FLUCTUAT
15 juin 1918.
Paris, personnifiant la France dont en ces heures haletantes se précipite et se joue le destin, Paris absorbe depuis quinze jours les pensées du monde entier.
Il est le point de mire de l'univers. Avec une égale violence il excite à la fois les grandes angoisses de ceux qui l'aiment et les convoitises décbaînées de ceux qui le haïssent.
Vers lui tout vole et se rue : la crainte et les espoirs, notre immense tendresse et la férocité d'un impitoyable ennemi; car c'est lui que l'on vise et qu'on veut frapper au front, d'un coup mortel.
Le Barbare s'est rapproché. Paris, qui ne veut ni ne peut reculer, attend le choc dont, même s'il ne doit pas se produire, il a pris son parti. Avant tout envisagé, il est prêt au devoir.
Brusquement placé, par celte soudaine menace, à l'avant-garde du pays, il se trouve, du jour au lendemain, jeté d'une façon plus active
FLL'CTUAT 171
à la peine et à l'honneur où nul n'ignore cependant que depuis plusieurs mois il était déjà.
Conscient des risques auxquels l'expose, géographiquement et moralement, sa situation de capitale de la France et des Alliés, il suit d'une âme ferme et haute le cours de la gigantesque hataille qui fait rage si près de lui qu'il en suhit les contre-coups et que, sil n'en recueille pas encore au physique les échos, il les perçoit du moins dans tous les retraits de son esprit et de son cœur. Il sait qu'il est l'enjeu, le but, l'incomparable proie vers laquelle se tendent, trop hâtives, les mains de conquête et de ruine.
Tout en le pénétrant, cerles, de gravité, celte pensée lui donne Tentière appréciation de ce qu'il représente et de ce qu'il vaut, de ce que doivent couler et coûteront sa résistance et son salut. Il y puise aussitôt les vertus commandées. Bon, mauvais ou pire, l'événement règle le ton, toujours supérieur, de sa conduite. Jamais la vérité, même cruelle, quand on sait la lai dire, ne le prend au dépourvu ; il sait la recevoir. Connaissant toute l'étendue de la confiance qu'il inspire, il n'a plus d'autre désir que de la Justifier. Aussi fier qu'il esl simple, il accepte de tenir jusqu'à nouvel ordre et à sa nianière, avec une dignité parfaite, son poste de combat.
Si terrible et si grande que soit sa résolution, il ne l'étalé pas ni ne la proclame; il la garde au fond de lui, tel le soldat réserve dans ses propos, tant qu'il a son sac plein de grenades.
— « L'avenir est une chose et le présent une autre, plus utile, plus importante. On verra demain quand on y sera. Gagnons-le d'abord, ce demain, en Jaisant aujourd'hui, et en le faisant bien. » Ainsi raisonne Paris, lucide en son émouvante et robuste sagesse. Loin de méconnaître ou de vouloir écarter comme gênante l'idée du péril imminent, il la considère en face, mais avec un calmo qui rassure, et une espèce de mâle philosophie acquise par l'expérience.
En effet, // ne doute pas.
Il ne doute pas du chef, de ees chefs, de tous ses soldats, des soldats du droit qui sont les premiers, les plus forts, les plus longuement braves, les plus persévérants à souffrir, à résister, à recommencer, jusqu'à la victoire.
Il ne doute pas de la solidité des fortifications qui constituent son enceinte, je veux dire cette épaisse et indestructible muraille que dressent devant lui, par centaines de mille, les poitrines de ses défenseurs.
Il ne doute pas de la justice et de la liberté qui finissent toujours par trii)mpher et avec d'autant plus d'éclat qu'elles ont subi de rudes assauts et qu'on a vainement machiné leur perte.
Et, sans présomption, il ne doute pas de luimême. Les circonstances difficiles lui remémorent son histoire. Il en relit les beaux exemples dans les pages froissées et glorieuses du présent. Puisque la France est éternelle et ne doit pas périr, qu'elle a reçu la mission de vivre, plus
FLICTUAT 173
encore pour le monde que pour elle, Paris aussi, même lusalté, frappé, blessé, tiendra télé à l'orage et barrera la route. En attendant desavoir comment, s'il le faut, il se défendra, il exerce au mieux dès aujourd'hui sa résistance en accomplissant sa tâche quotidienne, avec le même calme et la même méthode qu'à l'ordinaire. Appliqué, sérieux, sans renoncer aux traits de son esprit unique, il travaille. Travailler, faire son affaire, voilà pour l'instant sa façon de rclléchir, de juger, de résumer et de conclure. Que tous suivent cette règle, et on s'en tirera. Elle est bonne pour ceux d'en haut et ceux d'en bas. Il n'y a pas d'inutile soin, ni de sotte besogne. Une occupation professionnelle, si humble qu'elle paraisse, a son bienfait, sa portée, et gagne encore à cette heure en mérite.
J'admirais un de ces derniers soirs, au cours de ma promenade, la tranquillité de ce peuple parisien maître de lui-même avec tant d'amabilité. Se succédant à de courts intervalles, plusieurs détonalions éclatèrent. Leur force indiquait que les obus « du gros canon » n'avaient pas du tomber bien loin. Nul cependant ne s'en émouvait dans le quartier, d'une paix de province. Des braves gens, qui dînaient sur le trottoir, continuaient leur repas sans se presser et du même appétit. Il plaisantaient, doucement.
poliment. — « C'est le dessert! Un fruit! » Une bande d'écoliers, nu-tt'le, avant mis veste à bas et acharnés à une partie de barre devant l'église, ne parurent même pas avoir entendu. Les commerçants goûtaient le frais dehors, assis en cercle avec les enfants, les chiens et les chats. Pas de visages contractés, ni de noirs silences, ni de soupirs. On causait à mi-voix, on racontait, on souriait au passant qui, du fait qu'il se trouvait là, dùt-il ne jamais revenir, n'était pas un inconnu. Une sympathie, franche et délicate, resserrait vraiment entre eux les hommes remplis de bonne volonté. Le soir était si pur, si limpide et si beau qu'il aurait dû faire pleurer !... et pourtant Paris gardait sa douceur, sa malice et sa grâce. En apparence insouciant du danger, il semblait ne lever les yeux que pour regarder les hirondelles.
Cela se passait à l'heure ralentie — pour quelques-uns seulement ! — de la détente et du repos. Mais maintes images entrevues dans la journée se retraçaient en moi, précisant et confirmant la cordiale sagesse du peuple de Paris : le garçonnet du fruitier qui fait sa page d'écriture sur un coin de table, au milieu des légumes verts; la fille du charcutier qui frotte avec la même tranquillité que si elle habitait Àmboise les cuivres de ses balances ; un petit horloger de Coppée disposant d'un air attentif l'étalage de son étroit magasin, présentant ouverte, en jolie place, une boîte de six cuillers à café... Tout cela, qui n'est rien, offre un caractère émouvant, pathéli-