‹ Les grandes heures (volume 4)Chapitre 13 sur 33 · LA RUE DU PARIS EN GUERRE · texte numérisé non relu

LA RUE DU PARIS EN GUERRE

n'offre en rien l'aspect inerte et désolé d'une ville morte... Jamais, au contraire, son activité puissante et charmante n'a été mieux dirigée et plus soutenue, mais c'est aujourd'liui une activité spéciale, grave, uniquement concentrée au grand devoir d'union, de travail, de résistance et d'effort ininterrompus. Les abeilles, dehors, butinent plus vite et flânent moins, mais la ruche, à l'intérieur, s'acharne et se multiplie dans les rayons. Partout on sent, derrière les murs, à toute heure, cette combustion redoulable, cet entretien dans tous les foyers, grands ou petits, du feu national et des fourneaux sacrés, cet exercice des énergies, ce roulement des volontés. Et Paris, si résolue que soit sou ardeur, ne se croit pas obligé de prendre une mine rébarbative et farouche. Les services publics fonctionnent à merveille. Tout va comme à l'ordinaire. Les postes et télégraphes, les téléphones, les banques, les grands magasins, les vastes établissements, tout ce qui a toilure vitrée bourdonne avec honneur de la même vie active et ordonnée. Partout un personnel nombreux, e«iipressé, admirable de dévouement et de bonne grâce. Les chautleurs, même le soir, sont affables ! Les théâtres, les cinémas, les cafés, ont leur public inébranlable, le Bois ses promeneurs, et encore des cavaliers, mais oui, et les Tuileries, les Champs-Elysées, le Luxembourg, leurs enfants qui courent, leurs familles assises au pied d'un arbre, leurs lecteurs, leurs rêveurs, leurs enragés de croquet et de ballon, et leurs jets

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d'eau, qui marchent! Il y a toujours de tendres amis des bêtes pour caresser les naseaux du vieux cheval de fiacre à la station et jeter des graines aux moineaux et aux pigeons. Les fillettes dans le square sautent plus que jamais à la corde « en doublant et triplant ». On bouquine dans les boîtes des quais. La vaillante vendeuse de journaux continue d'habiter tout le long de nos boulevards le verre de lampe qui lui sert de logis, et je connais une tleurisle dont l'étalage, intact, aligne toujours ses rosiers et ses hortensias bleus juste en face d'un des derniers « points de chute ». Les Cercles ont conservé leurs vieux membres philosophes dans les mêmes fauteuils de cuir, et le bridge est tous les jours, aux heures rituelles, l'objet du même sacerdoce. Enfin, le pain est très bon, avec de la vraie mie qui n'est pas dure et de la vraie croûte qui n'est pas molle, et je vous jure que, malgré toutes les preuves d'épouvante et d'effondrement moral dont je viens de vous accabler, la vie est ici très possible encore, et qu'il y a bien des endroits de délices, même « dans la douce Allemagne », où l'on est plus à plaindre.

Les trois quarts de nos devantures ont adopté et réalisé, à cause du bombardement, la décoratioM prohu'lrice à la mode, celle des bandes de papier colli-cs sur les glaecs; chaque patron, chaque employé, s'est efforcé d'y montrer son génie. On dirait un concours. Les festons, le»

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guirlandes, les rosaces, les arceaux, les ct-îonncttes, s'y produisent dans les combinaisons ornementales et architecturales les plus variées, les plus inattendues. On peut admirer, dans maintes de ces découpures, une souple fertililé d'invention, en même temps qu'elles sont le témoignage frappant du bon goût et du sangfroid les plus délicats. Le papier tour à tour est blanc, bleuté, rose, vert; il dessine des entrelacs, des Heurs, des fruits, des rinceaux. Chez un luthier, il se détache en clef de sol et en notes de musique, et aux fenêtres de Figaro il nous montre l'F majuscule barrée de la plume vengeresse qui vient do Beaumarchais. Tous les soupiraux sont bouchés, mais, loin d'offrir un aspect attristant, ces carrés de plâtre frais et de briques roses font des taches vives qui ravigotent, et l'ingénuité de ces petits travaux honnêtes donne du ton aux trottoirs. Quant aux sacs de terre, impossible de méconnaître les pensées de sacrifice et de renoncement, la gravité belliqueuse, l'esprit de siège et de bastion qu'ils imposent aussitôt. 11 nous suffit de regarder les pyramides si impitoyablement formées et coagulées par la main des (( toriaux » maçons pour nous sentir, nous aussi, protégés — et oppressés — comme les chevaux de Coysevox et de Marly.

Impression pesante mais utile. Etouffement qui est un bienfait. Bénis et loués soient ces sacs, gonflés de notre terre, qui, pour un temps d'orage, couvrent avec des soins pareils, en les rassemblant, les danseuses de Garpeaux, les saints

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du porche de Notre-Dame, et la Marseillaise! Même sous la fraîche épaisseur de leur cuirasse végétale la nymphe empêtrée continue de bondir et de sourire, Bellone de hurler : aux armes! avec du sable plein la bouche, et l'ange du tympan d'essayer ses ailes pour le jour où, les sac« s'écroulant tout à coup, la victoire les ouvrira.

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