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LE MUSÉE DE JEANNE D'ARC

i" jain 1918.

La figure de Jeanne d'Arc, déjà si belle et si radieuse depuis des temps immémoriaux, a conquis, du fait de cette guerre et pendant son terrible cours, une ampleur et un éclat qui la grandissent encore, s'il est possible que les hauteurs atteintes par cet archange de la patrie puissent être dépassées.

Mais rien d'elle ne nous étonne.

Elle est de ces gloires sans limites, à portée indéfinie, qui une fois lancées ne s'arrêtent jamais, montent toujours, per spécula... et se survolent d'âge en âge... Et par un de ces prodiges qui lui sont naturels, à mesure que Jeanne s'élcve au firmament divin on prenant les sommets marqués pour la conduire au parvis de la sainteté où demain elle entrera, à mesure qu'elle accomplit cette espèce d'éloignement magnifique, nous la voyons mieux, elle s'éclaire jusqu'à nous éblouir et s'explique avec une force de persuasion souveraine, irrésistible.

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Plus elle monte, plus elle permet à tous en bas de la suivre en levant ces regards que l'on a pour diriger les prières. Tout ce qui, en un mot, dans le domaine l'iargi des dignités et des honneurs, des consécrations suprêmes, semblerait, en l'exaltant, la distraire de nos désirs et de nos malheurs, la rapproche au contraire des besoins les plus ardents de notre humanité. A chacun de ses coups d'aile, au cours de son ascension, elle descend vers nous. Le ciel, en l'attirant, la rattache à la terre, et jamais neus ne l'avons sentie plus présente au fond des tranchées de notre cœur qu'en ces instants où s'emploie sa toute-puissance à nous procurer la victoire.

L'autre jour, c'était sa fête.

Or, à cette occasion, le journal £Jxce/5/or émettait par la plume d'un de ses rédacteurs, M. Brousson, le vœu qu'un musée Jeanne-d'Arc fût créé à Paris dans le but de rendre dans la capitale de la France un hommage collectif et solennel à notre pure héroïne.

Sans doute nous ne pouvons qu'approuver en principe tout ce qui tend à célébrer In vierge de Domrémy ; mais, avant de partir trop vite et trop tôt sur une idée excellente en soi au premier abord, nous voudrions qu'il nous fût permis d'envisager les grandes dillicultés de tous ordres que présente sa réalisation.

« Faire un musée, demande Excelsior, où

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serait recueilli tout ce qui concerne Jeanne d'Arc. Ilecliercher et olfrir à la véiitralioii publique les souvenirs dispersés, les rares et précieuses reliques de la martyre que toutes les histoires nous envient, y joindre estampes, livres, brochures, statues, maquettes... constituer ainsi en l'honneur de notre libératrice une œuvre de pieux amour et de reconnaissance. »

Oui. Mais c'est ici qu'aussitôt, nombreuses et sérieuses, se dressent les ©bj-eclions.

La première est que le musée Jeanne-d'Arc existe déjà, à Orléans, où il a toutes les meilleures raisons d'avoir été situé et d'être maintenu. Tel quel, universellement connu, il reçoit depuis des années une foule de visiteurs qui en ont appris et tracé à leur tour le chemin jamais désert. Est-on assuré, quelles que puissent être les fautes ou les lacunes de son organisation, de faire mieux à Paris, de faire même aussi bien? Evidemment on trouvera assez aisément, si on veut s'en donner la peine, un cadre plus décoratif, plus éclatant, plus somptueux, mais qui ne vaudra tout de même pas l'emplacement historique et tout indiqué de la vieille ville, cette maison de la rue du Tabour où Jeanne a couché, où, par la fenêtre, elle a passé son étendard. Dès qu'il s'agit de Jeanne d'Arc, Orléans prime Paris. Ensuite vous ne pensez pas qu'Orléans, ni aucune autre cité provinciale, consente jamais à se dessaisir, même en faveur de Paris, des pièces historiques relatives à Jeanne qu'elles possèdent? Et en disant cela je ne parle pas en V II

Orléanais exclusif et jaloux, étant certain que beaucoup de Français, qui ne sont pas des bords de la Loire, exprimeraient, s'ils étaient consultés, le même sentiment.

Qu'y mettrez-vous donc dans ce musée de Paris? Des tableaux, des statues, des gravures, des estampes, des livres, des manuscrits, des documents... Mais de quelle nature, en matière d'art, seront les objets réunis ? Il ne pourra s'agir que de reproductions, car les originaux sont tous ou presque tous placés... Vous rassemblerez donc (' tout ce qui concerne Jeanne d'Arc... » Quelle entreprise!... si vous entendez vraiment ne rien omettre et réunir toutes les copies de tableaux, de statues, statuettes, toutes les images peintes, sculptées et gravées, dessinées, dont elle a été partout, en tous pays, dans l'art, la décoration, l'arcbitecture, le vitrail, l'illustration, le sujet innombrable... et si vous y joignez tous les ouvrages qui lui ont été consacrés exclusivement ou au cours desquels elle est étudiée... Et où vous arrêterez-vous? Ecarterez-vous les broderies de bannière et d'autel, de procession, les insignes de confréries et de patronages, les vêtements d'église où son cbiffre et son souvenir s'entrelacent'? et les images de piété, où se raconte sa merveilleuse aventure?... et tous les types de plâtre peint, argenté ou doré, par où on la voit se personnifier dans une quantité de nos églises? Horreur ! vous écrierez-vous avec raison? Mais cependant, de quel droit les bannir de votre projet, de votre pensée? Cette

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fille joufTlue et rose, cuirassée de caiton-pàtc, et qui presse sur sa poitrine un pauvre étendard de calicot massif, n'est-elle pas humlile et touchante par sa laideur même? Ne figure t-elle pas aux yeux de la croyance aveugle et naïve la vierge sublime dans toute sa grandeur et sa beauté? N'est-ce pas devant une de ces statues navrantes et qui font sourire que des femmes pleurent, s'agenouillent, prient, soupirent, implorent et obtiennent? Est-ce Jeanne d'Arc, oui ou non? honorée, saluée, acceptée ou subie par l'Église? Alors? vous ne pouvez pas la rejeter. Et vous devez admettre aussi l'article de Paris — puisque vous êtes Paris? — le médaillon, la broche, le porte-plume et le bénitier, et Us milliers d'objets de bimbeloterie courante inspirés par la bonne Lorraine ou placés sous son vocable. Rien de ce qui se rapporte à elle, fiit-ce dans Tordre le plus modeste, ne mérite votre dédain. Autant, sinon plus que les modèles fournis par l'art, les manifestations naïves de la ferveur et de l'amitié populaires réclament votre sympathie et l'on serait choqué de vous voir en rougir.

Que deviendra dans ces conditions le Musée? Je l'imagine mal. Vous n'aurez qu'un bazar, le bazar Jeanne-d'Arc.

Enfin, MM. Anatole France et Maurice Barrés, priés de désigner le lieu qui leur paraîtrait le mieux caractérisé pour abriter à Paris le musée

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en question, ont conseillé, le premier le vieil hôtel de Sens, et le second la Sainte-Chapelle. Cadres admirables tous les deux à des titres divers, mais dont le passé, le style et la noblesse imposent les obligations les plus hautes I Impossible de concevoir sans frayeur l'un et l'autre de ces monuments, et surtout la Sainte-Chapelle, aménagés, même avec le goût le plus sûr et le plus grand respect, dans le but que l'on se propose !

La Sainte-Chapelle est un temple, un sanctuaire auquel il faut laisser son architecture morale et sa destination. On peut, bien entendu, la vouer à Jeanne d'Arc sans pour cela qu'elle s'en trouve désaffectée, mais seulement si cette consécration est et demeure avant tout d'ordre religieux.

Voulez-vous faire un musée Jeanne d'Arc? vous ne pouvez déceuiment l'installer dans un sanctuaire.

Est-ce un temple existant ou à créer, que vous prétendez établir en son honneur? vous ne pouvez pas y faire un musée. Je ne pense pas que pratiquement les deux idées, qui s'opposent, soient susceptibles de se fondre on une.

Les exécuter séparément? C'est moins malaisé, encore que bien dilTlcile. Si vous décidez de n'admeMre en votre musée que dos œuvres de choix et de grande tenue, (jucl en sera le petit nombre? et regardez toutes les autres qui, consenties par la faiblesse ou l'habitude, ont néanmoins acquis, avec le temps et grâce aux circonstances, d'imprescriptibles droits.

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Pour le temple, c'est affaire alors à la piété active des croyants, et il n'y a pus besoin de chercher à l'avance, afin de le caser, des locaux, si fameux soient-ils ! Le jour qui n'est peut-être pas éloigné oii Jeanne sera canonisée, elle aura ses églises et ses chapelles qui en France et en maints pays lèveront du sol, toutes seules.

Mais d'ici là, faute de musée, ce à quoi la presse entière de Paris et de la province, et l'opinion publique sans distinction de partis, peuvent et doivent s'employer sans relâche avec les plus beaux espoirs, c'est à réclamer que Jeanne d'Arc, à Paris et dans toute la France, ait le 12 mai sa fête, sa fête reconnue, sa fête nationale et collective, religieuse et laïque, et que cette fête soit instituée à dtssein à l'occasion de la guerre pour rester pendant la paix comme un symbole et un rappel de la grande union sacrée.

8 juin 1918.

Tandis qu'elle suit son cours, avec ses inévitables mouveuienls, la nouvelle olTensive, qui a ramené l'ennemi sur la Marne, nous cause la plus grande tension.

Quelles que soient les péripéties et les suites — dont notre confiance ne s'émeut pas — de cette suprême et rude attaque, notre tension, dans aucun cas, ne saurait diminuer, car elle nous possède à long terme. 11 y a à cela deux raisons. D'une part nous la subissons malgré nous, comme un inévitable effet des circonstances, et de l'autre nous l'acceptons et l'envisageons comme une espèce de noceasité. Elle prend à nos yeux l'importance et le caractère d'un devoir.

Et puis nous en avons une telle babitude!

A vrai dire, notre tension a commencé le

r' août 1914 et, si elle a connu, pendant les quatre ans qui nous l'ont imposée, des degrés différents, elle n'a du moins pas cessé une heure. Vous vous figurez peut-ôtre, à cette minute, que jamais elle n'a été plus forte et plus douloureuse qu'aujourd'hui ? Réfléchissez cependant. Regardez en arrière. Mais voilà ! On oublie ! même quand on croit qu'on n'oublie pas. On oublie vite... et à moitié. N'en soyons pas plus surpris qu'indignés ou plaintifs. C'est un bonheur au fond que ce demi-oubli, car si le rappel de certains maux (et même de certaines joies) était aussi complet et aussi vivant et puissant que la réalité disparue, on souffrirait trop de la douleur des uns et du regret des autres. Le souvenir alors serait intolérable ; il deviendrait une seconde épreuve, égale à l'ancienne, accourant s'ajouter par un raffinement cruel aux tribulations du présent qui suffisent, pour lesquelles on n'a pas trop de toute sa présence d'esprit et de son courage neuf.

Ne pensons donc pas, comme nous y sommes naturellement portés, que la tension du jour, du moment, même si aiguë, soit la plus grande possible et l'insurpassable ! Hélas! Nous avons perdu la juste notion de celle d'hier et nous sommes empêchés de prévoir jusqu'où peut aller celle de demain. Cette lourde tension quotidienne, sans vouloir la fragmenter et y chercher, selon les époques, des points de comparaison, bornons-nous plutôt à la regarder comme notre état normal et requis par la gran-

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deur des événements. Au lieu d'en analyser les fièvres, appliquons-nous à n'en dégager que la noblesse et le mérite, les bénéfices qu'elle ofl're et ce par quoi nous en comprendrons l'indispensabilité.

Le fait que tout le monde, quoique de façon différente, y soit soumis, que nul ne puisse en ces instants s'en exempter, montre déjà son importance et son pouvoir, nous prescrit les efforts que nous devons mettre à l'employer au mieux. C'est de nous qu'il dépend que, loin de nous l'nerver et de nous briser, elle nous dresse et nous soutienne. Son fer est un joug, — ou une armature.

Sans doute, elle est affreuse, cette tension. Elle affecte tout en nous, le physique et le moral.

Quand elle nous fait trop souffrir et que le cri monte à nos lèvres, taisons-nous et pensons à la tension des autres, autour de nous. Tension formidable du ciief, des chefs et des soldats, des soldats sublimes, nos frères, nos enfants, nos paients spirituels, les membres de notre grande et sainte famille qui donnent, à cette heure, toutes les forces de leur corps et de leur âmepoiir sauver la France, et qui la sauveront I Nous en sommes sûrs I Nous avons en eux une foi illimitée... que rien ne peut ébranler ni diminuer, et (jue la grandeur miîme du péril fouette et ranime.

Qu'y a-t-il de plus à dire ?

Les soldats ! Les soldats qui se battent, (jui tombent, qui saignent, qui meurent... oui, c'est à eux que va la tension éperdue de notre amour, de notre reconnaissance, la tension de nos bras, de nos baisers, de n ts pensées, de nos plus profonds et plus beaux désirs. Et quand nous levons ainsi vers leurs radieux visages nos regards et nos mains jointes, nous les sentons vraiment dignes de ce geste sacré qu'on a seulement pour la prière, car ils sont les saints de la patrie, que le martyre auréole. Avant d'implorer Dieu pour nous, supplions-le pour les soldats ! Pro mililibiis.

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