L AUTRE DEVOIR
Or, nous le demandons, sera-t-il possible, juste et honnête qu'il en soit ainsi, et cjue par ce tour habile, à la dernière niiniile, les Allemands arrivent à esquiver le o^enre de punition dont, moins que d'aucun autre, nous devons leur faire grâce?
Non. Ils ne faut pas qu'ils y échappent et ils n'y échapperont pas.
N'allez pas vous figurer que nous entendons les imiter, du moins en tout? Nous serons, à notre manière, ingénieux et originaux. Gomment cela? Les moyens sont faciles.
Qui empêche de décider que, sans préjudice des réparations générales dues antérieurement, à partir d'aujourd'hui toutes les villes et régions dévastées par l'ennemi dans sa retraite seront rétablies, après la guerre, aux frais d'un nombre équivalent de villes et de provinces d'.^Uemagne, nommément désignées ; que tous les trésors des églises et des musées, anéantis ou volés, seront remplacés par des pièces prises dans les trésors et les musées d'Allemagne : que les collections fameuses pillées dans les châteaux seront reconstituées, au moins dans leur valeur, sinon dans leur choix et leur goût, par des prélèvements effectués dans les galeries classées et réputées des grands amateurs de Cologne et de Francfort, etc.; et que si, ayant été prévenus, les Boches ne tiennent pas compte de l'avertissement et poursuivent quand même en se retirant leur système de barbarie, non seulement ils seront sou-
mis aux dures conditions et aux paiements que nous avons dits, mais qu'alors toutes les kamaraderies tardives et intéressées des bords du Rliin n'empocheront plus rien, et que la guerre se poursuivra chez eux, quand même, jusqu'à ce qu'elle y ait couvert, avec tous les risques, hélas f très fâcheux pour eux qu'elle comportera, la même étendue de territoires que représentent ceux qu'elle a envahis et surtout saccagés : c'est-à-dire l'étendue de la Belgique et de nos départements abîmés ? Et encore, en s'en tenant là, on sera large et généreux. Oh! on n'envahira pas leurs riches contrées pour s'en emparer et les annexer I On les leur rendra, quand la carte aura été payée, — mais du moins les aura-t-on un peu visitées et leurs habitants pourront-ils ainsi être à même de se faire une idée plus saisissante de ce que c'est que la guerre chez soi, même sans qu'elle y dure quatre ans passés.
De telles résolutions, bien formulées, bien arrêtées, se concilieraient parfaitement d'ailleurs avec d'autres mesures piévcntivcs telles que : par exemple une déclaration des Alliés faisant savoir à l'ennemi que, pour chaque ville française incendiée ou détruite par lui dans sa retraite, deux villes allemandes — sans dire lesquelles, et deux villes nouvelles chaque fois — seront bombardées dans les règles, en même temps que, selon la récente proposition du Daily
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Mail, « seront rendus responsables des dégâls personnellement, judiciairement et pécuniairement, les souverains, les généraux, les officiers et tous ceux dont les noms seront connus ».
Ainsi a-t-on seulement des chances — plus sérieuses qu'on ne le croit — de préserver nos dernières cités captives qno se pré[)are à faire sauter le Boche <Ians la rage de sa fuite.
Enfin, que tous les Alliés, se rangeant au parti adopté déjà par l'Amérique, décident dans une affirmation solennelle : de rejeter, dès aujourd'hui, loute idée de conjérence de paix avec l'Allemagne parce que, l'Allemagne étant coupable, ce sera aux Alliés à dicter le châtiment, sans le discuter, tout comme un juge, gui ne discute pas la sentence avec l'accusé, mais la lui injlige, conformément à la loi de justice.
Et même subies, toutes ces peines sévères, ne cessons pas de nous le redire, ne seront rien, à côté des crimes sans nom pour lesquels les hommes seraient impuissants, dans leur effort, à trouver un châtiment proportionné!
Ce châtiment là ne peut être déterminé et appliqué que par la justice divine. Tandis que celle-ci commence, appliquons la nôtre.
7 septembre 1918.
Le maréchal Foch, la dernière fois qu'il reçut les représentants de la presse, termina l'entretien par ces trois mots, qui nous remplirent dun surcroît d'espérance et de gratitude : — Nous allons conlinuer.
En recueillant cette brève et magnifique déclaration, examinons-la dans son intérieur, jusqu'à l'âme, et lâchons de pénétrer tout ce qu'elle contient et projette.
Elle n'est pas que la forme d'une simple volonté personnelle, ni même de la plus sérieuse des promesses, elle est plus encore : « l'engagement I) d'un chef, commandant les armées alliées et parlant en leur nom, en môme temps qu'au sien.
— « Nous allons conlinuer. » Gela ne veut pas dire soulement, au sens instantané, matériel et kilométrique : « Nous allons, avec la mcrne
méthode onerj^ique et mesurée, pousser jour par jour notre avance et vous fournir encore, soir et matin, pendant un appréciable bon temps, des communiqués glorieux. » Cela signifie également — par en dessous — ou plutôt non, par en dessus, dans la lumière du sacrifice : « ^ous allons continuer de soulï'rir, de nous battre et desurmonler la fatigue, d'être blessés, de tomber, de mourir. Nous allons continuer d'être patients jusque dans la fièvre du succès, de nous retenir quand il le faudra, de limiter successivement nos objectifs pour être plus sûrs d'atteindre plus vite le grand, le dernier. »
C'est toute cette richesse d'abnégation, de persévérance et de courage, et bien d'autres devoirs héroïquement assumés que renferme comme une cassette de fer ce mot si modeste et si nu : continuer.
Notre premier mouvement d'égoïste allégresse, quand nous l'entendons, c'est de croire qu'il ne s'applique qu'au n'saltal : « Nous allons continuer d'avancer, de gagner du terrain » et de le limiter à cet unique point de vue, au lieu de le raccorder aussitôt à l'idée du perpétuel effort, de l'énorme labeur qu'il entraîne avec lui et qu'il recouvre, quoique par un noble scrupule il évite d'en parler.
Mais, justement, si le soldat oublie de se rendre justice, nous, ne l'oublions pas! Or, je vous le demande, qiïi donc ici dans les paisibles foyers de l'arrière et par ces beaux jours tout rayonnants de l'éclat de nos armes ne s'est surpris, quand
alTluaienl les bonnes nouvelles, à s'effondrer un peu sous le fardeau de la joie? Quoi de plus naturel et de plus doux alors que de tomber... dans son fauteuil, avec des bras ballants, lâchant un instant le fusil qu'on n'a jamais tenu? Quel honnête civil, dans une de ces minutes de complaisante candeur, ne s'est substitué, pensant : c( Je l'ai bien mérité ! » s'épongeant pour l'homme du front, enfin très sincèrement éreintc du travail herculéen fourni par le « vieux frère » ? Il semble que la dépense de peine et de forces des armées nous libère de notre propre petite peine et de nos petites fatigues, et qu'on n'ait plus besoin de se tendre à présent, ni de se gêner « puisque ça va si bien »! — « Ne peut-on pas, enfin, souffler et quitter une minute réternclle position de résistance et de qui-vive, — oij l'on se butait depuis des années? La voilà donc décidément venue, l'heure, si longtemps souhaitée, de se défroncer, de s'asseoir, en souriant, la bouche ouverte et les yeux fermés, en poussant de gros soupirs !... t)
Eh bien, c'est à ces moments-là que, repêchant la parole de Foch, nous devons nous dire : « Attention ! Pendant que nous sommes en train de nous affaler, eux, là-bas, ils conlinueid. Est ce qu'ils s'assoient? Est ce qu'ils soufflent? Est-ce qu'ils s'écrient : Ça y est! Tabourets! On se repose! n mais non! Ils vont toujours, ils n'arrêtent pas, ils poursuivent, dans toute la vigueur et la beauté du terme... Alors... autant que pos-
sible, imilons-lcs. Nous sommes déjà 1res en arrière d'eux par la force des choses... mais nous pouvons, néanmoins, par certains côtés, même de loin, nous maintenir « à la hauteur ». Il suffît de le vouloir.
Aussitôt, en effet, la parole du maréchal, qui n'avait pas l'air d'y louciier, si simplement dite, et avec cette apparence de lui échapper dans la conversation : — « Un renseignement, messieurs... vous ferait plaisir?... Comment donc! En voilà un : Nous allons continuer... » Cette parole, après coup, revêt toute son ampleur. Elle devient une pensée nombreuse, et profonde en perspectives. Nous saisissons soudain, en la complétant, la question voilée qu'elle nous pose avec tant de délicatesse : « Nous allons continuer... Vous aussi, n'est-ce pas ? »
Et nous apercevons qu'elle trace également le programme de la fin de la guerre, programme matériel et programme moral.
Cette continuation que, d'un ton ferme et discret, nous promet à mi-voix pour son compte le Directeur des armées alliées, je m'imagine qu'il entend aussi la souhaiter el la demander en tout et pour tout à la France et aux nations serrées autour d'elle. 11 la réclame implicitement pour l'activité redoublée de l'usine et la sagesse de la rue, pour l'union sacrée, l'endurance et la belle humeur, pour le travail universel. Au ramassé
de cette formule courante il nous signifie que rien à présent n'a plus le droit de se ralentir, de s'espacer, que le mouvement, déclanché, doit accomplir sur toute la ligne, jusqu'au bout, sa marche et son rythme... Il nous fait savoir qu'il a un égal besoin de toutes ces forces adjacentes, qu'elles constituent pour lui, dans la distribution de la grande et longue bataille, d'autres réserves, indispensables. 11 résume ainsi, d'une façon calme et tranchante, In résolution inflexible des puissances alliées, celle de la Grande-Bretagne, des États-Unis, de l'Italie, de la Belgique, de tous les peuples déterminés à ne pas rester en route, et dont la fière devise, au cours de cette guerre, n'a cessé d'être : « Je continue. » — « Nos ennemis aussi, m'objectercz-vous, en disent autant? » — Raison de plus alors pour que l'acte, au clairon du mot, nous apparaisse doublement impérieux. Et conliniions donc, eux et nous, mais chacun à notre manière, cuk à se déshonorer de plus en plus dans la dévastation, dans la retraite et dans la chute, et nous à grandir de plus en plus dans la pureté de notre cause et la justice de nos victoires. Ces deux continuations en sens inverse forment l'enchaînement rationnel et attendu de nos destins respectifs.
Et quand la guerre aura pris fin, que rien surtout ne soit fini entre l'Allemagne rabattue à la
place qu'elle mf'rite et le monde désormais libéré de sa monstrueuse emprise !
Alors, Germania, souple, triste, sensible et camouflée déjà pour les infamies futures, nous tendra une grosse main toujours sanglante, quoique lavée pour être « patte blanche ». Avec des larmes dans la voix elle essaiera de nous apitoyer : « Et qu'allez-vous faire, à présent, dans la paix? »
Nous lui répondrons comme Foch : « I\ous allons continuer. »