nous n'avons pas été inquiets pour elle une seconde, ayant approfondi les causes de sa fièvre et déchiffré le sens de son halètement. Nous comprenions qu'elle n'était pas en train de rendre l'àme, mais de lui donner la plénitude de son vol. Nous savions que, lasse d'étouffer, elle voulait désormais plus d'air, surtout plus d'air pur, et qu'elle avait résolu d'aller jusqu'au bout de sa respiration nationale. Mieux qu'un désir et qu'une nécessité,
c'était pour elle un devoir, supérieur et comme divin. Nous la voyions donc sans nulle appréhension, et même pleins de joie, approcher du moment qui ne paraissait le plus redoutable qncwant, et qui, aussitôt franchi, a cessé de l'être, car le dernier soupir exhalé à la fin de ce long spasme n'a pas été un soupir de mort mais de vie, le premier soupir de délivrance et d'ivresse qui, s'enilant, se durcissant, et prenant tout à coup une rigueur native, s'est achevé en cri de guerre au-dessus des râles douloureux de l'impossible paix.
Assise jusqu'à hier sur le siège de son forum l'Italie, en jetant aux nues son appel à la Justice, s'est levée de toute la hauteur de son passé, grandie déjà à la taille de son avenir. Aléa... Nous avons entendu d'ici les retentissantes clameurs de sa fierté auxquelles les nôtres ont, à travers l'espace, fraternellement répondu.
Bien qu'à vrai dire cet instant fatal de notre plus étroite union n'ait jamais fait doute pour ceux qui savaient prévoir et se rappeler, et quoique nous n'ayons aucune raison de surprise, l'événement nous frappe et nous étourdit
presque par les éclats de sa multiple beauté. Comment nos cœurs français ne seraient-ils pas un peu étonnés et ravis à la fois de se découvrir touchés avec autant de soin par des sentiments dont l'actualité tragique leur confirme la force séculaire et parfois ralentie? Les noms des lieux de gloire et de délices que nous connaissons, même sans avoir eu besoin de les visiter, tous ces noms, qui sont comme des titres de poèmes héroïques ou de chants d'amour prennent sous l'impérieux marteau de l'heure une sonorité de fer magnifique et, sinon nouvelle, renouvelée. Tout devient une voix, acquiert un sens, déploie une signification qui se révèle la vraie. L'Italie entière s'explique, se traduit, se complète et s'achève. Sous l'épée levée, elle s'harmonise comme sous l'archet, et avec mille accents n'émet plus à l'unisson qu'un thème et qu'une idée dont le « motif » est sa grandeur.
Le lyrisme et l'enthousiasme, loin de diminuer son calme et sa splendide sagesse, les font mieux ressortir et y ajoutent leur couronnement. Le soleil qui enllamme aujourd'hui la nation a commencé par la mûrir; le feu qui lui monte à la tète s'est allumé aux profonds bra-
siers de son cœur. Ce n'est pas une subite poussée d'orgueil et de colère irréfléchie. L'éruption vient de loin. Contenu d'abord, puis alimenté de griefs successifs ranimant les anciens, le flot brûlant a grandi, de plus en plus fort, et s'est imposé; il a bouillonné savamment, dans la prudence et la patience, jamais activé ni jamais apaisé à dessein, livré à lui-même avec la loyauté la plus parfaite et la plus méritoire, jusqu'au jour où il a jailli et a lancé au dehors les torrents de sa lave, mais d'une lave bienfaisante et féconde qui fertilise déjà la patrie desséchée.
Ainsi l'Italie, grondante et chaude, fidèle aux habitudes de ses entrailles, prend, pour obtenir le salut, les moyens violents de son sol. Elle aboutit par le volcan. Mais cette fois le cralère a vomi sa mitraille afin de donner le signal aux bouches des canons. Plus d'ensevelissement. La catastrophe favorable exhume et dégage les villes. Les cendres ne tombent pas, elles se dissipent. Le radieux sinistre enfante au lieu de dévaster.
Au frisson de la guerre la paix s'installe dans les cœurs qu'elle rapproche sans distinction. Tout s'avive, renaît... Les pensées, dont les plis retombaient, flottent soudain, dans le
même sens. L'histoire, la légende, les théories des époques fameuses s'enchaînent au présent par une suite plus tendue et dans un courant rétabli. La « circulation » se fait, égale, universelle. Les Romes sont remuées : celle des Césars qui tressaille au choc des glaives, et celle du Seizième, qui inscrit en lettres neuves sur ses murs fleuris le mot de Renaissance, . .. et toutes les autres... Nulle n'est capable de se priver du décisif et beau vertige. Enfin, par une logique admirable de la destinée, c'est la voix d'un poète qui jette à la foule les premières paroles de révolte et d'incandescence... C'est Annunzio qui annonce, qui embrase, qui envoie les mots pareils à des éclairs et les strophes ondoyantes, persuasives comme des lueurs. Le maître génial de : // Fuoco a été vraiment, en ces jours, le porteur de feu, le Prométhée attendu, le Giorgione des grands espoirs. Et ce hérault acclamé, qui rentre dans sa patrie par l'arcade d'honneur des ovations populaires, d'où revient-il au bout de plusieurs années, après un voyage qui ne fut pas un détour ? De France. Il revient de France... à la minute nécessaire, pour apporter le merci de la sœur latine, et sceller le traité conclu entre nous bien avant celui des chan-
l'éruption de L ITALIE 165
celiers, le pacte écrit avec le sang des Gari-
baldi.
On n'aurait pas mieux inventé si l'on avait voulu arranger l'histoire. Combinaison sublime des hommes et des choses... Par là, par ce rôle prépondérant qu'avec une audace sereine et un goût, une mesure incroyables, Annunzio a supérieurement joué, cette guerre prend, dès son début, en dehors des questions d'intérêts vitaux, son vrai caractère d'exigence spirituelle, sa marque d'idéal, et sans que la portée de ses raisons politiques en soit le moins diminuée. Au contraire celles-ci, aux rayons des grands sentiments, brillent toujours d'un plus vif et plus direct éclat.
Annunzio a fixé de haut, et en traits étincelants, le sens de la pensée italienne. Il n'est pas exagéré de dire qu'avant le pays et le roi, il a déclaré la guerre, si l'on prétend restituer à ce mot de déclaration toute sa philosophie, sa splendeur, sa couleur morale. Le poète a su prouver avec une maîtrise immortelle qu'en entrant dans l'action, et à l'heure exacte, il continuait de rester en avant, à sa place qui, au-dessus même de sa personne, est la première. Il a signifié que l'idée doit toujours précéder le
fait et le baptiser, en être le prodige angélique, lui donner son élan et sa direction. Il a poursuivi et réalisé, en plein air, sous le ciel, son œuvre littéraire, sociale et humaine, sans cesse élargie, en écrivant pour la postérité une fulgurante page dont toutes les autres sorties de sa plume n'étaient que la préface impétueuse et naturelle.
Il fallait qu'il en fût ainsi, que dans cette lutte titanesque du droit, de l'honneur et de la civilisation contre la barbarie scientifique au front bas, perdue d'épais orgueil, chaque nouveau champion de la juste cause qui accourt alerte, à son rang, spécifiât tout d'abord, à voix claire, la limpidité de son dessein et se réclamât des puissances éternelles, des noblesses, des puretés barrant la route aux forces monstrueuses. Vive l'irrésistible artiste-soldat qui trouva le courage d'emboucher la trompette d'or pour sonner le réveil, avec le sûr et filial instinct que l'hymne rendrait inévitable et plus terrible le commandement !
Cette guerre de l'Italie a déjà un aspect et une allure classiciues.
Tous les auteurs dont nous avons, à l'école, nourri nos inlelligences et nos jeunes rêves, reviennent nous parler dans leur langue musicale et somptueuse. Virgile et Tacite sont toujours là. — « Dulcia linquimus arva », gémit tendrement le premier. — « In pedite robiir », affirme le second, qui définit l'infanterie. La majesté dupasse mêle à nos préoccupations immédiates des souvenirs de tous les siècles. Les décors des âges révolus s'avancent de plusieurs plans. Sans avoir besoin d'être infidèle, l'antiquité palpite et se modernise. Les bases du Capitoie frémissent à chaque coup de sa cloche, et les arcs de triomphe, les portiques se préparent pour les engouffrements de la Victoire. Aux plafonds de la Sixline, la main de Michel- Ange retouche dans un coin le Jugement Dernier; inexorable, elle introduit dans le tourbillon de ses damnés des personnages nouveaux. Pareillement, Dante ajoute un cercle à son Enfer, et, contemplant Béatrice, qui a le visage de THumanité, il sent reverdir à sa tempe un laurier plus frais. Toutes les statues ont les yeux tournés dans la même direction. En vain le Pape, qui soufTre de tant de maux, s'efforce de s'enfermer dans la cuirasse de sa blancheur,
le marbre sur lequel il se prosterne lui brûle les genoux ; son cœur au fond ne peut plus rester neutre sous ce ciel d'azur qu'il va voir s'empourprer. Quittant la pertuisane pour le mousquet, ses gardes s'engagent.
Enfin tout proclame la guerre et s'y adapte avec une grave allégresse. L'Art s'élève encore au-dessus de lui-même en se renonçant, prêt à faire, s'il le faut, le sacrifice de ses trésors, pour conserver intact l'immatériel et divin chef-d'œuvre qu'on nomme l'Honneur. Les musées, les palais, les ruines, les ondes jaillissantes, les églises et les villas, les colonnes et les cyprès, les lacs et les fontaines, les fruits, les roses, les jardins, désormais se consacrent et se vouent aux soldats, rien qu'aux soldats. Avant peu, les blessés viendront s'asseoir sur les chapiteaux rompus et s'adosser aux sarcophages. Les sépultures des morts, sur les champs de bataille, feront des voies Appiennes. La mandoline, ainsi que sous les balcons, grésillera le soir dans les bivouacs, et le cri troublant du gondolier, loin de la lagune, servira de « qui-vive 1 » Toutes les pensées, toutes les prières, tous les cierges et tous les vœux, tous les baisers et tous les pleurs, tous les soupirs.
tous les désirs de l'émouvante et intrépide Italie appartiennent maintenant à ses armes. « Arma ! » C'est l'unique aboiement de la louve romaine.
5 juin 1915.
Sortant la semaine dernière de la grandiose cérémonie que l'œuvre du Souvenir Français a fait célébrer à Notre-Dame, et tout plein encore de l'émotion qu'avaient suscitée en moi les chants, la musique militaire, mêlée sous les voûtes à l'hymne des orgues, et surtout les vibrantes paroles de M. le chanoine Collin paraphrasant avec éloquence le cri sublime : Debout lesmoi'ts !... je finissais par assembler et enfermer toutes mes impressions dans ces mêmes mots si justes, si limpides, qui les résumaientà ma satisfaction complète : \q Souvenir Français. Impossible de trouver mieux.
Ces trois mots s'élargissaient alors pour embrasser un nouveau domaine et m'ouvrir des perspectives illimitées qu'ils expliquaient, qu'ils
éclairaient. Tel un titre bien conçu donne, en moins d'une ligne, l'étendue et l'esprit de l'ouvrage dont il est la clé. Plus je regardais l'inscription précise, plus je la lisais en moi — comme au dehors où elle me semblait maintenant mille fois tracée — plus elle devenait merveilleuse. On y sentait palpiter un monde. Et d'abord elle proclamait cette vérité qu'entre tous les souvenirs, quelle que fût leur importance, il y en avait un de prix inestimable pour nous et de qualité supérieure : celui des temps de gloire et d'ivresse douloureuse que nous vivons, le souvenir de la guerre, qui méritait au premier chef le nom ^e, souvenir français. Celuilà seul constituait par excellence Le Souvenir. N'avons-nous pas, d'ailleurs, acquis déjà la certitude qu'il est fixé en nous pour toujours, jusqu'à la dernière minute de notre vie, et même au delà? Peut-être notre âme l'emportera-t-elle comme la seule chose de la terre qui vaille, au moment de plier bagage, de n'être pas laissée?
Parmi les dons que nous avons reçus, celui de la mémoire est un des plus magnifiques et des plus réfléchis. Ce qui confirme bien la pré-
voyance et la bonté dans lesquelles nous fut fait ce présent, c'est que la mémoire, si achevé que soit son mécanisme, reste cependant fragile, sujette à s'affaiblir et à se perdre. Admirable imperfection ! Sa problématique durée accroît ainsi son prix, double sa force, et enraie les dangers qui naîtraient d'une continuité absolue. Dieu a jugé que cette largesse effrayante ne serait en rapport avec nos petits moyens que si elle était corrigée par une autre faveur qui s'y opposât d'une façon directe, et il nous a en même temps accordé le don bienfaisant de l'oubli. Ce dernier cadeau de la Providence est celui duquel, sans nous en rendre un compte exact, nous profiterons le plus au cours de la vie. Un peu plus tôt, un peu plus tard, nous oublions toujours tout, ou presque tout... Après une période qui soudain paraît courte quand elle était longue, et longue quand elle a été courte, après une suite de mois ou d'années, nous sommes un matin surpris et parfois humiliés de considérer d'un œil sec et d'un esprit tranquille des événements qui nous tourmentaient hier sans relâche et qui, détachés et retirés de nous ainsi qu'un fer d'une blessure, nous sont devenus étrangers. Nous nous les rappelons, mais dans
la froideur, sans nous en souvenir. Car se rappeler et se souvenir sont deux actes très différents qui n'ont entre eux rien de commun.
Se rappeler c'est se livrer à une constatation toute simple et sèche du passé, à laquelle ne prend part aucun mouvement émotif. Question d'ordre et de tenue de livres. On a enregistré les choses au fur et à mesure qu'elles se produisaient... On les retrouve ensuite classées dans sa mémoire, comme en un dictionnaire, quand il vous prend l'envie de la consulter... Tandis que se souvenir... implique de revivre, avec une force et une délicatesse souvent plus grandes encore que la première fois, les heures disparues et toujours présentes. C'est 1 esprit qui se rappelle et le cœur qui se souvient...
Celui qui a gardé, même avec une précision remarquable, tout l'ensemble et le détail des aventures dont il a été la victime ou le héros, sans qu'il lui en soit resté le moindre trouble, la plus légère mélancolie... celui-là se rappelle. Et celui qui ne saurait plus dire quel jour du mois on était quand il a connu, voici vingt ans, certaine douleur, mais qui pâlit rien qu'à l'évoquer, celui là peut avoir oublié maintes circonstances qui avaient leur vif intérêt... peu
importe, il se souvient... Le premier terme s'applique au fait et le second au sentiment. Il serait impropre de les confondre et de les employer Tun pour l'autre.
Se rappeler n'est jamais en outre une occupation qui vous absorbe et se prolonge. C'est assez vite fini. A quoi bon s'y attarder? Se souvenir, au contraire, enlace et retient. On se plonge dans ce doux travail, on s'y abîme, on s'y blottit comme en une cachette mystérieuse et sûre. Jamais il n'est fatigant d'y rester... La tristesse même s'y améliore et laisse approcher le repos. Se souvenir est la noblesse et la beauté morale de la mémoire, son idéal et sa vertu. Chaque fois que l'on soupire, et que la voix tremble, quand on brûle des vieilles lettres, qu'on interrompt une lecture en penchant la tête, que Ton prie et qu'on pleure... aussi bien dans le recueillement des lourds silences trop chargés que dans l'exaltation des regards dévorant un portrait... on célèbre le culte magique et tendre... on se souvient... on se souvient... le plus souvent sans rien se rappeler!..-
De cette guerre aucune angoisse, aucune
épreuve ne seront perdues. Nous en aurons toujours le « souvenir français » demeuré fidèle dans son essence et son entière pureté. Les innombrables événements de cette époque, leurs causes, leur marche, leurs effets pourront, plus tard, s'embrouiller et s'effacer sur la plaque usée de nos trop délicats appareils, nous n'en continuerons pas moins de les dégager dans l'évidence et la clarté spirituelles. Les choses d'aujourd'hui sont destinées à conserver sur nous leur imprescriptible domination. Elles bouleversent de fond en comble le terrain sauvage ou les jardins cultivés de nos réminiscences antérieures. Elles retournent tous les sols. Autrefois nous avions sans doute distingué et rangé quelques faits saillants. Comme on isole des fleurs entre les feuillets d'un livre de choix, nous avions mis de côté certaines impressions aussitôt desséchées, et des pensées mortes en plein éclat qui nous plaisaient à revoir, quoique flétries. Ces innocenls vestiges ont été presque tous anéantis ou dispersés au souffle de l'ouragan qui sévit encore. Ce que nous éprouvons depuis dix mois se substitue d'emblée aux provisions, faites en de paisibles temps qui, moins meurlrieis, n'étaient peut-ôtre pas meil-
leurs. Les spectacles, les sentiments avec lesquels nous sommes en liaison intimeet poignante ne partagent pas. Exclusifs, ils prennent tout. Eux seuls prétendent désormais remplir l'office de souvenirs, en porter le noble nom. Les autres... ils les délogent, ceux d'hier dont ils tiennent la place, et les futurs, ceux de demain, qu'ils sont résolus aussi à ne pas laisser s'installer; ils veulent demeurer nos uniques occupants.
Je crois bien en effet qu'ils le resteront.
Il n'est pas un de nous qui ne soit convaincu à cette heure qu'après la guerre tout de nos idées et de nos desseins datera d'elle. Le passé se reculera, se rapetissera encore,... l'épopée napoléonienne est déjà un peu surplombée... ; et l'avenir, si beau qu'il s'épanouisse en tenant quelques-unes des promesses d'aujourd'hui, aura fort à faire pour se maintenir à pareille hauteur. Même s'il ravalait le présent, il n'arriverait pas à l'égaler, car les coups singuliers et de toutes sortes que nous recevons nous auront marqués à jamais. Chacun, n'eût-il pas combattu, pourra montrer son invisible cicatrice.
Non seulement la guerre abolira beaucoup d'anciens souvenirs frivoles, démodés, devenus chétifs et insuffisants, mais elle nous rendra plus difficiles sur la qualité de ceux que désormais nous devrons serrer. Pour gagner le titre de souvenirs français il faudra que ces derniers le méritent, qu'ils n'aient pas à rougir du voisinage glorieux auquel ils seront astreints. Combien oseront alors affronter la comparaison ? Combien pourront la soutenir?
Cette guerre si terrible, mais héroïque et si pure, magnifie à l'avance en effet tout ce qui lui succédera ; elle est créatrice dans ses hécatombes si radieusement consenties. Elle est le creuset d'oij sortira plus lavé, plus moulu, plus battu, plus achevé, le lingot d'or de sa divine richesse; elle aura mis en fusion féconde et fait vivre et ruisseler les métalliques vertus de la race; elle aura grandi les véritables grands, les humbles qui n'étaient pas à leur juste taille; elle aura surmené les bons, heureux de pouvoir monter jusqu'au sommet des abnégations humaines, et elle aura permis aux égarés de se retrouver, de se réhabiliter dans les derniers baptêmes du sacrifice et de la mort.
Cette guerre sera l'intarissable fonds où nous
n'aurons qu'à puiser selon la circonstance et le besoin pour y trouver toujours le trésor attendu. Elle sera notre patrimoine, le point de départ et l'orientation de notre nouvelle histoire, le rivage, d'où s'élanceront vers des lointains élargis et resplendissants toutes nos espérances légitimées, le port où elles reviendront faire escale dans la gratitude des opulents retours. C'est d'elle, de son immense foyer, de ses entrailles fumantes, de ses flancs en perpétuelle et généreuse fureur de maternité, que coulera désormais comme un fleuve, comme un Rhin de pleurs et de sang, de flammes, de boue et d'azur, d'émeraude et d'acier, pour aller se jeter dans un libre océan de gloire, le torrent de nos souvenirs, du Souvenir français.
12 juin 1915.
Dans plusieurs parties de nos provinces occupées où l'ennemi se cramponne encore, on voit, paraît-il, depuis quelque temps, d'étranges laboureurs.
Bottés, sordidement vêtus d'un gris sinistre et coiffés du casque à pointe ou du petit calot, ils tracent avec une espèce de rage, ordonnée et suivie, de profonds sillons dans les champs qu'avait épargnés la guerre. Le versant de la colline, la plaine anxieuse et le nostalgique horizon sont peuplés de ces faux paysans qui, derrière le cheval ou les bœufs, ou la paire « d'hommes de somme » attelés, accomplissent au pas de parade leur louche besogne.
Ce sont les soldats allemands qui détruisent les blés en herbe, ne voulant pas que mûris-
sent les épis français de la saison prochaine. Pittoresque et saisissante image de la perversité teutonne, symbole de leur manière universelle : ils empruntent, pour saccager, les gestes créateurs. C'est avec l'outil rustique et honnête du travail qu'ils mutilent la terre en pleine gestation. Après avoir fait rougir de honte leur épée, ils trouvent le moyen, par le nouvel emploi auquel ils les condamnent ,dedéshonorer le soc et de profaner la charrue. Ce fer primitif des jours heureux, innocent et pur, qui ne pénétrait dans la glèbe que pour y préparer la place tiède et le lit des grains, ils s'en servent, eux, pour pratiquer l'avortement des entrailles maternelles. Par là ces novateurs agraires continuent à montrer la savante ignominie de la kulture telle qu'ils l'entendent, — jusque dans la destruction. Toujours un peu voilé depuis qu'à regret il en est témoin, notre ciel s'étonne de ce spectacle. Les oiseaux se demandent pourquoi l'époque du labour est changée, quels sont ces barbares dont le cri guttural ne rappelle en rien les refrains en patois qu'ils avaient l'habitude d'accompagner de leurs gazouillements joyeux. Mais les femmes, les vieillards que n'a pas dispersés la tempête, ceux qui sont
restés quand même, ne pouvant se résoudre à se détacher du morceau de patrie devenu deux fois natal... ceux-là muets, le visage blindé, contemplent la manœuvre scélérate avec un cœur bondissant qui bat la charge sous la toile, car ils ont vite établi le sens du travail abject et raisonné. Cela veut dire que l'envahisseur est à la limite et au terme de l'invasion, qu'il ne se sent plus en sûreté, qu'il a cessé déjà d'occuper le champ dont il se croyait le maître. S'il commet du dégât c'est qu'il va déguerpir, comme il salit avec soin la maison aussitôt qu'il doit la quitter. Il avertit lui-même de sa fuite. Il donne le signal irrévocable et matériel de son prochain départ ; il inscrit lisiblement sur ses positions d'un jour laveu de son impuissance et de sa fureur. Aussi nos campagnards, fermes dans leur confiante haine, loin d'éprouver à la vue de ce sacrilège l'indignation qu'il mériterait, sont presque enclins à se réjouir. — « La moisson sera perdue, songent-ils... Bah ! C'est l'effet d'un cyclone... d'une grêle pendant la paix. Peu importe... Laboure, misérable. Creuse ton sillon de mort. Trace-le jusqu'au bout. Reviens. Monte. Descends. Dirige ta parallèle. Arrache la jeune pousse. Troue et déchire le terrain.
Malgré tout je suis heureux... tu vas te sauver...! A moins que cette tranchée finale ne te serve de tombe et que tu n'ailles, le premier, manger les germes du pain que tu te promettais de nous retirer de la bouche »...
Et, sous l'incision de la tranchante proue aux reflets de cuirasse et de coutelas, l'humus fendu s'écarte, se soulève avec reconnaissance et crache des paquets de mottes brunes, des larves et des vers, qui semblent la réelle expression de son vomissement, de son indilîérence et de son mépris.
La récolte, d'ailleurs, est-elle vraiment perdue ?
Non. Déjà d'une façon générale et en tous temps rien ne se perd. En celui-ci, plus qu'en aucun autre, la semence lèvera, surtout persécutée. La moindre graine arrachée, dispersée, en 1915, ne peut périr. Le vent, gardien, la recueille et la porte où il a mission, dans les esprits, dans les cœurs, sillons éternels et inviolables. En ce moment la vie, si éprouvée, a reçu par contre des privilèges extraordinaires, des droits primordiaux. Ce qui veut êlie se trouve
doué d'une spéciale ardeur. Dans cette intention tout s'adapte et se transpose. Les forces génératrices menacées et combattues se plient aux circonstances, mais pour mieux en triompher; elles s'échangent et se produisent de mille façons différentes, résolues à atteindre à travers les difficultés le but sacré de la nature. On dirait qu'elles ont conscience de leurs fonctions doublement réparatrices, du rôle essentiel qui leur est assigné en face du carnage.
Le dessein des mauvais laboureurs, s'il est vrai qu'il soit mis à exécution, ne sera donc pas réalisé. Ils n'auront extirpé sur place qu'une herbe vaine et détruit que des apparences. Demain ces blés gâchés iront mûrir dans d'autres sols qui les attendaient. Malgré les inutiles arrachements toutes les récoltes se feront, récoltes pour nous de grandeurs, de beautés, gerbes de justice et de gloire, et récoltes pour eux d'opprobres, de haines, des charretées de dégoût et d'exécration à remplir les granges de l'univers... Et les pains aussi seront tous faits, tous cuits, selon la règle du brasier : nos pains blancs et leur pain noir. Quand le Prussien retourne le sol de Gaule il n'en modifie pas la nature et la substance ; il le bouleverse sans
Tinfesler. Car notre sol est fidèle et ne nous a jamais trahis; il tiendra au centuple ses immuables promesses. Plus elle aura soufïert et peiné dans ses entrailles, mieux la Terre enfantera. Cette blessure dernière que lui font les charrues retournées contre son sein palpitant pour la rendre inféconde lui assure des siècles de fertilité.
Il en est de même pour la race.
En ces heures pourpres où la mort abat et couche les hommes à grandes fauchées, l'enfant naît, semble-t-il, avec plus d'empressement et de désir, animé de l'ardeur et de la volonté purifiées qui l'attirèrent parmi nous. Il ne paraît pas la fleur irresponsable d'un hasard heureux, d'une instinctive volupté, mais le fruit réfléchi d'un acte d'espérance et d'une pensée de foi, r « ainsi soit-il » d'une prière.
Jamais la charité publique et les initiatives privées n'ont autant fait pour ce Moïse de la patrie, ne se sont avec raison plus prodiguées à le bien recevoir et à le secourir que dans cette minute redoutable où il échoue sur les rives du monde avec un à-propos si émouvant. C'est
que lui aussi, par des chemins mystérieux, vient de la dévastation, des ruines, des pays mutilés. Chaque fois que la baïonnette et l'éclat d'obus ont écrasé ou dispersé, dans les entrailles et sur le sein des mères françaises, des existences d'un jour, d une seconde... ces débris du miracle ont été rejoindre aussitôt ailleurs, dans d'autres flancs, dans d'autres bras, le cours à peine interrompu de leur destinée... pareillement aux blés de l'occupation qui, saccagés aujourd'hui par une main stupide, iront sans faute, au mois d'août, couvrir et renforcer d'autres plaines. Tous les labours donnent leur résultat initial. Les épis et les enfants sont éternels.
A l'éclosion et au salut de cette enfance d'un prix inestimable, les dévouements, la tendresse les soins actifs de l'humanité s'emploient avec une fièvre prodigieuse. Il se rencontre des hommes et des femmes de sacrifice pour parer les coups des gens de proie. On sauve ici les innocents que là-bas on massacre. Les deux œuvres se poursuivent pour ainsi dire côte à côte, mais la première, celle de la délivrance et de la protection, reste la plus forte et gagne chaque jour un terrain qui lui reste. Et comme si elle ne trouvait pas de meilleure façon de
récompenser les bienfaiteurs de sa naissance difficile, cette génération se révèle exceptionnellement vigoureuse et saine. Les angoisses dans lesquelles il lui fut réservé d'être conçue la favorisent. Elle bégaye le mot de victoire en même temps que les soldats l'écrivent. Elle atteste la ferme volonté des entrailles d'où elle sort. Elle dit que, malgré les mauvais laboureurs, la moisson complète se fera, et que le cœur des mères peut être retourné mille et mille fois sans qu'il perde rien de sa puissance humaine et de sa divinité.
19 juin 1915.
Plus d'une fois en nous reportant aux époques de la Révolution et de la Terreur, à celles des guerres de la République et de l'Empire, nous nous sommes demandé : « Gomment vivaiton alors? Quel pouvait être Vétat d'esprit des hommes qu'une effrayante grâce avait jetés dans le tourbillon de ces temps horribles et grandioses? »
Nous nous représentions à la rigueur assez fidèlement l'existence démesurée des soldats, des tribuns, des conspirateurs, des partisans, des polili({ues, de tous les premiers rôles du drame immense de liberté, de gloire et de folie qui accaparait la scène. Nous avions sur eux des données retentissantes.
Mais la physionomie des autres nous échap-
pait. Le bourgeois, le vieillard, la femme, l'enfant, ceux qui sans armes — et sans discours — continuaient dans les villes leurs allées et venues ordinaires, leurs occupations... toute cette humanité innombrable et anonyme qui reste à sa même place au milieu de la tempête, qui ne semble pas se mêler directement au tragique des faits, tous ces gens-là, que pensaient-ils? Que disaienl-ils entre eux de ce qu'ils voyaient? Quel eiTet leur produisaient les choses inouïes dont ils étaient les spectateurs, les témoins, les juges, les victimes? Leur voix n'avait certainement plus le même timbre, ni leurs regards la même expression? Ils perdaient sans nul doute l'appétit, le sommeil? Ne devaient-il pas, au plus léger bruit, au moindre soupçon, même dans la quiétude la mieux obtenue et organisée, trembler nuit et jour, être glacés, dépérir sous la menace éternelle et réitérée de la mort?...
Et puis nous lisions dans les Correspondances et les Mémoires que la vie était la même et que chacun vaquait à ses affaires ou à ses manies comme d'habitude, que rien ne paraissait sensiblement changé. On jouissait de l'éclat du ciel et des séductions de la nature. On souriait, on était bien portant, on rêvait, on aimait. Les
poètes rimaient des petits vers. Le dimanche on allait déjeuner sur l'herbe à Chaillot et à Passy après que toute la semaine la guillotine avait fait son dur et rouge métier. Des promeneurs nu-tête, un livre de Rousseau à la main, marchaient doucement dans les allées philosophiques, tapissées d'ombre, et des pêcheurs à la ligne, dont la chevelure était bouclée par une brise amicale, bordaient le fleuve silencieux... Ebahis d'abord et un peu choqués, si nous nous penchions ensuite sur les estampes qui dataient de ces jours maudits, elles nous offraient, alternativement avec des vues de crimes et de massacres, des scènes d'une grâce Qt d'une fraîcheur exquises. Nous étions forcés de reconnaître, qu'à côté des tricoteuses, des femmes douces cousaient, assises sous les marronniers de nos jardins, que les enfants jouaient an ballon, tandis qu'ailleurs sifflaient les balles, que la vie, en un mot, la classique et débonnaire vie, se poursuivait, dans son ordonnance et son rythme, avec les aspects rassurants, les mêmes images, belles et naïves. Alors nous tombions de notre pauvre petite hauteur : « Mais que penser de ces gens-là? » nous écriions-nous En quoi étaient-ils faits? Allions-nous les accuser
d'égoïsme ou d'inconscience, d'atonie ou de lâcheté ? Enfin nous ne comprenions pas. Aujourd'hui nous comprenons.
Ne vous arrive-t-il pas en effet, à toute minute — comme si brusquement un voile se déchirait on qu'une secousse vous rappliquât à la réalité — de marquer le pas en pleine course au milieu de vos pensées, et de regarder autour de vous avec une attention soudain différente, en quelque sorte neuve et transformée? Vous considérez ce qui se passe et vous n'en revenez pas. Est-ce possible que Ton soit en guerre, et dans cette guerre-là? Il faut le savoir, et en être sûr, car rien, par intervalles — et pendant des moments qui se prolongent — ne le laisse voir et supposer. Pour beaucoup de ceux que l'appel aux armes n'a pas arrachés de leurs foyers et qui sont le moins atteints par les sacrifices nécessaires, la vie ne se distingue pas énormément de ce qu'elle était avant le mois d'août iQi^- Et puis les mêmes façons et les mêmes gestes s'imposent. Mélancolique ou gai, n'accomplit-on pas. par devoir ou routine, les mêmes actes, les mêmes besognes?
Vous VOUS surprenez donc, dans votre chambre, à vous parler tout bas avec cette voix intérieure plus forte que tout, et à vous adresser des reproches de n'être pas assez changé, de pouvoir causer, rire, écouter, répondre, et manger, et dormir... un peu plus nerveux peut-être qu'en temps ordinaire, mais possesseur encore d'un magnifique équilibre. Vous voudriez vibrer davantage, être en permanence à la hauteur des événements qui vous dominent, mais qui ne manquent pas de vous faire sentir sans interruption leur poids, leur importance, leur inévitabilité. Vous êtes pris d'un vaste orgueil de « vous bien rendre compte », d'une sincère envie de souffrir, et malgré cela vous vous retrouvez au bout de ces agitations, épouvanté de demeurer aussi calme, en quelque sorte étranger à ce qui pourtant vous touche le plus au monde.
Pour dissiper ce malaise vous sortez, et dans la rue votre gêne grandit. Le décor est le même, il ne prend pas part; ou s'il s'est modifié son changement inaperçu n'étonne pas. 11 y a moins de vie et d'animation, cela est certain, mais
ce qui vit et reste animé n'offre aucun signe particulier, révélateur des circonstances. Les yeux qui, d'un rapide et intelligent regard, vont questionner au passage ceux d'autrui n'y découvrent pas toujours la juste réponse qu'ils en attendaient. La coquetterie, la distraction, le vieux souvenir de la joie, une certaine humeur détachée et légère persistent çà et là malgré le tragique et la sévérité de l'heure. Or, par un étrange et contradictoire désir, en même temps que l'on veut chasser le présent et l'oublier,, on ne supporte pas ce qui l'écarté ou semble avoir l'intention d'en détourner. Quoique charmante, une robe claire offusque; un chapeau rose, qui fait plaisir, paraît néanmoins hardi; tout ce qui n'est pas triste a l'air d'un sacrilège. Les inconnus que l'on croise ne seraient-ils pas au courant? Faut-il les renseigner?... Et puis l'on réfléchit que soi-même on donne au passant une impression aussi pénible — et aussi fausse — d'indifférence ou de sécheresse. D'où vient donc alors cette espèce de mensonge, résolu ou inconscient, de notre altitude ou de nos manières? Pourquoi du matin au soir ne sommes-nous pas une plus convenable image, une meilleure reproduction des
événements qui, avec tant de puissance, s'impriment en nous? Quelle est cette déconcertante paralysie de notre sensibilité? Sommes-nous anesthésiés ? L'excès des angoisses nous aurait-il endurcis?
Mais non. Ne cherchons pas. Et n'accusons personne. Essayons simplement de nous justifier vis-à-vis de nous-mêmes.
Quand on étudie les combattants, on est aussitôt frappé par le calme et la gravité presque religieuse qui, en dehors de certaines ruptures passagères, sont la caractéristique de leur vie actuelle. Ils « agissent », et avec la plus parfaite énergie, mais en restant « pensants », doués d'une profonde existence intérieure, repliés et concentrés dans le refuge moral où ils ont mis leurs biens les plus précieux. Aussi leur visage rude, souvent immobile, impassible, pourrait tromper un observateur, car il ne laisse pas voir, à dessein, les trésors qui sont pourtant si rapprochés de lui. L'impénétrabilité du guerrier ajoute à sa force; elle est sa pudeur militaire. Le soldat ne veut pas se ruiner en gestes et en jeux inutiles, il se ramasse, il se conserve tout entier pour les moments décisifs. Il économise ses munitions nerveuses comme il ménage
les autres. Et en se comportant avec cette héroïque sagesse il obéit non seulement à une très noble idée, mais à un irrésistible et sur instinct de sauvegarde personnelle. Averti que cette souveraine glace est la première condition de la flamme et de la longue ardeur dont il a besoin, il la porte sur lui comme un uniforme.
Ayant déchiffré cette énigme et pénétré le secret des hommes du front, nous n'aurons pas de peine à nous expliquer la signification de notre propre calme et à nous réhabiliter d'une insouciance qui n'est qu'apparente.
Nous faisons comme les soldats.
Nous aussi nous avons besoin de tenir dans nos lignes où, pour n'èlre pas menacés de mort, nous risquons cependant certains dangers d'une autre nature; nous sentons que nous devons, sous peine de catastrophes individuelles et générales, conserver la patience, la foi, l'espoir, la lucidité, le courage humble et terre à terre de toutes les minutes... Nous nous enveloppons alors d'un manteau gris, nous adoptons la couleur des murailles. Nous devenons avares de nos transports et de nos expansions. Nous affec-
tons de vivre ainsi qu'à l'ordinaire, comme s'il n'y avait rien de changé; nous nous enfermons dans un automatisme discipliné, résolus à n'extérioriser que le strict nécessaire afin que la machine, ainsi conduite, fournisse un meilleur rendement. Et il pourra même arriver que dans cette excellente intention nous dépassions parfois le but, que, pour ne pas montrer nos craintes, nos soucis, nous accordions un peu trop au contentement et que, décidés à ne pas nous attendrir pour respecter la faiblesse d'autrui, nous péchions par semblant de dureté... Mais dans les deux cas, soit que nous restions dans la mesure, ou que nous en sortions, disons-nous bien toujours que nous ne laissons pas apparaître, en ce moment, le véritable fond de notre esprit et de notre cœur. Nous vivons sur la défensive. Nous sommes à l'arrière. Notre visage, notre corps, notre façade humaine continuent à demeurer dans le siècle et à s'y comporter selon leurs habitudes,... et c'est ce qui se voit; tandis que sous ces dehors quelconques, toute palpitante dans le cloître de nos pensées, notre âme, en retraite, se consume, en passant par mille expressions,... et c'est ce qui ne se voit pas.
26 juin 1915.
Cette armée que je veux dire se compose de tous ceux qui, au sens technique et proprement militaire, ne se battent pas, mais qui font cependant un service. Elle est innombrable, aussi grande au moins que celle des troupes mobilisées. Elle comprend des effectifs abondants et divers; elle se répartit en « corps » de toutes sortes, reliés entre eux par une pensée générale et directrice, obéissant à des mots d'ordre instinctifs et suprêmes, à des devoirs perpétuels. Une discipline secrète lui donne sa force et son unité. Bien qu'elle existe, il semble qu'elle s'ignore; elle fonctionne et agit sans s'occuper d'elle, sans en faire parler. Elle a l'air d'être la foule éparse, immense, vague, le sable soulevé, la dune errante, le désert d'hommes, et pourtant
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elle a son esprit de suite, sa cohésion mystérieuse ; elle constitue un organisme puissant, et nécessaire, même dans celles de ses parties où la vie paraît suspendue et parfois éteinte.
Au premier rang elle a d'abord ses soldats. Ce sont les organisateurs du Bien, les secouristes de toutes les misères, les aumôniers, les médecins, les infirmiers, tous les volontaires du dévouement et de la charité dont les belles vertus défensives transforment chacune de nos villes ouvertes en une place fortifiée. Se relevant entre eux, toujours dispos et jamais las, ces braves luttent sans trêve contre la maladie, la souffrance, les ennemis intérieurs aussi cruels et redoutables que ceux des premières lignes.
A leurs côtés se rangent les gradés de la pensée française qui, par la parole ou la plume, ont mission d'entretenir la confiance, le bon accord, de ranimer le courage et de montrer le but à travers les épreuves.
Celte armée possède aussi son trésor, ses quêteurs, son intendance, ses approvisionnements, ses magasins... et un personnel de croixrouge morale, sans uniforme ni signe distinctif, empressé à prodiguer ses soins où il les devine utiles, même et surtout quand ils ne sont point
réclamés : brancardiers solides et vigilants qui ramassent les faibles, les irrésolus tombés sur les trottoirs, dans les ornières du doute, sur les champs de bataille de l'espérance, et qui les remettent debout, les font « revenir à eux » dans la plus pure acception du mot et du fait.
Ce rôle admirable et touchant est rempli non seulement par des hommes, mais par des femmes, de tout âge et de toute condition. Il y a ainsi, ailleurs que dans les hôpitaux et les ambulances, des professeurs de Facultés idéales, des chirurgiens de la raison, des docteurs spirituels, des spécialistes du pessimisme et de la crainte, des médecins de toutes les maladies de la guerre, autres que celles de la chair et du sang, et des sœurs de charité universelle, des infirmières sans brevet qui visitent, soignent, et souvent guérissent les blessés spéciaux dont ils ont accepté la charge.
Ces victimes de l'autre armée ne montrent pas de plaies apparentes. Leur front n'est pas bandé, elles ne portent pas de bras en écharpe et on ne les voit point se balancer sur des béquilles.— A quoi les reconnaît-on ? direz-vous. — A leur grave et pâle visage, à la dignité de leur abattement aussi bien qu'à celle de leur
résignation, à leur morbide langueur, à la sombre mélancolie comme à la profonde amertume qui se disputent leur terrain. On observe aisément parmi eux les blessés simples et passagers, qui n'en auront pas pour longtemps, et puis les « grands blessés » dont l'état sérieux inspire une inquiétude légitime, les autres estropiés, les autres mutilés, les autres incurables, ceux dont le visage est demeuré intact et dont l'âme, à la suite d'un afTreux éclatement, reste à jamais défigurée; ceux qui ont été opérés dans le corps d'un des leurs, ceux dont les yeux se couvrent d'une taie depuis que les prunelles d'un être aimé sont plongées dans la nuit; ceux qui, amputés d'un fils, d'un père, d'un mari, ne traînent plus, aux steppes de l'existence, qu'un esprit en ruine et qu'un cœur morcelé; ceux qui ont subi tous les contre-coups et les chocs en retour de la balle et du shrapnell, de la vapeur asphyxiante et du jet de flammes..., qui tous les jours, depuis des mois, se prennent et s'écorchent aux fils de fer barbelés de leurs tourments, qui portent sous leurs babils une croix, une croix de guerre aussi, invisible et bien méritée pour des actes de souffrance splendides, accomplis dans l'ombre, pour des hauts faits de dou-
leur anonymes, qui ne seront pas publiés... Cette armée-là a des régiments entiers vêtus de deuil, dun noir d'avenir et d'horizon, où les voiles de crêpe des femmes pendent sans flotter comme d'inconsolables drapeaux.
Voici le bataillon sacré des mères, de toutes les mères, sans exception, les résistantes et les écrasées, les anéanties et celles qui ressusciteront galvanisées par l'excès même des douleurs.
Il en est parmi elles qui, semblables aux soldats honorés de plusieurs ordres du jour, ont été frappées deux ou trois fois, et qui, épuisées, émaciées, immatérialisées, n'étant plus soutenues que par une sorte d'exténuation virginale, ont cessé de se plaindre et sourient, mais de quel sourire navrant et saint de Pieta! J'en connais quelques-unes, arrivées à ce degré de sublimité complète, à ce sommet de calvaire, au delà desquels rien de pire ne peut plus se concevoir ni s'éprouver... Celles-là ont achevé l'ascension, elles ont franchi tous les brisants et la grande barre du Sacrifice terrestre, et elles se trouvent tout à fait en avant, à la limile des autres mondes, des libres océans qui baignent les grèves futures. On se demande comment
l'autre armée 201
elles vivent, et elles l'ignorent elles-mêmes, n'étant plus que des flammes, des lampes, des lueurs... Elles restent sans bouger dans des appartements aux volets mi-clos, assises dans de petites chambres devenues immenses... ; bronzes de courage et marbres de désolation, palpitantes statues funéraires; ou bien agenouillées comme des donatrices d'ancien triptyque, sous le rigoureux chaperon de deuil qui leur presse les tempes. Et en effet elles ont tout donné en donnant mieux qu'elles-mêmes; elles ont donné davantage — par l'offrande de ce qui leur était le plus cher — que si elles s'étaient livrées en personne.
Autour de ces martyres couronnées déjà, se groupent les autres mères, épargnées encore, et les femmes, les filles, les fiancées, les sœurs qui, exaucées jusqu'à la minute présente, superbes de confiance et entêtées d'espoir, se sont accoutumées à braver leur angoisse. Celles-là vraiment se battent jour et nuit, et tiennent sans jamais reculer.
Et il y a les enfants qui ne sont pas tout à fait des hommes, les pupilles du foyer, trop jeunes pour qu'on les accepte là-bas et qui voudraient être plus âgés d'un ou deux ans afin
d'aller pousser des cris et prendre leur récréation sur les champs de bataille.
Et il y a les parents qui, depuis que leur fils est prisonnier, se sentent captifs, perdus, sans appétit à l'heure des repas.
Enfin, après ses soldats, ses blessés, ses mutilés, l'autre armée que nous passons en revue a ses morts. Nous les voyons tomber, loin du feu, comme s'ils y étaient.
Combien sont-ils ceux qui, en silence, sans coup férir, étendus dans leur lit, meurent néanmoins aussi sûrement de la guerre que s'ils s'abattaient dans la terrible zone? ceux qui ne survivent pas à la perte d'un combattant pour lequel ils vivaient? ceux qui ne supportent pas l'amputation d'un membre familial? ceux que fige et sidère, à cent lieues de distance, le vent d'un certain obus? ceux qui, en même temps qu'un marin du Gambetta ou du Bouvet, coulent à pic, submergés ici dans d'incompréhensibles flots? ceux qui disparaissent à cause d'un disparu? qui s'en vont faute de recevoir des nouvelles? Quoiqu'ils rendent leur dernier soupir loin des pays bouleversés, on peut dire exactement de la j)luport de ces défunts qu'ils sont tombés à Beauséjour, à Vauquois, sur l'Yser, en
Orient... Ils mériteraient, aussi, qu'on mît sur leur cercueil un drapeau tricolore, car ils ont été tués malgré tout « à Tennemi », territoriaux paternels, héroïnes de la maternité, autres enfants de la patrie...
Et puis oublierons-nous les tendres, les fragiles, qui, en dehors de toute atteinte directe, meurent de la guerre par excès de sensibilité, par délicatesse d'âme, comme si c'était pour eux la seule et digne façon de remplir leur devoir?
Trop frémissant et trop vibrants sous les coups alternés de l'enthousiasme et de l'horreur, ils se brisent en miettes ainsi que du cristal; ils n'étaient pas faits pour la cruauté de ces temps magnifiques.
Et maintenant saluons avec respect, avec pitié, les derniers morts, les vieillards que la guerre achève, dont les cheveux avaient blanchi dans la paix depuis des années si longues ! Malgré leur âge ils auraient pu vivre encore un bon petit moment... Mais la guerre est venue... Ils étaient restés droits, et du jour au lendemain, sans récriminer, ils se sont courbés en hâte vers la tombe, avec le seul regret de ne pas durer assez, doyens de l'autre armée, pour mourir d'une attaque de bonheur, dans l'apoplexie de la victoire.
3 juillet 1915.
Parlons de la parole. Jamais elle n'a été un acte qui commande plus de conscience qu'aujourd'hui. C'est que la guerre lui donne un regain de pouvoir, excessif et dangereux.
Parler est à présent une chose si grave que l'on ne devrait, semble-t-il, y recourir qu'en cas de force et de réflexion majeures; nous voyons néanmoins une foule de personnes le faire du matin au soir avec autant d'intempérance que de légèreté. Ce bavardage civil est une espèce de fièvre contagieuse qui nous cause beaucoup de mal. On l'attrape et on la communique sur un coin de troltoir, chez soi, partout, rien que pour avoir échangé quehpies phrases inutiles ou défendues. Les opinions hasardées, les vains propos sur le sujet terrible qui nous possède
sont les chemins par où circulent et se propagent en nous le doute et l'amertume, et il n'est pas possible qu'il en soit autrement, puisque la presque totalité des questions qui nous sont posées ou que nous posons nous-mêmes sont condamnées d'avance à demeurer sans réponse. Nous savons que nous parlons pour ne rien dire, ne rien apprendre et ne rien conclure, que nous ne croisons en somme que des soupirs, des hélas ! des quand? des comment? des pourquoi ? des combien? toutes formules interrogatives destinées à ne recevoir aucune réplique immédiate et probante. Nous passons cependant, par petits et fréquents entretiens, une grande partie de notre temps à cette besogne inféconde. Si nous prenions la peine de récapituler chaque soir combien de fois depuis le malin nous nous sommes laissé entraîner, malgré nous, à discourir sur les matières auxquelles nous sommes étrangers : politique, armements, travail des diplomaties, secret des puissances neutres, durée des hostilités,... combien de fois, en nous croyant dans le vrai, nous avons, à tort et à travers, blâmé, critiqué, approuvé, soutenu ou combattu les liommes, les systèmes, les moyens... et prodigué notre avis et nos conseils
à Jofïre, au grand-duc, à l'amirauté, aux étatsmajors, aux ministres, à tous,... et conquis des avances, réussi des percées, rétréci des fronts, coulé des sous-marins, bombardé des hangars... et survolé des villes lointaines de nos propres ailes.,, non seulement nous serions effarés du nombre des heures perdues à ces irréalisations, mais nous constaterions avec évidence qu'il n'est jamais résulté pour nous, de pareils exercices, que trouble, faiblesse et mélancolie.
— Mais, me dites-vous, il faut bien parler. De quoi s'entretenir sinon du constant et douloureux objet de nos pensées? Pouvons-nous, humainement, nous occuper d'autre chose que ce qui est devenu la raison même et la substance morale de notre vie ? Il n'y a pour nous qu'un « ordre d'idées », et c'est celui-là.
— Sans doute. Et cependant... ne parlons pas. Le moins sera le mieux. Dans notre état d'esprit et de nerfs toute conversation un peu nourrie, et qui s'allonge, offre un terrain miné. La plus loyale est semée d'embûches. Nous ne savons pas, en la commençant, de quelle manière elle finira.
Pourquoi parle-t-on ?
D'abord pour avoir l'air d'être au courant de ce qui vous échappe. Au lieu de se plier de bonne grâce, par discipline, à l'ignorance inévitable et nécessaire qu'impose sur certains points la consigne nationale, on a cette folie de vouloir être tout de suite instruit des choses et de prétendre les juger. Quelle bonne occasion pourtant d'entraîner la fameuse patience dont nous avons fait le serment! Mais non... Comme le mystère, incessant et variable, qui plane sur le grand problème actuel de notre destinée, nous persécute et nous irrite, résolus à le déchiffrer à tout prix... nous inventons. Or avonsnous besoin de plus de onze mois d'expérience pour nous apercevoir que rien de ce que nous avons supposé ou prédit n'est arrivé, ou en tout cas ne s'est effectué selon notre programme ? Disserter de la guerre, se livrer à perte de vue aux innombrables spéculations qui, à force de s'user et de se contrarier les unes par les autres, n'aboutissent qu'à nous embrouiller, est donc une lourde erreur.
Mais si l'on ne parle pas pour traiter du technique et du professionnel et trancher en vertu d'incompétence acquise, peut-être sera-t-il per-
mis de se répandre en discours sur les sujets de qualité purement morale? comme par exemple pour éclaircir les maussades, tonifier les affaiblis, assurer les hésitants?... La parole, chaude et persuasive, insinuante ou belliqueuse, prompte à toutes les attaques et à toutes les ripostes n'est-elle pas, pour ces salutaires besognes, l'arme efficace par excellence?
Il se pourrait. Mais je n'en suis pas sûr non plus. En effet, l'escarmouche avec un pessimiste offre des inconvénients. Il connaît la manœuvre. Il vous assaille avec des raisons qui ne prouvent pas toujours, bien qu'il ait tort de les employer, qu'elles soient au fond négligeables. Il ne lui est pas, hélas ! bien difficile d'étaler des douleurs et de compter des morts ; il n'a qu'à se baisser. Sans avoir besoin d'être de mauvaise foi il vous gêne, il vous tourmente, il vous fait presque honte de la confiance obstinée que vous opposez à la sympathie de ses alarmes. La sérénité froide et un peu dure à laquelle il vous condamne par la richesse de ses inquiétudes n'est pas sans vous coûter. Il vous donne le rôle ingrat; il vous empêche de vous émouvoir sous peine de contradiction et vous fait aller plus loin que vous ne l'auriez voulu. Il faut
vraiment alors une bonne trempe de caractère pour garder le calme que Ton prêche et ne pas céder à une irritation inspirée cependant par le meilleur et le plus pur des apostolats.
Et qu'arrive-t-il dans ces petits duels, où l'on se blesse quelquefois sans jamais se désarmer? Les adversaires se séparent en ne se mettant d'accord que par le silence. A bout de souffle, et las de réciproques arguments émoussés à la longue, mais auxquels on revient toujours, on s'arrête... épuisé... et, dans un grand geste qui de part et d'autre affirme jusqu'à la fin, on se détache, celui-ci plus convaincu de son droit à l'angoisse et celui-là plus affermi dans son devoir d'espérance. Eh quoi? songez-vous, le découragé ne pourrait-il pas s'en aller remonté par la vigoureuse estocade de son interlocuteur ? Cela s'est vu, j'en conviens, mais si rarement qu'il est plus sage de n'y pas compter, tandis qu'on observe de façon courante l'homme solide et sûr de soi, ébranlé après coup par cette lutte aussi pénible qu'inégale. Et toujours il emporte le regret d'avoir trop parlé, avec une abondance coupable puisqu'elle n'a pas amené le succès. Les mots ne touchent qu'en petit nombre, accentués et brefs. 11 n'y a rien à espérer des dis- II u
cours. Aussitôt que l'on s'y aventure on se donne du champ, on s'expose au recul, et jusqu'en réfutant on n'évite pas de concéder.
Dans l'intérêt même de la bonne cause embrassée, il est dangereux de traiter verbalement le pessimiste, car on lui fournit ainsi l'occasion qu'il recherche à toute minute, de se produire... Par la résistance on lui prête un point d'appui, on le fortifie, on l'exalte... on en fait jaillir des aperçus nouveaux, des plaintes plus heureuses... de telle sorte que, grâce à vous, il s'amplifie et se perfectionne... Quand vous le quittez, il est en effet remonté^ mais à rebours, dans le sens contraire à celui que vous souhaitiez, et vous avez l'impression d'avoir été malgré vous l'horloger de cette fâcheuse pendule qui marque l'heure à contretemps et rend de mauvais sons. Laissez-la donc aller toute seule, et n'y touchez pas... elle finira par s'arrêter. En la tracassant vous la détraquez davantage.
Vous savez bien d'ailleurs que la parole a pour principal effet de confirmer dans ses idées celui d'où elle sort; c'est un bruit qui entête,
qui flatte, qui enfonce, qui fait marteau. Il est arrivé souvent à chacun de nous, étant seul, de se parler tout haut, pour s'assurer dans une détermination ou une façon d'agir. La pensée ne suffisait plus, il nous fallait le commandement, la puissance physique et comme irrésistible de la voix. A nous entendre nous avions l'illusion de nous comprendre mieux. Ainsi nous avons pu éprouver que non seulement on crée ce que l'on exprime, mais qu'on l'accroît et le décuple. Les malades souffrent deux fois plus des douleurs qu'ils décrivent.
Renseignés par cette vérité, enrôlons-nous dans le silence. La simple notion du devoir individuel doit nous suffire. Imitons le soldat au fond du boyau de terre où il ne voit rien, — qu'un peu de ciel. Cherche-t-il à comprendre ? A quoi bon ? Il sait le but, il est éclairé par l'idée, il n'en demande pas davantage.
Le silence est une sauvegarde, un asile, une protection, le refuge inviolé. Nul ne s'est jamais repenti de lui demeurer fidèle. Il est la glace dans laquelle tout se saisit et se conserve intact. Il montre qu'il est sacré en s'imposant aux extrêmes limites de la joie et de la douleur, en face de la mer et sur le sommet des mon-
lagnes, devant la mort et dans les cathédrales... C'est lui, l'éloquent silence, qui a toujours le dernier mot.
L'homme aujourd'hui qui, paisible et digne, remplit sa tâche coutumière avec une ardeur ramassée, qui va et vient, simple, précis, diligent, qui parle peu, qui passe vite, et qui, sans poser une seule question, répond à toutes qu'il ne sait rien,... celui-là seul a trouvé la faconde se conduire.
10 juillet 1915.
Regardez sur la carte de l'immense et inconcevable Afrique, à l'Ouest, au creux du golfe de Guinée, ce morceau de terre oii il n'y a presque rien d'écrit, qui ne parait pas beaucoup plus grand qu'un de nos départements et qui, entouré d'un trait orange, borne au Nord le Congo : c'est leCameroun, oùplusieurs colonnes française, franco-anglaise et franco-belge, opèrent à la t'ois contre les forces allemandes.
De temps en temps, à d'assez longs intervalles, quelques lignes nous apportent en peu de mots le récit — non, pas même le récit — la brève nouvelle d'une sensible avance, d'un engagement heureux, avec de faibles pertes... Quand il ne passe pas inaperçu, noyé dans le flot des communications européennes, ce bul-
letin furtif, tout en faisant plaisir, nous laisse calmes et rassurés. 11 arrive difficilement qu'il nous bouleverse. C'est si loin !... Les esprits positifs l'absorbent en une minute, pressés de courir ailleurs, et ceux qui ne craignent pas d'accorder sa part à l'imagination trouvent là le sujet d'une rêverie. Les noms étranges dessinent des oasis, plantent des décors... Quel poète dans son fauteuil ne se représente aussitôt d'une façon claire et certaine les petites troupes d'hommes solides, bien entraînés, munis du confortable ingénieux et perfectionné des explorateurs? « De part et d'autre, dans les deux camps, on n'est pas très nombreux, on se tiraille donc dessus à travers les fourrés sans se causergrand dommage. Ce n'est pas comme en France, au front... Sans doute il doit bien y avoir quelques rudes moments... mais exceptionnels et rachetés par tant de joies !... par des sensations puissantes, des spectacles prodigieux, des émotions d'une ivresse et d'une beauté qui ne sauraient se dire. Pas de tranchées. C'est la vie — et la mort aussi — mais au grand air, sous le ciel tropical, en pleine et splendide nature, parmi les orchidées et les oiseaux rares... Les coups de fusil lèvent par
milliers des escadrilles de papillons... et le soir après la marche ou le combat, les pionniers de cette guerre à la Stanley, réunis en rond autour de grands feux, dévorent des agneaux rôtis, au pied d'arbres plus gros que des tours et hauts comme des clochers... On s'endort aux cris espacés des perroquets et au ricanement des singes, pendant que coule à distance, aux rives de la nuit, quelque traînante et triste chanson de pirogue, nasillée par des indigènes... »
Faut-il dire, pour ceux qui seraient enclins à ne pas trouver excessive cette agréable peinture, combien elle est aux antipodes de la vérité? La guerre au Cameroun, malgré la magnificence désolée des lieux qui en sont le théâtre, ne le cède en rien, pour les épreuves, la fatigue et la durée, à celle d'ici, de chez nous, à la guerre continentale que nous avons sous les yeux et qui, par un effet naturel, nous touche davantage.
Elle se poursuit là-bas dans des conditions et à travers des difficultés inouïes. Tout d'abord notre armée du centre africain est formée de coloniaux parmi lesquels — il importe qu'on le sache — un grand nombre, officiers et sol-
dats, sont dignes d'un tout spécial et respectueux intérêt de ce fait que Touverture des hostilités les a surpris au moment où ils s'apprêtaient à s'embarquer pour rentrer en France et y jouir d'un repos supérieurement gagné. Or, retenus par la déclaration de la guerre, ils ont dû renoncer en même temps à la joie qu'ils se promettaient de revoir les leurs, quittés déjà depuis un, deux, trois ans... et aux soins attentifs qu'exigeait leur santé délabrée. Ils n'ont pas eu, comme leurs frères d'armes mobilisés sous notre ciel, les derniers jours passés au foyer, les dernières heures d'épanchement ou de silence, le dernier repas en famille, les baisers muets, les mains pressées, les yeux expressifs et profonds des mères, ces yeux fixés sur l'enfant, divins objectifs ardents à le « prendre » pour en garder une indélébile image, une épreuve éternelle... On ne les a pas accompagnés par les rues, jusqu'aux gares, en les acclamant et en leur jetant des roses. Non, ce tendre et puissant viatique du Départ leur a manqué. Et cependant, ainsi privés de tant de gâteries précieuses et de robustes douceurs, ils se sont mis en route du môme pas fier et sûr que s'ils foulaient, pour y prendre avant la bataille une force
plus ramassée, le sol de la terre natale. Mais quoi ? vous les connaissez, les coloniaux? A quelque distance qu'ils soient, ils rayonnent. Ils sont entrés vivants dans la légende épique et rien ne peut plus, de leur part, accroître ni diminuer notre admiration. Ils sont capables de tout, et ils le prouvent, une fois de plus, à la splendide façon dont inlassablement, depuis dix mois, ils luttent eux aussi au Cameroun, pour que s'accomplissent les grands Destins... ...Ah! ce Cameroun! Ces étendues misérables qui donnent le spleen, ces marécages s'étendant à perte de vue, ce réseau compliqué de bras de mer et de canaux couverts de brumes, de buées lourdes et d'humidités flottantes, ces nappes, ces étangs, ces limons, ces boues mouvantes tapissées de nénuphars et d'herbes aquatiques aux tiges enchevêtrées... pareilles à des collets tendus; ou bien alors la brousse feutrée, mauvaise, la jungle résistante et hargneuse... et enfin la forêt, sinistre, indescriptible, surnaturelle et redoutable, aux compactes épaisseurs, au diabolique mystère... la forêt aussi vieille et opprimée de siècles que le monde et qui n'est plus qu'un temple gigantesque, un royaume défendu où règne l'hallucination. Pour le traverser.
cet empire de la fièvre et du vertige, il faut des semaines, des mois, quand ce n'est pas la moitié d'une année. Car partout, en plaine, en montagne, sous les stupéfiantes futaies, les distances sont énormes, au point de déconcerter l'audacieux qui doit les couvrir. Absence totale de routes. C'est tellement hors de toutes mesures connues, et si désert, si loin!... Ni chemins de fer, ni voitures, ni automobiles, ni télégraphe. Les correspondances sont expédiées par piétons... Sauf quelques officiers montés, les autres Européens vont à pied, et les transports, de toute nature, se font par porteurs. Les bagages de chacun ont dû être réduits au minimum, délibérément, et aussi par la force imprévue des choses, car personne, au début, ne pensait que la guerre au Cameroun aurait une aussi longue durée,... et, à l'heure actuelle, on se trouve à près de 700 kilomètres du point de départ ! Si vous tenez compte des colis individuels, des vivres, des munitions, et de l'artillerie qui, ne pouvant rouler, doit être portée aussi, vous imaginez TefTectif d'indigènes et le nombre de bras nécessaires !
Ce nombre permanent n'est rien à côté de celui que réclame, de l'arrière à l'avant, l'envoi
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du ravitaillement. Pour amener un seul mois de vivres à telle colonne volante, quarante mille journées de portage ne sont pas de trop, et il n'est que justice, en disant cela, d'ajouter au prix de quels efforts intelligents et de quelles difficultés vaincues, s'accomplissent ces opérations extraordinaires. . . Les régions, peu à peu franchies, se composent d'îlots désertiques et de bandes à peine peuplées. Les Allemands, tandis qu'ils se retirent devant nous, évacuent et brûlent les factoreries où nous aurions eu la chance de trouver des vivres... Malgré tout, on va,... en suppléant, grâce à des prodiges d'énergie, à ce manque absolu de voies de communication. Par suite de l'habitude que pratiquent les naturels de marcher en file indienne, tout sentier n'a que trente centimètres de large et, s'il est ancien, il se creuse et s'encaisse pour devenir à la longue une étroite rigole. Abordet-on la forêt? une troupe ne peut lentement s'y tailler un passage que par la serpe et la hache, en sabrant les rotins, en creusant des tunnels au travers de l'impénétrable broussaille. Cet acharné travail, qui épuise les plus vigoureux, s'accomplit au milieu d'innombrables et invisibles embûches. Tantôt c'est l'indigène qui se
glisse pour abattre à bout portant son ennemi d'une balle tirée par le fusil du dernier modèle, ou bien c'est la mitrailleuse cachée, qui, d'une touffe hospitalière, aux larges feuilles, crache brusquement la mort. Et, par surcroît, la nature est plus ennemie encore que l'ennemi lui-même. La chaleur torride et le froid redoublent de méchanceté. Les mouches, les guêpes, les moustiques, les serpents, la fourmi rouge ou noire, tous les insectes aux suçoirs venimeux, aux pattes gluantes et empoisonnées, toutes les bêtes féroces, moyennes ou petites, aériennes ou souterraines, celles du sol, du sable, ou de l'humus, de l'air, de la mousse, de Técorce et de l'eau sont, elles aussi, lancées en formations serrées contre l'Européen, contre le soldat de France, dans un ensemble de fureur où il y a comme une secrète entente avec Tadversaire, une haineuse complicité.
Mais inébranlable, redressé par les attaques successives de l'ennemi et celles des éléments, impassible sous le soleil de feu qui le calcine, et sous l'aveuglante pluie d'orage aux larges gouttes, glacées et dures comme des balles aplaties, sous le double fracas de l'artillerie et de la foudre, sous la chute des cotonniers géants
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qui s'écroulent pourris de vétusté, sous tous les coups les plus imprévus, les plus rudes, le troupier colonial demeure lui-même : le marsouin, aussi intrépide et résolu sur terre que sur mer, bon pour toutes les côtes, pour tous lessaharas, magnifique et sublime amphibie des régions sauvages dont il est le héros, victorieux et prédestiné. Il fait là-bas la guerre avec le même ardent et frénétique amour que s'il défendait ici son toit et son clocher. L'incommensurable distance et les milliers de lieues ont pour principal effet de le rapprocher, par le cœur, de la mère patrie. 11 reste avec elle en « liaison » parfaite et continue... El cependant... il n'en reçoit rien ! — ou si peu qu'il vaut mieux n'en pas parler... Les lettres — quand elles arrivent — mettent trois mois. A-t-il au moins obtenu son cadeau de Noël? A-t-il été l'objet des attentions délicates et variées des femmes de France ? A-t-il eu... Non. Friandises, chocolat, confitures, douceurs...
rien de tout cela n'a été pour lui... On n'y a point songé... Et puis y eùt-on pensé... C'est si loin ! Qui donc serait assez nait' pour expédier un paquet de tabac ou des œufs frais au Cameroun ? Mais il n'y a lieu d'accuser personne... Encore une fois, c'est la faute de ce diable de
pays, de cette Afrique compliquée et si peu commode... Aussi nos braves, qui ne sont pas susceptibles ni mesquins, ont compris tout de suite la situation et l'ont adoptée avec cette martiale belle humeur qui est leur esprit, leur esprit de corps. C'est entendu. Ils iront, s'il le faut, jusqu'au bout, jusqu'au bout de leur peine, de leur vie. de leur dernier souffle, et jusqu'au bout de cet autre monde où ils font flotter nos couleurs... Ils feront cela modestement... et fièrement... sans se plaindre du noble silence qui les environne et qui finit par les signaler peut-être mieux que les ordres du jour dont ils n'ont pas besoin pour remplir leur devoir.
Mais pourtant, si grande que soit votre abnégation, terriens-coloniaux du Cameroun, héroïques et discrets officiers, vaillants petits soldats, résignés à l'isolement, à la gloire obscure, vous n'échapperez pas à la récompense, à notre fraternelle tendresse, à notre longue et reconnaissante pensée qui vous accompagne, vous admire et vous suit, même quand vous ne vous en doutez pas... Croyez-moi. Tout se sait. Tout se saura... et l'on sera déj^ émerveillé en apprenant que le gain total des colonnes expéditionnaires, dont vous faites partie, représente en
Afrique, à cette heure, une superficie qui n'est pas loin cV égaler celle de la France... J'aperçois dans cette similitude un visible symbole. La grandeur de la France... telle est la mesure qui à tous semble la plus simple, la meilleure, la plus heureuse des dimensions. Nulle autre, en effet, ne saurait évaluer plus exactement la superficie de votre courage et de votre belle âme.
17 juillet 1915.
Dans le bouleversement général et profond que, du haut en bas, elle entraîne, la guerre a mis en brusque évidence une catégorie de gens qui tout à coup frappe et retient l'attention, plus peut-être qu'elle ne le désire. C'est la tribu des inutiles.
Elle comprend d'abord les désœuvrés de carrière, certains oisifs courants, de tout genre et de toute condition, et puis des personnes tièdes dont les événements ont saccagé sans bonne grâce le demi-travail et la molle besogne qui suffisaient en temps ordinaire à occuper leur étroite vie. Cette énumération n'est pas absolue et comporte des réserves. Nous savons bien que l'ouverture des hostilités, en mobilisant un grand nombre de fainéants contraints enfin h
faire quelque chose, leur a rendu le plus signalé des services, les a révélés à eux-mêmes, à leur propre valeur, et beaucoup d'entre eux qui auparavant n'avaient pour ainsi dire été bons à rien sont devenus propres à tout, jusqu'à donner à leur mort le caractère d'une entreprise, la beauté d'une œuvre de longue haleine, conçue et réalisée. Tous les « amateurs » d'hier de la paix ne méritent donc pas aujourd'hui, grâce à Dieu, d'être appelés des dilettanti de la guerre. La plupart ont trouvé sous l'uniforme leur vocation insoupçonnée.
Les coupables visés, parmi ceux que leur santé, leur âge ou de puissantes influence éloignent des zones militaires, sont les êtres spéciaux et déconcertants qui semblent mettre tout leur effort à ne pas tirer parti de l'indépendance et de la liberté si précieuses dont ils ont le privilège de jouir. Il en est de différentes sortes, riches et pauvres, ne formant qu'une exception, je me hâte de le répéter. Mais cette exception, moins petite qu'on ne pourrait le croire, est assez curieuse pour qu'on s'y arrête. Vieillards qui furent, et qui sont encore, quoique presque éteints, de passionnés amants de la vie, de la vie aimable et légère, la seule
qu'ils ont pratiquée,. •■ ils s'étaient, depuis une bonne période, enrôlés déjà dans le regret, aussi la terrible rudesse de cette époque en a-t-elle fait des incurables du désenchantement. Ils en veulent au déluge de n'avoir pas attendu à « après eux » pour venir. Grands enfants gâtés, aux cheveux gris, Célimènes d'automne, douairières de l'éventail et des fins plaisirs, épistolaires réputés, causeurs fameux, pour qui l'esprit, les entretiens mordants, les délicieuses petites choses quotidiennes de leur société constituaient l'univers... ou collectionneurs désemparés, batteurs d'art, chasseurs d'antiquités, braconniers du bibelot... maniaques d'une seule recherche, toqués d'un style, violonistes dingres, dont une spécialité de luxe, une œuvre de patience frivole, étaient la seule raison d'être... tous ceux pour qui la guerre a été une plus directe interruption des habitudes, une plus sensible brisure... de l'agrément. Voilà d'abord de quoi est formée la troupe des inutiles.
On les reconnaît à l'immense ennui qui les revêt de la tête aux pieds et dont ils sont comme les prisonniers sur parole. Ne pouvant se livrer à leur passe-temps tyrannique et favori, n'ayant
plus de dîners en ville, de visites à faire ni à recevoir, désorbités, falots, errants, ils vont au hasard, de-ci de-là, tels que les ombres des êtres heureux qu'ils étaient autrefois. Les rues du Paris transformé, qui leur semble vide, sont leurs limbes. Ne leur demandez pas de rester chez eux; plus que jamais ils en sont incapables, car entre des murs, bloqué dans une chambre avec soi pour simple compagnie, on est forcé de penser davantage, tandis que dehors il est plus facile de s'oublier et de bannir les obsessions.
C'est pourquoi les inutiles, faibles âmes en peine, déambulent à travers la cité, en quête de rencontres qui, même médiocres et brèves, finissent cependant, les unes au bout des autres, par avoir raison des pénibles heures. La sévérité du moment les a rendus plus sociables. Bien des visages devant lesquels ils se détournaient dans le tourbillon des beaux jours et qu'ils ne daignaient pas distinguer leur sont 5 présent une ressource, une vraie aubaine. Ils quêtent le regard d'indifférents stupéfaits et charmés ; ils traversent le boulevard pour aborder quelqu'un sans se rappeler son nom ; ils saluent les premiers. Ils rachètent \ ils sont
touchants. Le pessimisme d'ailleurs ne les a pas empoisonnés et leurs propos ne dégagent rien d'amer: on peut ainsi les fréquenter, sinon sans bénéfice, du moins sans péril. Tout de suite, ils vous font ingénuement l'aveu, explicite ou détourné, du trouble et du désarroi « où tout cela les a mis ». Naïfs et sincères, ils se laissent observer à l'œil nu dans la limpidité de leur égoïsme : ils voient et ils sentent petit, individuel et court. Ils se plaignent de petits maux, de petites épreuves, en poussant des petits soupirs. D'esprit plutôt raisonnable, ils n'ont pas le cœur verrouillé. Susceptibles de pitié, par bonne éducation, ils donnent, souvent, et beaucoup,... mais vite, et d'une façon en quelque sorte détachée; ils ne stationnent pas aux endroits douloureux. La souffrance est un sujet qu'ils s'abstiennent de creuser. Tout ce qui a trait à la guerre les offusque; ils l'écartent autant que possible de leur esprit, et plus pratiquement de l'étiquette quotidienne de leur existence. Ils sont censés y penser et n'avoir pas besoin par conséquent d'en discourir. Mais ils ne savent que faire de leur corps, de leur ingénieuse et menue activité cérébrale sans emploi, de leur temps tout à coup disponible; et il ne
leur vient pas à l'idée qu'ils pourraient cependant s'occuper, se rabaisser à une de ces grandioses et humbles tâches pour lesquelles il n'est jamais assez de bras, d'intelligence et de moyens. Ils ne savent pas. Ils sont nés inutiles, par destination. Ils s'en rendent compte, et cela ne les afflige pas trop, enclins à se considérer en tout, jusque dans le manque et l'imperfection, comme une élite.
Inutiles aussi, ceux qui, à n'importe quel degré de la société, même en se livrant à un travail et sans demeurer inactifs, ménagent leur cœur, le retiennent. Ils ne donnent que bien peu s'ils ne donnent rien d'eux-mêmes, s'ils prétendent se garder intacts, ne consentir aucune dépense de leur trésor sensible, et rester inentamés. On n''est, en effet, charitable qu'en proportion de ce que l'on perd, et le bénéfice se compte toujours au taux du sacrifice.
Inutiles, ceux qui ne font pas tout ce qu'ils pourraient, qui s'assoient volontairement à michemin de l'effort, trichant avec le devoir; ceux qui se bornent au minimum, qui n'acceptent pas les pénitences morales, si douces par comparaison, que commande la guerre, ceux pour lesquels les mots « jusqu'au bout » n'ont pas
dans toutes les directions l'accent d'un ordre suprême. Et la femme du mobilisé qui trouve dans l'allocation reçue un prétexte et un droit à la paresse est également un mauvais exemple d'inutilité; elle agit en sens inverse du mari qui, la plupart du temps, ignore sa conduite et la blâmerait.
Enfin, sans qu'il soit besoin d'en opérer la recherche, vous connaissez, pour les voir flâner autour de vous, tous ces types d'une espèce particulière qui en étant d'incontestables Français, d'honnêtes citoyens dont on ne peut suspecter les sentiments, ont cependant en eux je ne sais quoi de vague, d'impersonnel et d'étranger qui étonne et qui choque. Quand on imagine pendant une minute leur absence ou leur disparition, la pensée de l'irréparable ne se présente pas aussitôt à nous. Ils sont... et pourraient ne pas être. A quoi servent-ils sinon à faire remar([uer qu'ils ne servent à rien? Avant la grande épreuve, dans le plein du tumulte et de l'agitation, alors qu'ils avaient l'air de vivre réellement et d'être comme tout le monde, cette nuance échappait, on les confondait avec ceux qu'ils étaient souvent bien loin d'égaler; ils paraissaient, malgré leurs dé-
fauts, doués d'une activité résolue et posséder un emploi sérieux. Mais la secousse nationale, redoutée et prédite, est venue dissiper ces illusions et elle a remis, du premier coup, les choses et les gens à la place qui leur était propre. La guerre, tout en galvanisant les valeurs cachées et les mérites obscurs qui n'attendaient pour se manifester que cette occasion mystérieuse, a aussi précipité tous les esprits chétifs et les cœurs incomplets, et nous constatons, grâce à elle, aujourd'hui, le petit résidu qu'ils déposent. C'est peut-être là, entre tous, le plus profond des châtiments que réservait aux inutiles invétérés leur corruption radicale : celui d'une inutilité de Nessus, infligée aux moments où tout la condamne.
Si cuirassé d'égoïsme soit-on, comment ne pas souffrir en effet de son propre calme et n'être pas gêné de sa monstrueuse torpeur? Voir chacun empressé à se dévouer, à se prodiguer... lire dans tous les yeux et surprendre dans toutes les voix le courage et l'anxiété, le désir, l'espérance, traverser les plus beaux des sentiments humains... en les écartant comme des ronces, ne pas renvoyer une lueur des rayons que l'on reçoit, regarder, sans pleurer, des
larmes qui coulent, ou n'en répandre que sur son sort en laissant croire que c'est celui des autres qui vous les arrache, se contempler ainsi en dehors du mouvement universel, de la magnifique circulation douloureuse... et marcher sans but, dans la solitude de sa fausse sécurité, tel qu'un pestiféré de lindiiïérence et qu'un paria de la sécheresse en se disant : « Je ne sers à rien, je suis inutile... Les jours terribles que l'on vit passeront sans que je les aie vécus. Cette guerre finira et je n'en aurai pas été, cinq minutes durant; je ne pourrai pas, à moins d'être un misérable, en parler sans honte et sans remords!... » Cela esl-il possible? Y a-t-il vraiment parmi nous des êtres capables d'accepter une situation pareille?
Il y en a. Et en poussant des cris de victoire, ils iront acclamer le retour des soldats... Ce jour-là ils « prendront part », joyeux, éclairés, fraternels, redevenus serviables, utiles... parce que tout sera fini.
2^ juillet 1915.
Le sol de la France entière communique en ce moment d un bout à l'autre par des voies étendues et profondes, d'une continuité mystérieuse.
Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, un même courant circule qui relie entre elles nos provinces et fait qu'aucune ne reste étrangère au sort de ses sœurs, paisibles ou bouleversées. Malgré la diiïérence qui les sépare et l'inégalité de leur condition, les régions libres et celles que l'ennemi occupe trouvent le moyen de se rattacher et de demeurer unies par la similitude d'une confiante énergie que ne saurait entraver nulle puissance au monde. Si le village, la famille, les absents, petits et vieux, les tendres souvenirs, sans que rien puisse y mettre obstacle.
se glissent au front à certaines heures pour y surgir entre deux feux et y mener à travers les lignes leur ronde consolante, pareillement, à la ferme intacte, aux champs qui n'ont pas souffert, dans les bois où pas un arbre ni un homme ne sont tombés, les soldats, les autres absents, jeunes et plus âgés, et toutes les images de la guerre, sans que rien puisse empêcher cette bonne désertion, reviennent à certaines minutes pour y affirmer leur perpétuelle et douce présence. Grâce à ces visites fréquentes et réciproques, les relations des esprits et des cœurs que l'éloignement rapproche ne sont jamais interrompues. Par un échange facile et miraculeux qui s'opère en dehors des réalités et mieux et plus vite qu'en elles, ce que chacun a momentanément perdu ne lui manque pas tout à fait. A tour de rôle on va l'un chez l'autre, et l'on rapporte de ces congés spirituels un courage plus grand, une espérance neuve et comme reposée. C'est par là qu'à l'avant aussi bien qu'à l'arrière tout le pays résiste et tient.
Jusqu'au sein des contrées heureuses de notre territoire où jamais n'est parvenu, môme affaibli, le son du canon, la guerre veut et sait se manifester, et elle s'y prend avec une mesure,
une justesse, une appropriation étonnantes. II n'est pas d'endroit oii elle permette qu'on l'ignore, mais elle varie ses signes et proportionne ses effets. Du bien-être et de la sécurité qui régnent en des lieux bénis elle extrait, par contraste, une directe et sévère leçon; de tout ce qui paraît le plus capable de la faire oublier, elle tire un rappel. Là où elle a la joie de n'être pas obligée de sévir, elle agit pourtant, elle se propage et se répercute, même dans la douceur. Elle crée chez ceux qu'elle n'atteint pas ou qui sont à peine frappés, un foyer de gratitude et parfois de sains remords, sans cesse entretenu. Je me refuse à croire, comme le prétendent quelques Alcestes dont la médisance est coupable, qu'il y ait des coins favorisés de notre terre où l'égoïste habitant, ménagé dans sa vie et ses biens, savoure au jour le jour sa propre quiétude. N'eût-il pas pour se tourmenter de fils, de père, ni de parent sous les drapeaux,... il serait hors d'état de retenir sa pensée d'aller aux armées et son cœur de battre plus fort chaque fois que, de tout là-bas, arrivent les nouvelles... Vaille que vaille il faut qu'il participe à la cruelle et salutaire angoisse; il n'a pas le droit — ni le pouvoir — de s'y dérober.
La guerre, qu'il y consente ou non, le saisit, là où il est, là où il broute, arrache son piquet, casse sa chaîne, et le roule et l'emporte dans son mouvement, le traîne dans son dédale et dans son labyrinthe. Tous ceux qui ne sont pas partis servent quand même, plus ou moins; tous les paysans qui seront restés aux champs auront défendu le sol; tous ceux qui l'auront ensemencé et cultivé pourront dire : « J'ai fait campagne. » L'intention d'aider suffît pour que l'on contribue à l'immense tâche. Les faibles et les usés, les vieillards, les femmes, les enfants qui assurent la coupe des foins et la rentrée du blé, se sentent mobilisés également; ils forment les effectifs du dépôt rural aussi utile que l'autre; ils mettent au travail une volonté qui s'inspire de la discipline. Leur action n'est pas incohérente, elle s'ajoute à celle des combattants.
Pour être entretenus dans l'idée de la guerre, l'homme et la femme des pays épargnés ont d'abord les blessés que la bataille, à chaque instant, rejette de tous côtés comme des éclats et leur envoie de loin. Ils les ramassent et les recueillent. Le blessé est la preuve réelle, l'enseignement, l'exemple fournis par le fléau à la
réflexion de ceux qui n'en soupçonnent pas les horreurs. Il leur apporte la vue de sa chair, saignante encore ou à peine refermée, non pour les amollir, mais afin qu'à ce spectacle impérieux ils puisent la résolution suprême. Il est bon que le distant et calme villageois constate le ravage auquel il échappe et qu'il ait sous les yeux le soldat décoré par la mitraille. Celui-ci lui raconte; il l'écoute et il apprend. L'aspect d'un mutilé ranime son bras. Au récit qu'on lui fait des ruines qui couvrent le Nord de la France, le méridional privilégié, par-dessus sa chère maison dont pas une tuile n'a bougé, aperçoit plus distinctement les débris du toit de son frère, et il s'endurcit au dessein de la vengeance.
Tous les petits pays prospères, n'en doutez pas, se ressentent, par les splendeurs de ce pacifique été, des émotions et des douleurs dont le destin les préserve, — et par moments les prive. Ils veulent se rendre dignes de l'exception, presque de l'injustice, dont ils obtiennent le profit. Aussi ne sont-ils plus les mêmes. On dirait qu'ils cherchent à se faire pardonner. Graves, méditatifs, les gens suivent la pensée générale, conductrice de tout un peuple. Une
piété du courage et du danger les resserre, les dirige dans les actes de l'humble besogne quotidienne. Ils vivent avec une attention devenue religieuse. Tout a cessé d'être banal, a pris une valeur de circonstance surnaturelle. Quand nous craignons que dans leurs retraites perdues ils ne soient plus touchés par le terrible et glorieux événement qui s'accomplit sans arrêt, chaque jour, nous ne savons pas observer qu'au contraire tout leur en parle, mais avec une autre voix et d'autres mots qu'à nous. Ils ne peuvent avancer d'un pas, ni se retourner, sans subir — comme une obsession — l'accablante absence de tous les hommes, jeunes et mûrs, partis dès la première heure; et cette absence qui se manifeste à tout propos est plus sensible aux bourgades que dans les cités, elle crée un vide plus réel, plus proche, plus continu, et que rien n'arrive à combler.
Les époux mènent dans les campagnes une existence moins séparée qu'ailleurs, le genre des travaux communs les rapproche, les confond, aussi les femmes et les mères, privées pour de longs mois d'un fils ou d'un mari — quoique d'une sensibilité plus fruste — souffrent peut-être davantage, n'ayant pas la res-
source des distractions et des passe-temps que la guerre elle-même offre et permet dans les villes... Sans doute, elles ont, pour s'occuper, à reprendre le métier de ceux qui ne sont plus là, et elles s'en acquittent avec une énergie magnifique, mais justement cette obligation même ne les laisse pas une seconde indifférentes à la grande histoire... Comment en labourant, et en semant, ne pas penser au laboureur, à celui qui semait? La maison est si petite que l'absent n'avait qu'à l'habiter pour la remplir. La cour et les bâtiments sont déserts depuis qu'on ne voit plus l'ombre du maître sur le mur. Le vieux cheval ne hennit pas maintenant quand on le mène boire et les bœufs sous le joug baissent obliquement la tête en n'entendant plus la voix familière et rude qui annonçait la pointe de l'aiguillon. Tout est changé. Les choses ont un air différent et fatal. Posés et accrochés pourtant à leur place, les objets paraissent abandonnés. Les lits et les berceaux sont tristes; la charrue, même en défonçant le sol, fait comprendre qu'elle s'ennuie. Chaque jour de la semaine est comme un grand dimanche et la cloche, pour n'importe quel office, a gardé le son du tocsin... Est-il possible de ne pas s'imaginer la tranchée
quand on creuse le sillon? Le moissonneur qui fait la sieste, immobile, étendu sur le flanc, évoque aussi l'image d'un autre dormeur, couché beaucoup plus loin, après l'autre moisson, et reposant pour la sieste éternelle. Le moindre enterrement, auquel on n'eût pas prêté d'attention, maintenant se remarque et prend de l'importance.
Au fond de la province lointaine oii je me trouve depuis peu, je vois, de ma fenêtre, en ce moment, deux femmes munies de faux. Chacune à l'extrémité d'un champ, elles se parlent à distance. Est-ce une consigne qu'elles se transmettent? Dans leurs mains l'outil rustique a la beauté d'une arme blanche, et la lame courbe qui luit fait songer aux flots de sang qu'elle pourrait verser. Si je regarde, au delà des vastes prairies, sur les collines et les monts qui tracent un cirque de sommets bleus... j'aperçois des ruines fameuses, des châteaux rougeàtres qui ont soutenu des assauts et des sièges... des tours à demi écroulées, des donjons décapités mais demeurés hautains... Castelnau, Saint- Laurent, Turenne, Taiilefer, où des Templiers commandaient le coude de la Dordogne... Partout et toujours, dans le passé comme dans le
LA GUERRE S'iMPOSE A. TOUS ET PARTOUT 241
présent, la guerre, .-• son souvenir, ses vestiges, ses vivaces et puissantes images..., et la table sur laquelle j'écris ces lignes porte, encadrée dans son plateau, une plaque de marbre blanc, une ancienne épitaphe, venue échouer là,... après quelles vicissitudes !... On y lit, en petites capitales, ces mots qui m'émeuvent chaque fois que je les prononce : « Ci-gist lehaii Hierosme de Han^ fils de Anthoine de Han et de Philippe de Castel Saint-Nazar. Il décéda estant à la suite du roy en la guerre de Bourgogne, Vannée vingt troisiesme de son aage le troisiesme iour du mois d' aoiist 1595. »
Ainsi, déjà, voilà plus de trois cents ans, tombait vaillamment dans sa fleur, pour la France, un adolescent plein de flamme, d'ambition, de rêves... et ce morceau de marbre blond qui n'a plus rien de funèbre est certainement, après avoir été arraché de son tombeau, tout ce qui le rappelle aujourd'hui, tout ce qui reste de son passage si court sur la terre ! Je ne puis m'empêcher, dans le respect de ma tristesse, d'unir cette ombre élégante des temps révolus à celles des jeunes héros d'à présent qui sont entrées, pour n'en plus jamais sortir, aux jardins de la Gloire.
31 juillet 1915.
Nous approchons de la période des anniversaires les plus récents de notre histoire, période magnifique où les rappels d'angoisse, de souffrance et de beauté ne manqueront pas. Chaque matin nous pourrons à présent retrouver sur le calendrier un de ces impérissables faits qui ne cessent pas de s'accomplir bien qu'ils soient écoulés. Ils s'offriront à nous pour être revécus, et en si grand nomhre qu'un seul petit feuillet de l'éphéméride quotidien ne suffirait pas à les contenir tous.
Mais au premier rang de ceux qui, dès le début de l'épopée à laquelle nous travaillons, ont forcé la vénération de l'univers, la révolte de la Belgique violée est l'événement capital et providentiel. Il fut l'acte, logique et
nécessaire, le point de départ mystérieux, tel qu'il était impossible pour la suprême gloire des opprimés et l'éternelle honte des oppresseurs, d'en imaginer de plus significatif et de plus parfait. Il éclaire, et il prouve. Il met, tout de suite, à leur vraie place, l'une en haut, Tau- Ire en bas, la Belgique et l'Allemagne. Il établit d'une manière indestructible la droiture du plus faible et la déloyauté du plus puissant.
Comment n'être pas saisis d'un renouveau d'émotion haletante aux approches de ce 4 août 1915 qui marque le bout de Tan du Sacrifice belge? Ces heures décisives nous sont toujours présentes, dans leur intensité. Notre cœur vibre et résonne au choc du souvenir comme le bronze des betfrois de Flandre sous le marteau des Jacquemards. Quel bouleversement de toute la France, et de chaque Français, et quelle agitalion passionnée dans le monde, chez tous les peuples que guide la pureté d'un idéal, à cette nouvelle inespérée, incroyable, et qui nous transportait sans cependant nous étonner : « La Belgique résiste. Elle se défend ! » Nous étions secoués de joie et d'amour. Nous en poussions des cris où se mêlaient des pleurs. Un enthousiasme sacré débordait de nos âmes. Le respect
24i LES GRANDES HEURES
et l'admiration pour tant de grandeur simple, naturelle, et pour ainsi dire instinctive, nous étouffaient. Malgré l'épouvante que nous ressentions déjà des dangers et des maux auxquels s'exposait, en pleine sérénité de conscience, la noble petite nation, nous étions peut-être plus heureux pour elle que pour nous de la voir embrasser ce beau parti qui la mettait pour toujours au pinacle de l'honneur.
Sans doute, notre intérêt, étroitement attaché à sa conduite, ne pouvait se distraire de tout ce qui venait ainsi le favoriser à la minute la plus périlleuse,... mais par-dessus tout, dominant l'égoïsme fatal et l'humaine partialité, ce qui nous exaltait c'était ce sentiment irrésistible, cette conviction du Droit en face de la Force, cette religion absolue de la parole et de la signature contre laquelle toutes les attaques sont vaines, toutes les exécutions inutiles. Par là, plus encore que par l'aide immédiate et inattendue qu'elle nous prêtait, la Belgique avec élan nous secondait, devenait l'alliée de notre immense Cause qui nous dépassait. Nous puisions dans cette communauté spirituelle, dans cette parenté morale, un redoublement de confiance et de certitude, et nous étions fiers
qu'il nous eût suffi, chacun de notre côté, sans nous être donné le mot, de suivre le commandement du Devoir pour nous trouver réunis sous son même étendard avec nos deux drapeaux. Car ne craignons pas de le dire, en décidant de barrer la route à l'envahisseur qui n'avait d'abord en vue que noire ruine, le roi Albert, si vives quêtaient ses sympathies pour la France, ne fut pas un seul instant engagé ni gêné par elles. Devant son indépendance menacée il ne songea qu'à la Belgique, à son bon renom, à sa réputation sans tache ; tout le reste disparaissait, quel qu'il fût, néfaste ou avantageux ; il n'y avait ni contingences ni suites,... rien que le fait brutal de l'Obligation la plus haute, la plus impérieuse. Il n'hésita donc pas, il ne discuta pas, et, assuré d'être d'accord avec son peuple sans lui faire l'offense de le consulter, il tira l'épée. Geste héroïque et de si large envergure qu'il est à jamais décrit pour la postérité. Il se trouva que par un enchaînement merveilleux des grandes choses qui tout à coup étaient lancées et s'accrochaient, ce geste nous sauva !... Et s'il nous sauva, c'est qu il était loyal et pur. Ce jour-là, le 4 août, par la stricte et aveugle obéissance
aux prescriptions de IHonneur, le grand souverain de la courageuse Belgique changeait, du tracé de son épée dans l'air du soir, toute la direction de la guerre, l'orientait dans le sens opposé à celui de la traîtrise et du vil calcul. Cette mince et fragile lame, en jaillissant hors du fourreau qu'elle semblait ne devoir jamais oser quitter, protégeait pour un temps la frontière française, faisait sortir en grand branlebas les flottes de TAmirauté,... elle créait le mouvement, l'impulsion, elle préparait de loin l'Italie, elle avertissait tous les neutres, elle était le rayon d'acier, vu de partout, la lueur aiguë et rapide illuminantles horizons, les voies futures, le ciel ouvert et les esprits troublés. Et voici que, demain, nous allons retrouver, les uns après les autres, ces chiiîres qui sont des énigmes déjà percées, ces dates mémorables, lumineuses et vivantes, comme des étoiles...
Sans doute nous n'avons pas besoin, pour nous « rafraîchir » et le faire plus pieusement, d'être reconduits, par l'échéance du temps, à l'époque et à l'heure précises où s'accomplirent ces manifestations sublimes. Nous nous rappelons sans interruption depuis un an la gloire de Liège, la lutte pied à pied de l'intré-
pide armée chantant la Brabançonne, et toutes les indicibles souffrances qui — de Louvain à Anvers, et le long des côtes, par les dunes rougies, et jusqu'à Ypres la douloureuse, étendue dans le sarcophage de ses Halles — jalonnent les jours et les nuits de 1914- La moindre minute, pour nous, est synthétique et commémorative de tout l'ensemble. Nous honorons d'une gratitude et d'une pitié qui brûlent comme des . lampes jamais éteintes la Belgique en lambeaux, saignante et martyrisée. Néanmoins, la date du 4 août, qui fut celle à la fois de sa violation et de son resplendissant essor, doit nous ramener à elle, nous retenir dans un vaste enveloppement de tendresse, demeurât-il silencieux. Cet anniversaire est une station. Nous y ferons halte, non pour nous arrêter, mais pour nous confirmer les raisons et la force de repartir. La roule en sera demain plus facile, car le temps n'est jamais perdu que l'on passe aux reposoirs du souvenir, aux autels de la reconnaissance.
Nous invoquerons, toujours vive, chaude, permanente et de même qualité, l'ardeur qui nous embrasait quand, au souille et h la tempête des nouvelles, nous apprenions que les troupes aile-
mandes se heurtaient aux forts de nos vaillants amis et que le barbare était tenu en échec par la petite armée, sacrifiée d'avance, mais au-dessus de la défaite... Nous relirons, en les répétant avec une égale tranquillité, les paroles, dignes du Gid, prononcées de sa voix ferme et douce par Albert P""... et toutes les mères, toutes les femmes de chez nous jetteront en pensée sous les pas de la Reine Elisabeth les fleurs de nos prairies pour en faire un tapis d'exil à son chiffre et à ses couleurs. Nous tournerons nos yeux par où regardent nos cœurs, vers cet adorable et délicieux petit royaume, riche de tous les plus purs trésors et qui n'est à présent que cendres, fumier, ruines, décombres et chaos. Repaissons-nous des dégoûtantes images d'horreur! Ayons la hantise des clochers rompus, des villes calcinées ! Soyons obsédés des victimes, des suppliciés qui n'ont pas cessé par delà la mort de tendre leurs bras, « d'en appeler », de crier : Au secours ! N'évitons pas qu'ils nous soient pénibles et qu'ils viennent déranger notre sommeil. C'est grûce à eux qu'ici, nous qui vivons encore, nous dormons en paix. Tous, en tombant, en s'abîmant, en croulant, hommes et choses, arbres, êtres, maisons, vieillards et clo-
chers, petits enfants et cathédrales, tous ils nous ont servis. De leurs pierres, de leurs statues et de leurs corps ils ont fait obstacle ; ils ont retardé notre heure... Ne l'oublions jamais. Et, aux pieds de la chaîne de montagnes, que feraient en ce paisible empire des plates étendues les monceaux de cadavres et de débris, si on les entassait, renouvelons l'immuable serment de ne cesser le feu qu'après avoir rendu la Belgique à ses enfants et à son roi. Sinon, aurionsnous opéré pour nous-mêmes et bien au delà, toutes nos reprises, nous ne serions pas libérés-
7 août 1915.
Au bout d'une année d'efforts, plus efficaces qu'on ne pense, bien que le résultat ne nous en apparaisse pas encore aussi clair et aussi rapproché que certains le voudraient, nous voici arrivés à un moment où il importe d'examiner notre patience. Elle a besoin d'être « revue »? de près et à fond. Non qu'elle soit en mauvais état, mais nous devons la traiter comme une machine sujette à jouer, qu'il est utile, après qu'elle a fourni une longue et rude dépense, de démonter, de nettoyer et de graisser à nouveau. 11 faut lui redonner l'huile, Thuile sainte, et resserrer ses écrous, afin qu'elle reparte dans un rassemblement plus puissant et plus vif de toutes ses pièces.
Oîi en est notre patience mise à l'épreuve par
trois cent soixante-cinq jours d'exercice ininterrompu ? La sentons-nous entamée, ralentie, épuisée? Pas le moins du monde. Elle a rendu, et avec une très brillante solidité, tout ce qu'on lui a demandé et que Ton n'osait pas toujours en attendre. Sa « forme » est demeurée excellente,... et, pourtant, elle a un grave défaut, qui risque de la compromettre et même de la ruiner si l'on n'y remédie pas sur-le-champ.
Elle est restreinte et d'insuffisante portée. Son tir est trop court. Dès qu'elle s'excite pour entrer en résolution, elle se paralyse en se limitant ; elle s'assigne des délais qui, même quand elle a cru de bonne foi se réserver longue échéance, la détrompent cruellement. Enragée de combiner et de prévoir, elle veut bien consentir le sacrifice exigé qui est son mérite, mais sous réserve de conditions et de petits traités avec l'avenir. A propos de chaque événement, espéré ou redouté, elle se fixe une close approximative de travail suivant les durées qu'elle imagine. Elle accorde à l'avance aux faits, pour leur permettre de se dérouler, un minimum ou un maximum admissible qui règle sa propre marche. La patience employée jusqu'ici est en quelque sorte proportionnelle et suspensive;
elle établit des programmes et agit d'après des plans déterminés par son humeur. Trop étroite, trop humaine, trop réaliste, elle manque de sérénité dans l'espace et le temps.
Tous nos désirs et toute notre volonté doivent donc s'appliquer à la doter d'une ampleur pour ainsi dire infinie. 11 faut que, devenant de qualité plus rare et plus résistante, elle monte d'un degré. Elle est mûre pour la perfection. Or, en cette matière, le devoir qui nous tire et nous élève, consiste à être patient « une fois pour toutes et de haut », à pratiquer cette vertu en vol plané au lieu de chercher à l'accommoder sans cesse aux moindres accidents de la route. Idéalisons-nous sur tous les points. Nous serons alors portés par notre patience tandis qu'avant c'était nous qui la portions comme un fardeau. En renonçant à nous donner des rendez-vous précis avec la victoire finale, nous la rencontrerons plus sûrement et plus vite; elle se montrera d'autant plus magnifique et prompte que nous-mêmes, généreux de son heure et de ses moyens, nous lui aurons fait plus large crédit.
Ayons la franchise de le reconnaître : la
patience, telle que nous l'avons employée jusqu'ici, n'a été qu'une préparation.
Il convient d'entrer à partir d'aujourd'hui dans l'ère immuable et supérieure de la persévérance.
L'esprit inaccessible et hors de toute atteinte, le cœur discipliné, les nerfs soumis, nous ne nous contenterons plus de cette endurance capricieuse et fébrile d'hier, sujette à tous les aléas, avec laquelle nous suivions tant bien que mal le cortège des événements. Les mots maladroits ou perfides, les insinuations, les idées funestes, les faux calculs, les lâches soupirs, les regards qui ne vont pas en face et les silences qui parlent trop auront perdu le pouvoir de nous toucher et de nous arrêter, même un instant. Tous les traits qui nous blessaient, émoussés par un an d'usage quotidien, nous trouveront désormais insensibles.
Si en effet, au cours de ces époques difficiles je me réfère aux observations que j'ai eu l'ennui de réunir sur moi-même, bien avant de les compléter en étudiant le voisin, je m'aperçois que d'une façon générale on entend surtout par « avoir de la patience »... dire « qu'on en aura ». La parole tient lieu du fait, et quand
l'occasion se présente elle ne trouve plus personne. Il semble que le dessein suffit et dispense de l'exécution. Le jour où l'épreuve nous commande de tenir nos promesses, c est à la minute où cet acte serait le plus nécessaire que nous nous dérobons à l'accomplir. Et cependant nous devrions savoir que la patience n'est vraiment utile et souveraine qu'aux extrémités où l'on déclare n'être plus capable d'en avoir! Si ce n'est pas pour ces situations critiques et aiguës qu'elle est justement faite,... alors à quoi bon s'adresser à elle et l'afficher?
La persévérance qui s'impose pour la suite de la campagne, je ne la comprends qu'aveugle et sourde, et cuirassée d'une confiance telle que rien ne puisse l'entamer.
Bien plus, les épreuves de toutes sortes et indigées à tout instant, loin de mordre sur elle et de l'amoindrir comme la simple et mince patience, auront pour unique résultat de la blinder et de lui donner j)lus d'épaisseur, à l'image de ces rocs dont la tempête cl les vents ne fout par couches que retremper le grain et doubler le calcaire.
Cette disposition sublime croîtra avec la durée et grâce à elle.
Devenue article de foi, elle fera partie de nos croyances les plus chères et reprendra, quoique née du présent, ses racines naturelles dans les profondeurs du passé.
Elle aura l'autorité de la voix des morts, comme si nos défunts, en nous engageant à tenir toujours et quand même, nous ordonnaient de le faire aussi pour eux, et nous ofTraient de l'arrière des tombeaux, leur part de hardiesse et de ténacité.
Ce mot de persévérer, d'une si expressive étendue au regard et au son, sera l'épigraphe et la devise de nos jours de guerre, le prisme à travers lequel nous accepterons seulement de voir briller les sept couleurs qui font l'arc-enciel de la paix.
En l'enrichissant d'ardeur, de courage et d'amour, nous lui laisserons cependant, pour la haine de nos ennemis, son sens pleinement diabolique.
Ce mot, infusé dans notre organisme, métamorphosé en idée fixe dans notre esprit, et promu par notre cœur au grade de sentiment, nous l'inscrirons en pourpre et en azur au fron-
ton de notre vie; nous le porterons partout avec nous comme un trésor dont on ne se sépare pas ; nous voudrons qu'il nous absorbe et nous obsède, qu'il soit toujours là, vivant, impérieux, sans jamais se relâcher de sa splendide tyrannie et restant éveillé pendant que nous dormons.
Ce mot sera notre pensée, notre vocabulaire ; il parlera par lui-même et aura réponse à tout ; il nous nommera, nous résumera. Quand on dira les Persévérants, tout le monde saura que c'est nous, les Français.
S'il faut qu'à l'exemple des soldats qui tombent pendant l'attaque nous nous écroulions, nous aussi, à distance et avec moins de beauté qu'eux, ce mot, opiniâtre et magique, sera le dernier que nous répéterons tel que l'expression de nos volontés suprêmes...
Les combattants frappés butent et s'aplatissent tout habillés sur le sol au cri de : En avant!... nous pouvons bien mourir alors dans nos bons lits en disant : Persévérer !
C'est par là seulement x|ue, selon la tournure encourageante de Bossuet, « nous serons transmis à la gloire ».
lU août 1915.
Le matin. Adossé au chevet d'une petite église de village dont le clocher penche., à moitié rompu., le cimetière est occupé par des lignards campés au milieu des tombes et le long des murs. Dans un des angles cjuelques hommes groupés causent assis sur les renflements que fait le sol. Aux croix sont suspendus des bidons et des musettes. Pour r instant le calme règne, les alouettes chantent... Et voici ce que disent les vivants :
— Encore un d'organisé ! Fini de cette nuit. Maintenant ils peuvent venir. On y est.
— Ah! dame! C'est qu'un cimetière, comme position, ça n'a pas de prix... Aussi quand on en trouve...
— Combien donc déjà en avons-nous faits? Cinq? Six?
— Ma foi oui. Pas moins.
— Plutôt plus. Et un peu partout... dans le Nord, en Champagne..,
— Tu n'as pas compté?
— Ah bien ! S'il fallait écrire ses mémoires !...
— Tu aimes ça, toi, de travailler dans les cimetières?
— Assez... A cause des murs, des piliers., des bouts de colonnes qui font des abris. On peut tirer en appuyant le fusil sur le bras des croix. Et puis c'est comme un terrain d'honneur. Y a déjà du monde. Ça tient compagnie...
— Et s'il faut partir on est tout rendu. Pas besoin de voiture.
— Ni de fossoyeur. Une marmite fait le trou.
— Une autre arrive qui rebouche. Et allez donc !
Un qui regarde tout autour de lui. — Mais il est déjà plein !
— On se serrera.
— Eh bien, moi, je n'aime pas me battre dans ces endroits-là.
— Pourquoi ? Raisonne. Un champ, n'im-
porte lequel, dès qu'il devient de bataille, il finit toujours par être cimetière... alors un cimetière peut bien finir par être champ de bataille.
— Oui. Pourtant, je suis gêné.
— Comment as-tu fait les autres fois?
— C'est celui-ci mon premier.
— En effet, tu n'es là que depuis peu... Tu as une excuse. Au début j'étais pareil. Mais tu verras. Dès le deuxième tu n'y feras plus attention.
— C'est pas sûr.
— Qu'est-ce que tu t'imagines donc? Tu as peur de ces vieux morts?
— Non. Mais j'ai de la peine pour eux. Ils étaient là benoîts, enroulés dans l'herbe et les fleurs, ils croyaient bien avoir la paix pour toujours... Et puis voilà qu'on les dérange. Qu'est-ce qu'ils doivent penser? Ils nous en veulent.
— Pas du tout. Au conliaire... Ils sont contents que l'on vienne et qu'on se batte près d'eux, sur eux... Nous sommes leur couverture. Ça les ranime et les réchauffe. S'ils pouvaient nous donner un coup de main, ils le feraient.
— Tu as peut-être raison. Celte nuit j'en ai eu l'idée.
— Comment ça ?
— Hier j'avais lu une quantité des écritures qui sont sur les plaques et les croix : « Ici repose EN PAIX... Priez pour l'ame de Jean-Cyrille... Que Dieu reçoive en son sein... »
— Suffît. Ne les dis pas toutes.
— ... Et puis voilà qu'en mon sommeil, sur les mêmes plaques et les mêmes croix, au lieu de ces phrases-là, c'en étaient d'autres.
— Bah ! Tu te les rappelles?
— Très bien. Sur Tune ça disait : « Courage ! Hardi! Nos cœurs sont avec vous. » Sur l'autre : « Ayez-les, bon Dieu ! Chassez-les ! » Ailleurs : « Nous NE voulons plus du repos ! » Et puis encore : « Soyez les bienvenus ! » ... Enfin un tas de compliments de ce genre-là... qui faisaient plaisir. Etje n'étais pas saoul... Avouez que c'est curieux?
— Oui. Tu as rêvé.
— Bien entendu. C'est un songe... Mais un songe de guerre. Faut pas le mépriser. Moi j'y crois. Oui, je suis certain que tous ceux qui sont là de ce moment-ci et que nous ne voyons pas, ils nous voient, qu'ils vivent par faveur, et qu'ils ressentent les choses. Sans ça ils n'auraient que l'ennui de la bataille. Du moment
qu'ils se trouvent mêlés à nous les soldats, qu'ils sont dans nos rangs, c'est pour dire et, agir comme nous.
— N'empêche que si le hasard... pourquoi pas?... m'avait amené sur la tombe des miens... Ah!
— Eh bien?
— ... je ne pourrais pas me battre. Ça m'ôterait l'envie.
— Moi ça me la donnerait. D'ailleurs c'est à quoi je m'applique : à me représenter que tous ces inconnus sont ma famille, mes parents, mes amis, mes défunts... Aussitôt ils le deviennent, sans que j'aie besoin d'effort; toutes les tombes, ça se ressemble tellement! Et j'y vais avec plus d'entrain. [Une étrange rumeur court tout à coup.) Mais, attention ! [Un^ deux, trois sifflements). Voilà la secousse!
Et la formidable tempête éclate. Les croix se fendent, perdent leurs bras, tombent amputées, face ou sur le dos, tout d'une pièce, ou partent en gerbes, en bouquets. Les colonnes sont mises
en petits morceaux. Sur chaque stèle unie la balle vient poser une rosace avec le bruit mat qu'elle fait quand elle étoile un front. Les inscriptions fouettées, éparpillées, lancent partout leurs mots de quiétude et de douceur qui se brisent et se dispersent. Les dalles épaisses, que l'on a eu tant de mal à poser, résonnant creux, se cassent comme le verre et coulent comme le sable. Les couronnes, les offrandes, s'élèvent et tourbillonnent dans tous les sens, ainsi que des oiseaux rendus fous par l'orage... Et déterrés, arrachés, basculés, les cercueils se dressent pour s'ouvrir, pareils à des guérites montrant en faction de calmes sentinelles... Le plomb des sépultures fond, se convulsé d'être inutile! Tout est tordu, broyé! les grilles hachées comme paille. L'arbre et le squelette se choquent... Ah ! l'escrime drs branches et des os croisant leur cliquetis ! Le pot d'argile et l'urne de métal s'anéantissent dans la même poussière... Des linceuls rongés et tachés de rouille claquent pareils à de vieux drapeaux blancs. Le champ tranquille et perdu qui n'était troublé que par un pas discret, un sanglot étouiïe, la chute d'un Requiem œlernum, ou la litanie d'une abeille... le pensif et navrant jar-
din désert qui n'est à personne... où tout le monde doit venir, où le crapaud pleurait la nuit en écoutant le rossignol... l'asile de solitude et de suave paix n'est plus qu'une fournaise, un bouillonnement, un cratère, une éruption de cendres et de chairs, un chaos furieux d'horreur et de fracas.
Mais de ce chaos, en même temps que les cris splendides des soldats et des chefs, que le déchirant appel des blessés à la lutte, à la poursuite, à la vengeance, que toutes les plaintes et tous les soupirs, tous les grondements, tous les râles, toutes les détonations et colères de la mitraille, et toutes les clameurs déchaînées des êtres, de la nature, et des choses,... les voix DES morts, telles de mugissantes orgues, montent, grandissent et, dominant le surhumain vacarme, arrivent à se faire entendre.
Il suffit de prêter l'âme pour comprendre ce qu'elles disent.
— Présents !
— C'est nous, qui n'étions plus ! Nous voilà !
Enfants de Lazare, sortons de la tranchée!
— Enfin ! Plus de ténèbres ! La lumière ! Partout le feu !
— Plus de silence ! Ah ! le bruit ! les sons ! rivresse de l'oreille ! Tous les cantiques du bronze !
— Est-ce une grâce? Une fête? Que se passet-il?
— Le bon air frais! Le vent! Les parfums! Odeur de mon pays !
— Comme les buis avaient poussé !
— Je reconnais tout.
— Moi, plus rien.
— Où est le village?
— Il comptait cinq cents maisons.
— La mienne avait le plus haut toit. Il a disparu.
— Où sont les arbres ? la grande allée ? le château ?
— Le clocher?
— Et le ciel? Où est le ciel?
Le Curé. — Il n'a pas bougé.
— La fumée le cache.
Le Curé. — Il est toujours là.
Un Vieillard. — J'avais, tout à l'heure encore, un cyprès d'un siècle et demi poussé dans
mes entrailles. On vient de l'en arracher. Où est-il?
Une Femme — Et le rosier que nourrissait mon cœur?
Un Jeune Homme. — Le chèvrefeuille qui m'embaumait?
Un Sage. — Les pensées de velours qu'avait fournies mon front?
— Il n'y a plus rien ! Rien !
Un Notable. — Si. Blasphème !
— Quoi donc?
Le Notable. — II y a la patrie... dont nous sommes maintenant le sol et le sillon. Rappelez-vous ? C'est elle qui nous lève sous les obus !
Le Vieillard. — C'est pour elle que nous crions aux soldats: « En avant ! Que vous êtes beaux! Mes enfants! Notre postérité! Vous nous jugiez indifférents? D'abord nous savons tout ! Depuis la première heure. Quand on prie sur nous, aux Toussaints et les autres jours, et qu'on a ses genoux posés sur nos poitrines, on se laisse aller, on nous en raconte... Nous savons tout. Absolument. »
Le Sage. — Vous ne nous connaissez pas, mais nous vous connaissons.
Un Cultivateur. — Nous aussi nous faisons
la guerre. Passez donc sur nos corps ! Ils ne sont plus à nous. Empilez-les comme des sacs. Prenez-les pour créneaux. N'hésitez pas. Nos restes ne souffrent plus.
Le Vieillard. — Et nous tiendrons ! Pas un mort ne recule.
Une Femme. — Si vous tombez ce sera dans nos bras.
Un Pauvre. — Si vous mourez nous vous donnerons nos lits.
Un Riche. — Si vous vivez vous emporterez nos couronnes. Les immortelles sont pour vous.
Une Femme. — A vous nos prières plus écoutées.
Une Jeune Fille. — Nos baisers purs, nos flammes éteintes.
Une Aïeule. — Nos antiques bénédictions.
Le Curé. — Heureux prêtres d'aujourd'hui ! Soldais de l'Eglise ! Vous servez ! De mon temps ce n'était pas permis. Vite ! Un unilorme ! Une étole!
Un Braconnier. — Un fusil !
Un Métayer. — Une faulx ! Pour la moisson !
Un InI'Ikme. — Une pioche !
Un Mendiant. — Un bâton !
Un Vigneron. — Je taillerai la vigne en fils de fer !
Un Ancien. — Des sabots ! J'étais à Jemmapes.
Un Garde Champêtre. — Moi, tambour, à Solférino !
Un Cuirassier. — J'ai chargé à Reichshoffen. Trois fois ! Rendez-moi mon sabre !
Un Aveugle. — J'irai tout droit. A présent j'y vois ! j'y vois !
Un Petit Enfant. — ... Alors, c'était donc ça la vie?...
— Ah ! Seigneur ! Pourquoi malgré tout nous avoir éveillés ?
— Si tôt !
— Si tard !
— Pour contempler cela !
— Tout redouble d'horreur. Le carnage ne cesse pas.
— Ces monstrueux fracas nous letuent ! Ils surpassent le tonnerre.
— Vous dites que ce sont des obus. N'est-ce pas le glas du dernier jour?
Le Prêtre. — Pas encore.
— Ah! le Paradis! Tout de suite ! Le chemin ! Par où va-t-on ?
Le Prêtre. — Pas encore.
— En attendant, c'est l'enfer !
Le Prêtre. — Pas encore.
— Ces farouches accents de cuivre... Vous dites que c'est le clairon. N'est-ce pas la trompette? Celle du cavalier d'en haut?
Le Prêtre. — Pas encore.
— Le grand oiseau... qui vient! Vous dites que c'est un avion. Mais c'est TAnge ! C'est lui !
Le Prêtre. — Pas encore.
L'Aïeule. — Ah! Deprofiuidis!
Le Prêtre. — In excelsis !
— Enfin, si ce n'est pas Josaphat, le Jugement, la Résurrection attendue, espérée... (Ju'est-ce que c'est? Qu'est-ce que c'est?
Le Prêtre. — Rien qu'une manœuvre... divine, un exercice, une alerte du grand Réveil, la préparation à la Paix dans les foudres de la Victoire. Tenez? Ecoutez?
Le cyclone s'éloigne. La bataille se tait, meurt, elle aussi. Et, autour d'un étendard
exténué, les soldats, délirants, jettent : Vive la Fiance! Ils ont fui! Ils n'ont pas eu nos anciens morts ! Nous couchons toujours sur le cimetière.
21 août 1915.
Que ce soit au cœur des villages ou loin de leurs petits tas en pleine campagne, on voit à cette époque de Tannée se dresser dans le ciel clément, au-dessus des masses de verdure serrées plus fortement autour d'eux comme pour les défendre — ou les cacher — les toits des châteaux demeurés intacts.
Rien n'y a été dérangé. Les maîtres retrouvent, telle qu'elle, attachée çà et là par une toile d'araignée, chaque chose à sa place. Cette conservation parfaite et méticuleuse de leurs biens, malgré la certitude possédée à l'avance qu'il en serait ainsi puisqu'ils les savaient hors de la moindre atteinte, les étonne d'abord et leur semble anormale. Ils en sont un peu inquiets comme si elle dissimulait un piège ou
préparait quelque fâcheuse découverte, à tel point aujourd'hui l'aspect d'une belle demeure préservée, vierge de toute souillure et presque arrogante de cette grâce, cause une impression de malaise oii flotte un vague effroi. Mais, dès la première visite à travers les lieux familiers et reconnus dont l'accueil Adèle rassure, la gêne se dissipe. Il suffit d'ouvrir la fenêtre gonflée et qui résiste avec amour pour que le paysage vous saute au cou et vous embrasse. Et, à l'intérieur, vous ne pouvez faire un pas sans que les meubles et les objets ne vous reçoivent en amis, comme de coutume. Alors les comparaisons alarmantes se séparent, s'effacent, Tessaim des sombres pensées, papillons de malheur, se disperse... et devant Tordre et la sécurité qu'un génie invisible et protecteur a l'air de maintenir, on oublie les orages qui ont éclaté ailleurs, la foudre tombée très loin, dont nous n'avons la plupart du temps ni entendu le bruit ni même aperçu l'éclair.
Moi, c'est au contraire la circonstance et l'heure où je songe avec une déchirante exaltation aux châteaux que la guerre a blessés et
frappés mortellement. Ils remplissent aussitôt l'horizon, la plaine et les montagnes, dans les contrées de ma rêverie. Comme en un conte de Fées devenu sinistre et tumultueux ils m'attirent, de jour et de nuit, par leur silhouette grandie, plus fantastique et plus fîère, leurs trous d'ombre et leurs brèches béantes, la spirale de leurs feux héroïques et de leurs fumées de haine... Ainsi qu'au canon je vais au fracas de leurs écroulements, aux détonations de leur incendie, à l'appel de leur chute. Je les parcours en hâte, à toutes jambes et hors d'haleine pendant la catastrophe, avant qu'ils ne disparaissent.
Je les vois séparément et tous h la fois.
Reliés entre eux par la communauté du péril et du destin, ayant l'air, même à des distances infinies, de se rejoindre et de se répondre à travers l'espace par les gestes de la flamme et le langage des étincelles, faisant en quelque sorte la chaîne, à terre et dans la nue, décapités, sanglants, ou secouant des panaches d'usine, couleur de pourpre infernale, ils forment à mes yeux, tout le long de la ligne d'invasion, un immense chemin de ronde fortifié qui s'échelonne par des squelettes de donjons restés
debout et des rangées de tentes noirâtres qui sont des tas de cendres. Ainsi j'assiste aux spasmes de leur agonie, à leur étrange et pathétique fin.
Parmi ces châteaux, un grand nombre, plusieurs fois centenaires, semblaient braver l'homme et défier le temps.
Solides de leurs fameuses et lointaines origines, abusant presque de la supériorité de la durée, portant avec orgueil leurs fondations en couronne et mettant dans les fleurons des créneaux le poids formidable de leurs assises, manifestement ils nous protégeaient, prenant en dédain les pygmées qui descendaient des géants contemporains de leur élévation. Si calmes et massifs, granités par les âges, ayant peu à peu conquis la dure robe, la forme et la qualité du roc, on ne les considérait même plus comme des monuments. Ils étaient des morceaux dénature, des blocs terrestres dégrossis et taillés jadis aux jours épais où Ton ne vivait que pour attaquer et se rendre inexpugnable. Ils seraient toujours là, blasonnant l'avenir, jusqu'au milieu de nos civilisations les plus achevées. Comment d'ailleurs pourraientils périr? Indestructibles, qui les détruiiait? Et
pourquoi? Pour quelles raisons? Leur inutilité militaire elle-même les garantissait. Les voilà pourtant réduits en miettes, comme un poulailler qu'un maçon abat d'un coup d'épaule. Ils avaient jusqu'ici résisté à tout, subi la guerre de Cent Ans, les tourmentes des époques les plus brutales, les luttes civiles, la Révolution, et tous les accidents résultant des passions des hommes, les péripéties de la cupidité, du vol et du crime, de l'envie et des héritages... et en deux heures il a suffi d'une compagnie d'obus venant s'abattre et se poser sur eux comme un vol de ramiers pour les anéantir. C'est inimaginable et il faut l'avoir vu pour en accepter la leçon.
A côté de ces puissances féodales, d'autres domaines, vestiges survivants d'époques moins obscures, tièdes encore de souvenirs plus difficiles à se glacer, ont reçu le choc de l'inexorable fléau que n'arrêtent ni la superbe ni la modestie, ni le prestige des dates et des noms, ni la diversité des genres et des styles. Du moyen âge à nos jours les châteaux de tous les règnes et de tous les régimes ont payé leur tribut au cyclone qui dure encore.
Tous n'ont pas été traités de la même façon à la minute suprême, car la destruction n'a pas qu'une manière, elle use de cent moyens et les maisons, comme les personnes, meurent différemment.
II y a les châteaux qui, jouissant de positions dominantes et privilégiées, ont été centres d'actions, points stratégiques, foyers de luttes opiniâtres et décisives. Ceux-là étaient condamnés d'avance. Pris et repris dix fois, percés, tailladés, crevés par le feu de toutes les mitrailles, ils ont donné au dieu des combats, leur nouveau maître souverain, le dernier propriétaire de leur existence croulante, tout ce qu'ils possédaient, sans rien vouloir garder. Ils ont livré largement pour les commodités de la défense et les aises du corps à corps, leurs vestibules, leurs galeries, la complication de leurs appartements, le dédale des corridors, le mystère inouï des greniers et des caves, Timpasse des chambres grillées et le cul-de-sac des alcôves où se bloquent les Bavarois et les Saxons, cardés comme des matelas par les baïonnettes de nos fantassins.
Peut-on les énumérer tous? Ceux qui étaient habités quand a passé la trombe, et ceux qui étaient vides, clos et rouilles par des deuils, fermés pour cause de voyages ou de drames de famille,... et qui sentaient le mystère, les amours coupables, la folie, que l'on disait hantés, dont en fin de compte les Boches hideux auront seuls été les « revenants )>...? Ceux qui étaient des nids d'aigle perchés sur la hauteur... ou qui, au creux des frais vallons, trempaient dans Teau lourde des douves...? Ceux que l'on « visitait», et ceux où nul étranger n'avait jamais mis le pied...? Ceux que l'on a déménagés à temps... et toujours trop tard!... dans quelle fièvre et quel désarroi... avant de fuir à l'annonce du premier uhlan, cognant de sa lance la grille...? où dans le parc, au pied des arbres, au fond d'un vieux puits desséché, sous les boiseries et le fumier, partout, l'on s'est évertué à organiser en hâte d'insoupçonnables cachettes pour y enfouir de largenterie royale, des tapisseries roulées, des objets fragiles et rares arrachés en un instant à la paix et au velours des vitrines... ? Et les châteaux dans lesquels, par impuissance, ou renoncement hautain, on n'a pas touché à une épingle, toutes les choses laissées là, à la
grâce de Dieu, les clefs aux serrures, afin que, si elles devaient périr, elles le fissent noblement, à leur place, à leur poste... ? Ah ! que de richesses et de merveilles ont été avilies, injuriées, perdues !
Pensez-vous aux salles des gardes qui renfermaient, baignées par l'éternel couchant des vitraux, des armes pures d'autrefois, des lances de joutes, des vouges, des fauchards, des maximiliennes, des estocs bleus, des cuirasses animes, des bosquets de pertuisanes et des buissons d'épées, des casques battus par Colman d'Augsbourg, et des morions à trois crêtes... ?
Vous figurez-vous les portraits des capitaines de jadis qui, le poing sur la hanche, étaient l'honneur des manteaux de cheminée, qui montraient écrits dans le coin sombre de la toile leurs noms de victoires et leurs titres, du temps qu'ils faisaient le dégât avec Montluc, Biron, Schomberg,Turenne, ou Messieurs les Princes; maréchaux de camps, cordons bleus, balafrés de Henri W avec la lèvre ardente et la moustache en queue d'aronde ? Ils étaient la gloire des vieux murs, des repas qu'ils présidaient pardessus le couvert de leurs petits-lils... et leur dernière image a péri dans nos combats ! A
moins qu'ils n'aient connu la honte, dont ils sont innocents, eux qui ne s'étaient jamais rendus, d'être faits prisonniers et emmenés, pour qu'on les y pende et les y cloue, aux pinacothèques d'Allemagne... Tous les châteaux, en effet, n'ont pas brûlé comme des torches dans la nuit. Beaucoup ont été méthodiquement dépouillés et nettoyés par les bandes noires en livrée grise. Emballés avec soin par la pègre mobilisée des antiquaires de Munich et de Francfort, les meubles et les tableaux précieux, les bronzes, les biscuits, les pendules, les commodes en bois de rose, les bureaux où avaient écrit des chanceliers... ont pris, dans des trains ultra-sanitaires, marchandise couverte par le pavillon de la Croix-Rouge, la route de la Kulture.
11 y a les châteaux qui ont résisté, et ceux qui n'ont pas voulu se défendre, où des femmes seules, des « dames », le cœur palpitant, mais les traits fermes, bien coilîées, le front net et sans pli, la voix calme, ont descendu, comme au second coup de cloche du dîner, l'escalier de pierre h rampe Louis XV, pour dire à des étatsmajors de Von Et Cœtera casquant sur le per-
ron : « C'est moi la maîtresse, messieurs. Que voulez-vous ? »
Il y a ceux qui n'ont vraiment pas eu de chance, qui pris entre deux feux ont été enfilés au Nord et au Midi par notre artillerie et l'autre, sur lesquels le 76 et le 77 se sont acharnés avec rage dans d'interminables duos, poussés à pleine voix...
Ceux qui furent convertis en ambulances, qui ont vu des agonisants chercher d'un œil éteint des visages aimés dans le ciel de leurs plafonds,... oîi l'on a coupé tant de bras et de jambes sur le billard au drap devenu violet... Ceux dont il reste encore une aile, un pavillon, des communs,... et ceux dont il ne subsiste plus rien que des gravats et une poussière faite de passé, poudre de vestiges... Ceux que l'on rebâtira et ceux qui ne seront pas reconstruits,... et ceux que l'on gardera mutilés, à l'état de ruines, pansés par le lierre sauvage, barbelés par Tortie et la ronce... et ceux qui changeront de famille, tomberont dans de nouvelles mains, pieuses ou indifférentes, peut-être grossières et dévastatrices.
A côté de ces magnifiques et importantes demeures, d'autres ne manquent pas de s'im-
poser à ma pitié : gentilhommières pittoresques et hardies aux girouettes fines, propriétés ayant si grand air de magistrature et de bourgeoisie, larges maisons blanches, carrées, à frontons du dix-huitième et à vénérables charmilles, habitations claires, propres, sages, dignes, honnêtes, dont une marmite n'a fait qu'une bouchée, enlevées, comme dans un coup de serviette les miettes d'une table...! Tous, tous vieux châteaux de Belgique, rasés par la défense autour d'Anvers, dont quelques-uns avaient retenu sur leur poterne l'ombre rigide du duc d'Albe,... retraites opulentes des Flandres, derniers refuges des dinanderies et de la faïence, des cuirs gaufrés, des étoffes, des dentelles, des cristaux, des orfèvreries, toutes matières vivantes dont la barbarie a fait en quelques heures les pires des « natures mortes »... châteaux de France, de Russie, de Pologne, villas d'Italie où entre deux fresques rêva Tiepolo, castel de Mondement, même vous qui n'étiez pas un château, petite maison d'Albéric Magnard derrière la persienne de laquelle, comme en un tableau d'Alphonse de Neuville, partent deux jaunes coups de feu... je ne peux pas cet été me détacher de vos fantômes.
Et si j'essaie de balayer à tout prix l'obsession de vos tours, de vos architectures, de vos décors plantés dans la fournaise, aussitôt surgissent de toutes parts les innombrables épisodes dont vous avez été le théâtre incessant et furieux. Une suite d'images irrésistibles et emportées m'assaille, me dompte. Cris des hommes qui s'exterminent dans les cours parmi les caisses d'orangers, hennissements fous des vieux chevaux de chasse qui brûlent dans les stalles à leur nom : Margot, laPie^ leHuron^ Casanova^... les kiosques chinois et les temples de Vénus où sont entrés, gueule ouverte comme des lions, des noirs qui bondissaient avec des rires de tam-tams! Tétang balançant des cygnes à l'envers, le col flasque, abattu... et le brouhaha des paons empêtrés de leur queue roussie dont sautent les plumes, hachées... Et puis les bouteilles, le verre pilé, le piano sur la pelouse, le canapé « aux fables de La Fontaine » au long duquel un ober-lieutenant râle sur le Loup et l'Agneau... et les livres épars des bibliothèques de chêne, tachés, déchirés, disloqués, jonchant le sol,... armoiries sur les maroquins,... reliures
i83o,... Voltaire, Rousseau, Millevoye... le bocage était sans mystère... \es Harmonies de la Nature! ... et le Consulat et V Empire... et les Mémoires, les Mémoires... d'Artagnan, Marbot, Norvins... et ceux d'outre- tombe, en chagrin janséniste, évoquantCombourg... Ah! châteaux! éternels châteaux aux bois-dormants de nos cœurs ! que vous devenez par ces beaux jours navrants, douloureux et plus chers! Irréparable mélancolie de vos destructions ! Paraboles de vos derniers moments! Eloquence de vos fracas ! Splendide et poétique horreur du drame dans lequel vous vous ensevelissez parmi l'éboulement des tours et des chapelles, sous Tinclinaison lente de vos futaies broyées qui vous recouvrent d'immenses palmes !
Mais n'ayez pas de regrets. Vous vous êtes battus. Vos remparts se sont ranimés. Châteaux historiques, vous avez péri dans Ihistoire^ en en faisant, et de la belle ! Vous vous êtes écroulés en étant bons à quelque chose, vous qu'on disait n'être plus bons à rien ! Vous avez servi.
Et comme vos jardins de gloire avaient été dessinés, réglés et ordonnés autrefois à la française, ils le sont restés quand même jusqu'à la
fin, peignés, taillés, ratisses par le feu, sous les arrosages du fer, bouleversés et retournés à la française aussi ! Ils avaient fleuri à la Le Nôtre, ils rendent l'àme à la V^auban.
28 août 1915.
Pour bien comprendre la résistance admirable de nos amis en Pologne, leur ténacité sans limites, leurs alternatives déconcertantes de reculs et d'attaques faisant songer aux remous et aux courants mystérieux des flots, et enfin la sûre hardiesse de leur défensive et le mordant de leur retraite, il faut se pénétrer, en l'étudiant de plus près qu'à travers d'incomplètes et vagues notions, de ce qu'est le soldat russe. 11 offre, spécial en tout, un type saisissant de force, de noblesse et de grandeur. Ses dons, et ses qualités dont quelques-unes atteignent le rang des vertus, lui viennent d'abord de la nature et de l'immensité du pays qu'il habite, de sa calme trislesse, de la profondeur de ses instructives étendues.
Depuis ses plus lointaines origines, la steppe a formé et perfectionné le moujik. Il apporte en naissant la prescience de son désert gris et de ses horizons. Par privilège il est prémuni contre /« distance^ dont l'hostilité lui demeure étrangère. Il en ignore les dangers et il en apprécie d'instinct la valeur. La distance est son amie, sa bienfaitrice; elle a pour lui du divin. La terre, le ciel, la rudesse du climat et des mœurs semblentaussi marquer le Russe avec une puissance particulière. Nul homme n'est plus que lui une image absolument ethnique. Le plus souvent de haute taille et d'épaisse ossature, la poitrine vaste et les membres forts, développé de parlout, bâti pour la vie comme pour une cliasse à la grosse bête, équarri pour l'endurance et la longévité, il apparaît de construction supérieure. Il y a en lui de l'arbre et de Tours. Il a la sûreté de sa lenteur, les solides aplombs de sa charpente et de son poids. Les épreuves les plus dures, qui, sur d'autres, triomphent des énergies corporelles, sont incapables de le réduire. Le Russe peut mourir — il n'est pas immortel — sans être terrassé. Il cesse, s'arrête, mais ne s'aliat pas. L'infortune momentanée a pour principal effet de lever sa
lourde pâte. Le redoublement des coups le fouette, le redresse, pareil à la bonne enclume qui, au lieu de se creuser, se bombe, et renvoie le marteau. Sobre, vêtu toujours de même l'hiver et l'été, il dort partout, jusque sous les tentes de la neige. Le soleil brise sur lui ses rayons ; et la pluie, comme au long d'un toit, glisse sur ses cheveux plats. Enrôlé, le moujik atteint au plus haut degré d'énergie physique et morale. La vie militaire achève son apprentissage humain. Il garde sa robustesse et sa douceur paysannes, son incroyable habileté manuelle à toutes sortes de travaux. Il n'a pas à acquérir la discipline, il l'a dans le sang, avec un absolu désir de bien faire qu'aucun mauvais esprit de scepticisme ou de rébellion ne vient, ainsi que dans d'autres pays, corrompre ou entamer. Il praiique envers ses maîtres et ses chefs l'inusable obéissance du chien et de l'enfant. Ayant le sens affectueux et le besoin de la docilité, il est né fils, humble et soumis. Il faut qu'après le tsar exerçant la paternité souveraine, illimitée, ceux qui sont placés au-dessus de lui, et dont il se sait aimé et protégé, détiennent aussi par dérivation un peu de cette même autorité familiale; il l'introduit dans tout ce qui le
domine, et le seigneur, le fonctionnaire, l'officier sont toujours des pères. Du haut en bas de la grande échelle, le Russe attribue avec respect au pouvoir une force et une couleur patriarcales.
L'unité qui, là-bas, s'observe partout, aux berges de l'existence, dans l'aspect extérieur des régions et le train morne des choses, facilite la cohésion des multitudes. Les armées ne connaissent pas le disparate et le tiraillement des tendances opposées, les vivacités rivales de l'esprit de corps. Une même et large pensée les anime et les règle. Une égale et monotone grandeur les revêt. Sous cette sorte de chape on voit le soldat de la steppe révéler le caractère éminemment religieux qui le distingue. 11 sert en mystique. C'est le pèlerin des batailles. Tout de suite pour lui la guerre devient un vœu. Même quand il se tient debout on le sent prosterné. Au sein de l'obscurité la plus profonde il a des lampes. La prière, assoupie et vigilante, est toujours dans son cœur, prête à sortir à chaque instant. Frappé, blessé, il n'oublie pas de dire aux brancardiers qui l'emportent : « Pardon, mes frères. » Et, sans horreur ni crainte, il regarde nu-tête la mort, avec res-
pect, un peu courbé, comme si c'était la dernière icône.
Renforçant ses croyances de fatalisme, tranquille oriental de la glace, contemplatif de l'izba, du clocher vert, du cimetière aux croix blanches, le soldat russe, absolument inimpressioiinable au sens nerveux, concentre des réserves de forceet de patience impossibles à imaginer. L'esprit de dévouement fait de lui un bloc de calme et de certitude. Le goût du sacrifice, afin de la conserver plus longtemps intacte et neuve, frigorifie sa volonté. A pied ou à cheval il se montre un guerrier sans caprices, redoutable et sûr, géant furibond comme un buffle sauvage et facile comme un agneau.
Fantassin, il marche. Autant qu'on veut, en n'importe quelle direction, jusqu'au bout du monde. Durant des heures, des semaines, des mois s'il le faut, le jour, la nuit, par toutes les températures, il peut couvrir, sans les compter, des centaines de verstes, du même grand pas régulier, total et dévorant, qui, dans un déclanchement de tléau, bat le sol et le rejette en arrière.
L'attaque est son devoir. Friand de la rase campagne il a la passion du fusil, moins pour l'épauler que pour le croiser pointe en avant, car il sera toujours fidèle au conseil de Souvarow : « Tire peu mais juste. » On a de la peine à l'empêcher d'être avare de ses munitions. Et, comme avec cela il observe volontiers en tout une sage économie, il déclare, honnête : « On ne peut pas jeter les cartouches au vent, la poudre appartient à la couronne. » Il sait d'ailleurs que, même efficace et bien nourri, le feu n'est, faute de mieux, qu'un exorde, un moyen, et jamais un achèvement. Seule, la baïonnette aboutit et termine. C'est avec elle qu'on travaille et qu'on fait le meilleur. La balle est folle, la baïonnette est sage, a dit encore la vieille maxime. Impossible de se passer de Vanne froide, comme l'appelle Gourko. Quoi qu''on fasse, on est obligé d'en venir à elle. Plus que toute autre, dédaignant l'organisation, le nombre, les formations, l'armement, tous ces facteurs, à son idée, secondaires, qui, à force de s'égaliser des deux côtés, finissent par s'annuler, Técole russe n'a cessé d'établir qu'e/i dernière analyse^ cest toujours Vltomme qui reste en face de V homme sur le champ de bataille.
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« Donnez-moi des soldats bien décidés, a écrit le général Dragomirow, et je me charge de faire de la bonne tactique. XJhomme^ Vhomme encore, V homme toujours, tel est le premier de tous les instruments de combat. Or, l'homme est sollicité en sens contraire par deux sentiments, celui du devoir et celui de la conservation. Le premier de ces sentiments est représenté par la baïonnette, le second par la balle. »
Et il conclut qu'en dépit de tous les progrès et de tous les beaux résultats de la mécanique moderne, « ce ne sont pas ceux qui savent tuer, mais ceux qui savent se faire tuer qui sont toutpuissants sur le champ de bataille ».
11 a raison, à la condition toutefois de ne pas pousser le système jusqu'aux limites où son excès le rendrait dangereux. La mitrailleuse, en effet, n'est pas méprisable et vaine; elle est même, à coup sûr, plus meurtrière que n'importe quel assaut,... et pourtant elle ne le remplace pas, elle le retarde et le rend plus nécessaire, voilà tout. La baïonnette prime tous les feux, y compris ceux des plus grosses bouches ; c'est sur l'acier clair de sa lame, plus exactement que sur le bronze des culasses, qu'il conviendrait de graver la classique ultima ratio.
Cette suprématie de la pointe, de l'estoc et de la taille, le cavalier russe l'exerce également. Qu'ils soient du Don, de Kouban, de Térek, d'Astrakan, de l'Oural, de Sibérie, du Transbaïkal ou de l'Amour, les Cosaques sont les maîtres de la lance, l'arme des temps passés, et de la chachka, le sabre courbe avec lequel ils font, comme on fauche l'avoine et le sarrasin, voler les têtes. De Gogol à Tolstoï on les a célébrés ; tout a été dit sur la foudroyante promptitude, la souplesse et l'ubiquité de leurs ouragans. L'armée russe entière est ainsi, elle veut bouger, épandre ses nappes, apparaître ici, disparaître là, se reformer ailleurs, surgir d'une façon inattendue... Elle ne peut pas rester en place et ne s'y résout qu'à la dernière extrémité. Le soldat est nomade. Il n'aime pas creuser des trous et remuer la terre ; il préfère abandonner une position, quitte à la reprendre plus tard, que de l'occuper en s'y enfouissant. La tranchée-abri lui déplaît. Parlez-lui de se défendre « avec ses jambes » par l'attaque ou la retraite peu importe, à l'idée de ses chefs qu'il ne discute pas une seconde. Tant qu'il marche, avec son fusil et son bidon, il ne se plaint pas.
Le chef ne le cède pas à Vhomme, puisqu'il l'instruit et lui communique son moral, qui est très élevé. Les généraux, en lançant leurs soldats à la mort, ne trouvent pas inopportun, sans embrigader Dieu, d'invoquer son secours. Les officiers sont, en campaii^ne, l'exemple ininterrompu du courage et du devoir.
Je me souviens de ce trait qui me fut conté par le commandant de Villebois-Mareuil avant que ce chef de haute valeur et de si noble caractère n'allât glorieusement tomber au Transvaal dans les rangs de l'armée boër à laquelle il avait otîert les services de son épée. Ami de Skobelew, il connaissait bien l'armée russe.
Pendant la campagne de Bulgarie, me dit-il, le général Radetsky parcourait le soir le champ de bataille de Schipka... 11 faisait nuit. Arrivé près d'une batterie il voit sur le sol dix-sept artilleurs, couchés dans leur manteau, alignés l'un près de l'autre, la figure noircie par les fumées. Appuyé contre un canon, un jeune capitaine est là qui veille, debout, les yeux ardents, cherchant à percer les ténèbres dans la direction de l'ennemi. Radetsky l'interroge, et, lui mon-
trant les soldats, brisés de fatigue, étendus côte à côte :
— Ils dorment?
— Non, Votre Excellence. Ils sont tués, mes camarades !
— Alors, qu'attendez-vous ici tout seul?
— Mon tour.
Admirable et tranquille réponse, digne de rendre amoureuse aussitôt la Victoire!
Celle-ci accompagne quand même aujourd'hui nos frères de là-bas, au long des étapes guidant leurs armées sublimes de constance et de foi. Elle est pour le moment leur arrière-garde, avant de les précéder demain.
Elle ne peut pas être infidèle au grand-duc Nicolas dont le génie aura su, dans la lutte titanesque engagée, profiter à la fois de la nature et la vaincre, à la façon d'Annibal.