‹ Les grandes heures (volume 5)Chapitre 12 sur 12 · LA GUERRE S IMPOSE A TOUS ET PARTOUT · texte numérisé non relu

LA GUERRE S IMPOSE A TOUS ET PARTOUT

réflexion de ceux qui n'en soupçonnent pas les horreurs. Il leur apporte la vue de sa chair, saignante encore ou à peine refermée, non pour les amollir, mais afin qu'à ce spectacle impérieux ils puisent la résolution suprême. Il est bon que le distant et calme villageois constate le ravage auquel il échappe et qu'il ait sous les yeux le soldat décoré par la mitraille. Celui-ci lui raconte; il l'écoute et il apprend. L'aspect d'un mutilé ranime son bras. Au récit qu'on lui fait des ruines qui couvrent le Nord de la France, le méridional privilégié, par-dessus sa chère maison dont pas une tuile n'a bougé, aperçoit plus distinctement les débris du toit de son frère, et il s'endurcit au dessein de la vengeance.

Tous les petits pays prospères, n'en doutez pas, se ressentent, par les splendeurs de ce pacifique été, des émotions et des douleurs dont le destin les préserve, — et par moments les prive. Ils veulent se rendre dignes de l'exception, presque de l'injustice, dont ils obtiennent le profit. Aussi ne sont-ils plus les mêmes. On dirait qu'ils cherchent à se faire pardonner. Graves, méditatifs, les gens suivent la pensée générale, conductrice de tout un peuple. Une

piété du courage et du danger les resserre, les dirige dans les actes de l'humble besogne quotidienne. Ils vivent avec une attention devenue religieuse. Tout a cessé d'être banal, a pris une valeur de circonstance surnaturelle. Quand nous craignons que dans leurs retraites perdues ils ne soient plus touchés par le terrible et glorieux événement qui s'accomplit sans arrêt, chaque jour, nous ne savons pas observer qu'au contraire tout leur en parle, mais avec une autre voix et d'autres mots qu'à nous. Ils ne peuvent avancer d'un pas, ni se relourner, sans subir — comme une obsession — l'accablante absence de tous les hommes, jeunes et mûrs, partis dès la première heure; et cette absence qui se manifeste à tout propos est plus sensible aux bourgades que dans les cités, elle crée un vide plus réel, plus proche, plus continu, et que rien n'arrive à combler.

Les époux mènent dans les campagnes une existence moins séparée qu'ailleurs, le genre des travaux communs les rapproche, les confond, aussi les femmes et les mères, privées pour de longs mois d'un fils ou d'un mari — quoique d'une sensibilité plus fruste — souffrent peut-être davantage, n'ayant pas la res-

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source des distractions et des passe-temps que la guerre elle-même offre et permet dans les villes... Sans doute, elles ont, pour s'occuper, à reprendre le métier de ceux qui ne sont plus là, et elles s'en acquittent avec une énergie magnifique, mais justement cette obligation même ne les laisse pas une seconde indifférentes à la grande histoire... Comment en labourant, et en semant, ne pas penser au laboureur, à celui qui semait? La maison est si petite que l'absent n'avait qu'à l'habiter pour la remplir. La cour et les bâtiments sont déserts depuis qu'on ne voit plus l'ombre du maître sur le mur. Le vieux cheval ne hennit pas maintenant quand on le mène boire et les bœufs sous le joug baissent obliquement la tête en n'entendant plus la voix familière et rude qui annonçait la pointe de l'aiguillon. Tout est changé. Les choses ont un air différent et fatal. Posés et accrochés pourtant à leur place, les objets paraissent abandonnés. Les lits et les berceaux sont tristes; la charrue, même en défonçant le sol, fait comprendre qu'elle s'ennuie. Chaque jour de la semaine est comme un grand dimanche et la cloche, pour n'importe quel office, a gardé le son du tocsin... Est-il possible de ne pas s'imaginer la tranchée

quand on creuse le sillon? Le moissonneur qui fait la sieste, immobile, étendu sur le flanc, évoque aussi l'image d'un autre dormeur, couché beaucoup plus loin, après l'autre moisson, et reposant pour la sieste éternelle. Le moindre enterrement, auquel on n'eût pas prêté d'attention, maintenant se remarque et prend de l'importance.

Au fond de la province lointaine où je me trouve depuis peu, je vois, de ma fenêtre, en ce moment, deux femmes munies de faux. Chacune à l'extrémité d'un champ, elles se parlent à distance. Est-ce une consigne qu'elles se transmettent? Dans leurs mains l'outil rustique a la beauté d'une arme blanche, et la lame courbe qui luit fait songer aux flots de sang qu'elle pourrait verser. Si je regarde, au delà des vastes prairies, sur les collines et les monts qui tracent un cirque de sommets bleus... j'aperçois des ruines fameuses, des châteaux rougeàtres qui ont soutenu des assauts et des sièges... des tours à demi écroulées, des donjons décapités mais demeurés hautains... Castelnau, Saint- Laurent, Turenne, Taillefer, où des Templiers commandaient le coude de la Dordogne... Partout et toujours, dans le passé comme dans le

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présent, la guerre,... son souvenir, ses vestiges, ses vivaces et puissantes images..., et la table sur laquelle j'écris ces lignes porte, encadrée dans son plateau, une plaque de marbre blanc, une ancienne épitaphe, venue échouer là,... après quelles vicissitudes !... On y lit, en petites capitales, ces mots qui m'émeuvent chaque fois que je les prononce : « Ci-gist lehan Hierosme de Han, fils de Anthoine de Han et de Philippe de Castel Saint-Nazar. Il décéda estant à la suite du roy en la guerre de Bourgogne^ Vannée vingt troisiesme de son aage le troisiesme iour du mois d'aoust 1595. »

Ainsi, déjà, voilà plus de trois cents ans, tombait vaillamment dans sa fleur, pour la France, un adolescent plein de flamme, d'ambition, de rêves... et ce morceau de marbre blond qui n'a plus rien de funèbre est certainement, après avoir été arraché de son tombeau, tout ce qui le rappelle aujourd'hui, tout ce qui reste de son passage si court sur la terre ! Je ne puis m'empêcher, dans le respect de ma tristesse, d'unir cette ombre élégante des temps révolus à celles des jeunes héros d'à présent qui sont entrées, pour n'en plus jamais sortir, aux jardins de la Gloire.

31 juillet 1915.

Nous approchons de la période des anniversaires les plus récents de notre histoire, période magnifique où les rappels d'angoisse, de souffrance et de beauté ne manqueront pas. Chaque matin nous pourrons à présent retrouver sur le calendrier un de ces impérissables faits qui ne cessent pas de s'accomplir bien qu'ils soient écoulés. Ils s'offriront à nous pour être revécus, et en si grand nombre qu'un seul petit feuillet de l'éphéméride quotidien ne suffirait pas à les contenir tous.

Mais au premier rang de ceux qui, dès le début de l'épopée à laquelle nous travaillons, ont forcé la vénération de l'univers, la révolte de la Beli;i(|iie violée est l'événement capital et providentiel. Il fut Vacte, logique et

nécessaire, le point de départ mystérieux, tel qu'il était impossible pour la suprême gloire des opprimés et l'éternelle honte des oppresseurs, d'en imaginer de plus significatif et de plus parfait. Il éclaire, et il prouve. Il met, tout de suite, à leur vraie place, l'une en haut, l'autre en bas, la Belgique et l'Allemagne. Il établit d'une manière indestructible la droiture du plus faible et la déloyauté du plus puissant.

Comment n'être pas saisis d'un renouveau d'émotion haletante aux approches de ce 4 août 1915 qui marque le bout de l'an du Sacrifice belge? Ces heures décisives nous sont toujours présentes, dans leur intensité. Notre cœur vibre et résonne au choc du souvenir comme le bronze des beffrois de Flandre sous le marteau des .lacquemards. Quel bouleversement de toute la France, et de chaque Français, et quelle agitation passionnée dans le monde, chez tous les peuples que guide la pureté d'un idéal, à cette nouvelle inespérée, incroyable, et qui nous transportait sans cependant nous étonner : « La Belgique résiste. Elle se défend ! » Nous étions secoués de joie et d'amour. Nous en poussions des cris où se mêlaient des pleurs. Un enthousiasme sacré débordait de nos âmes. Le respect

et l'admiration pour tant de grandeur simple, naturelle, et pour ainsi dire instinctive, nous étouffaient. Malgré l'épouvante que nous ressentions déjà des dangers et des maux auxquels s'exposait, en pleine sérénité de conscience, la noble petite nation, nous étions peut-être plus heureux pour elle que pour nous de la voir embrasser ce beau parti qui la mettait pour toujours au pinacle de Ihonneur.

Sans doute, notre intérêt, étroitement attaché à sa conduite, ne pouvait se distraire de tout ce qui venait ainsi le favoriser à la minutera plus périlleuse,... mais par-dessus tout, dominant l'égoïsme fatal et l'humaine partialité, ce qui nous exaltait c'était ce sentiment irrésistible, cette conviction du Droit en face de la Force, cette religion absolue de la parole et de la signature contre laquelle toutes les attaques sont vaines, toutes les exécutions inutiles. Par là, plus encore que par l'aide immédiate et inattendue qu'elle nous prêtait, la Belgique avec élan nous secondait, devenait l'alliée de notre immense Cause qui nous dépassait. Nous puisions dans cette communauté spirituelle, dans cette parenté morale, un redoublement de confiance et de certitude, et nous étions fiers

qu'il nous eût suffi, chacun de notre côté, sans nous être donné le mot, de suivre le commandement du Devoir pour nous trouver réunis sous son même étendard avec nos deux drapeaux. Car ne craignons pas de le dire, en décidant de barrer la route à l'envahisseur qui n'avait d'abord en vue que noire ruine, le roi Albert, si vives qu'étaient ses sympathies pour la France, ne fut pas un seul instant engagé ni gêné par elles. Devant son indépendance menacée il ne songea qu'à la Belgique, à son bon renom, à sa réputation sans tache ; tout le reste disparaissait, quel qu'il fût, néfaste ou avantageux ; il n'y avait ni contingences ni suites,... rien que le fait brutal de l'Obligation la plus haute, la plus impérieuse. Il n'hésita donc pas, il ne discuta pas, et, assuré d'être d'accord avec son peuple sans lui faire l'offense de le consulter, il tira l'épée. Geste héroïque et de si large envergure qu'il est à jamais décrit pour la postérité. Il se trouva que par un enchaînement merveilleux des grandes choses qui tout à coup étaient lancées et saccrochaient, ce geste nous sauva !... Et s'il nous sauva, c'est qu il était loyal et pur. Ce jour-là, le 4 août, par la stricte et aveugle obéissance

aux prescriptions de THonneur, le grand souverain de la courageuse Belgique changeait, du tracé de son épée dans l'air du soir, toute la direction de la guerre, l'orientait dans le sens opposé à celui de la traîtrise et du vil calcul. Cette mince et fragile lame, en jaillissant hors du fourreau qu'elle semblait ne devoir jamais oser quitter, protégeait pour un temps la frontière française, faisait sortir en grand branlebas les flottes de l'Amirauté,... elle créait le mouvement, l'impulsion, elle préparait de loin l'Italie, elle avertissait tous les neutres, elle était le rayon d'acier, vu de partout, la lueh'" aiguë et rapide illuminant les horizons, les voies futures, le ciel ouvert et les esprits troublés. Et voici que, demain, nous allons retrouver, les uns après les autres, ces chiffres qui sont des énigmes déjà percées, ces dates mémorables, lumineuses et vivantes, comme des étoiles...

Sans doute nous n'avons pas besoin, pour nous « rafraîchir » et le faire plus pieusement, d'être reconduits, par l'échéance du temps, à l'époque et à l'heure précises où s'accomplirent ces manifestations sublimes. Nous nous rappelons sans interruption depuis un an la gloire de Liège, la lutte pied à pied de l'intré-

pide armée chantant la Brabançonne, et toutes les indicibles souffrances qui — de Louvain à Anvers, et le long des côtes, par lesdunes rougies, et jusqu'à Vpres la douloureuse, étendue dans le sarcophage de ses Halles — jalonnent les jours et les nuits de 1914- La moindre minute, poui nous, est synthétique et commémorative de tout l'ensemble. Nous honorons d'une gratitude et d'une pitié qui brûlent comme des lampes jamais éteintes la Belgique en lambeaux, saignante et martyrisée. Néanmoins, la date du \ août, qui fut celle à la fois de sa violation et de son resplendissant essor, doit nous ramener \ elle, nous retenir dans un vaste enveloppement de tendresse, demeuràt-il silencieux. Cet anniversaire est une station. Nous y ferons halte, non pour nous arrêter, mais pour nous confirmer les raisons et la force de repartir. La route en sera demain plus facile, car le temps n'est jamais perdu que l'on passe aux reposoirs du souvenir, aux autels de la reconnaissance.

Nous invoquerons, toujours vive, chaude, permanente et de même qualité, l'ardeur qui nous embrasait quand, au s-ouflle et à la tempête des nouvelles, nous apprenions que les troupes aile-

mandes se heurtaient aux forts de nos vaillants amis et que le barbare était tenu en échec par la petite armée, sacrifiée d'avance, mais au-dessus de la défaite... Nous relirons, en les répétant avec une égale tranquillité, les paroles, dignes du Cid, prononcées de sa voix ferme et douce par Albert P^ . . et toutes les mères, toutes les femmes de chez nous jetteront en pensée sous les pas de la Reine Elisabeth les fleurs de nos prairies pour en faire un tapis d'ex;l à son chiffie et à ses couleurs. Nous tournerons nos yeux par où regardent nos cœurs, vers 3et adorable et délicieux petit royaume, riche de tous les plus purs trésors et qui n'est à prssent que cendres, fumier, ruines, décombres et chaos. Repaissons-nous des dégoûtantes images d'horreur! Ayons la hantise des clochers rompus, des villes calcinées ! Soyons obsédés des victimes, des suppliciés qui n'ont pas cesiré par delà la mort de tendre leurs bras, « d'en appeler », de crier : Au secours ! N'évitons pas qu'ils nous soient pénibles et qu'ils viennent céranger notre sommeil. C'est grâce à eux qu'ici, nous qui vivons encore, nous dormons en paix. Tous, en tombant, en s'abîmant, en croulant, hommes et choses, arbres, êtres, maisons, vieillards et clo-

chers, petits enfants et cathédrales, tous ils nous ont servis. De leurs pierres, de leurs statues et de leurs corps ils ont fait obstacle ; ils ont retardé notre heure... Ne l'oublions jamais. Et, aux pieds de la chaîne de montagnes, que feraient en ce paisible empire des plates étendues les monceaux de cadavres et de débris, si on les entassait, renouvelons l'immuable serment de ne cesser le feu qu'après avoir rendu la Belgique à ses enfants et à son roi. Sinon, aurionsnous opéré pour nous-mêmes et bien au delà, toutes nos reprises, nous ne serions pas libérés-

7 août 1915.

Au bout d'une année d efforts, plus efficaces qu'on ne pense, bien que le résultat ne nous en apparaisse pas encore aussi clair et aussi rapproché que certains le voudraient, nous voici arrivés à un moment où il importe d'examiner notre patience. Elle a besoin d'être « revue », de près et à fond. Non qu'elle soit en mauvais état, mais nous devons la traiter comme une machine sujette à jouer, qu'il est utile, après qu'elle a fourni une longue et rude dépense, de démonter, de nettoyer et de graisser à nouveau. Il faut lui redonner l'huile, l'huile sainte, et resserrer ses écrous, afin qu'elle reparle dans un rassemblement plus puissant et plus vif de toutes ses pièces.

Où en est notre patience mise à l'épreuve par

trois cent soixante-cinq jours d'exercice ininterrompu? La sentons-nous entamée, ralentie, épuisée? Pas le moins du monde. Elle a rendu, et avec une très brillante solidité, tout ce qu'on lui a demandé et que l'on n'osait pas toujours en attendre. Sa « forme » est demeurée excellente,... et, pourtant, elle a un grave défaut, qui risque de la compromettre et même de la ruiner si l'on n'y remédie pas sur-le-champ.

Elle est restreinte et d'insuffisante portée. Son tir est trop court. Dès qu'elle s'excite pour entrer en résolution, elle se paralyse en se limitant ; elle s'assigne des délais qui, même quand elle a cru de bonne foi se réserver longue échéance, la détrompent cruellement. Enragée de combiner et de prévoir, elle veut bien consentir le sacrifice exigé qui est son mérite, mais sous réserve de conditions et de petits traités avec l'avenir. A propos de chaque événement, espéré ou redouté, elle se fixe une dose approximative de travail suivant les durées qu'elle imagine. Elle accorde à l'avance aux faits, pour leur permettre de se dérouler, un minimum ou un maximum admissible qui règle sa propre marche. La patience employée jusqu'ici est en quelque sorte proportionnelle et suspensive ;

elle établit des programmes et agit d'après des plans déterminés par son humeur. Trop étroite, trop humaine, trop réaliste, elle manque de sérénité dans l'espace et le temps,

Tous nos désirs et toute notre volonté doivent donc s'appliquer à la doter d'une ampleur pour ainsi dire infinie. Il faut que, devenant de qualité plus rare et plus résistante, elle monte d'un degré. Elle est mûre pour la perfection. Or, en cette matière, le devoir qui nous tire et nous élève, consiste à être palient « une fois pour toutes et de haut », à pratiquer cette vertu en vol plané au lieu de chercher à l'accommodei" sans cesse aux moindres accidents de la route. Idéalisons-nous sur tous les points. Nous serons alors portés par notre patience tandis qu'avant c'était nous qui la portions comme un fardeau. En renonçant à nous donner des rendez-vous précis avec la victoire finale, nous la rencontrerons plus sûrement et plus vite; elle se montrera d'autant plus magnifique et prompte que nous-mêmes, généreux de son heure et de ses moyens, nous lui aurons fait plus large crédit.

Ayons la franchise de le reconnaître : la

patience, telle que nous l'avons employée jusqu'ici, n'a été qu'une préparation.

Il convient d'entrer à partir d'aujourd'hui dans l'ère immuable et supérieure de la persévérance.

L'esprit inaccessible et hors de toute atteinte, le cœur discipliné, les nerfs soumis, nous ne nous contenterons plus de cette endurance capricieuse et fébrile d'hier, sujette à tous les aléas, avec laquelle nous suivions tant bien que mal le cortège des événements. Les mots maladroits ou perfides, les insinuations, les idées funestes, les faux calculs, les lâches soupirs, les regards qui ne vont pas en face et les silences qui parlent trop auront perdu le pouvoir de nous toucher et de nous arrêter, même un instant. Tous les traits qui nous blessaient, émoussés par un an d'usage quotidien, nous trouveront désormais insensibles.

Si en etfet, au cours de ces époques difficiles je me réfère aux observations que j'ai eu l'ennui de réunir sur moi-même, bien avant de les compléter en étudiant le voisin, je m'aperçois que d'une façon générale on entend surtout par « avoir de la patience »... dire « qu'on en aura ». La parole tient lieu du fait, et quand

l'occasion se présente elle ne trouve plus personne. Il semble que le dessein suffit et dispense de l'exécution. Le jour oîi l'épreuve nous commande de tenir nos promesses, c'est à la minute où cet acte serait le plus nécessaire que nous nous dérobons à l'accomplir. Et cependant nous devrions savoir que la patience n'est vraiment utile et souveraine qu'aux extrémités oij l'on déclare n'être plus capable d'en avoir ! Si ce n'est pas pour ces situations critiques et aiguës qu'elle est justement faite,... alors à quoi bon s'adresser à elle et l'afficher?

La persévérance qui s'impose pour la suite de la campagne, je ne la comprends qu'aveugle et sourde, et cuirassée d'une confiance telle que rien ne puisse l'entamer.

Bien plus, les épreuves de toutes sortes et infligées à tout instant, loin de mordre sur elle et de l'amoindrir comme la simple et mince patience, auront pour unique résultat de la blinder et de lui donner plus d'épaisseur, à l'imnge de ces rocs dont la tempête et les vents ne font par couches que retremper le grain et doubler le calcaire.

Cette disposition sublime croîtra avec la durée et grâce à elle.

Devenue article de foi, elle fera partie de nos croyances les plus chères et reprendra, quoique née du présent, ses racines naturelles dans les profondeurs du passé.

Elle aura l'autorité de la voix des morts, comme si nos défunts, en nous engageant à tenir toujours et quand même, nous ordonnaient de le faire aussi pour eux, et nous offraient de l'arrière des tombeaux, leur part de hardiesse et de ténacité.

Ce mot de persévérer, d'une si expressive étendue au regard et au son, sera l'épigraphe et la devise de nos jours de guerre, le prisme à travers lequel nous accepterons seulement de voir briller les sept couleurs qui font larc-enciel de la paix.

En l'enrichissant d'ardeur, de courage et d'amour, nous lui laisserons cependant, pour la haine de nos ennemis, son sens pleinement diabolique.

Ce mot, infusé dans notre organisme, métamorphosé en idée fixe dans notre esprit, et promu par notre cœur au grade de sentiment, nous l'inscrirons en pourpre et en azur au fron-

ton de notre vie; nous le porterons partout avec nous comme un trésor dont on ne se sépare pas ; nous voudrons qu'il nous absorbe et nous obsède, qu'il soit toujours là, vivant, impérieux, sans jamais se relâcher de sa splendide tyrannie et restant éveillé pendant que nous dormons.

Ce mot sera notre pensée, notre vocabulaire ; il parlera par lai-même et aura réponse à tout ; il nous nommera, nous résumera. Quand on dira les Persévérants, tout le monde saura que c'est nous, les Français.

S'il faut qu'à l'exem.ple des soldats qui tombent pendant l'attaque nous nous écroulions', nous aussi, à distance et avec moins de beauté qu'eux, ce mot^ opiniâtre et magique, sera le dernier que nous répéterons tel que l'expression de nos volontés suprêmes...

Les combattants frappés butent et s'aplatissent tout habillés sur le sol au cri de : Eu avant!... nous pouvons bien mourir alors dans nos bons lits en disant : Persévérer!

C'est par là seulement que, selon la tournure encourageante de Bossuet, « nous serons transmis à la gloire ».

là août 1915.

Le matin. Adossé au chevet d'une petite église de village dont le clocher penche., à moitié rompu., le cimetière est occupé par des lignards campés au milieu des tombes et le long des murs. Dans un des angles quelques hommes groupés causent assis sur les renflements que fait le sol. Aux croix sont suspendus des bidons et des musettes. Pour V instant le calme règne., les alouettes chantent... Et voici ce que disent les vivants :

— Encore un d'organisé ! Fini de cette nuit. Maintenant ils peuvent venir. On y est.

— Ah! dame! C'est qu'un cimetière, comme position, ça n'a pas de prix... Aussi quand on en trouve...

— Combien donc déjà en avons-nous faits? Cinq? Six?

— Ma foi oui. Pas moins.

— Plutôt plus. Et un peu partout... dans le Nord, en Champagne...

— Tu n'as pas compté?

— Ah bien ! S'il fallait écrire ses mémoires !...

— Tu aimes ça, toi, de travailler dans les cimetières?

— Assez... A cause des murs, des piliers, des bouts de colonnes qui font des abris. On peut tirer en appuyant le fusil sur le bras des croix'. Et puis c'est comme un terrain d'honneur. Y a déjà du monde. Ça tient compagnie...

— Et s'il faut partir on est tout rendu. Pas besoin de voiture.

— Ni de fossoyeur. Une marmite fait le trou.

— Une autre arrive qui rebouche. Et allez donc !

Un qui regarde tout autour de lui. — Mais il est déjà plein !

— On se serrera.

— Eh bien, moi, je n'aime pas me battre dans ces endroits-là.

— Pourquoi ? Raisonne. Un champ, n'im-

porte lequel, dès qu'il devient de bataille, il finit toujours par être cimetière... alors un cimetière peut bien finir par être champ de bataille.

— Oui. Pourtant, je suis gêné.

— Comment as-tu fait les autres fois?

— C'est celui-ci mon premier.

— En effet, tu n'es là que depuis peu... Tu as une excuse. Au début j'étais pareil. Mais tu verras. Dès le deuxième tu n'y feras plus attention.

— C'est pas sûr.

— Qu'est-ce que tu t'imagines donc? Tu as peur de ces vieux morts ?

— Non. Mais j'ai de la peine pour eux. Ils étaient là benoîts, enroulés dans l'herbe et les fleurs, ils croyaient bien avoir la paix pour toujours... Et puis voilà qu'on les dérange. Qu'est-ce qu'ils doivent penser? Ils nous en veulent.

— Pas du tout. Au contraire... Ils sont contents que l'on vienne et qu'on se batte près d'eux, sur eux... Nous sommes leur couverture. Ca les ranime et les réchauffe. S'ils pouvaient nous donner un coup de main, ils le feraient.

— Tu as peut-être raison. Cette nuit j'en ai eu l'idée.

— Comment ça?

— Hier j'avais lu une quantité des écritures qui sont sur les plaques et les croix : « Ici repose EN PAIX... Priez pour l'ame de Jean-Cyrille... Que Dieu reçoive en son sein... »

— Suffit. Ne les dis pas toutes.

— ... Et puis voilà qu'en mon sommeil, sur les mêmes plaques et les mêmes croix, au lieu de ces phrases-là, c'en étaient d'autres.

— Bah ! Tu te les rappelles?

— Très bien. Sur Tune ça disait : « Courage ! Hardi! Nos cœurs sont avec vous. » Sur l'autre : « Ayez-les, bon Dieu ! Chassez-les ! » Ailleurs : « Nous ne voulons plus du repos ! » Et puis encore : « Soyez les bienvenus ! » ... Enfin un tas de compliments de ce genre-là... qui faisaient plaisir. Etje n'étais pas saoul... Avouez que c'est curieux ?

— Oui. Tu as rêvé.

— Bien entendu. C'est un songe... Mais un songe de guerre. Faut pas le mépriser. Moi j'y crois. Oui, je suis certain que tous ceux qui sont là de ce moment-ci et que nous ne voyons pas, ils nous voient, qu'ils vivent par faveur, et qu'ils ressentent les choses. Sans ça ils n'auraient que l'ennui de la bataille. Du moment

qu'ils se trouvent mêlés à nous les soldats, qu'ils sont dans nos rangs, c'est pour dire et agir comme nous.

— N'empêche que si le hasard... pourquoi pas?... m'avait amené sur la tombe des miens... Ah!

— Eh bien?

— ... je ne pourrais pas me battre. Ça m'ôterait l'envie.

— Moi ça me la donnerait. D'ailleurs c'est à quoi je m'applique : à me représenter que tous ces inconnus sont ma famille, mes parents, mes amis, mes défunts... Aussitôt ils le deviennent, sans que j'aie besoin d'effort; toutes les tombes, ça se ressemble tellement! Et j'y vais avec plus d'entrain. [Une étrange rumeur court tout à coup.) Mais, attention ! {Un, deux, trois sifflements). Voilà la secousse!

Et la formidable tempête éclate. Les croix se fendent, perdent leurs bras, tombent amputées, face ou sur le dos, tout d'une pièce, ou partent en gerbes, en bouquets. Les colonnes sont mises

en petits morceaux. Sur chaque stèle unie la balle vient poser une rosace avec le bruit mat qu'elle fait quand elle étoile un front. Les inscriptions fouettées, éparpillées, lancent partout leurs mots de quiétude et de douceur qui se brisent et se dispersent. Les dalles épaisses, que Ton a eu tant de mal à poser, résonnant creux, se cassent comme le verre et coulent comme le sable. Les couronnes, les offrandes, s'élèvent et tourbillonnent dans tous les sens, ainsi que des oiseaux rendus fous par l'orage... Et déterrés, arrachés, basculés, les cercueils se dressent pour s'ouvrir, pareils à des guérites montrant en faction de calmes sentinelles... Le plomb des sépultures fond, se convulsé d'être inutile ! Tout est tordu, broyé ! les grilles hachées comme paille. L'arbre et le squelette se choquent... Ah! l'escrime des branches et des os croisant leur cliquetis ! Le pot d'argile et l'urne de métal s'anéantissent dans la même poussière... Des linceuls rongés et tachés de rouille claquent pareils à de vieux drapeaux blancs. Le champ tranquille et perdu qui n'était troublé que par un pas discret, un sanglot étouffé, la chute d'un Requiem œternam, ou la litanie d'une abeille... le pensif et navrant jar-

LE CIMETIERE 2fi3

din désert qui n'est à personne... où tout le monde doit venir, où le crapaud pleurait la nuit en écoutant le rossignol... l'asile de solitude et de suave paix n'est plus qu'une fournaise, un bouillonnement, un cratère, une éruption de cendres et de chairs, un chaos furieux d'horreur et de fracas.

Mais de ce chaos, en même temps que les cris splendides des soldats et des chefs, que le déchirant appel des blessés à la lutte, à la poursuite, à la vengeance, que toutes les plaintes et tous les soupirs, tous les grondements, tous les râles, toutes les détonations et colères de la mitraille, et toutes les clameurs déchaînées des êtres, de la nature, et des choses,... les voix DES morts, telles de mugissantes orgues, montent, grandissent et, dominant le surhumain vacarme, arrivent à se faire entendre.

Il suffit de prêter l'àme pour comprendre ce qu'elles disent.

— Présents !

— C'est nous, qui n'étions plus ! Nous voilà !

Enfants de Lazare, sortons de la tranchée !

— Enfin ! Plus de ténèbres ! La lumière ! Partout le feu !

— Plus de silence ! Ah ! le bruit ! les sons ! rivresse de l'oreille ! Tous les cantiques du bronze !

— Est-ce une grâce? Une fête? Que se passet-il?

— Le bon air frais ! Le vent ! Les parfums ! Odeur de mon pays !

— Comme les buis avaient poussé !

— Je reconnais tout.

— Moi, plus rien. '

— Où est le village?

— Il comptait cinq cents maisons.

— La mienne avait le plus haut toit. Il a disparu.

— Oii sont les arbres ? la grande allée ? le château ?

— Le clocher?

— Et le ciel? Où est le ciel?

Le Curé. — Il n'a pas bougé.

— La fumée le cache.

Le Curé. — Il est toujours là.

Un V^ieillard. — J'avais, tout à l'heure encore, un cyprès d'un siècle et demi poussé dans

mes entrailles. On vient de l'en arracher. Où est-il?

Une Femme — Et le rosier que nourrissait mon cœur?

Un Jeune Homme. — Le chèvrefeuille qui m'embaumait?

Un Sage. — Les pensées de velours qu'avait fournies mon front ?

— Il n'y a plus rien ! Rien !

Un Notable. — Si. Blasphème!

— Quoi donc?

Le Notable. — Il y a la patrie... dont nous sommes maintenant le sol et le sillon. Rappelez-vous ? C'est elle qui nous lève sous les obus !

Le Vieillard. — C'est pour elle que nous crions aux soldats: « En avant ! Que vous êtes beaux! Mes enfants! Notre postérité! Vous nous jugiez indifïérents ? D'abord nous savons tout ! Depuis la première heure. Quand on prie sur nous, aux Toussaints et les autres jours, et qu'on a ses genoux posés sur nos poitrines, on se laisse aller, on nous en raconte... Nous savons tout. Absolument. »

Le Sage. — Vous ne nous connaissez pas, mais nous vous connaissons.

Un Cultivateur. — Nous aussi nous faisons

la guerre. Passez donc sur nos corps ! Ils ne' sont plus à nous. Empilez-les comme des sacs. Prenez-les pour créneaux. N'hésitez pas. Nos restes ne souffrent plus.

Le Vieillard. — Et nous tiendrons ! Pas un mort ne recule.

Une Femme. — Si vous tombez ce sera dans nos bras.

Un Pauvre. — Si vous mourez nous vous donnerons nos lits.

Un Riche. — Si vous vivez vous emporterez nos couronnes. Les immortelles sont pour vous.

Une Femme. — A vous nos prières plus écoutées.

Une Jeune Fille. — Nos baisers purs, nos flammes éteintes.

Une Aïeule. — Nos antiques bénédictions.

Le Curé. — Heureux prêtres d'aujourd'hui ! Soldats de l'Eglise ! Vous servez ! De mon temps ce n'était pas permis. Vite! Un uniforme! Une étole!

Un Braconnier. — Un fusil !

Un Métayer. — Une faulx ! Pour la moisson !

Un Infirme. — Une pioche !

Un Mendiant. — Un bâton !

Un Vigneron. — Je taillerai la vigne en fils de fer !

Un Ancien. — Des sabots ! J'étais à Jemmapes.

Un Garde Champêtre. — Moi, tambour, à Solferino !

Un Cuirassier. — J'ai chargé à Reichshoffen. Trois fois ! Rendez-moi mon sabre !

Un Aveugle. — J'irai tout droit. A présent j'y vois! j'y vois !

Un Petit Enfant. — ... Alors, c'était donc ça la vie?...

— Ah ! Seigneur ! Pourquoi malgré tout nous avoir éveillés ?

— Si tôt !

— Si tard !

— Pour contempler cela !

— Tout redouble d'horreur. Le carnage ne cesse pas.

— Ces monstrueux fracas nous retuent 1 Ils surpassent le tonnerre.

— Vous dites que ce sont des obus. N'est-ce pas le glas du dernier jour?

Le Prêtre. — Pas encore.

— Ah! le Paradis! Tout de suite ! Le chemin ! Par où va-t-on ?

Le Prêtre, — Pas encore.

— En attendant, c'est l'enfer !

Le Prêtre. — Pas encore.

— Ces farouches accents de cuivre... Vous dites que c'est le clairon. N'est-ce pas la trompette? Celle du cavalier d'en haut?

Le Prêtre. — Pas encore.

— Le grand oiseau... qui vient! Vous dites que c'est un avion. ]\Iais c'est l'Ange ! C'est lui!

Le Prêtre. — Pas encore.

L'Aïeule. — Ah ! De profundis !

Le Prêtre. — In excelsis !

— Enfin, si ce n'est pas Josaphat, le Jugement, la Résurrection attendue, espérée... Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que cest?

Le Prêtre. — Rien qu'une manœuvre... divine, un exercice, une alerte du grand Réveil, la préparation à la Paix dans les foudres de la Victoire. Tenez ? Ecoutez ?

Le cyclone s'éloigne. La bataille se tail, meurt, elle aussi. Et, autour d'un étendard

exténué, les soldats, délirants, jettent : Vive la France! Ils ont fui! Ils n'ont pas eu nos anciens morts ! Nous couchons toujours sur le cimetière.

21 août 1915.

Que ce soit au cœur des villages ou loin de leurs petits tas en pleine campagne, on voit à cette époque de l'année se dresser dans le ciel clément, au-dessus des masses de verdure serrées plus fortement autour d'eux comme pour les défendre — ou les cacher — les toits des châteaux demeurés intacts.

Rien n'y a été dérangé. Les maîtres retrouvent, telle qu'elle, attachée çà et là par une toile d'araignée, chaque chose à sa place. Cette conservation parfaite et méticuleuse de leurs biens, malgré la certitude possédée à l'avance qu'il en serait ainsi puisqu'ils les savaient hors de la moindre atteinte, les étonne d'abord et leur semble anormale. Ils en sont un peu inquiets comme si elle dissimulait un piège ou

préparait quelque fâcheuse découverte, à tel point aujourd'hui l'aspect d'une belle demeure préservée, vierge de toute souillure et presque arrogante de cette grâce, cause une impression de malaise oii flotte un vague effroi. Mais, dès la première visite à travers les lieux familiers et reconnus dont l'accueil fidèle rassure, la gêne se dissipe. Il suffît d'ouvrir la fenêtre gonflée et qui résiste avec amour pour que le paysage vous saute au cou et vous embrasse. Et, à l'intérieur, vous ne pouvez faire un pas sans que les meubles et les objets ne vous reçoivent en amis, comme de coutume. Alors les comparaisons alarmantes se séparent, s'effacent, l'essaim des sombres pensées, papillons de malheur, se disperse... et devant Tordre et la sécurité qu'un génie invisible et protecteur a l'air de maintenir, on oublie les orages qui ont éclaté ailleurs, la foudre tombée très loin, dont nous n'avons la plupart du temps ni entendu le bruit ni même aperçu l'éclair.

Moi, c'est au contraire la circonstance et l'heure oîi je songe avec une déchirante exaltation aux châteaux que la guerre a blessés et

frappés mortellement. Ils remplissent aussitôt l'horizon, la plaine et les montagnes, dans les contrées de ma rêverie. Comme en un conte de Fées devenu sinistre et tumultueux ils m'attirent, de jour et de nuit, par leur silhouette grandie, plus fantastique et plus fière, leurs trous d'ombre et leurs brèches béantes, la spirale de leurs feux héroïques et de leurs fumées de haine... Ainsi qu'au canon je vais au fracas de leurs écroulements, aux détonations de leur incendie, à l'appel de leur chute. Je les parcours en hâte, à toutes jambes et hors d'haleine pendant la catastrophe, avant qu'ils ne disparaissent.

Je les vois séparément et tous à la fois.

Reliés entre eux par la communauté du péril et du destin, ayant l'air, même à des distances infinies, de se rejoindre et de se répondre à travers l'espace par les gestes de la flamme et le langage des étincelles, faisant en quelque sorte la chaîne, à terre et dans la nue, décapités, sanglants, ou secouant des panaches d'usine, couleur de pourpre infernale, ils forment à mes yeux, tout le long de la ligne d'invasion, un immense chemin de ronde fortifié qui s'échelonne par des squelettes de donjons restés

debout et des rangées de tentes noirâtres qui sont des tas de cendres. Ainsi j'assiste aux spasmes de leur agonie, à leur étrange et pathétique fin.

Parmi ces châteaux, un grand nombre, plusieurs fois centenaires, semblaient braver l'homme et défier le temps.

Solides de leurs fameuses et lointaines origines, abusant presque de la supériorité de la durée, portant avec orgueil leurs fondations en couronne et mettant dans les fleurons des créneaux le poids formidable de leurs assises, manifesteuient ils nous protégeaient, prenant en dédain les pygmées qui descendaient des géants contemporains de leur élévation. Si calmes et massifs, granités par les âges, ayant peu à peu conquis la dure robe, la forme et la qualité du roc, on ne les considérait même plus comme des monuments. Ils étaient des morceaux dénature, des blocs terrestres dégrossis et taillés jadis aux jours épais où l'on ne vivait que pour attaquer et se rendre inexpugnable. Ils seraient toujours là, blasonnant l'avenir, jusqu'au milieu de nos civilisations les plus achevées. Comment d'ailleurs pourraientils périr? Indestructibles, qui les détruirait? Et

pourquoi? Pour quelles raisons? Leur inutilité militaire elle-même les garantissait. Les voilà pourtant réduits en miettes, comme un poulailler qu'un maçon abat d'un coup d'épaule. Ils avaient jusqu'ici résisté à tout, subi la guerre de Cent Ans, les tourmentes des époques les plus brutales, les luttes civiles, la Révolution, et tous les accidents résultant des passions des hommes, les péripéties de la cupidité, du vol et du crime, de l'envie et des héritages... et en deux heures il a suffi d'une compagnie d'obus venant s'abattre et se poser sur eux comme un vol de ramiers pour les anéantir. C'est inimaginable et il faut l'avoir vu pour en accepter la leçon.

A côté de ces puissances féodales, d'autres domaines, vestiges survivants d'époques moins obscures, tièdes encore de souvenirs plus difficiles à se glacer, ont reçu le choc de l'inexorable fléau que n'arrêtent ni la superbe ni la modestie, ni le prestige des dates et des noms, ni la diversité des genres et des styles. Du moyen âge à nos jours les châteaux de tous les règnes et de tous les régimes ont payé leur tribut au cyclone qui dure encore.

Tous n'ont pas été traités de la même façon à la minute suprême, car la destruction n'a pas qu'une manière, elle use de cent moyens et les maisons, comme les personnes, meurent différemment-

II y a les châteaux qui, jouissant de positions dominantes et privilégiées, ont été centres d'actions, points stratégiques, foyers de luttes opiniâtres et décisives. Ceux-là étaient condamnés d'avance. Pris et repris dix fois, percés, tailladés, crevés par le feu de toutes les mitrailles, ils ont donné au dieu des combats, leur nouveau maître souverain, le dernier propriétaire de leur existence croulante, tout ce qu'ils possédaient, sans rien vouloir garder. Ils ont livré largement pour les commodités de la défense et les aises du corps à corps, leurs vestibules, leurs galeries, la complication de leurs appartementSj le dédale des corridors, le mystère inouï des greniers et des caves, l'impasse des chambres grillées et le cul-de-sac des alcôves où se bloquent les Bavarois et les Saxons, cardés comme des matelas par les baïonnettes de nos fantassins.

Peut-on les énumérer tous ? Ceux qui étaient habités quand a passé la trombe, et ceux qui étaient vides, clos et rouilles par des deuils, fermés pour cause de voyages ou de drames de famille,... et qui sentaient le mystère, les amours coupables, la folie, que l'on disait hantés, dont en fin de compte les Boches hideux auront seuls été les « revenants »...? Ceux qui étaient des nids d'aigle perchés sur la hauteur... ou qui, au creux des frais vallons, trempaient dans l'eau lourde des douves...? Ceux que l'on « visitait», et ceux où nul étranger n'avait jamais mis. Je pied...? Ceux que l'on a déménagés à temps... et toujours trop tard!... dans quelle fièvre et quel désarroi... avant de fuir à l'annonce du premier uhlan, cognant de sa lance la grille... ? où dans le parc, au pied des arbres, au fond d'un vieux puits desséché, sous les boiseries et le fumier, partout, l'on s'est évertué à organiser en hâte d'insoupçonnables cachettes pour y enfouir de l'argenterie royale, des tapisseries roulées, des objets fragiles et rares arrachés en un instant à la paix et au velours des vitrines... ? Et les châteaux dans lesquels, par impuissance, ou renoncement hautain, on n'a pas touché à une épingle, toutes les choses laissées là, à la

grâce de Dieu, les clefs aux serrures, afin que, si elles devaient périr, elles le fissent noblement, à leur place, à leur poste... ? Ah ! que de richesses et de merveilles ont été avilies, injuriées, perdues !

Pensez-vous aux salles des gardes qui renfermaient, baignées par l'éternel couchant des vitraux, des armes pures d'autrefois, des lances de joutes, des vouges, des fauchards, des maximiliennes, des estocs bleus, des cuirasses animes, des bosquets de pertuisanes et des buissons d'épées, des casques battus par Colman d'Augsbourg, et des morions à trois crêtes... ?

Vous figurez-vous les portraits des capitaines de jadis qui, le poing sur la hanche, étaient l'honneur des manteaux de cheminée, qui montraient écrits dans le coin sombre de la toile leurs noms de victoires et leurs titres, du temps qu'ils faisaient le dégât avec Montluc, Biron, Schomberg,Turenne, ou Messieurs les Princes; maréchaux de camps, cordons bleus, balafrés de Henri IV avec la lèvre ardente et la moustache en queue d'aronde ? Us étaient la gloire des vieux murs, des repas qu'ils présidaient pardessus le couvert de leurs petits-fils... et leur dernière image a péri dans nos combats ! A

moins qu'ils n'aient connu la honte, dont ils sont innocents, eux qui ne s'étaient jamais rendus, d'être faits prisonniers et emmenés, pour qu'on les y pende et les y cloue, aux pinacothèques d'Allemagne... Tous les châteaux, en effet, n'ont pas brûlé comme des torches dans la nuit. Beaucoup ont été méthodiquement dépouillés et nettoyés par les bandes noires en livrée grise. Emballés avec soin par la pègre mobilisée des antiquaires de Munich et de Francfort, les meubles et les tableaux précieux, les bronzes, les biscuits, les pendules, les commodes en bois de rose, les bureaux où avaient écrit des chanceliers... ont pris, dans des trains ultra-sanitaires, marchandise couverte par le pavillon de la Croix-Rouge, la route de la Kulture.

Il y a les châteaux qui ont résisté, et ceux qui n'ont pas voulu se défendre, où des femmes seules, des « dames », le cœur palpitant, mais les traits fermes, bien coiffées, le front net et sans pli, la voix calme, ont descendu, comme au second coup de cloche du dîner, l'escalier de pierre à rampe Louis XV, pour dire à des étatsmajors de Von Et Caetera casquant sur le per-

ron : « C'est moi la maîtresse, messieurs. Que voulez-vous ? »

Il y a ceux qui n'ont vraiment pas eu de chance, qui pris entre deux feux ont été enfilés au Nord et au Midi par notre artillerie et l'autre, sur lesquels le 70 et le 77 se sont acharnés avec rage dans d'interminables duos, poussés à pleine voix...

Ceux qui furent convertis en ambulances, qui ont vu des agonisants chercher d'un œil éteint des visages aimés dans le ciel de leurs plafonds,... oïl l'on a coupé tant de bras et de jambes sur le billard au drap devenu violet... Ceux dont il reste encore une aile, un pavillon, des communs,... et ceux dont il ne subsiste plus rien que des gravats et une poussière faite de passé, poudre de vestiges... Ceux que l'on rebâtira et ceux qui ne seront pas reconstruits,... et ceux que l'on gardera mutilés, à l'état de ruines, pansés par le lierre sauvage, barbelés par l'ortie et la ronce... et ceux qui changeront de famille, tomberont dans de nouvelles mains, pieuses ou indifférentes, peut-être grossières et dévastatrices.

A côté de ces magnifiques et importantes demeures, d'autres ne manquent pas de s'im-

poser à ma pitié : gentilhommières pittoresques et hardies aux girouettes fines, propriétés ayant si grand air de magistrature et de bourgeoisie, larges maisons blanches, carrées, à frontons du dix-huitième et à vénérables charmilles, habitations claires, propres, sages, dignes, honnêtes, dont une marmite n'a fait qu'une bouchée, enlevées, comme dans un coup de serviette les miettes d'une table...! Tous, tous vieux châteaux de Belgique, rasés par la défense eutour d'Anvers, dont quelques-uns avaient retenu sur leur poterne l'ombre rigide du duc d'Albe,... retraites opulentes des Flandres, derniers refuges des dinanderies et de la faïence, des cuirs gaufrés, des étoffes, des dentelles, des cristaux, des orfèvreries, toutes matières vivantes dont la barbarie a fait en quelques heures les pires des « natures mortes »... châteaux de France, de Russie, de Pologne, villas d'Italie où entre deux fresques rêva Tiepolo, castel de Mondement, même vous qui n'étiez pas un château, petite maison d'Albéric Magnard derrière la persienne de laquelle, comme en un tableau d'Alphonse de Neuville, parlent deux jaunes coups de feu... je ne peux pas cet été me détacher de vos fantômes.

Et si j'essaie de balayer à tout prix l'obsession de vos tours, de vos architectures, de vos décors plantés dans la fournaise, aussitôt surgissent de toutes parts les innombrables épisodes dont vous avez été le théâtre incessant et furieux. Une suite d'images irrésistibles et emportées m'assaille, me dompte. Cris des hommes qui s'exterminent dans les cours parmi les caisses d'orangers, hennissements fous des vieux chevaux de chasse qui brûlent dans les stalles à leur nom : Margot, la Pie, leHuron, Casanova,... les kiosques chinois et les temples de Vénus où sont entrés, gueule ouverte comme des lions, des noirs qui bondissaient avec des rires de tam-tams ! Tétang balançant des cygnes à l'envers, le col llasque, abattu... et le brouhaha des paons empêtrés de leur queue roussie dont sautent les plumes, hachées... Et puis les bouteilles, le verre pilé, le piano sur la pelouse, le canapé « aux fables de La Fontaine » au long duquel un ober-lieutenant râle sur le Loup et l'Agneau... et les livres épars des bibliothèques de chêne, tachés, déchirés, disloqués, jonchant le sol,... armoiries sur les maroquins. ... reliures

i83o,... Voltaire. Rousseau, Millevoye... le bocage était sans mystère... \es Harmonies de la Nature! ... et le Consulat et l'Empire... et les Mémoires, les Mémoires... d'Artagnan, Marbot, Norvins... et ceux doutre-tombe, en chagrin janséniste, évoquant Combourg... Ah! châteaux! éternels châteaux aux bois-dormants de nos cœurs ! que vous devenez par ces beaux jours navrants, douloureux et plus chers! Irréparable mélancolie de vos destructions ! Paraboles de vos derniers moments ! Eloquence de vos fracas ! Splendide et poétique horreur du drame dans lequel vous vous ensevelissez parmi l'éboulement des tours et des chapelles, sous l'inclinaison lente de vos futaies broyées qui vous recouvrent d'immenses palmes !

Mais n'ayez pas de regrets. V^ous vous êtes battus. Vos remparts se sont ranimés. Châteaux historiques, vous avez péri dans Ihistoire., en en faisant, et de la belle ! Vous vous êtes écroulés en étant bons à quelque chose, vous qu'on disait n'être plus bons à rien ! Vous avez servi.

Et comme vos jardins de gloire avaient été dessinés, réglés et ordonnés autrefois à la française, ils le sont restés quand même jusqu'à la

fin. peignés, taillés, ratisses par le feu, sous les arrosages du fer, bouleversés et retournés à la française aussi ! Ils avaient fleuri à la Le \6tre. ils rendent l'àrae à la \'auban.

28 août 1915.

Pour bien comprendre la résistance admirable de nos amis en Pologne, leur ténacité sans limites, leurs alternatives déconcertantes de reculs et d'attaques faisant songer aux remous et aux courants mystérieux des flots, et enfin la sûre hardiesse de leur défensive et le mordant de leur retraite, il faut se pénétrer, en l'étudiant de plus près qu'à travers d'incomplètes et vagues notions, de ce qu'est le soldat russe. 11 offre, spécial en tout, un type saisissant de force, de noblesse et de grandeur. Ses dons, et ses qualités dont quelques-unes atteignent le rang des vertus, lui viennent d'abord de la nature et de rimmensilé du pays qu'il habite, de sa calme tristesse, de la profondeur de ses instructives étendues.

Depuis ses plus lointaines origines, la steppe a formé et perfectionné le moujik. Il apporte en naissant la prescience de son désert gris et de ses horizons. Par privilège il est prémuni contre la distance^ dont l'hostilité lui demeure étrangère. Il en ignore les dangers et il en apprécie d'instinct la valeur. La distance est son amie, sa bienfaitrice ; elle a pour lui du divin. La terre, le ciel, la rudesse du climat et des mœurs semblent aussi marquer le Russe avec une puissance particulière. Nul homme n'est plus que lui une image absolument ethnique. Le plus souvent de haute taille et d'épaisse ossature, la poitrine vaste et les membres forts, développé de partout, bâti pour la vie comme pour une chasse à la grosse bête, équarri pour l'endurance et la longévité, il apparaît de construction supérieure. Il y a en lui de l'arbre et de l'ours. Il a la sûreté de sa lenteur, les solides aplombs de sa charpente et de son poids. Les épreuves les plus dures, qui, sur d'autres, triomphent des énergies corporelles, sont incapables de le réduire. Le Russe peut mourir — il n'est pas immortel — sans être terrassé. Il cesse, s'arrête, mais ne s'abat pas. L'infortune momentanée a pour principal effet de lever sa

lourde pâle. Le redoublement des coups le fouette, le redresse, pareil à la bonne enclume qui, au lieu de se creuser, se bombe, et renvoie le marteau. Sobre, vêtu toujours de même Ihiver et l'été, il dort partout, jusque sous les tentes de la neige. Le soleil brise sur lui ses rayons ; et la pluie, comme au long d'un toit, glisse sur ses cheveux plats. Enrôlé, le moujik atteint au plus haut degré d'énergie physique et morale. La vie militaire achève son apprentissage humain. Il garde sa robustesse et sa douceur paysannes, son incroyable habileté manuelle à toutes sortes de travaux. Il n'a pas à acquérir la discipline, il l'a dans le sang, avec un absolu désir de bien faire qu'aucun mauvais esprit de scepticisme ou de rébellion ne vient, ainsi que dans d'autres pays, corrompre ou entamer. Il pratique envers ses maîtres et ses chefs l'inusable obéissance du chien et de l'enfant. Ayant le sens affectueux et le besoin de la docilité, il est né fils, humble et soumis. Il faut qu'après le tsar exerçant la paternité souveraine, illimitée, ceux qui sont placés au-dessus de lui, et dont il se sait aimé et protégé, détiennent aussi par dérivation un peu de cette même autorité familiale; il l'introduit dans tout ce qui le

domine, et le seigneur, le fonctionnaire, l'officier sont toujours des pères. Du haut en bas de la grande échelle, le Russe attribue avec respect au pouvoir une force et une couleur patriarcales.

L'unité qui, là-bas, s'observe partout, aux berges de l'existence, dans l'aspect extérieur des régions et le train morne des choses, facilite la cohésion des multitudes. Les armées ne connaissent pas le disparate et le tiraillement des tendances opposées, les vivacités rivales de l'esprit de corps. Une même et large pensée les anime et les règle. Une égale et monotone grandeur les revêt. Sous cette sorte de chape on voit le soldat de la steppe révéler le caractère éminemment religieux qui le distingue. 11 sert en mystique. C'est le pèlerin des batailles. Tout de suite pour lui la guerre devient un vœu. Même quand il se tient debout on le sent prosterné. Au sein de l'obscurité la plus profonde il a des lampes. La prière, assoupie et vigilante, est toujours dans son cœur, prête à sortir à chaque instant. Frappé, blessé, il n'oublie pas de dire aux brancardiers qui l'emportent : « Pardon, mes frères." » Et, sans horreur ni crainte, il regarde nu-tête la mort, avec res-

pect, un peu courbé, comme si c'était la dernière icône.

Renforçant ses croyances de fatalisme, tranquille oriental de la glace, contemplatif de l'izba, du clocher vert, du cimetière aux croix blanches, le soldat russe, absolument inimpressionnable au sens nerveux, concentre des réserves de force et de patience impossibles à imaginer. L'esprit de dévouement fait de lui un bloc de calme et de certitude. Le goût du sacrifice, afin de la conserver plus longtemps intacle et neuve, frigorifie sa volonté. A pied ou à cheval il se montre un guerrier sans caprices, redoutable et sûr, géant furibond comme un buffle sauvage et facile comme un agneau.

Fantassin, il marche. Autant qu'on veut, en n'importe quelle direction, jusqu'au bout du monde. Durant des heures, des semaines, des mois s'il le faut, le jour, la nuit, par toutes les températures, il peut couvrir, sans les compter, des centaines de verstes, du même grand pas régulier, total et dévorant, qui, dans un déclanchement de fléau, bat le sol et le rejette en arrière.

L'attaque est son devoir. Friand de la rase campagne il a la passion du fusil, moins pour l'épauler que pour le croiser pointe en avant, car il sera toujours fidèle au conseil de Souvarow : « Tire peu mais juste. » On a de la peine à Tempêcher d'être avare de ses munitions. Et, comme avec cela il observe volontiers en tout une sage économie, il déclare, honnête : « On ne peut pas jeter les cartouches au vent, la poudre appartient à la couronne. »> Il sait d'ailleurs que, même efficace et bien nourri, le feu n'est, faute de mieux, qu'un exorde, un moyen, et jamais un achèvement. Seule, la baïonnette aboutit et termine. C est avec elle qu'on travaille et qu'on fait le meilleur. La balle est folle, la baïonnette est sage, a dit encore la vieille maxime. Impossible de se passer de \arme froide, comme 1 appelle Gourko. Quoi qu'on fasse, on est obligé d'en venir à elle. Plus que toute autre, dédaignant l'organisation, le nombre, les formations, l'armement, tous ces facteurs, à son idée, secondaires, qui, à force de s'égaliser des deux côtés, finissent par s'annuler, l'école russe n'a cessé d'établir qu'e/i dernière analyse, cest toujours V 1 tomme qui reste en face de V homme sur le champ de bataille.

« Donnez-moi des soldats bien décidés, a écrit le général Dragomirow, et je me charge de faire de la bonne tactique. Uhomme^ Vhomme encore, V homme toujours, tel est le premier de tous les instruments de combat. Or, l'homme est sollicité en sens contraire par deux sentiments, celui du devoir et celui de la conservation. Le premier de ces sentiments est représenté par la baïonnette, le second par la balle. »

Et il conclut qu'en dépit de tous les progrès et de tous les beaux résultats de la mécanique moderne, « ce ne sont pas ceux qui savent tuer, mais ceux qui savent se faire tuer qui sont toûtpuissants sur le champ de bataille ».

11 a raison, à la condition toutefois de ne pas pousser le système jusqu'aux limites où son excès le rendrait dangereux. La mitrailleuse, en efîet, n'est pas méprisable et vaine; elle est même, à coup sûr, plus meurtrière que n'importe quel assaut,... et pourtant elle ne le remplace pas, elle le retarde et le rend plus nécessaire, voilà tout. La baïonnette prime tous les feux, y compris ceux des plus grosses bouches ; c'est sur l'acier clair de sa lame, plus exactement que sur le bronze des culasses, qu'il conviendrait de graver la classique ultima ratio.

LE SOLDAT RrSSE 291

Cette suprématie de la pointe, de lestoc et de la taille, le cavalier russe l'exerce également. Qu'ils soient du Don, de Kouban, de Térek, d'Astrakan, de l'Oural, de Sibérie, du Transbaikal ou de l'Amour, les Cosaques sont les maîtres de la lance, l'arme des temps passés, et de la chachka, le sabre courbe avec lequel ils font, comme on fauche l'avoine et le sarrasin, voler les tètes. De Gogol à Tolstoï on les a célébrés : tout a été dit sur la foudroyante promptitude, la souplesse et l'ubiquité de leurs ouragans. L'armée russe entière est ainsi, elle veut bouger, épandre ses nappes, apparaître ici, disparaître là. se reformer ailleurs, surgir d'une façon inattendue... Elle ne peut pas rester en place et ne s'y résout qu'à la dernière extrémité. Le soldat est nomade. Il n'aime pas creuser des trous et remuer la terre ; il préfère abandonner une position, quitte à la reprendre plus tard, que de l'occuper en s'y enfouissant. La tranchée-abri lui déplaît. Parlez-lui de se défendre « avec ses jambes » par Tattaque ou la retraite peu importe, à l'idée de ses chefs qu'il ne discute pas une seconde. Tant qu'il marche, avec son fusil et son bidon, il ne se plaint pas.

Le chef ne le cède pas à Vhomme, puisqu'il l'instruit et lui communique son moral, qui est très élevé. Les généraux, en lançant leurs soldats à la mort, ne trouvent pas inopportun, sans embrigader Dieu, d'invoquer son secours. Les officiers sont, en campagne, l'exemple ininterrompu du courage et du devoir.

Je me souviens de ce trait qui me fut conté par le commandant de Villebois-Mareuil avant que ce chef de haute valeur et de si noble caractère n'allât glorieusement tomber au Transvatfl dans les rangs de l'armée boër à laquelle il avait offert les services de son épée. Ami de Skobelew, il connaissait bien l'armée russe.

Pendant la campagne de Bulgarie, me dit-il, le général Radetsky parcourait le soir le champ de bataille de Schipka... Il faisait nuit. Arrivé près d'une batterie il voit sur le sol dix-sept artilleurs, couchés dans leur manteau, alignés l'un près de l'autre, la figure noircie par les fumées. Appuyé contre un canon, un jeane capitaine est là qui veille, debout, les yeux ardents, cherchant à percer les ténèbres dans la direction de l'ennemi. Radetsky l'interroge, et, lui mon-

trant les soldats, brisés de fatigue, étendus côte à côte :

— Ils dorment?

— Non, Votre Excellence. Ils sont tués, mes camarades !

— Alors, qu'attendez-vous ici tout seul?

— Mon tour.

Admirable et tranquille réponse, digne de rendre amoureuse aussitôt la Victoire!

Celle-ci accompagne quand même aujourd'hui nos frères de là-bas, au long des étapes guidant leurs armées sublimes de constance et de foi. Elle est pour le moment leur arrière-garde, avant de les précéder demain.

Elle ne peut pas être infidèle au grand-duc Nicolas dont le génie aura su, dans la lutte titanesque engagée, profiter à la fois de la nature et la vaincre, à la façon d'Annibal.

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