LE PÉCHÉ CONTRE L'ESPRIT
1^1 septembre 1918.
Au cours de la séance solennelle qu'ont tenue au Havre les Comités des Nations alliées et neutres pour la restauration de la Bibliothèque de l'Université de Louvain anéantie par les Barbares, M. Etienne Lamy a prononcé une saisissante parole, aussi juste que profonde, quand il a dit que les Allemands « avaient commis là le plus grand des péchés, celui qui ne se pardonne pns, le péché contre l'esprit, et qu'ils ne pouvaient manquer d'en être châtiés avec la dernière rigueur ».
Ce qui, en dehors de toutes les raisons proclamant cette vérité, nous la prouve encore, c'est l'attitude des coupables cux-mômes, lesquels, malgré la dépravation d'une conscience obtuse cl avilie, se sont, depuis leur forfait, sentis un peu gônés. Inaccessibles au remords, mais sujets à la crainte, ils se sont rendu compte qu'il leur fallait tout de même — sans s'excuser de la liberté grande, certes, ni rien regretter ! —
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faire pourtant quelque chose, esquisser un geste de hautaine condescendance, et laisser tomber deux ou trois mots de vainqueurs généreux. Après avoir déploré d'une façon générale les inévitables calamités d'une guerre « qu'ils n'ont jamais voulue... », ils ont donc proposé de contribuer de moUlé à la reconstitution de la bibliothèque de Louvain détruite par leur soin. Voilà bien, vraiment, une idée-type, une idée-médaille, une idée-Boche grand modèle! Le voleur disant à celui qu'il vient de dépouiller : « Soyons de moitié? A moi ta montre et ton argent; à toi la chaîne et la bourse vide! » L'incendiaire apportant un gentil verre d'eau le lendemain pour le verser .sur les cendres froides en s'écriant : « Tu vois? J'éteins! » L'assassin promettant à sa victime, tandis qu'elle gît en rendant le sang à flots, de lui payer, comme compensation, une partie de ses obsèques !
Cette manière de partage et de pique nique après le crime, imaginée par le criminel conciliant, ne pouvait à coup sûr fermenter que dans le cerveau de notre phénoménal ennemi. Aussi la Belgique a-t-elle repoussé, avec le mépris et la dignité qui convenait, l'offre singulièrement injurieuse, et l'Université de Louvain, restaurée, ne le devra qu'à l'éternel et reconnaissant amour des Alliés pour l'hcroïque cité martyre.
C'est bien là, en efiet, dans ce sac de Louvain, V 17
que les Allemands, jetant leur masque d'hypocrisie doctorale et montrant tout à coup, avec un cynisme impudique do singe, la dégoûtante nudité de leur doctrine, ont commis pour la première fois, dans l'exercice de la guerre, le péché contre C esprit.
Brûler une bibliothèque! Et celle-là ! qui était un des trésors du monde, un musée de la pensée écrite et transmise à travers les âges! Et un monument si fameux, si beau, si pur, d'une telle sérénité, d'une telle valeur artistique, d'une telle suprématie morale qu'il avait lieu d'être tranquille, et semblait devoir se protéger tout seul, au nom des droits supérieurs à ceux de n'importe quelle puissance matérielle... Eh bien, cependant, malgré ces raisons souveraines qui la rendaient sacrée, ou plutôt justement pour ces raisons-là, la bibliothèque sainte de Louvain a excité et déchaîné la haine de l'Allemand, une haine ayant le caractère d'une basse revanche. Il se délectait de brûler ce qu'il avait été contraint de paraître adorer pour les besoins de son mensonge. Oui, il y eut, dans cet acte infâme résolu par lui une concupiscence de représailles personnelles, le sadisme d'un reniement trop tardif encore à son gré. Il exécutait avec un bonheur non dissimulé co crime horrible et spécial, sachant que c'était le grand, le kolossal crime, celui contre l'esprit.
Un tel forfait établit, d'une façon péremptoire, que l'Allemand n'est qu'un faux savant, infatué, méchant et pernicieux, n'ayant jamais vu dans
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la science qu'un moyen de rassasier ses détestables passions d'orgueil et de proie, au lieu de la contempler comme un but de grandeur, d'élévation et de soulagement. Il n'en a pas le respect. Il n'en a jamais compris l'humanité nécessaire. Il se révèle le pédant et surtout le commerçant d'une science qu'il applique et ravale à toutes ses kameloles. D'une balourdise nationale jusque dans ses subtilités et ses grosses finesses, dès qu'il s'attable au merveilleux banquet, c'est pour y mettre les pieds dans le plat d'or oii il ingurgite en glouton la nourriture divine. Il bâfre en tout. Il rappelle l'hippopotame qui ne se désaltère avec plaisir qu'après avoir troublé et envasé en s'y vautrant l'eau qu'il s'apprête à boire. Au reste ce présomptueux magisler, d'une outrecuidance incommensurable, n'a-t-il pas stupéfié le monde par son manque total de psychologie depuis cinq ans? Il s'est conduit vis-à-vis de ses ennemis, vis-à-vis de ses amis et de lui-mûme, comme le dernier des ignorants. C'est d'ailleurs une fatale conséquence : quand on connaît mal les autres et qu'on les sous-estime, on ne se connaît pas soi et on s'aveugle sur son propre compte, en se cotant trop haut. Comment voulez-vous, alors, qu'avec une pareille mentalité l'on garde « au dessus de tout >», pour la scionce et ce qui s'y rattache et la représente, les ég^M-ds et la vénération qui lui sont dus? On la traite, elle aussi, en pays conquis et, tout en l'exploitant, on la brutalise, on la viole. Elle n'est plus, comme toutes les autres, qu'une personne dont
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le rang supérieur et la qualité magnifique font au contraire une victime de choix réservée aux grands outrages. Car qu'est-ce alors qu'une bibliothèque, mcme celle de Louvain, sinon un immense amas de « chiffons de papier »? Et pourquoi les livres, qui sont des façons de « traités » rédigés par les grands penseurs, obtiendraient-ils grâce aux yeux des traîtres capables de déchirer, après les avoir signés comme un ouvrage, les traités qui sont les livres des nations? Tout parjure et menteur est iconoclaste et vandale. Quand on fait le mal, on défait le beau. Le crime a sa logique et se répète dans tous les ordres. En brûlant la bibliothèque de Louvain, les Allemands ont suivi leur loi de perversité naturelle et de kulture scélérate. Etant ce qu'ils sont et se vantent d'elro, pouvaient-ils l'épargner? Vous sentez bien que non, puisqu'ils sont convaincus qu'à se montrer nobFe on se déshonore.
L'immense et satanique incendie de Louvain éclaire aujourd'hui, pour celui qui se retourne et regarde en arrière, tout le panorama des actes odieux perpétrés par l'Allemand. L'ange exterminateur ramasse la torche fumante que le bandit a jetre à terre et Jans sa moin elle devient flambeau.
Nous découvrons alors, à cette im[)lacable clarté, que la destruction de la célèbre bibliothèque ne fut pas un crime isolé, mais l'article premier d'un programme infernal, et que tous
les autres qui le suivirent étaient, eux aussi, diriges contre l'esprit.
Quand le barbare, parricide envers Gutenberg, anéantit les livres, il s'attnque à respv'it de connaissance, à la lettre prolongeant la pensée. Quand il scie l'arbre fruitier et ravage la terre, il s'attaque à l'esprit nourricier du sol, au principe do vie, de floraison, de renouveau, à toutes les éclosions et les renaissances. Quand il s'acharne au temple et à l'église qu'il profane, au calvaire qu'il déracine, à l'autel qu'il abat, il s'altaque à l'esprit de religion, de croyance et de foi. Quand il bombarde à dessein l'hôpital et l'amhulance, il s'altaque à l'esprit de charité, de bonté, de secours, de pitié, de douceur. Quand il viole le tombeau, il s'attaque à l'esprit du souvenir, de l'attachement et de la fidélité. Quand il sépare, pour l'esclavage, les mères de leurs jeunes filles, il s'attaque à l'esprit familial, aux sentiments les plus vénérables du foyer. Partout c'est l'esprit qu'il recherche en gâtant l'enveloppe. Toujours la môme guerre, procédant de la même préméditation sauvage et impie. A travers tous les corps c'est l'àme qui est visée. Le Hun brise la cage afin d'avoir l'oiseau, car c'est à lui seul qu'il en veut. Et pourquoi ? — Parce qu'il chante !
Mais l'esprit insaisissable, inviolable et triomphant échappe aux Erostrates de la défaite qui croient le supprimer.
Pour avoir péché contre l'esprit, l'Allemagne en périra. C'est lui qui déjà la courbe et la fait craquer, car, en soutïlant, il renverse aussi oà il veut.
?/ septembre 1918.
L'idée, beaucoup trop tardive, hélas I d'appliquer à notre infâme ennemi le châtiment exemplaire qu'il mérite et qu'il est arrivé lui même à se rendre inévitable par l'excès et le défi de ses crimes, semble prendre enfin l'extension et la fermeté désirables. L'opinion publique, à ce sujet, est emportée dans un même soulèvement. Toute la presse alliée demande à l'unisson les mesures les plus étendues comme les pins terribles, et ceux du front ne cessent de les réclamer, avec plus d'énergie peut être que ceux de l'arrière, car, eux, ils voient et ils savent ce que nous ignorons et que notre imagination la mieux douée est incapable de se représenter... Relisez, en eiTet, les comptes rendus, oftîciels ou officieux, des chefs et des correspondants de guerre, vous remarquerez qu'il n'en est pas im, même parmi les plus endurcis et les plus accoutumés aux horreurs de la dévastation, qui ne termine ses rapports et ses récits en déclarant qu'il e.-^t impossible que le système de ravage méthodiquement
pratiqué par le Boche demeure plus loii^^femps impuni. — ((A quand la riposte des Alliés? A quand le programme des représailles? » Telles sont les interrogations qui éclatent de foutes paris. Les Britanniques et les Américains y reviennent chaque jour comme à la question la plus pressante : u II faut que l'ennemi sache » bien, écrit notamment le Morning Post, que » nous exigerons un impitoyable châtiment. » Prévenons-le que, par mesure expiatoire, quel- » que fière ville allemande sera inexorablement )') rasée et que l'emplacem! ni désolé en restera » comme une preuve éternelle de la honte alle- » mande. » On ferait un volume, un livre noir, rien qu'avec les innombrables protestations de l'univers indigné. Enfin voici qu'une motion invitant le gouvernement à s'entremettre auprès des puissances de l'Entente pour qu'un avertissement solennel soit donné à l'Allemagne au sujet des dégâts auxquels se livreront ses troupes dans les pays qu'elles devront abandonner, a été adoptée ces jours derniers par les sénateurs et députés des départements envahis.
Il est donc permis de croire que cette manifestation si nécessaire des puissances alliées ne se fera plus longtemps attendre, car elle est devenue, pour les individus et les peuples qui souffrent, un besoin de la conscience.
Mais alors, ont pensé déjà quelques esprits
avant tout soucieux d'irréprochabîlité morale, ne recommandez-vous pas ainsi ce mauvais sentiment qui s'appelle la vengeance?
A cela nous répondrons, sans vouloir subtiliser, qu'il convient d'abord de s'expliquer, sur l'exacte signification du mot et de la chose et leur juste portée.
Ne craignons pas de dire tout de suite que ce sentiment, dans maintes circonstances, loin de prouver la faiblesse ou la bassesse d'âme, en exprime au contraire la force et la fierté. Nos ancêtres, qui étaient pour le moins aussi difllcilcs que nous en ces matières, considéraient grandement la vengeance. Au temps de la chevalerie, elle était célébrée comme une vertu. Sous François I", au lendemain même de Pavie, la conduite impitoyable de Ciiarles de Bourbon était à ce point de vue spécial approuvée publiquement en France par Brantôme : « Monsieur le Connétable est mort glorieux ayant vengé ses injures et offenses. » En parlant aussi de lui, le farouche Montluc affirmait dans ses Commenlaires : « Il n'y a rien qu'un grand cœur n'entreprenne pour 86 venger », et plus lard Henri IV ne cachait pas son admiration pour le grand capitaine que le fils maladroit et coupable de Louise de Savoie avait si légitimement poussé à la rupture, (^r il s'agissait d'un prince du sang, le premier de tous, ayant porlé les armes contre son pa\8, et dont le génie militaire avait été pour la plus large partdaoa le désastre de Pavie et la captivité du roi!... Kt cependant, du vivant même des
témoins et des victimes de ce grand drame liistorique, on pouvait, sans dommage, féliciter tout haut celui qui en avait été la cause et le principal artisan. Du moment qu'on lui avait fait tort et de la façon la plus grave, il suffisait qu'il se fût vengé et le mieux du monde pour qu'on le tînt, malgré les maux communs qui en résultaient, en singulière estime.
C'est que nos pères n'avaient pas encore assez vécu pour être mûrs à la résignation. Cette inertie de la race leur était inconnue. Que penseraientils aujourd'hui s'ils nous voyaient pris de scrupules en face des abominations commises par les Impériaux de 1918?
Qu'on ne s'y trompe point. En exhortant à la vengeance, nous ne prétendons point céder au désir sensuel de pratiquer des représailles, si méritées qu'elles soient, pour en goûter la perverse joie qu'elles procurent. Dussions-nous, du fait de n'être que des hommes, éprouver quand même ce sentiment sans en souffrir, ce n'est pas lui cependant qui nous m :ut. L'idée que la vengeance, comme l'a dit avec malice notre La Fontaine, « est un morceau de roi », qu'elle constitue « le plaisir des dieux », selon le grand Frédéric, et qu'Homère la proclamait déjà « plus douce que le miel », cette idée savoureuse n'est plus assez forte et assez relevée pour nous mettre en mouvement dans la situation présente. Nous
sommes bien au-dessus de ces vieilles délices, et nous laissons à nos sauvages ennemis la spécialité cle croire que la danse du scalp est le dernier mot du triomphe. Quand nous exaltons la vengeance il n'entre pas en nous de satisfaire un ressentiment — bien que nous tenions à le garder — mais nous voulons, tout en châtiant les maux commia, essayer d'en prévenir de nouveaux. ?sou8 savons que cette vengeance n'a rien à voir avec les poussées de la haine courante, mais qu'elle olVreun caractère supérieur, irréprochable et pur, parce que c'est le sang des innocents et la clameur des destructions inutiles qui la crient et l'imposent. Nous comprenons toute la différence entre les torts personnels qui nous sont causés en tant qu'individus et ceux qui affectent les collectivités. Nous pouvons oublier les premiers, nous ne devons jamais pardonner les autres. Les affronts faits à la patrie sont les seuls, avec les atteintes meurtrières au droit, à la paix et à la liberté des peuples, qui ne peuvent être tolérés et veulent qu'on les venge. Aussi, inspirée par de tels mobiles, cette vengeance-là, inflexible et sereine, apparaît équitable. Si elle ne participait pas au châtiment, il serait incomplet. Quand le peintre l'rud'hon, dans son immortel tableau, nous montre le malfaiteur traqué par son destin, se bornc-t-il à lancer sur lui la Justice? Non. Il n'hésite pas à lui adjoindre la \ engeance; et ce sont elles deux qui en effet ont mission, pour la sauvegarde de la moralité publique, « de poursuivre le crime ».
Ayons donc en cette guerre et jusque dans les profondeurs de la paix l'esprit de vengeance.
Il ne comporte pas — redisons-le — l'étroitesse aveugle et d'ailleurs insuffisante du talion, il ne saurait s'accommoder de notre pari d'une répétition et d'une imitation serviles des forfaits réprouvés que nous avons à cœur de punir ou de limiter; il prétend pouvoir, sans s'avilira l'égal de l'ignominieux Allemand, le soumettre néanmoins à un genre de sanctions pratiques et durables qui le forcent à expier pour des années, un siècle et plus s'il le faut, le visant et le jugularl dans sa puissance abattue, dans son orgueil tombé au ruisseau, dans ses intérêts morcelés et surveillés, dans ses biens grevés, dans son militarisme décapité, dans tout ce qui établissait son ignoble tyrannie, sa domination bestiale.