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Elle commençait à peine quand j'arrivai, juste à temps pour y assister, et elle avait lieu sur les hauts versants de Montmartre, entre deux bandes d'enfants du peuple.
Le terrain vague et bouleversé où elle se déroulait était un champ de pierres et de bottines situé au pied même du Sacré-Cœur, e:itre la rue Saint-Elenthère qui dévale en tournant, bordée çà et là de palissades à moitié rompues, elles murailles en rempart de la rue Asaïs qui n'a pas encore une maison. Il était 9 heures du matin. Les fenêtres grandes ouvertes des constructions voisines dégorgeaient à tous les étages les traversins, les draps de toile bise et les édredons écarlales, et il n'y avait, du moins en cet endroit, que très peu de monde dehors. Quelques fidèles, se rendant à la basilique où c'était le dernier jour du Tridnum, passaient, sans s'arrêter, tout à leur intention pieuse et montant un peu courbés comme s'ils priaient déjà ; de pauvres femmes, courbées aussi, mais parce qu'elles portaient sur l'épaule des sacs, pleins de choses sans nom, de choses ramassées... ; et puis des vieilles, des vieux, courbés encore, mais ceux-là par les fagots de l'âge et le chargement de la vie. Aussi, sauf un indigène que promenaient à distance en l'entraînant, accouplés au bout de ficelles, cinq caniches en loques et couleur de torchon, il n'y avait là que moi,... et l'armée.
Celle-ci se composait, divisée en deux troupes, d'une quinzaine de galapiats, nés natifs de la Butte et allant de quatre à neuf ans. Pas de
femmes, rien que des hommes. Vous les connaissez, et vous les aimez. C'était les petits Poulbots violents, enragés, aux genoux terreux et plus durs que leurs talons, aux mollets couturés, aux tignasses hérissées comme le rouleau des u balayeuses ». CoilTés du bonnet de police à double corne ou du béret bien roulé à « l'alpin », armés de bâtons, de fusils de bois, ou du terrible pistolet-vaporisateur qui aveugle l'ennemi en lui jetant dans les yeux l'eau sale du ruisseau, ils couraient, bondissaient, poussant des cris d'enfants Sioux et tourbillonnant comme des démons autour du plus grand d'entre eux porteur d'un drapeau américain dont il s'était par droit d'aînesse arroge la gloire. Ils s'apostrophaient, se menaçaient, se carraient les uns en face des autres, tels des petits Fracasse, avec des gestes de Matamore étonnants de style et de justesse, un incroyable relief de mimique et d'attitudes. Leurs visages, qui soudain vieillissaient et se durcissaient dans la passion, prenaient parfois des plissements, des contractions et des moues, comme on en observe aux masques des guerriers et aux mufles des betes. Sur le mobile et vif écran de leurs traits décharnés se nouaient et se dénouaient, et passaient tour à tour la colère et la joie, le courage et la peur, toutes les trames de sentiments, toutes les grimaces du fou, du polisson, du guignol et du singe. Et, à d'autres instants, ces jeunes figures neuves revotaient une singulière expression de noblesse et de fierté. Mais cela ne durait pas longtemps
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et la gnininciie letrouvait aussitôt chez eux sou éclatement et ses droits.
Atroce était la lutte. Il s'agissait de s'emparer du drapeau ctoilé qu'agitait en tous sens et courant comme un zèbre le roussot qui le tenait, tondu ras sous un bonnet de sergent pris sans doute à son père ou à un frère en permission; et il suirisait de le voir si crànc pour comprendre que jamais on ne lui arracherait le précieux emblème et qu'il faudrait faire semblant de le fuer pour y arriver. On se cognait dur. On se décollait au passage des poignées de cheveux qui restaient dans la main. On se crachait au nez. Les casquettes volaient sous les coups. Les petites pattes bien noires tapaient, griffaient, pinçaient... ; des cadavres aux cheveux paille s'écroulaient volontairement sur le sol avec un bruit de gibecière, et puis tout à coup — debout les morts! — ressuscitaient pour de nouveaux combats. On roulait des pavés plus gros que soi. La terre grattée, défoncée, gonflait le creux des tabliers noirs dans lesquelles on la transportait. A celui-ci un Intransigeant en cornet faisait un masque à gaz. On nettoyait sans pitié la tranchée. Dans un trou râlait un Boche étranglé, détail horrible, avec son propre cache-nez par deux (( Marocos » de cinq ans.
Tout 5 coup les Etats-Unis coururent le plus sérieux danger... Le drapeau allait être pris! Celui qui en avait la garde, assailli, escaladé de toutes parts, donnait déjà des signes de faiblesse... Il pliait, il lâchait la hampe!... quand
une circonstance inattendue, comme parfois il s'en présente aux heures les plus critiques, vint retourner la situation. Un renfort inespéré déboucha, sous la forme d'une femme intrépide qui, se jetant dans la mêlée, y choisit et en retira à la fois sans effort trois des plus furieux poilus qu'elle fit prisonniers en trois taloches. Comme c'était la mère, il n'y avait pas à résister, mais comme eux étaient des soldats ils ne pleurèrent pas sous la bourrade et s'en allèrent tête haute.
Le porte-drapeau, allégé, avait repris tout son avantage. Sans perdre une minute, il jugea bon de crier : d Pouce! » D'un coup de silïlet à roulettes il rassembla donc les combattants qui accoururent tous en fourrageurs et tirent cercle autour de lui. Il avait planté le drapeau en terre et il lançait à présent aux troupes les phrases d'une proclamation écrite sur une feuille fripée qu'il tenait à la main. Les mots de France, Amérique, pinard, victoire... claquaient jusqu'à moi. Quand il eut terminé, il lança en l'air la feuille que le vent fit tournoyer et poussa jusqu'à mes pieds, où je la ramassai, curieux de connaître in extenso le discours du jeune chef. Mais quelle fut alors ma surprise en lisant : « Amour FATAL. Chapitre VU. Cependant madame Camus, grâce à sa heaaté, triomphait », etc., etc.. C'était la page détachée d'un feuilleton sur laquelle l'innocent, dans sa pureté patriotique, avait improvisé.
Ll, tandis que les « bonliommes » de la Hutte se dispersaient vers les rapides casse-cous des
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rues Chappe et Foyalier, deux gramls Snmmies, pois-cassé, des vrais, qui allongeaient le pas vers le sommet de la colline, souriaient de côté — sans ralentir — à leur drapeau pavoisant les bambins.
Sans doute pensaient-ils comme moi : « C'est pour que ces petits ne se battent jamais d'une autre façon que leurs pères et nous aujourd'hui nous nous battons aussi dur, et aussi longtemps qu'il le faut, o
Je repris alors ma roule, car ce n'était tout de mémo pas pour voir une bataille d'enfants que j'étais venu là.
Et, ayant atteint la pkite-forme où se dresse la basilique, j'en voulus d'abord faire le tour, aussitôt séduit et attiré malgré moi, comme d'habitude, par les ruelles et les chemins qui lui composent un accès si poignant de tristesse et de poésie populaire. Je retrouvais ce matin-là tous les aspects, l'atmosphère et les figurants eux-mcmes du décor sans pareil, décor dont le modernisme intense et de réalité brutale n'empêchait pourtant pas l'esprit d'y trouver, sans être a'nachronique, la vieille marque religieuse du moyen uge.
Etablis à leur place accoutumée, assis à terre ou sur des pliants, avec une couverture aux genoux, les mêmes mendiants, les mêmes aveugles patentés montaient la garde; et les femmes qui imposent des bimbeloteries faisaient la haie V 8
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comme des agentes de location à un débarcadère. Beaucoup de baraques de souvenirs étaient fermées, ainsi que des appentis et des petites boutiques à volets vieux système, sans enseigne et sans nom, de sorte qu'il eût été ditïîcile de dire si leur clôture était récente ou déjà lointaine, momentanée ou définitive. Par endroits le trottoir f<'ndu, affaissé, portait, tracé à la craie, les inscriptions d'un jeu de marelle militaire. France, Belgique, Angliche... U enfer à Guillaiinie! L'étroite, sinueuse et misérable rue du chevalier de La Barre dégageait ce jour-là plus de terne mélancolie encore et de sombre langueur, sous un ciel bas et gris de fer comme un manteau prussien : et ses baraques peintes en bleu sale prenaient je ne sais quelle coloration munichoise qui alTligeait. Les petits cafés branlants, les guinguettes dont on ne savait si elles étaient de bon ou de mauvais aloi, les piquets gâtés du bas comme des dents malades aux gencives, les clôtures disloquées et pourries cachant mal des dépotoirs insoupçonnés, des bouts d'enclos gorgés de détritus, les murs dépravés à jamais par la vermine des pensées et des mots qui les souillent, tout enfin, le sol ingrat, les maisons aux portes inquiètes, les fenêtres mornes, les toits trop minces et peureux, subissaient du fait de la guerre un accablement, une marque pénible et désolante et en recevaient une signification d'une âpreté nouvelle. Les arbres (jui allo/igeaicnt le cou au-dessus des palissades semblaient venir d'un cimetière et faire signe aux passants d'en-
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Irer. La verdure naissante avait l'air condamnée... Les malingres buissons, le» iris dégénérés dont la feuille en lame de couteau d'apache sortait sur un appui de croisée d'une caisse rompue et vomissant son terreau, n'arrivaiont pas à réjouir... C'était un paysage grandiose et navrant, d'une infinie détresse, et qui désenchantait de tout. Pas de cris d'oiseaux. Pas de soleil. Du silence. Une bise aigre et fanatique, un firmament maudit de pays usinier. Par les déboucbos des rues mi-faubourg et mi-campagne qui dévalaient à pic entre des murailles lépreuses, on n'apercevait au loin qu'une immensité noirâtre sous laquelle, à cause des fumées qui la perçaient, se devinait Paris comme sons une nappe de vapeur et de gaz accourus lourdement des champs de bataille... cependant qu'à côté les formidables assises de la basilique, froide, puissante et sévère, opposaient à toutes ces impressions de chute et de néant leur contraste et leur démenti, leur réplique souveraine. Il semblait même, sans qu'on en démêlât les raisons mystérieuses, que ce piédestal fruste, minable, ouvrier, convînt plus que tout aulre à la splendeur de la basilique, à sa présentation, et qu'il en fût peut-êfre ainsi, à tous les yeux, ceux des hommes, ceux de Dieu, le socle préférable. Oui, je me figurais très bien que, dans des années et des années, quand tout le vieux Montmartre effrité de la Butte et du dernier moulin aurait disparu depuis longtemps sous la pioche et que l'on monterait au Sacré-Cœur par des
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degrés de marbre, des escaliers fleuris et des rampes à statues et à lampadaires de bronze, on regretterait le chemin pelé d'autrefois, sinistre et émouvant, dont de vieux livres moisis garderaient l'image.
A ce moment s'arrêta, près de moi, derrière le chevet de l'église, un taxi d'où descendirent trois dames. Elles apportaient avec de grandes précautions une bannière brodée à l'effigie de Jeanne d'A.rc. Une jeune fille, qui était sur le siège, tenait à part la hampe nue surmontée d'une fleur de lys d'or. Le chauffeur, au visage heureux, les aida, et, comme elles se dirigeaient vers la basilique, sous les regards engourdis et caressants d'une équipe de Kabyles en train à ce moment de décharger sur leur tombereau les boîtes de ces parages reculés, je me joignis au groupe des femmes qui faisaient le tour du monument pour gagner la grande porte où j'entrai avec elles.
Vraiment, que c'était beau!
En habit» blancs, tout au fond, un prêtre disait la messe à l'autel où, de chaque côté des marches, conduisaient, comme des gardes en faction, des candélabres présentant des épées de lumières... Cette partie lointaine et réservée ruisselait d'or et de rayons d'une douceur et d'un calme parfaits, et tout le reste de l'édifice, le goufl're en hauteur de la coupole, les golfes des voûtes, les perspectives des nefs demeuraient dans le repos d'une pénombre apaisante et consolatrice. Tranquille et muette comme si elle était vide, la basi-