PAR EN HA.UT
U mai 19ÎS.
Vous souvient-il du temps où ceux qui, bien avant igiA. et sentant venir l'orage, voyaient dans l'aviation l'arme la plus propre à transformer et à renouveler la guerre et peut-être à la terminer victorieusement, passaient pour de criminels romantiques? Et cependant, avec quelle rapidité foudroyante, quelle évidence et quelle ampleur les faits n'ont-ils pas, depuis, démontré la justesse de cette prédiction, qui n'était pas si difficile? Nul besoin, pour la faire, presque à coup sur, d'être un savant, un Léonard, un Archimède aérien, ni un prophète inspiré. 11 suffisait de savoir regarder, de déduire et de devancer logiquement — par l'intelligence, le désir et la volonté — l'inévitable marche et la continuation des progrès de cette arme merveilleuse. La voie était amorcée, on n'avait qu'à la suivre dans tous les rayonnements et les prolongements qu'elle indiquait et comportait dès l'origine.
Ainsi donc l'imagination pouvait se permet-
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tre de chercher — et de trouver — dans ce domaine où elle était, plus que dans tout autre, qualifiée pour opérer. Car, entre parenthèses, elle n'est pas forcément cette folle du logis et cette vertigineuse de la démence pour laquelle professent tant de mépris ceux qui en sont privés. N'en déplaise à ces ignorants, l'imagination, don magnifique et précieux, a ses scrupules, son contrôle, ses règles, sa sagesse. L'incohérence et le débordement n'en sont pas la condition. Encline à tous les excès, elle possède aussi la faculté de les réprimer. Telle qu'un cheval de pur sang, l'imagination, chez un bon cavalier, se monte et se dirige, et même quand elle s'emballe par instants on peut dire que son maître la tient encore et finit par la ramener.
Le rôle de l'imagination, entendue ainsi, aura été considérable dans cette guerre. On sera bien forcé de le reconnaître après quand on en écrira plus attentivement l'histoire. Imagination satanique et sadique chez nos ennemis, dans le mal, la destruction, dans la dépravation de la science, dans la fourberie, le mensonge et la férocité... imagination incroyable, admirable, émouvante chez nous et nos alliés pour parer, dans la mesure possible de nos moyens, de nos intérêts vitaux et de notre répugnance, aux menaces et aux dangers les plus affreux qu'ait jamais fait courir à l'hutnanité une race d'hommes de proie. Imagination dans le cerveau des chefs, dans le dessein et l'exécution ; dans l'emploi multiple et nouveau de forces inusitées ou modifiées, ou contrariées
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dans leur nature; et aussi dans le rendement du travail intensif, dans l'universelle utilisation des ressources, dans les insolubles problèmes de l'alimentation, de la fabrication, du chaullage, des transports, des effectifs, de l'armement, des munitions; dans le jeu des idées, dans le mécanisme de Topinion publique et des courants de pensées, dans l'élargissement des grandes vues futures, dans l'orientation du progrès, dans les rapports des peuples entre eux, dans les groupements ultérieurs, dans la tournure des questions sociales : imagination constante, chez tous et dans tout.
Mais s'il est un champ où elle était autorisée à se jeter avec ivresse et se donner libre cours, c'était bien celui de l'aviation, et elle n'y a pas manqué, cédant en cela non seulement à son instinctive ardeur et à son goût personnel autant qu'à l'attirance particulière exercée sur elle par les tentations de l'espace, mais obéissant aussi à un devoir dont elle sentait la rigueur.
L'aviation, en effet, n'a pas cessé, du premier jour jusqu'à présent, de s'imposer sans relâche à l'attention et à la préoccupation de tous ceux qui savent prévoir et qui veulent réaliser. Elle est la féconde obsession de notre esprit, la juste tyrannie de nos espérances. Elle ne nous lâche pas, nous prouvant et nous démontrant à toute heure — par le miracle de ses progrès succès-
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sifs, atteints et dépassés — rimmensité de ses moyens, l'incommensurable étendue de sa puissance future.
Après quatre ans de guerre il ressort des résultats atteints et qui semblaient hier impossibles à obtenir que l'arme aérienne, malgré son extension toujours grandissante, est encore loin d'avoir fourni tout ce dont elle est capable et ne se doute pas la première, ignorant encore le formidable c lendemain » qui gronde et bout en elle. Elle est actuellement le moyen le plus jeune, le plus vif, le plus hardi, le plus excitant et savoureux, le moins usé, celui qui ménage et promet toutes les trouvailles.
Le sol a vraiment donné, et au delà, tout ce qu'il pouvait; ses méthodes, comme ses flancs, sont percées à jour; épuisé, exténué, à bout d'entrailles, il n'a plus dans l'ordre inventif rien à innover, et les sources de surprise sont chez lui taries. Le sous-sol a également rempli, de façon cornélienne, sa tâche classique de violence obscure et redoutable. On ne peut faire davantage et mieux.
La navigation de combat sous-marine, quoique très perfectionnée, subit toutefois dans son opiniâtre et dur labeur la déconcertante résistance d'un chaotique élément d'une hostilité sans pareille. A côté du poids, de l'horreur et de la perfidie des eaux, l'air avec tous ses dangers semble amical et plaisant. Ainsi le royaume ténébreux et mieux fermé de l'onde offre l-il d'ici longtemps moins de chances de se laisser
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violer et habiter par les hommes. Ceux-ci, même pour se détruire, ne trouvent pas chez lui la moindre complaisance. Loin de leur faciliter la rencontre, il la leur rend exceptionnelle, il les aveugle, les assourdit, les trompe, les égare et ne se montre accueillant à tous que pour les engloutir.
L'aviation, au contraire, demeure encore d'une richesse fabuleuse d'espoirs et de possibilités. Les grands résultats obtenus ne font que proclamer tout ce qui reste à faire. Le domaine aérien, malgré ses périls, nous incite à le conquérir chaque jour davantage. Il nous appelle et nous récompense plus promptement; il nous persuade, avec les leçons de l'expérience, qu'il offre, pour les éventualités prochaines de la guerre, une garantie supérieure. Dans l'air, pas de barrières ni de limites, pas d'arrêt possible, pas d'espace gagné, perdu, reperdu, pas de cote prise et reprise, à coups de sacrifices, mais la liberté de combat la plus étendue, la plus souple qui soit ; tous les déplacements, toutes les manœuvres, toutes les évolutions possibles dans leur maximum de rapidité et de choc. L'avion seul peut aller vite et loin pendant l'action et la soutenir aussitôt l'ordre donné; lui seul peut opérer le mouvement surplombant, tourner la position de haut, et par derrière, et dominer complètement l'ennemi au moral comme au réel. Pas de camion, d'auto, de chemin de fer qui l'égaie en vélocité foudroyante, il n'est pas prisonnier d'une route étroite, d'un rail ou d'un réseau ; il
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va et vient partout; il se transporte et fend l'air aussi direct et brutal que l'obus, il est lui-même un projectile animé, pensant et raisonnant; et comme il plane au-dessus de la mêlée — mais pour mieux y prendre part — sa position lui permet de porter, au point et à la minute qu'il faut, les coups les plus terribles et les plus sûrs.
C'est l'armée d'en haut aux elTectifs décuplés, centuplés, qui, si elle en a les moyens, le commandement et la résolution, assènera en bas le coup de foudre final. Il faut qu'au-dessus du front ennemi et beaucoup plus loin, par delà les profondeurs de l'arrière jusqu'ici paisibles et trop ignorantes des crimes commis par ordre du kaiser au nom de l'Allemagne, les escadrilles françaises, anglaises, belges, italiennes et l'innombrable cavalerie aérienne des Etats-Unis noircissent le ciel et que le vieux Rhin connaisse à son tour, pour ne jamais l'oublier, la chevauchée de notre Walkyrie.
Ainsi, littéralement, la victoire viendra d'en haut. Le sol français ne sera purgé et libéré que par l'invasion du ciel allemand, le jour de justice et de colère où le rempliront, dans des sillons de feu, nos anges exterminateurs.
// mai 1918.
Bien avant 1914 le fantassin français avait conquis, haut le pied, sa position dans la gloire. On le nommait couramment « le premier soldat du monde ».
Et depuis quand? Depuis toujours. On ne savait plus... Cela remontait à la nuit des temps qu'il avait éclairée pour en faire une longue aurore. D'un pas élastique et sûr il venait, par d'incalculables étapes, des extrémités les plus lointaines du passé, il sortait des entrailles même du sol maternel, des plus riches dépôts de la race, ayant en lui l'accumulation des forces et des progrès séculaires, portant dans son sac, d'une épaule assouplie qui ne pliait jamais, ce magnifique et savant fardeau. Les obligations incessantes de la vie à travers les âges, les exigences de la liberté, les nécessités de sauvegarde et d'honneur, les grands devoirs, les grands dangers croissants et variables, les malheurs, les lléaux, les guerres avec la double
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trempe des victoires et des défaites, les succès sives épreuves d'un peuplo. subies et surmontées aux champs de bataille où c'est le fer qui décide, tout cela, au cours tumultueux des époques de notre histoire, avait splendidement formé et composé le fantassin français. Pendant des défilés et des écoles de centaines d'années, c'avait été un travail naturel, systématique et volontaire de mise en train, d'adaptation rude, lente et serrée. Il était de ces ouvrages éternels, pour ainsi dire mobiles et vivants qui toujours maniés, pris et repris, ont besoin qu'à toute heure, avec une idée inlassable en vue d'un but déterminé, on les remonte sur le métier. Ainsi triture par l'expérience, et mâché par les combats, surveillé et entretenu de période en période, transmis dans son intégralité par chafiue génération à la suivante, invariable et cependant sans cesse accru, toujours égal à lui-même quand il ne s'y montrait pas supérieur, offraitil un type si complet, si réussi qu'il semblait bien qu'on ne ferait pas mieux... et qu'il avait atteint vraiment les limites de la perfection. Toutes les qualités, d'origine ou acquises, il les possédait : bravoure et sang-froid, calme réfléchi et folle audace. Et le coup d'œil, la rnpidité, la hardiesse, le feu, la furie, le fonds et l'élan, le cran, le mordant, le bond, toutes les forces et les détentes du bras, du rein, du pied, du Jarret, toutes les combinaisons de la pointe et de l'escrime, toute la technique de la baïonnette et tout l'art d'embrocher, toutes les variantes furi-
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bondes de Tassant, de la charge et de l'escalade, il les avait, il les avait... et tous les secrets de l'attaque au fer, à la main, et de l'avance foudroyante, et toutes les recettes de la victoire piquée, enlevée à l'instant précis... il les avait! il avait tout !
Et puis vint la guerre, celle-là où toujours nous sommes, une guerre qui se mit, à peine commencée, à ne rien faire comme les autres, à se développer et à s'accomplir en dehors des règles a<]mises, des vieilles habitudes, des méthodes en usage, une guerre où toutes les qualités traditionnelles et cultivées du fantassin français et son entraînement spécial se trouvaient lout à coup en face d'un état de difficultés d'obstacles et de terrain, absolument imprécis et d'une surprise déconcertante!
Et cependant le fantassin français, avec une présence d'àme admirable, accepta l'apprentissage effrayant et tout nouveau que réclamait de lui la défense du sol.
C'est là une des merveilles de cette incompréhensible guerre où le miracle abonde. Par son caractère exceptionnel, son ampleur inattendue, par tout ce qu'elle a d'extraordinaire et de débordant elle a fait de notre troupier de légende un soldat plus absolu, plus achevé, plus héroïque encore; elle l'a pétri, modelé dans la boue de toutes les provinces, elle l'a ennobli, exalté dans le renoncement total et dans la maîtrise de
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lui même, et sanclifié dès ici-bas. Nous le voyons décoré de toutes les vertus, avec un équipement moral qui ne fut jamais plus soigné. Il est ce chef d'œuvrc de grandeur surliuiuaine devenu depuis quatre ans l'objet de nos regards, de notre pensée constante et de noire amour.
Il a revêtu en plus, dans la monotonie de son endurance, une sublime uniformité qui justement le signale et le distinguera dans l'histoire inénarrable de son temps. De ces hommes si divers, sortis de tous les rangs et engendrés par tous les milieux, la circonstance a créé un t\pe d'homme unique, reproduit à des centaines de mille d'exemplaires. Comme on fabrique des engins, elle a fait des héros sur modèle, à la série. Ce modèle, c'est le poilu, le fantassin qui englobe toutes les armes, puisque le cavalier, et beaucoup d'autres avec lui, ont eu le courage, en accomplissant le sacrifice de l'esprit de corps, de s'engager dans cette infanterie substantielle qui est la nourriture fondamentale et le pain des batailles. Or, le soldat français que nous connaissons pour le rencontrer dans nos rues au passage des permissions et l'accueillir, le fréquenter çà et là pendant quelques heures dans l'intimité du foyei familial, nous croyons le posséder et le tenir définitivement... Quelle erreur! Quelle illusion !
Avez-vous jamais rélléchi que tous ces millions d'hommes bleus et casqués qui se rcssem-
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blent tous, parents de même énergie, liantes d'an même but, nous ne les garderons pas? Le but atteint, ils nous échapperont ! Le flux de la guerre les avait apportés, son reflux les remportera I Ils disparaîtront. Au grand souille de la victoire ils s'évanouiront, du jour au lendemain. Dispersés, licenciés, les trois quarts de la nation armée fondront, repris par l'autre creuset gigantesque et dévorant de la vie civile et réparatrice. Ils iront garnir d'autres fronts, ceux de la paix active et encombrée de devoirs. Cette innombrable assemblée, groupée, disciplinée, tassée, ce peuple harmonieux, ce faisceau magnifique et dur obtenu au prix de tant de peine se désagrégera, et tous les éléments qui le composaient retourneront à leur origine. Chaque groupe, chaque classe sociale, chaque profession, chaque métier, ira reprendre sa place et ses passions, réoccuper son rayon primitif, se réenchâsser dans son alvéole; toutes ces espèces d'humanité qui n'en faisaient qu'une retrouveront leur caractère et leur aspect spéciaux, individuels. L'imposante armure extérieure de la France pièce à pièce sera rompue, démontée, rangée dans les magasins. Et nous serons alors tout stupéfaits et pleins de mélancolie devant ces troupes déshabillées, dépouillées de la coiffure médiévale et des vieilles bardes d'horizon. Nous les regretterons. Nous évoquerons bien souvent leur grandiose allure. Sous le feutre et la casquette, sous la blouse et le bourgeron d'atelier nous rechercherons la trace des chapeaux de fer et des
capotes encroûtées. Et l'image du poilu, de notre immortel fantassin, bientôt nous manquera! Nous nous rappellerons le temps où nous inclinions parfois à penser que l'iiomnie du peuple français, de la nation, avait rencontré sous le feu sa forme exacte et finale qui ne bougerait plus, et que toujours, toujours, on le verrait désormais tel que l'avait nécessité la grande et terrible besogne.
Et puis pas du tout. Sera-t-il donc alors irrémédiablement perdu? Rien ne resterai il de ses gestes, des spectacles cyclopécns qu'il sut donner au monde?
Et bien si! quand même, il vivra, grâce aux admirables services de la Section photographique et cinématographique de l'Armée. L'œuvre immense de conservation et de gratitude que ceux-ci ont ainsi entreprise et qu'avec une entente et un art parfaits ils accomplissent depuis quatre ans au milieu des pires diiïicultés, non seulement nous aura tiré et publié pendant la guerre un journal animé, passionnant et fidèle de la vie complète du soldat, mais elle constituera pour l'avenir les plus belles, les plus émouvantes archives.
Par elles, l'impérissable portrait du fantassin français est fixé, sans retouches, pour la postérité. Tournée par la petite mitrailleuse de l'appareil, la mince bande du ciné n'aura qu'à se dérouler, chaque fois qu'on le voudra, pour que sur l'écran, pendant des années, tout recommence, que la grande marée Sf3 remette en mar-
che, que les diapeau.v troués de Verdun soient repris par le vent, que les généraux redonnent l'accolade et baisent la joue du soldat et que, mênne, les mofts « pris à te-mps » ressuscitent.