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Tableaux du front, 1914-1915. 4e édition. 1 vol. 3 fr. 50
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LÂVEDâN (Henri), de l'Académie française. — LesGran-
desHeures 1914-1915. Réédition. 1 vol. in-16. 3 fr. 50
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MORO (Henri). — France et Suisse. — Regards d'un Français sur la Suisse. — Opinions de quelques Suisses sur la France. Un volume in-16 3 fr. 50
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et nous lui rendons son épée ; sa canne et sa béquille ont quelque chose de militaire. Aussi est-il le héros ^ désigné et consacré par sa propre ruine. On le recherche, on le choie; il appelle l'admiration, l'affectueuse pitié, tous les égards supérieurs qu'il mérite, en voulant encore dans sa modestie s'y dérober. Et dès que l'on s'occupe de lui venir en aide, l'or tombe à tlots. C'est bien. Cependant, prévoyons demain. Nous n'oublierons pas, cela va de soi. Ayons toutefois la loyauté de convenir que la vie non seulement nous reprendra pour nous emporter chacun dans des travaux différents et nécessaires (je ne dis pas même des plaisirs et des dissipations), mais qu'elle nous désunira, nous désagrégera, qu'elle rompra le solide faisceau de nos unanimes efforts qu'avait lié la guerre. Alors le mutilé nous étonnera moins. Nous en aurons tant vus ! Quand il ne sera plus ce soldat démantelé, trophée vivant de la bataille d'hier et qu'à cette heure nous vénérons, quand un pantalon d'ouvrier aura, sur la jambe de bois, remplacé la culotte rouge, que la manche pendante ne sera plus celle de la capote et qu'au légendaire képi aura succédé la casquette, quand le fantassin ou le cavalier d'autrefois
aura l'air d'un homme quelconque, d'un pauvre, d'un mendiant, son succès sera-t-il le même? gardera-t-il son sublime prestige? Ne dites pas que je suis sacrilège, et que je calomnie le cœur français. J'émets des craintes, non sur le fonds et la durée de notre reconnaissance, mais sur la façon dont, en se transformant, elle s'exercera, sur la qualité des moyens par lesquels elle continuera de se manifester.
L'entraînante impulsion donnée par Maurice Barrés — qui en fut le noble promoteur — à Tœuvredes mutilés, le magnifique résultat qu'obtient celle-ci à peine lancée, le concours enfin que lui promettent de leur côté les pouvoirs publics, garantissent, sans doute, la viabilité de l'entreprise. Matériellement, pratiquement, on réalisera l'impossible. Toujours sera sans relâche augmenté, revu et corrigé le bel ouvrage d'Assistance et de Réparation dont le président de la Ligue des Patriotes, député de Lorraine, a écrit l'éloquente préface. Nous aurons des établissements modèles, des ateliers, des cercles, des |)alronages, des foyers de rééducation professionnelle, des maisons de travail et de retraite et des asiles, des colonies d'été pour nos invalides. Mais tout cela si merveilleux, sera-ce suf-
fisant? Oui... pourvu que chacun de nous y ajoute, selon ses forces et sa bonne volonté personnelle, ce que lui seul peut donner et ce à quoi aucune administration même parfaite ne saurait prétendre : un peu de tendresse et d'amour. Il ne faudrait pas, après qu'on aura trouvé Targent, organisé l'œuvre et que les services fonctionneront, s'imaginer que l'on est quitte envers les mutilés et qu'il n'y a plus à y revenir. Ce qui importe, c'est que l'estropié ne soit pas mis à l'écart, même dans les meilleures et les plus honorables conditions, tel un paria respecté, mai: dont la vue est malgré tout pénible et suggè-e la mélancolie. Voilà le grand point sensible qui prime tous les autres. Il ne s'agit pas d'un disgracié civil, mais d'un infirme c^e /« ^^^e/vt — ayez toujours cette pensée devant les yeux — et de la plus formidable et sanglante guerre qui ait jamais été, dans laquelle se joue sais rémission le sort de la France, de l'Europe de l'humanité, des idées capitales qui gouverient le monde ! Ce mutilélà est par conséqueU un réformé d'élite, une infortune de valeur rae, une victime extraordinaire, et par-dessus toit précieuse. Pour le remercier dignement et hi rendre facile sa dé-
tresse physique, un secours moral est le plus elTicace. Le premier de nos soins devra être de lui faire oublier la misère corporelle par laquelle il s'imagine encore plus diminué qu'il n'est; il n'y a qu'un moyen d'y atteindre, c'est de l'oublier nous-mêmes, de ne pas lui laisser croire qu'il est désormais d'une classe inférieure et stérile. Mêler le mutilé aux plaisi'S et aux joi( s de notre existence, le placer en avant de nos cérémonies, de nos fêtes publ'ques et intimes, lui persuader que sa blessure l'ennobJit, ne pas craindre de l'assurer (mène si, hélas! nous n'en sommes pas capables)que nous l'envions ! lui donner sans cesse )e sentiment de la supériorité dont il resplendit, afin qu'il ait l'orgueil de son état, au li^u ce n'en ressentir que la gêne et l'amertume, ce sera notre nouvelle tâche. Et en ne ménagemt rien pour rétablir peu à peu, tels qu'ils éUient, les estropiés et les guérir complètement, lotre devoir à nous sera de nous appliquer à re pas guérir de notre primitive ardeur et de nare ancien zèle, à garder notre sensibilité initisie, toujours palpitante et vivante. Celte blessuis-là, la seule que pendant la guerre nousayoïs, nous les civils, reçue par choc en retour en joignant celle du soldat,
il ne faut pas chercher à la panser, à l'atténuer, à la faire disparaître ; il est utile et beau de la garder saignante, jamais fermée, de ne pas permettre que l'habitude la sèche et que l'oubli la cicatrise. Ainsi continuerons-nous de jouer, quand il n'y aura plus d'ambulance, le rôle d'infirmier et d'infirmière, et tout le monde sans exception pourra faire partie de celle Croixfiouge de la paix.
Pour terminer, j'émets le vœu qu'un signe distinctif soit accordé aux mutilés. Ceux qui auront la Légion d'honneur ou la médaille militaire pourront évideram.ent s'en passer. Mais les autres! Combien sont-ils déjà, parmi les plus vaillants, les invalides qui méritaient la citation ou la croix et qui ne les ont pas obtenues? Il serait cruel que, plus tard-, un amputé de igiô parût être la victime d'un accident banal. Il a droit à de la gloire et à de la reconnaissance. Donnons-lui un des deux par un simple ruban qui le caractérisera, qui fera dire en le voyant : « C'en est un ! Il en était ! »
Là question de la cathédrale
13 mars 1915.
Quand on dit aujourd'hui « la Cathédrale », tout le monde comprend qu'il s'agit de celle de Reims. Il n'y en a qu'une, celle-là, pour occuper en ce moment tous les esprits et troubler tous les cœurs. Son martyre la désigne sans qu'il soit besoin de la nommer.
La question de la Cathédrale, agitée avec une inquiétude et une pitié croissantes, peut se formuler en ces mots : « Que devra-t-on faire au sujet de la basilique mutilée? Faudra-t-il la reconstruire, ou la laisser telle quelle? »
Entre ces deux paitis, quelques scrupuleux hésitent, mais le plus grand nombre s'est déjà passionnément [)rononcé.
Commençons par ceux qui prêchent le maintien de l'état de choses.
— Défense, disent-ils, de toucher sous aucun prétexte à ces restes sacrés. Matériellement et moralement, ils sont irréparables. ]\Iatériellement si l'on commettait la faute d'y mettre des ouvriers on serait entraîné peu à peu à tout refaire, et Dieu sait où nous mènerait le vandalisme des restaurateurs ! Moralement le respect de ces débris de gloire s'impose à notre patriotisme autant qu'à notre vénération chrétienne. La cathédrale de Reiras est devenue un ossement sublime, une relique nationale. \ porter la main serait un second sacrilège ; ni des Français ni des catholiques ne peuvent s'en rendre coupables. On la laissera donc dans l'état terrible et magnifique où l'auront mise les coups délibérés des barbares, pour qu'elle demeure comme une preuve et un survivant témoin, dans les âges futurs, de l'ignominie allemande, comme une leçon sinistre et toujours répétée, une accusation toujours dressée, un bras de pierre toujours tendu. Nous voulons que le squelette calciné du temple d'aujourd'hui soit en quelque sorte la châsse des restes du temple d'hier. Ébranlée, décapitée, fixée dans l'horreur, de sa forme définitive, la grandiose ruine, interdisant le pardon et l'on-
bli, criera vengeance, afin qu'à son appel, de toutes les parties du monde, on vienne voir, se rendre compte, et que l'indignation ressentie se retourne en haine contre les bourreaux de la religion, de l'art et de la beauté. De tels vestiges sont des trophées. Aussi nous adjurons Arras, Malines, Louvain, toutes les villes de Belgique saccagées, de garder intactes leurs plaies, et de les montrer sans cesse aux passants de la postérité. Le devoir prescrit d'agir avec le bestial Germain comme fait la Justice, quand, après un meurtre, elle ordonne de ne toucher à rien afin de pouvoir mieux reconstituer le crime et le punir. Si la destruction du sanctuaire déjà presque toute consommée ne se poursuit pas, notre unique soin sera d'empêcher ou de retarder son achèvement, et si les obus continuent leur œuvre dévastatrice, abattant la nef et les tours, et qu'il ne reste plus que les trois arches béantes du porche, on les laissera debout. Et, si enfin le porche lui-même doit s'écrouler dans le chaos du champ de pierres, on laissera vide le chantier d'histoire où s'érigeait la cathédrale de Jeanne d'Arc et de nos rois.
Parmi ceux qui plaident le maintien, certains
ont émis l'idée de différentes affectations : musée de pierres, jardin, nécropole des soldats ensevelis un peu partout, au hasard de la bataille, et dont la dépouille serait rapportée dans ce campo-santo. Belle et touchante pensée sans doute, quoique bien difficile à réaliser. Mais la plupart souhaitent purement et simplement que ce qui subsistera de la basilique soit confié aux soins mystérieux de la nature.
Écoutons maintenant les autres :
— Quel que soit, après le bombardement, son degré de destruction, il faut reconstruire la cathédrale de Reims et s'efforcer, le mieux que l'or^ pourra, de la remettre dans l'état où elle était. La laisser telle quelle? C'est entrer dans le jeu du Barbare. Son but sera atteint. Il se rit bien de l'opprobre et de la flétrissure dont on s'imagine l'accabler par la conservation des ruines! Qu'a-t-il voulu ? Anéantir. La seule réponse que partout il mérite et qui lui sera la plus dure est celle-ci : « Tu n'anéantiras pas. Des cendres que tu as faites renaîtra, miraculeux phénix de notre patriotisme et de notre foi, tout ce que tu as prétendu
détruire. Rien ne périra de ce que tu crois avoir tué. Après ton passage, le plus humble paysan rebâtit sa chaumière... ainsi les mai sons seront relevées, les villes reconstruites. Pareillement aux ponts rompus qui rejoindront en bas la rive d'où ils avaient été coupés, les clochers réuniront de nouveau le ciel et la terre. Et les carillons ranimés martelleront l'azur en sonnant les mêmes refrains. Tout reprendra sa forme ei sa place accoutumées. »
Le plus cruel châtiment pour notre ennemi sera de voir chez nous cette volonté pratique et sereine, cet imperturbable esprit de continuité, ce désir et cette force de résurrection. La vie doit avoir raison en tous lieux des stupides dégâts et jaillir quand même des décombres de la mort. C'est pourquoi, ne resterait-il rien de la cathédrale, arrachée jusque dans ses fondations, nous dirions qu'il faut la réédifier avec la patience de fourmi des artisans du moyen âge qui ne craignaient pas d'entreprendre une œuvre de trois siècles comme s'ils devaient en connaître la fin, remplis du même zèle en posant la première pierre que s'ils avaient l'espérance de voir l'aiguille de la flèche et le sommet de la tour. La plus haute tâche
humaine est de perpétuer. Nous perpétuerons.
Avec une certitude inexprimable nous sentons que jusqu'à la consommation des siècles, il faut qu'il y ait une cathédrale de Reims, continuée, poursuivie à travers toutes les vicissitudes, cent fois endommagée et cent fois réparée, différente et toujours égale, cimentée et habitée par la même pensée. Gela est aussi nécessaire que l'éternelle présence de Notre- Dame à Paris et du Campanile à Venise. La durée de ces ouvrages symboliques se rattache et contribue étroitement à celle de la nation. Après d'immenses périodes d'années et d'années, le monument de la fin pourra n'avoir plus une seule pierre de celui du début, de la fondation, ce sera toujours cependant le même, parce qu'il aura la même âme qui, elle, ne change pas. La ruine, d'ailleurs< exige pour être acceptée un cadre et des conditions, surtout si elle a le droit de prétendre, par son caractère supérieur, à tout ce qui peut le mieux l'accompagner et la servir. Le plus petit château écroulé, sans histoire, une chapelle abandonnée qui n'a plus de toit, ont déjà besoin d'un peu de recueillement pour y conserver de
la dignité dans leur détresse. Quel décor digne d'elle demanderait aujourd'hui la cathédrale de Reims? Si parfait et chargé de passé que soit celui d'hier, il ne lui suffirait plus. Tant que la vie religieuse animait le temple intact, la vie profane de la cité pouvait le côtoyer et battre à ses pieds sans irrespect, mais à présent qu'il est couché, martyr, et qu'il repose dans le suaire de ses débris merveilleux, l'endroit où il gît devient une tombe, le cimetière de sa grandeur. La vie sans gêne el brutale ne peut plus le heurter On ne crie pas, on ne fait pas de bruit entre ces murailles mortes que sont les ruines. Elles veulent être entourées d'une zone de silence et de solitude, et n'admettent l'activité humaine que tout doucement, avec des précautions et à distance. Est-il convenable que les restes de la basilique située en plein cœur de la ville soient exposés aujourd'hui à la promiscuité du mouvement et des aiïaires? Admettez-vous que près du parvis en deuil et des statues déchiquetées passent désormais comme auparavant les autos, éclatent les cris, se tiennent les marchés, s'ouvrent les boutiques, s'étale sur le mur voisin l'afficheréclame? Est-ce que toute cette agitation vul-
gaire et cependant utile de la cité ne vous paraîtra pas choquante, injurieuse?
Et ne nous parlez pas non plus de musée de sculpture... de square archéologique! La seule idée de gardiens et de visiteurs, de touristes parcourant, le chapeau sur la tête, les lieux vénérés où jadis l'évèque sacrant le roi et lui posant sur le front la couronne de Charlemagne disait : « Accipe coroncun », cette idée me révolte et m'est insoutenable.
Même avec des regrets et quoiqu'il nous en coûte, relevons donc toutes nos ruines. Résistons aux poétiques pièges du sentiment. A ce compte-là, s'il fallait garder, à titre d'exemple, dans leur état de dévastation, toutes les églises seulement contre lesquelles s'est déchaînée la rage de l'envahisseur, le nombre en serait trop grand pour que cette décision pût être exécutée. A quoi bon d'ailleuis? Nous n'avons pas besoin, pour nous souvenir du défunt, de voir après lui l'image de sa dépouille. Mieux qu'inerte et glacée, elle reste debout et vivante dans nos cœurs.
Nous n'oublierons jamais, et nous reconstruirons.
A quel parti s'arrêter? Moi je suis pour le second.
Je pense en tout cas, qu'il est sage, avant de prendre une résolution, d'attendre la fin de la guerre. Illuminée alors par les rayons de la paix et le Saint-Esprit de la victoire, la France entière donnera son avis, non seulement la France des artistes, mais celle des savants, des simples, des lettrés, des patriotes, des croyants, des femmes, des soldats. Toutes les voix devront être entendues, et parmi elles, dans un émouvant solo, la voix de Reims, l'admirable cité, gardienne d'honneur de sa cathédrale.
20 mars 1915.
Il convient d'appeler ainsi les familles nombreuses, celles qui, pendant la guerre, ont versé le plus d'enfants pour le pays. Elles forment des pelotons d'honneur. C'est maintenant, mieux encore qu'en temps de paix, et d'une autre façon, qu'elles se font remarquer. Chaque jour, l'étendue et la répétition de leurs sacrifices les signalent. On ne les connaît pas. Il y en a moins qu'il ne le faudrait, mais beaucoup plus qu'on ne le croit, et les exemples qu'elles prodiguent sont magnifiques. Je voudrais voir affichés partout les noms de ces familles d'un héroïsme abondant avec l'énumération de ceux que chacune d'elles range sous les drapeaux. Ouels incomparables états dé service ! Dans son dernier bulletin, V Alliance nationale pour l'accrois-
sèment de la population française leur apporte un hommage qui ne sera jamais rendu avec assez d'éclat et de gratitude.
Voici, dans leur éloquente sobriété, quelquesunes de ces « citations » qui valent les plus beaux ordres du jour :
Le professeur Ch. Richet, de l'Institut, père de huit enfants. Ses cinq fils et son gendre sont à la guerre.
Feu M. Alfred de Fo ville, de l'Institut, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales, avait huit enfants. Ses quatre fils «t ses quatre gendres sont mobilisés. Deux de ses fils blessés et guéris sont repartis pour la bataille.
Le professeur Camille Jordan, membre de l'Institut, père de neuf enfants, dont huit sous les drapeaux.
Le général de Castelnau avait sept fils. Le plus jeune n'est encore qu'un écolier; les six autres sont partis. Trois ont été tués.
Dans une émouvante lettre de deuil de la famille Falcon de Longevialle, neuf frères, tous sous les drapeaux, nous font part de la mort glorieuse de leur aîné.
Le docteur Ducastel, de Montivilliers (Seine-
Inférieure), avait dix enfants dont sept mobilisés. Deux sont morts au champ d'honneur.
M. Joseph Bonnet, blessé en 1870, menuisier à Neuilly-sur-Seine, a dix fils sous les drapeaux, dont neuf sur les lignes des combattants.
Dans la famille Blanc de Saint-Paul (Evianles-Bains), six frères ont eu, à eux six, soixantequinze enfants; Maurice Blanc, à lui seul, a eu vint-cinq enfants, et dix-huit sont sous les drapeaux.
M. Foret, cultivateur à Rigny-sur-Arroux, a douze enfants, neuf garçons et trois filles, tous mariés. Les neuf fils et les trois gendres sont soldats.
Je m'arrête, ne pouvant les nommer tous. On nous dit alors : « Et ceux qui, n'ayant qu'un enfant, s'en arrachent devant l'ennemi, sont-ils moins dignes d'admiration et de pitié? » Non sans doute. Le sacrifice de ces parents-là est le même, à l'heure seulement oîi ils le consentent pour la patrie ; mais leur mérite antérieur ne vaut pas celui des autres parents. Ils ont beau souffrir autant qu'eux, ils donnent moins. Les
premiers, pour accomplir tout leur devoir, s'y sont pris longtemps à l'avance, tandis que les seconds, excepté s'il n'y a point de leur faute, ont attendu, pour le remplir, la dernière minute. Aussi rien ne justifie-t-il mieux l'orgueil d'une famille que de pouvoir déclarer en ces jours de guerre : « A moi toute seule j'ai fourni tant d'hommes... »
Celte générosité patriarcale suscite en nous d'émouvantes pensées. Nous voyons, dans les moments tranquilles d'autrefois, la maisonnée sans cesse réunie, fortifiée par tous les lien^ qui l'attachent; nous entendons à travers le passé les cris, les rires de vacances, le bruit des joyeuses voix qui s'élèvent pour porter d'un bout à l'autre de la longue table aux soirs de fête; nous devinons les conseils, les intimités, la bonne entente, l'harmonie aussi bien que les légers désaccords, la série des inquiétudes matérielles et morales, la duréq des crises de toutes sortes, la succession des faits heureux et malheureux qui, au cours de la vie, ont formé l'idéale petite société, rendue meilleure par les soutTrances mêmes qui résultaient de son accroissement... Et puis tout à coup, au milieu de celte quiétude obtenue et consolidée
avec tant de peine, éclate la foudre de la guerre. En moins d"une seconde la tendre colonie est « démembrée » car jamais cette expression n'a été plus exacte; les enfants appelés sont bien véritablement « les membres », robustes et nécessaires, du corps familial, et, semblables à ceux qu'a décrits le poète, ils sont brusquement disjoints et détachés du tronc dont ils étaient les branches. En les prenant à leur foyer, le sort ne les misse pas ensemble, il les disperse, l'un au Nord, l'autre au Midi, celui-ci fantassin, celui-là cavalier... Peu importe la différence d'uniforme. Etant sous le même drapeau, ils ne sont jamais isolés. Par la vertu naturelle de l'âme et la j-uissance de l'origine, toutes ces parties séparées ne sauraient être incohérentes, elles continnent de remplir au mieux leur fonction comme si elles étaient toujours reliées au point central. Elles restent en liaison avec la source continuelle et vigoureuse de la famille : les parents, qui furent les premiers chefs, qui demeurent la tête et le cœur de l'organisme.
En même temps, nous imaginons la tristesse causée, par l'absence de ceux qui sont partis, dans le cœur et le logis de ceux qui restent. Les pères sont tout désorientés de n'avoir pu,
72 LES GRANDES HEURESJ
comme ils le voudraient pour la plupart, accompagner leurs enfants, et les mères, aussi peinées, s ennuient moins cependant, parce qu'elles ont fort à prier pour tant de monde, avec des intentions et des nuances spéciales pour chacun, et que cela suffit largement à les occuper. Et si elles sont pressées, elles ne font qu'une seule oraison. Dieu permet que ce soit la même qui serve pour tous. Et que de lettres à écrire ! Il y en a plus, hélas!. à envoyer qu'à recevoir. On tremble aux communiqués, et tous les points ^m front sont également sensibles puisque les occa-, sions de craindre se multiplient par le nombre des soldats que l'on a au feu. liais, ici comme là-bas, une grande fierté soutient d'un bout à l'autre la famille. Les dang<^rs décuplés augmentent sa vaillance et la régularisent. Elle devient brave par nécessite, patiente par obligation. Ceux qui n'ont pas atteint l'âge de servir, ou qui Tont dépassé, "essentent l'ardeur de ceux qui jouissent de la bataille, et tous, à la place dilTérente où le devoir les a postés, montent la même garde.
Que la famille non:breuse renonce donc à la modestie <t se décide à être fière. Elle a le droit de s'étaler. ÎNotre reconnaissance infinie
s'élance vers elle. Nons l'admirons et la chérissons cinq, six, huit, dix, douze fois plus qu'une autre, autant de fois que dans sa splendide libéralité elle se dépense et s'expose.
Quand elle n'était, jusqu'ici, aux bonnes vêpres du dimanche, qu'un calme fo^-er de vertus, nous ne nous doutions pas quelle serait, au tocsin du sacrifice, un aussi bouillant dépôt, un aussi profond réservoir de jeunesse et de forces. Nul ne songe à se plaindre aujourd'hui de son débordement et à sourire de son imprévoyance... On la trouve utile et on y puise, sans mesure. Après la guerre nous l'escorterons, avec plus de respect que nous ne faisions avant. Elle en aura besoin, car elle sera moins nombreuse. Il lui arrivera même d'être tellement réduite qu'on la prendra pour une pauvre et malingre famille sans enfants, ou n'en ayant qu'un,... elle qui en avait tant! de si beaux!... Il ne faudra pas s'y tromper. C'est pourquoi nous nous méfierons. Nous voudrons être renseignés, nous aurons à cœur de savoir tout ce que représente d'héroïsme et de richesse cette sublime pénurie, la grandeur qui comble ce vide... et nous penserons à la peuplade perdue en contemplant le désert.
Oui, mais suflîra-t-il de plaindre et d'admirer ces belles familles, surchargées de deuil ? Il conviendra de faire davantage et de suivre l'exemple qu'aura donné leur fertilité nationale. Soyez certains qu'elles-mêmes, ne se jugeant pas dispensées du devoir de demain par les sacrifices d'hier, mais au contraire comme engagées,. seront les premières à réparer leurs immenses pertes. Les autres alors, les petites familles trop j)rudenles n'auront-elles, pas honte? Ne voudront-elles pas dominer leur égoïsme et croître avec acharnement? Qui ne rougirait, à cette époque incomparable, où tant de braves ont répondu à l'appel de la mort, de se montrer lâche ou seulement timoré devant les ordres de la vie? Le plateau de nos décès est si lourd que, pour le relever, il faut un double poids sur celui des naissances. Que d'enfants à venir au monde, afin de garder dans les années futures tout ce qui aura été si chèrement acquis, ces biens terribles de la guerre et les adorables bénéfices de la paix! Déjà, paraît-il, de bons indices nous i)ermeltent despérer. Les enfants de cette génération de 191 5,
pour lesquels se battent les pères, afin qu'ils soient préservés des fléaux d'aujourd'hui, sont particulièrement vigoureux et beaux. II semble qu'après d'aussi larges vendanges, la vigne française refleurisse avec plus d'entrain.
Loin devoir dans cette direction l'avenir sous de mauvaises couleurs, nous croyons donc que la victoire favorisera la natalité. Il nous paraît logique et moral de penser que grâce à la confiance revenue au fond des cœurs, l'esprit de création, de prolongement, et l'orgueil impulsif de la race produiront beaucoup de fruits. Les longs projets prendront leur vol sous un ciel pur. Naître sera quelque chose de nécessaire et de plus important. On aura été tellement attristé par les tombes qu'on n'aura plus peur des berceaux. L'enfant ne sera plus subi par les déserteurs de la paternité, mais voulu et reçu avec joie ainsi qu'une revanche. Et il n'y en aura jamais assez partout, dans toules nos provinces, dans tous les foyers de notre sol agrandi, si nous voulons que la France, ofi'rant à l'image de chacune de ses cellules plus fécondes le spectacle de la concorde et de la puissance, devienne, elle aussi, au premier rang des nations, une belle et nombreuse famille.
27 mars 1915.
C'est la caractéristique du printemps, la plus vive et la plus excitante des saisons, d'éveiller, bien avant sa venue, un étrange et long désir,, une impatience presque sensuelle. 11 est toujours attendu dans un fiévreux transport. Mais je crois bien que jamais, de mémoire d'homme, il n'aura été appelé avec plus d'ardeur que celte année. L'hiver commençait à peine que l'on y pensait, et que Ton en parlait comme d'une époque admirable, lointaine encore, mais décisive. — Le printemps... Au printemps... Ce sera pour le printemps... Ces simples mots, maintes fois prononcés avec un ferme accent, prenaient déjà une signification profonde. Ils semblaient assigner un rendez-vous, f;iire parlie d'un plan, indiquer un point de direction. Us se préparaient à être une date. Au fur et à
mesure que nous traversions, endurcis grâce à elles, les épreuves de l'hiver, nous sentions en effet se préciser et prendre corps toutes les belles idées, qu'avait fait germer en nous, dans les cloaques de la bataille souterraine, ce printemps en marche. On eût dit que, de son côté, il nous guettait avec la même intelligence, et qu'il se hâtait de venir à notre rencontre pour que nous fussions plus vite réunis. Et voici qu à présent, bon auxiliaire de nos projets, et renfort fidèle de la nature, il est arrivé.
Il a sa physionomie habituelle.
Comme à l'ordinaire, à la même échéance, avec les signes que nous lui connaissons, il revient tout pareil à ce que nous l'avons vu si souvent.^Cependant il nous étonne et nous ravit plus que jamais il ne l'a fait, parce que nous savons qu'il est cette année un messager spécial apportant mieuxque delà romance et d'aimables délices.
Qu'offre-t-il donc?
Du nouveau, et précisément celui dont nous avons besoin. Il renferme tous les magnifiques souhaits que nous avons formés et sous la poussée desquels il éclate. Dans une signification différente et plus haute, il annonce la fin
de la guerre de trous et de boyaux, la marche à grands pas à travers l'étendue des plaines, le retour du soleil qui va chauffer le visage et le cœur. Il débouche avec ce prestige d'être l'avant-garde étincelante d'un immortel été, sans que cela lui retire rien, lui fasse perdre un seul de ses charmants et coutumiers attraits. Il les garde tous, mais ennoblis et transfigurés.
Moins que d'autres, croyez-le, les soldats ne sont pas insensibles aux séductions de ce moment divin. Gomme auparavant ils les goûtent' avec volupté ; mais, par une grâce surnaturelle, c'est d'une façon toute neuve, à ce jour, que le charme opère en eux. Vous n'avez pas cru un instant qu'à ces premiers effluves et à ces parfums de la vie qui renaît, ils allaient s'amollir. Vous les connaissez trop bien. Le printemps, au contraire, les ranime et leur donne une secousse. Pour eux, comme pour toute la création, il est le signal d'un redoublement de vigueur, et ce n'est peut-être pas sans raison qu'il commence en mars, dans le mois qui porte le nom du dieu de la guerre. Aussi prend-il en igiô, avec plus de relief, son sens héroïque auquel nos armées ne se trompent pas.
Parmi les millions d'hommes qui travaillent '( aux champs », il n'en est pas un seul à s'illusionner sur ce que lui réserve et lui demande soudain la riante saison célébrée par les poètes de l'amour. Chacun est au courant. 11 s'agit cette fois de toute autre chose que de fleurettes et d'émotions sentimentales. Si le soleil dépense son or, et si la lumière éblouit, si l'air est transparent, la brise embaumée, si la douceur et l'ivresse de vivre ruissellent partout, si l'on est à une de ces minutes où il paraît inadmissible que l'homme meure, c'est uniquement pour que le soldat ragaillardi lutte avec plus de joie. Jusqu'à nouvel ordre, il n'y a que la bataille qui compte et qui vaille la peine. Clartés des aubes, longueur accrue des jours, marche transformée du temps, prodiges du germe et de l'éclosion, rêves de l'esprit, gonflements du cœur, tout doit concourir à l'œuvre de violence rédemptrice et s'y subordonner. Et il est vraiment juste qu'il en soit ainsi, qu'après les noires et monotones fatigues de novembre à maintenant, on obtienne la permission d'élargir un peu le programme. La pièce continue, mais on va changer le décor et l'éclairage. A chaque travail, l'accompagnement, le luminaire, et les conditions qu'il ré-
clame. Quand, sous la neige, on faisait métier de mineur, il n'était pas indispensable que le ciel eût le bleu de la turquoise et que la brise fût légère. Mais dès lors qu'un nouveau genre d'énergie et qu'un surcroît de sacrifices sont exigés de nos enfants, n'est-il pas heureux et comme providentiel que le printemps les aide et leur facilite la tâche?
Ayant compris l'ensemble de leurs désirs, et la soif de beautés visibles qui les altère même en pratiquant la splendeur morale, il s'apprête donc avec un regain de tendresse à les étourdir et à les gâter. Plus abondamment que jamais, il leur donnera ses trésors, le sucre et le miel de ses parfums, toutes ses flatteries délicieuses. 11 prépare le terrain. Il déroule ses gazons afin qu'élastiques au pied ils soient agréables à la vue, et il les rend moelleux pour que le coureur qui tombe se fasse moins de mal. C'est à son ordre que dans les buissons battus par la patrouille, les plumets de lilas caresseront la joue du fantassin. Il modifiera la disposition des feuilles sur la branche afin qu'elle ait au-dessus des képis un balancement de palme, et les tleurs du pommier haché par la mitraille viendront poudrer les régiments de leur frimas
suave. L'arbre ne sera plus un tronc farouche et sans parure, il fournira l'ombre et l'abri de ses rameaux. L'herbe recouvrira les talus, et surtout les tombes éparses des morts glorieux dont elle fera de petits tapis, — des tapis de prière... Même épouvantés, les oiseaux tâcheront, entre deux attaques, de construire leur nid. La sonnerie du coq sera plus matinale, et l'escadrille des hirondelles mettra en fuite la horde des corbeaux. Alors tous les troupiers, redressés dans leurs vieilles capotes, « ainsi qu'en des habits de Pâques », auront conscience d'aller au feu plus gaiement en avril, et d'être les gardes françaises de Royal-Printemps. Et si l'un d'eux, frappé d'un coup mortel, culbute au revers du fossé, le visage contre le sol, peutêtre une touffe d'humbles fleurs, écrasée par sa lèvre, arrosée de son sang, se trouvera-t-elle là juste à point pour engourdir et parfumer son agonie.
D'une façon générale, le soldat à présent comprendra mieux d'ailleurs la maternité de la terre... Les dangers qu'elle court encore et ceux qu'il a déjà bravés pour elle lui ont appris à l'aimer comme il fallait, lui ont expliqué et précisé le sentiment honorable qu'il se conten-
tait jusqu'ici de professer à son égard. Bénéfice des âpres jours durant lesquels on s'est accroché à ses flancs afin de la défendre! Il se produit ce bienfaisant résultat qu'à force d'avoir vécu d'interminables semaines plaqué contre cette terre ingrate et dure, de lavoir écorchée, creusée, de s'être mêlé aux éléments qui la composent au point d'en devenir soi-même un morceau, une motte, et d'y être descendu et rentré, poussirre vivante, de lavoir respirée et fréquentée dans une cohabitation étroite et furibonde... il est impossible de ne pas recevoir la récompense de ses secrets, de ses incroyables spectacles, de ses rassurantes beautés. Elle se révèle aux armées sous un autre aspect. Le nouveau labour qui la déchire la rend plus chère et plus féconde que l'ancien. Le sol de la paix se complète et s'enrichit par les blessures de la guerre, et la tranchée paraît, dans sa sublime horreur, l'apothéose du sillon. Ces vérités natales, ces symboles éternels, le printemps de 1915 les traduit et les développe tout le long de nos lignes, et c'est à leur mystérieuse instigation que les jeunes vétérans s'apprêtent à bondir hors des canaux et des entonnoirs pour prendre du champ sous l'azur. La saison nou-
velle ne les libère pas, mais les enrôle dans une mâle allégresse, et la Gloire qui se drapait dans une toge un peu rigide a mis une robe verte aux plis engageants, à la traîne féminine. L'eau sera moins froide et la soupe plus chaude. Il va être poétique enfin de coucher à la belle étoile. Au souple ruban des routes les chansons recommenceront à se dérouler et les grands cous nus surgiront des cache-nez de laine. Il souffle un vent de galop qui démêle les crinières... Le petit cheval gris déjà renifle au Rhin en tortillant sa bouche pour y boire. — « Je t'y mène », lui dit le hussard qui mâchonne une pâquerette.
Le printemps est aussi l'ami de la convalescence. Il va réjouir les blessés qui guériront plus vite, extasiés près de la fenêtre ouverte sur le jardin ; et il ramènera le sourire d'Afrique aux larges dents de nacre du Sénégalais. Enfin nos prisonniers puiseront.au sein de son atmosphère exquise une résignation plus sereine, et le myosotis d'Allemagne leur chuchotera en français « qu'on ne les oublie pas ».
Car, à l'arrière également, nous accueillons le printemps des villes avec un respect el un amour presque religieux. Nous sommes bien
au-dessus de ses vapeurs, de son trouble frivole ; il nous émeut et nous bouleverse aujourd'hui pour des raisons que nous sentons être sacrées. Tout, jusqu'aux plus modestes détails, vient nous frapper le cœur. Que nous entendions, aux faubourgs, le serin qui s'égosille dans la mansarde où se penche sur sa couture la femme du mobilisé,... qu'un piano timide et ne se jugeant plus désormais sacrilège redise sa sonate aux doigts d'une fillette, ou que les enfants nés d'hier, ceux de la génération de la Marne, essayent leur gazouillement... toujom\s, partout, c'est le même souvenir et la même espérance qui nous traversent. Les fleurs ne repoussent que pour la fête de la victoire. Le buis a l'odeur du laurier. La Semaine Sainte, deux fois mémorable cette année pour la France, lui signifie sa Résurrection.
5 avril 1915.
En attendant celles de cet été, les grandes, voici venir avec Pâques les premières vacances de la nouvelle année, les petites.
Le nombre de ceux qui pourront se les offrir est certainement restreint. Les communications, moins faciles, sont limitées, et puis on n'a pas beaucoup ^le cœur aux parties de plaisir. Et cependant, pour quelque raison que ce soit, de simple distraction, de santé, ou d'affaires, il y aura tout de même, quoique réduit, un mouvement de vacances en 1910, tant est vif et dominateur le désir qui pousse, aux rayons du soleil d'avril, les hommes à se déplacer. Durant quelques jours ou quelques heures il faut changer d'air et aller à la campagne pour saluer le printemps « chez lui », car il ne semble qu'en visite dans les villes. Tout en ayant sans doute sur
8fi LES GRANDES HEURES
les êtres une prise qui leur manque sur l'immuable nature, les événements, dans la soudaineté de leur cours, même tragique, ne les transforment pas d'une façon radicale, et les fléaux, les dangers, les devoirs sont plus capables de modifier l'esprit et de hausser le cœur, que de toucher aux habitudes. Beaucoup de gens ne sauraient renoncer à celle des vacances de Pâques, où ils trouvent une satisfaction physique inofîensive et presque nécessaire. Il n'y a nullement lieu qu'on les en blâme. Il suffira, pour rendre la chose tout à fait acceptable, de décider que la guerre, si elle ne défend pas ce coutumier loisir, prétend du moins l'inspirer et le diriger.
Pour aller au bout de mon souhait, la perfection serait que le voyage de Pâques d'abord et celui de l'été... si on l'accomplit... fussent exclusivement motivés par une pensée patriotique et filiale vis-à-vis de noire sol dont il ne nous est plus, jusqu'à nouvel ordre, permis de nous absenter. Nous devons resler ses prisonniers heureux et fidèles. Il a besoin plus que jamais de notre présence et de notre ombre sur ses routes. Lents ou rapides, quel que soit le but qui les attire, ce sont nos pas qu'il préfère
et dont il est jaloux de garder la trace. Si nous voulons le récompenser, ne foulons que lui. Où irions-nous en ce moment? La France est le meilleur endroit; et dans la France nous choisirons, pour les adopter avec une tendresse continue, les régions martyrisées, ou simplement meurtries. Si nous ne pouvons pas encore y accéder, nous nous avancerons jusqu'au point extrême où l'on aura licence d'approcher, afin de nous sentir le plus près des blessures que nous aurons la douleur d'être impuissants à guérir, et nous croirons que malgré toutes les tranchées, un peu (le notre cœur franchit les lignes et se fait, de l'autre côté, reconnaître à nos frères captifs.
Une fois dans ces zones, chaudes encore des furieuses luttes d'hier, avec quel attentif respect nous les explorerons ! 11 ne s'agira pas là d'une promenade pareille à celles d'autrefois. Nous serons en plein air dans un temple immense et comme illimité, où finit à peine de se célébrer, ainsi qu'une magnifique et sanglante messe, le sacrifice de la guerre. Tout aura contribué à la cérémonie : la grande route et le petit chemin, la crête et le vallon, la ferme et le château, la porte et la fenêtre, la tour elle clocher. Pas un
pouce déterre, pas un pan de mur, une cheminée, un toit, pas un arbre, pas un buisson, un pilier sans histoire, un vif caillou, qui n'aient, plus ou moins, participé à la bataille comme accessoire, témoin, décor, ou personnage muet, qui n'en aient subi les péripéties de coups et d'injures et qui n'en gardent longtemps après, même çà et là miraculeusement intacts, une épouvantable solennité. Le ciel et l'eau, ces miroirs fragiles et indifférents d'une heure, d'une minute, n'ont pu s'empêcherde conserver exprès en eux-mêmes des reflets du terrible orage afin de nous les présenter. Partout, et d'une pointe à l'autre de leur étendue frémissante, ces pays à vif nous attendent, nous désirent. Depuis qu'ils ne sont plus défoncés par nos soldats auxquels ils étaient si heureux de prêter l'abri de leurs lianes entr'ouverts, ils réclament notre amour ; et même notre curiosité leur fera du bien.
N'en déplaise aux autres contrées du territoire que leur situation géographique n'a cessé depuis longtemps de favoriser, nous les négligerons un peu pour nous porter vers celles qui ont le
cruel avantage de jalonner le chemin de l'invasion. Nous serions des ingrats de ne pas courir tout de suite prendre de leurs nouvelles et nous assurer de visu de Tétat oïi les a réduites leur opiniâtre résistance. Elles montrent toutes les blessures qu'elles nous ont évitées. Nous n'avons qu'à les regarder pour comprendre ce que nous serions, si elles n'avaient pas été là, sur le passage fatal, résolues à recevoir les outrages qui nous étaient destinés. C'est pour nous qu'elles ont souffert et souffriront encore par la suite avant que leurs plaies ne se cicatrisent. Il est donc juste que notre fraternité, nos secours, notre or, en un mot tous nos soins, affluent à leur détresse.
Elle est inimaginable.
Malgré ce qui nous en a été dit, nous ne pourrons nous en faire une idée qu'après l'avoir contemplée et touchée. Physiquement, les civils sont tenus trop à l'écart dans cette guerre. Je n'ignore pas que c'est une nécessité, à laquelle ils sont contraints, malgré eux, par de sages mesures. Mais à force de vivre ici presque aussi facilement qu'à l'ordinaire (je neparle bien entendu que des gens aisés), ils finissent par oublier qu'à une distance qui n'est pas très
grande, les morts jonchent la plaine, et que les villages s'écroulent ; ou du moins, s'ils y pensent, ils s'y accoutument avec un calme qui confine à Tégoïsme. Certes l'autorité a raison de s'opposer à ce que nous voyions couler le sang puisque nous n'avons pas l'honneur d'être admis à répandre le nôtre, mais empressonsnous d'aller rechercher, au moins après la bataille, les traces qu'a laissées partout ce sang libérateur. Même pâli et desséché, il nous rafraîchira la mémoire, il nous fera venir aux yeux les larmes qu'il mérite et que nous n'avions pas versées.
Dès que nous aurons quelques moments de liberté, nous les consacrerons donc à ces pays recommandés par le ravage. Oïi a passé le cyclone, nous passerons à notre tour. Nous irons questionner les courageux survivants des dangers que nous n'avons pas courus. De leur bouche, nous apprendrons des récits grandioses que nous transmettrons, afin que la chaîne de vengeance et de vérité se prolonge de génération en génération, sans être jamais rompue. Chacun dans sa sphère et selon ses moyens, il faut que ceux qui ne se sont point batlus se créent des poignants souvenirs de l'épopée dont ils ne fu-
rent pas les acteurs. Ces souvenirs cruels, mais toniques et sains, leur seront fournis par le tableau des villes renversées. Les inévitables ruines qu'avec lenteur, au long des âges, le temps a causées, inspirent la mélancolie, et le sortilège de leur beauté nous désarme. Au contraire, au milieu des ruines hideuses, faites par l'ennemi, Tàme toujours se relève, et le moral se reconstruit; c'est la revanche de l'incendie et la leçon des cendres. La bonne haine se rallume à ces foyers éteints. Aucun ne sera négligé.
Cela, évidemment, ne pourra pas s'accomplir en un jour. Pendant plusieurs années, nos vacances tout entières seront absorbées par cette pacifique et différente occupation. Vous imaginez-vous ce qu'il nous faudra de semaines et de mois, si nous prétendons ne rien laisser, pour visiter tous les départements victimes de la barbarie allemande, sans compter, près de nous, la douloureuse et chère Belgique? Peu importe. On y mettra le temps. Et l'on procédera sans hâte, avec ordre et méthode, comme eux hier, quand ils détruisaient à tète reposée.
Nous voudrons en eflet tout connaître, et à fond, aussi bien les grandes villes à cathédrale
mutilée que les bourgades anéanties en deux coups de canon. Nous n'aurons pas de partialité dans notre itinéraire. Ce n'est pas l'importance du lieu qui décidera de la longueur de la station. Tous les endroits d'ailleurs qui ont reçu le divin baptême du feu, si infîmes et ignorés qu'ils fussent hier, sont devenus aussitôt célèbres et rayonnants de gloire. Le nom du moindre hameau resplendit comme s'il était celui d'une capitale. Les communiqués de chaque jour, qui nous entretenaient de nos armées, ne se sont pas bornés à ne renseigner que nous. Ils avaient une portée et un vol qui les a lancés aux quatre coins du monde. A cette heure la Bassée, Vauquois, Notre-Dame-de-Lorette... sont connus au delà des mers les plus lointaines. On sait en Chine ce que c'est que les Hurlus, et Berry-au-Bac est réputé dans les deux Amériques.
De toutes parts, après la guerre, les étrangers se mettront en mouvement pour venir visiter ces lieux immortels. Nous aurons à cœur de les honorer avant eux. Qu'il sera passionnant alors, sur les routes à peine réparées où nous pourrons suivre encore la marche de nos soldats, de refaire leurs étapes, de remuer avec les
roues heureuses de nos limousines, un peu de la même poussière que soulevaient les camions, les convois d'artillerie, et les autos blindés ! Quand il nous arrivera plus lard, aux bois Leprêtre et de la Gruerie, d'être seuls, dans le silence revenu, là où naguère retentissaient de si horribles bruits, et que nous nous arrêterons pour entendre craquer la feuille et chanter l'oiseau... ah! quel contraste, et quel émoi! Que de pensées nous assailleront le soir en voyant surgir le ciel à travers les branches raccourcies des derniers arbres encore debout! Méditation déchirante et féconde oii nous épuiserons toutes les ressources du souvenir,... qui, en s'évadant de la réalité, passera du rêve m l'examen de conscience, et à la fin de laquelle nous toucherons vraiment le fond sensible de notre âme. De ces sublimes promenades, nous sortirons toujours brisés par les fatigues de nos défenseurs, éblouis de leur gloire, mais aussi toujours améliorés pour avoir subi la bienfaisante contagion des anciens champs de bataille.
Ces nouveaux et beaux voyages, remplaçant la banale série de ceux d'autrefois, seront
menés avec une gravité recueillie qui, bien entendu, n'aura rien de funèbre, mais ne se laissera pourtant pas non plus profaner par un excès d'allégresse. Il faudra bien se dire avant de déjeuner sur l'herbe, nimporte où, qu'on va peut-être s'asseoir sur des tombes. La pensée de la souffrance et de la mort ne sera jamais bien loin, elle circulera parmi nous avec douceur en conduisant de chers fantômes... Pour nous mettre mieux dans la note, nous nous efforcerons d'ailleurs, chaque fois qu'il sera possible, de faire ces excursions « avec les enfants ». Ce sont eux qui régleront la tenue, dicteront le programme, et seule leur pure et innocente gaieté, qui a ses droits, déterminera jusqu'où peut aller, sans irrévérence, la nôtre. Je ne vois vraiment qu'eux — ou des soldats — capables de servir de guides.
Du premier coup ils nous conduiront aux bons endroits, h la lisière où Ton s'est tant battu !... au mur où l'on a tant fusillé,... aux ruines déjà ensemencées par le vent, à l'église où Ton prie bien mieux depuis qu'elle est à ciel ouvert. Un curé, revenu de loin, qui n'aura fait en reprenant la soutane que changer de capote, surgira des débris pour raconter... à moins que
ce ne soit plus le même, parce que l'ancien se sera prosterné pour toujours, en officiant, à l'autre autel, celui de la Patrie. Plus d'une mère en deuil suivra le cortège, comme absente, et passera, sans les remarquer, sous les nouvelles enseignes des auberges rebâties -.Anotre Joffre! Au grand-duc Nicolas/ Aux bords du Rhin,... tandis que des soldats, des amputés, tout vibrants d'avoir reconnu, de longs mois après, la place exacte où ils ont été fauchés, où on les a relevés, s'écrieront : <.< Dire que c'était là ! que j'ai vu tout ça ! Quelle guerre ! » Ils seront fiers d'eux, de la France. Leur sentiment nous gagnera.
Nous recevrons tous ensemble, à cet instant, sur le front, et sur la poitrine, à l'endroit des médailles, le baiser chaud, vaste et profond de la Victoire.
Faisons au plus tôt ces voyages...
10 avril 1915.
Quand il vous arrive de revoir, au passage, après plusieurs mois, un des vôtres, un soldat,, revenu de la ligne de feu, vous ne pouvez vous empêcher d'être frappé du changement qui s'est opéré en lui. Ce n'est plus le même. Sans doute, au bout de quelques minutes, vous le retrouvez, dans l'ensemble, tel que vous l'avez connu jusqu'ici, mais cependant, à chaque seconde, différent de l'homme d'autrefois. Quelle est donc cette étrange métamorphose qui se constate, s'éprouve, et se sent plus peut-être qu'elle ne se manifeste vraiment par des signes d'une évidence matérielle? Dès qu'on la cherche elle se dérobe, et, aussitôt qu'on l'oublie, elle réapparaît. Il est difficile de la nier. Votre surprise est grande. Non que vous ne vous
attendiez à un changement de la personne, mais pas à celui-là. Il est inexprimable et comme mystérieux. Vous essayez de l'analyser, vous le serrez avec rigueur. Réside-t-ii dans l'altération des traits, dans l'amaigrissement du corps? A-t-il pour cause une autre allure, un nouvel aspect extérieur? Oui certes; mais ce n'est pourtant pas tel ou tel de ces indices qui suffit à le constituer. Bientôt vous déchiffrez l'attachante énigme dont le mot, qui ne demandait qu'à se livrer, se révèle tout à coup. Cet air nouveau, discrète et mystique parure du troupier de igiô, s'appelle la gravité.
Tous les hommes de nos armées, sans nulle exception, sont graves, manière qui n'a rien de commun avec la tristesse, car le sérieux des soldats ne leur défend pas d'être gais. Mais leur gaieté elle-même s'est aussi tempérée, elle a perdu volontairement ses éclats un peu juvéniles du début pour s'espacer, se régler et ne jaillir qu'au moment précis oii elle est indispensable et où rien d'autre ne peut la remplacer. Le rire de guerre n'a pas perdu ses droits, mais, à l'exercice, il est devenu plus perspicace, et, au lieu de se gaspiller, à présent il se ménage. Par le prestige de cette gravité dont il est tout
empreint des pieds à la tête, notre combattant réalise sa perfection totale et définitive. Il trouve en elle son résultat, sa récompense, et le plus beau des avancements qui se produit à son heure naturelle, car on ne pouvait pas l'obtenir à peine engagé ; il fallait qu'on le méritât. C'est fait. Voici l'homme des tranchées avec sa physionomie complète et magnifique.
Traversé par des rayons venus en même temps du dehors et de l'âme, le visage est un pur miroir qui réfléchit deux ciels; tour à tour il s'éclaire et s'assombrit comme eux, avec la même rapidité de franchise. Démuni de toutes ses pensées, pour n'en mieux garder qu'une, le front s'offre, barré d'audace et de patiente résolution. Quant aux yeux, ils résument un poème de force inébranlable et de calme énergie. Une vie plus puissante les embrase soudain, au sommet de l'être retourné jusque dans ses profondeurs et dont ils sont la flamme obstinément entretenue. Ils montrent une souveraine sagesse. On se rend compte que tout ce que peuvent savoir ici-bas des yeux, ils l'ont appris, et que dans le domaine de l'horreur, rien d'inhumain ne leur est étranger. Quand on plonge en eux pour y lire on voit écrite tout
au long l'odyssée de l'expérience. Ils méditent davantage et portent plus loin ; ils ne se souviennent plus d'avoir pleuré, et bien souvent ils oublient de dormir. Une grande et paisible fixité leur reste d'avoir jour et nuit contemplé en face la mort qui n'a pas osé les fermer.
Et la voix a pris de même un autre son, plus bas et plus sévère. La parole, lente et sûre, sans inutile précipitation, apprécie l'importance des choses qu'elle est tenue de formuler; elle les pèse, les détache, elle prétend qu'on les retienne ; elle paraît, mot par mot, les dicter à l'historien, car le soldat n'improvise pas, et tout ce qui sort de sa bouche a reçu dans le feu le baptême de la vérité.
Après le,regard et l'accent, — le geste, l'attitude, tout le reste a changé aussi dans les façons de ce nouvel homme, détendu et armé par la robuste philosophie de la guerre. Méditatif et plein d'espoir, commandé par une idée supérieure, il n'est plus seul avec tout ce qui l'encombrait, il a cette figure des religieux, dos savants, des grands absorbés par un sujet éternel. Il donne l'impression d'avoir subi tout à coup le choc inattendu d'événements terribles, de formidables révélations qui pouvaient
le tuer et dont cependant, par grâce d'En-Haut, il a réchappé, plus confiant et plus fort. On s'étonne que ses cheveux n'aient pas plus souvent blanchi. Il dégage enfin cette affirmative impression que rien ne peut désormais l'étonner ni l'effrayer; il est d'avance au-dessus de tout. Et, non seulement les dangers, la douleur ne sauraient maintenant l'émouvoir, mais l'avenir lui-même, les surprises de l'inconnu, ne sont plus de taille à le troubler. Modèle accompli de résistance et de hardiesse, exemple de bravoure militaire et de tous les courages, type de l'honneur et du devoir, parvenu et haussé au dernier point de lui-même, le guerrier français, harmonieux et réglé, se montre donc à nous dans l'auréole acquise de cette maturité qui couronne sa perfection. L'universel respect que nous avons pour lui s'en trouve consacré.
Tel est le premier changement notable de la guerre. Tandis que beaucoup de moralistes se tourmentent de savoir et de déterminer quelles seront les transformations sociales de demain après l'immense événement, la plupart ne son-
gent pas qu'avant les choses ce sont les hommes qui commencent par donner le signal, et que, dans l'homme, sans attendre la fin de la lutte régénératrice, Taspect extérieur s'est déjà modifié.
Comprendrons-nous que ce renouvellement physique n'a de valeur et de signification qu'autant qu'il est la marque immédiate du plus pur moral auquel il correspond, et qu'il annonce par la splendeur du visage, la sérénité de la voix, et la prophétie du regard ? Notre frère des tranchées, tout en étant notre cadet, a pris sous l'uniforme l'autorité d'un aîné. Il nous déclare par sa tenue générale qu'il est prêt, au lendemain des batailles, pour les campagnes futures. Mieux que de redevenir ce qu'il était autrefois,' il restera ce qu'il est aujourd'hui. Personne ne pourra s'y tromper. Du premier coup on reconnaîtra ceux qui auront fait la guerre et porté les armes. Sans qu'ils aient besoin de le dire on s'en apercevra, car ils seront malgré eux trahis par leur noblesse indélébile. Grâce à la désignation du passé ils deviendront d'innombrables vedettes, ils continueront par habitude à se distinguer, à s'exposer, à être les agents de liaison, les hommes
de bonne volonté, les serviteurs actifs de la patrie.
Dès à présent notre travail le plus simple et le plus pressé consiste à nous mettre en état, quand reviendront ici les pèlerins de la victoire, de ne pas trop démériter d'eux. Ne serait-il pas nécessaire, de profiter d'abord de leur glorieuse absence, pour nous modifier un peu tout de suite, afin qu'à leur retour ils fussent aussi frappés du changement qu'ils trouveront en nous? Imitons-les. Ou du moins tâchons, dans nos lignes. Que leur maturité, enfante et crée la nôtre. Ne laissons pas se dissiper ces leçons d'héroïsme ininterrompu et subissons, en la provoquant, la répercussion du sacrifice. Cette tempête inévitable nous aura été utile si elle nous a instruits, si elle a opéré, comme celle d'un organe affaibli ou faussé, notre rééducation. Souvenons-nous d'avoir été à la rude et savante école, à l'école de guerre. Qui oserait dire que nous n'en avions pas besoin pour apprendre les grandes lois de la paix qu'elle a seule mission d'inculquer? Réfléchissons. Au moment où nos horizons vont s'élargir, descendons en nous-mêmes, dans les petits souterrains de la veille où nous retenait une
égoïste prudence, et comparons à nos anciennes préoccupations, à nos anciens désirs, à nos anciennes et médiocres convoitises, tout ce qui depuis huit mois fait la torture et la soif de nos âmes amplifiées. Quelle que puisse être, lourde ou légère, la somme des tribulations, des souffrances, nous sommes bien forcés d'avouer, quand même, que nous valons mieux en cette heure douloureuse et capitale qu'aux minutes de plaisir et d'étourdissement, et que le geste des épées nous a dégagés. Il nous indique, de loin, mais avec netteté, le vrai point de direction. Nous sommes à présent sur la voie, nous en avons la certitude. C'est dans ce sens, et pas ailleurs, qu'il faut marcher pour arriver oîi nous voulons.
Qu'on ne s'imagine pas en effet que la maturité précieuse des soldats leur soit réservée. Elle n'est interdite à personne. Ayant la volonté de l'obtenir, nous pouvons, quoique par des moyens différents, yprétendre avec succès. Nous ne l'atteindrions peut-être pas tout seuls,... heureusement nous sentons là nos vaillants amis, empressés à nous servir. Par la logique du dévouement, tout bien dans cette guerre ne doit-il pas venir d'eux? Rien ne s'établit sur
place et à distance, dans le présent et en vue de l'avenir, que par eux. Ils sont les artisans et les dispensateurs de générosités qu'ils ne soupçonnent pas. Ce qu'ils gagnent nous enrichit et ce qu'ils perdent nous est aussi accordé, nous revient, par droit de succession fraternelle. Vivants ils nous prêtent leurs vertus et morts ils nous les lèguent. Nous sommes donc obligés d'accepter Théritage et d'en faire l'emploi prescrit. Si nous éprouvons tout à coup que nous sommes mûris par une pensée plus profonde et plus haute, et qu'un feu plus pur ré-, chaufîe nos veines, c'est que Tâme et le sang de ceux qui tombent à toute heure refluent en nous et nous débordent. Chaque jour, du front à l'arrière, s'accomplit le miracle de cette transfusion.
il avril 1915.
Entre tous les mutilés, le soldat aveugle est le grand martyr de la guerre.
Mais, en même temps que son exceptionnelle infortune le frappe plus fort et le désigne à la prédilection de la pitié, elle le met en évidence et le surélève. 11 apparaît comme la victime, complète et poignante, d'une sorte de destin tragique, et ce privilège redoutable fait de lui un dignitaire de la souffrance, un héros du sacrifice. Il évoque l'antiquité, des sommets de laquelle, la tête haute et les bras en avant, il a l'air de descendre. L'étendue de son malheur le rend majestueux, presque sacerdotal. On peut l'honorer sans injustice et lui réserver une admiration plus compatissante qu'aux autres disgraciés de la bataille, car il perd non
seulement ses yeux, qui sont tout, mais par là même il n'a plus qu'un demi et imparfait usage de ses bras, de ses jambes, privés de surveillance et condamnés à l'insécurité. Il est un prisonnier qui n'a même pas Fespoir de l'évasion.
Nous serions inconsolables d'accroître son supplice en essayant de l'exprimer, mais convient-il, à ces heures épiques, où le courage et le renoncement dominent toutes les épreuves, de glisser sur le sort de l'aveugle et d'en taire ou d'en esquiver la cruauté sous prétexte qu'elle est trop douloureuse?
Nous hésitons à le croire.
Lui-même, ce soldat, dont nous ne soupçonnons pas la splendeur de vaillance homérique, serait peut-être le premier à prétendre connaître la vérité que nous redoutons pour lui. C'est la seule chose à présent qu'il puisse et veuille « regarder en face ». Ces lignes, en tous cas, ne sont pas tracées à son intention personnelle, mais à la nôtre. Si l'aveugle de la guerre en fournit le sujet, elles ne lui sont pas destinées. Leur but est précisément, par un aperçu, nécessaire et rapide, de la tristesse et de l'angoisse où il se trouve à présent renfermé, de nous
jeter vers lui, de vaincre la gêne nerveuse et l'instinctif effroi que procure son incomparable misère. C'est pour apprendre à le plaindre — sans le lui dire — et à l'aime davantage, que nous nous efforçons de ne pas fuir la pénible impression qu'il nous cause. Nul ne soulagera un peu ses souffrances qu'après les avoir entièrement approfondies. Or, il saute à l'esprit de chacun, bouleversé à cette seule idée, que perdre la vue est la catastrophe par excellence. A ces mots, la sensibilité s'effare et se révolte, ainsi que devant un fait inadmissible et monstrueux. On comprend mal que pour l'homme — dont elle est le besoin et la condition — la lumière ne soit pas à Tabri de toute menace et de toute surprise, et que les yeux, par lesquels on jouit de ce bien suprême, n'aient pas obtenu du Créateur l'invulnérabilité. Mais le vif combattant de la veille que nous observons aujourd'hui sans défense, immobile, et la figure couverte d'un bandeau comme un parlementaire, nous offre une image autrement affreuse que celle de l'aveugle de la paix. Plus que personne, il méritait que la guerre, en le réduisant, lui laissât au moins ses dernières armes, lui permît de conserver cette précieuse et franche épée qu'est le regard. Pour nous
expliquer le sens d'une telle mesure, nous en arrivons à nous demander si les braves qui en sont l'objet ne se trouvent pas, au contraire, dans l'échelle des titres, marqués d'une mystérieuse faveur. L'immensité de leur détresse physique ne serait-elle pas la rançon d'un nouvel état de perfection morale? Peut-être ce que nous prenons pour une déchéance est-il une apogée? Raccrochés à cet espoir, nous ne trouverons pas invraisemblable que la cécité des soldats soit une sanctification.
Comment aurait-on l'égoïsme d'écarter les inévitables pensées qu'inspirent ces malheureux? Elles ont un droit sur nous. Je suis forcé de m'}' livrer. Le soldat qui ne peut plus marcher seul et que l'on conduit me trouble, me désole. 11 gâte ma vie. Je me fais du mal à me représenter sa souffrance, et je sais, tant elle est grande, que, même en y prenant part, je ne la diminue pas. Cependant, m'imaginer son supplice est encore une des meilleures façons de me rapprocher de lui, de faire que mon désir le rejoigne plus directement.
La première de ses tristesses, que je devine,
est de se sentir à moitié privé des joies de la victoire. Toutes, sans doute, ne Tabandonneront pas; il en connaîtra quelques-unes. Mais celles que devaient lui prodiguer les yeux, celles-là, si pleines, si étourdissantes, si gaies — plus attendues — d'une qualité si française... il faut qu'il y renonce. Les uniformes, les drapeaux, les bras levés, la folie peinte sur les traits, les soulèvements de la foule, ivre de tendresse et de gloire... il n'en recevra pas le choc et le baiser. Les fleurs qu'on lancera pourront distribuer leurs parfums à ses narines dilatées... il ne suivra pas dans l'air le vol des bouquets et la trajectoire des roses. Toutes les couleurs lui échapperont... la robe des chevaux et celle des femmes, les gestes de la troupe et du peuple, les remerciements du sabre et le salut des plumes blanches. La magnifique et délirante scène du Retour aux innombrables tableaux, aux cent actes divers, se déroulera pour le réformé du triomphe, même s'il y participe, dans une obscurité pathétique et retentissante, au fond de laquelle il essaiera de coordonner le chaos de sa tête et de son cœur. Celte épreuve sera la pire. S'il la traverse indemne, elle aura trempé à jamais son énergie et cuirassé sa rai-
son, car il eût accueilli de meilleure grâce son destin, s'il avait été sûr d'assister comme tout le monde à l'unique cérémonie, s'il lui avait été accordé do la bien graver, avant qu'il fût noir, sur le tableau du souvenir, et de dépenser, en se consumant à cette occasion, la dernière flamme de son organe condamné à mort. Même cela, cette juste et simple récompense lui est refusée. Soit.
Mais en attendant ce dur sacrifice, combien d'autres déjà, qui vont l'y préparer, se dressent devant lui ! Je ne puis me résoudre à les énumérer. Lui-même est obligé de se détourner de leur enseml)le et de ne les traiter qu'un par un. Et cependant, l'être abattu, qui semble annihilé, trouvera peu à peu dans des sources jaillies soudain ou ignorées jusqu'ici de lui-même, la force prodigieuse de se reprendre et de s'organiser. La gnlce d'état est en vérité sans limites. Quand on y réfléchit bien, le miracle par lequel l'aveugle arrive à se refaire une autre existence qui prolonge et achève l'ancienne, est plus étonnant encore et plus significatif que celui qui se bornerait tout simplement à lui rendre la vue. Celte force indispensable qui nous stupéfie, nous qui som-
mes toujours « du côté de la lumière », l'homme éteint, si faible et si humble qu'il soit, la possède généralement. On peut donc affirmer qu'elle ne manquera pas au soldat pour qui le courage est une vertu fondamentale, un exercice habituel. Songez toutefois aux degrés qu'il devra franchir, aux chemins de patience et de vertueuse douceur par lesquels il lui faut passer avant d'en arriver à ce point où le providentiel et mystérieux travail donne son résultat, où l'extraordinaire adaptation est un fait accompli!... Et puis, un moment viendra où, dans le temps n'ayant plus pour lui son caractère et sa durée d'autrefois, le retraité de l'ombre, le soldat aveugle aura accepté, se sera soumis, par esprit de discipline et pourra dire, en racontant ses campagnes : « Voilà ce que j'ai vu )■>, sans que rien, même le mot navrant de voir, fasse tressaillir son impassible visage devenu pareil à ceux des dieux taillés dans le marbre et dont les prunelles n'ont jamais eu de regard.
Ah ! pour les conduire, sans heurts ni secousses, jusqu'à cette plaine de quiétude intérieure, jusqu'à ces oasis de grave sérénité, ayons tous les soins, les plus minutieux et
les plus délicats, employons à Tinfini toutes les ressources de la tendresse et de la fraternité ! Allons chercher leur pensée, et frapper à la porte de leur maison sans fenêtres; soyons les clairvoyants des désirs quils nous taisent. Le soldat de la guerre, aux yeux encloués, exige tout de nous parce qu'il ne demande rien. Lui qui se croit un éternel absent, qu'il nous sache là, toujours présents. Que son inertie nous remue. Agitons-nous, sans désordre, autour de son stationnement. N'attendons pas que sa mam nous quémande pour la saisir ; que la nôtre la première Taborde sans le surprendre. Appliquons-nous surtout à rassurer sa continuelle inquiétude afin qu'il ne se sente qu'à la merci des attentions et de la bonté. Mieux que d'autres, les femmes s'acquitteront de cette tâche entraînante et sacrée. Parmi elles, déjà, plus d'un OEdipe des tranchées a trouvé son Anligone, et plus d'un Tobie, son ange.
Et nous voulons espérer — mieux que cela, nous croyons — qu'après avoir eu ici-bas les joies supérieures et enchanteresses de la mu- ,
sique, après avoir goûté l'amitié plus profonde |
et plus dévouée des hommes, la tendresse plus soumise et plus intelligente du chien, les mj-stérieuses caresses de la brise, les délices plus suave des odeurs, les beaux et inconcevables poèmes de l'âme aperçue enfin, et le charme apaisant ('e la réflexion sublimée, calme et toute pure, que plus rien désormais ne trouble et n'égare, les soldats aux paupières inutiles, dans un autre séjour, seront dédommagés de façon magnifique.
Mineurs de la patrie, vous remonterez de vos puits. Le charbon de la foi qui brûlait dans vos caves rallumera tout à coup les deux lampes de votre front. Aveugles des armées, la mort en vous prenant vous ouvrira les yeux ! Car on vous doit — et vous l'aurez — tout un arriéré de lumière. Là où vous serez, vous ne marcherez plus, hésitants, vous courrez, rapides, ayant laissé les bâtons dont vous tâtiez la terre afin d'en trouver la sortie... Et, placés en première ligne, en tête des grands blessés, comme des éclaireurs, vous pourrez fixer le soleil. Trempées par le feu de la bataille et par les ténèbres du sacrifice, vos prunelles seront préparées à soutenir l'Eclat divin. Vous serez la garde d'honneur du Buisson ardent.