‹ Les grandes heures (volume 5)Chapitre 8 sur 12 · avril · texte numérisé non relu

avril

Il y a des gens qui, aujourd'hui, ne veulent pas admettre l'optimisme. C'est leur bête noire.. Ils foncent dessus dès qu'ils l'aperçoivent et le traitent durement.

Vous n'êtes pas sans connaître quelques-uns de ces « francs-tireurs du pire ». A peine, avec la réserve et la gravité que comporte une élémentaire sagesse, avez-vous exprimé devant eux des opinions qui relèvent de la confiance et de l'espoir, qu'aussitôt vous les voyez changer de visage, comme menacés et atteints jusque dans leur honneur. Ils ne vous laissent même pas le temps d'exposer vos raisons tonifiantes. Ils les repoussent d'avance et par principe. Les voilà déchaînés, à ce point que le véritable et unique ennemi, celui de la guerre, passe au second

plan et que vous avez la perception très nette de devenir le principal adversaire de la minute. On vous combat pour l'espérance que vous placez dans la bataille et dans les combattants. La tristesse sombre et sans remède, la constatation, froide ou indignée, des maux et des douleurs, la récrimination générale sont les seuls sentiments choyés par ces apôtres de l'amertume. Opposant à toute parole de réconfort et à toute pensée rassurante Thorreur étroite et systématique des faits, le chiffre des blessés, des disparus, et abusant des dommages d'une situation qu'ils vous reprochent comme si c'était vous qui l'aviez créée, ils fulminent sans désemparer.

Leur connaissance de tout ce qui peut troubler et déranger un homme impressionnable est profonde. Maîtres de l'irrésolution, doctrinaires du doute et de l'abattement, ils possèdent l'art de noyer, en les mouillant peu à peu avec adresse, les poudres de la volonté. Ce sont les sapeurs glacés du courage d'autrui. Prenant toujours les deux points extrêmes d'un événement ou les disparates d'une question, et les rapprochant à dessein pour mieux les différencier, ils s'appliquent à en tirer des brusques

Ufi LES GRANDES HEURES

effets de contraste à l'aide desquels ils se figurent avoir raison, u Est-il possible? Quand le sang coule à flots dans les deux tiers de l'Europe et jusqu'en Asie... vous trouvez que tout va bien?... — Cependant nous ne remportons que des succès. — Je vous l'accorde... Mais à quel prix? » — Dans leur cerveau les idées mornes et rétrécies et dans leur bouche les mots dissolvants se liguent pour fournir à chaque minute la riposte fâcheuse. Vous leur parlez de gloire, ils vous montrent les ruines. Vous sonnez l'Angélus, ils font tinter le glas; et quajid vous agitez les drapeaux ils déplient des linceuls.

Que faire? Les persuadera-t-on jamais?

Faut-il même l'essayer? Ils ne comprennent pas. Non par manque d'intelligence, car il n'est pas obligatoire d'être « un aigle » pour posséder la force et la fierté de cet oiseau supérieur, mais les pessimistes de la guerre ne comprennent pas parce que le désir, la volonté du bien et du mieux quand même leur manquent totalement. En vertu d'une optique morale depuis longtemps faussée, ils voient défectueux, et —

quoiqu'ils ne s'en rendent pas compte, j'en suis certain — la claose qui cloche, l'entreprise laborieuse ou qui du moins leur semble telle, exercent sur eux une espèce d'attraction maladive parce qu'elles correspondent à la tournure secrète d'un esprit méfiant et toujours désapprobatif.

La capacité de leur mauvaise foi est inouïe. Quand vous exprimez votre satisfaction grandissante, le calme inaltérable de votre cœur et l'orgueil des temps miraculeux que nous vivons, ils savent parfaitement que ces termes d'agrément, fournis par une large pensée d'ensemble, ont une valeur proportionnelle, une qualification de résultat et que leur sens courant est transfiguré par les faits extraordinaires auxquels nous sommes tenus de les appliquer. Peu importe. Ils feignent de croire que l'optimiste est une espèce de commis voyageur du patriotisme, qui boit du lait dès que le sang coule, et qui n'est jamais aussi à son aise et dans son élément qu'au milieu de catastrophes dont il a rêvé toute sa vie en les appelant de ses vœux. A qui de nous n'est-il pas arrivé, aussi bien le soir d'un petit échec que le niatin d'un grand succès, d'être attaqué par le pessimiste avec un : « Eh

bien? vous êtes content? » Et ce content, dans les deux cas, était plein jusqu'aux bords de choses sous-entendues, mais d'une affreuse clarté. Cela voulait dire, à propos de l'accroc : — Eh bien? Hein? Ces fameuses victoires annoncées, promises...? et alors le mot content débordait d'une épouvantable ironie... Et à propos du brillant fait d'armes, le content signifiait à ne pas s'y tromper : « Oui, parbleu! je sais... pourvu que la tranchée soit prise et la cote enlevée, ça vous suffit. Vous jubilez. Tout le reste vous est égal!... Pas difficile! »

A quoi bon s'efforcer, devant un pareil parti pris, de recourir à la discussion? Le silence, le sourire grave et le coup droit du regard sont les seules réponses capables de toucher le but.

Mais s'il est inutile de gaspiller, à ne pas convaincre ce personnage néfaste, un temps qu'il vous fait perdre exprès pour que vous ne l'employiez pas à une œuvre de propagande sereine, on doit pourtant le signaler comme un danger public. Il a beau être l'exception, cela ne l'empêche pas de nuire. Pendant que tout le monde sert, il faut le mettre hors d'état de des-

servir, et montrer à ceux qui pourraient se laisser gagner par ses coupables tiiéories les pauvres raisons, toutes naturelles, qui expliquent son attitude et dictent ses paroles. Ces raisons ne sont pas de grand ordre.

Tout d'abord il y a un point très significatif, c'est que le pessimiste de la guerre ne se rencontre que parmi les civils. Ce type est inconnu dans l'armée. Il n'existe, chez elle^ nulle part; et d'ailleurs il ne pourrait pas y pousser. S'il lui arrivait — hasard ou distraction — d'y naître en quelque coin,... à la première syllabe malsonnante il tomberait sous le coup du blâme et de la répression. En effet, le troupier qui tiendrait un seul des propos que se permet impunément du matin au soir un pékin grincheux, et quelquefois décoré, serait puni sans scrupules. Eh mais... n'êtes-vous pas saisi à cette idée que les mots, les mêmes, lâchés ici sur le trottoir par cet homme qui ne court aucun péril, mériteraient un châtiment si, au lieu de tomber de sa bouche, ils sortaient de celle d'un soldat, d'un familier du sacrifice? Moi cela me frappe avec beaucoup de force. Je m'imagine que ces paroles sont plus graves qu'elles n'en ont l'air, et j'en conclus que celui qui, surtout

sans risques et loin de la bataille, les prononce n'a pas lieu de s'en vanter... je me dis qu'il ne peut pas être bien honorable pour un civil de penser des choses jugées indignes d'un militaire et que l'interprétation, donnée sous l'uniforme à une certaine tournure d'esprit et à certains propos, est la bonne. Elle suffit à m'éclairer sur la façon dont il convient par ailleurs de les juger et de les accueillir. Du premier coup mon siège est fait.

Et si j'observe de plus près le mécontent de la guerre, je m'aperçois que c'est presque toujours un gavé de la paix, favorisé de la fortune ou de l'intrigue, un homme qui n'a jamais eu qu'à se louer de la destinée, qui s'est arrangé pour tout recevoir en donnant fort peu, et à qui la vie n'a cessé de sourire même s'il ne le lui a pas rendu. Son aigreur ne lui vient pas des épreuves qu'il a subies, mais de celles dont il a la crainte préventive. Il ne saurait donc être amical à ces immenses événements qui se passent sans lui, et au-dessus de lui, et d'instinct il leur est un critique plein d'âpreté.

Ajoutez, surtout chez les pessimistes de haut bord, chez les pontifes de l'abattement, la soif de jouer un rôle malgré tout, fût-ce à rebours

la manie de contredire et l'orgueil de professer, l'ambition enfin d'exercer une influence, quelle qu'elle soit, pourvu qu'on en ait une, et vous vous représenterez alors comment une quantité de gens honorables et de bons citoyens, en gros, mais qui n'ont pas toujours suivi dans leur chemin la grande route nationale, sont aujourd'hui dévoyés, un peu flottants et amenés à tenir des discours oîi l'énergie n'est adoptée que pour décupler les alarmes.

Comment douter dès lors que V optimisme , très utile en temps ordinaire, ne soit, à cette heure, la condition même d'une bonne santé française? Mieux qu'une règle et qu'un devoir, il est une hygiène. Tous ceux qui absorbent aujourd'hui notre admiration et notre respect le pratiquent avec un calme religieux. Il est une des formes aimables de leur croyance, un petit nom de leur foi. Devenus la cible de mille coups, atteints cruellement dans leur chair, dans leur cœur, la plupart auraient un peu le droit, ou tout au moins l'excuse, d'adresser quelques reproches à la destinée et pourtant ils s'en abstiennent. Le soldat souffre, il endure d'horri-

bles épreuves, traverse d'innombrables et nouveaux dangers dont un seul suffirait pour avoir raison du plus vaillant. Interrogez-le : « Tout va bien. »

Les femmes vivent dans l'angoisse, mais leurs yeux sont tranquilles et elles sourient. Tout va bien.

L'officier, qui se rongeait et s'énervait, a bientôt appris la patience; il subit depuis des mois la question de cette vertu, mais grâce à elle il a monté d'un degré. 11 n'était qu'un brave ; il est un saint. Dans la boue jusqu'au ventre, il dit, à la fin du jour, à ses hommes : « C'est à* recommencer, mes enfants. Tout va bien. » — Tout va bien, mon lieutenant, approuvent les enfants...

Et voici, sur son petit lit de camp, le général Maunoury. Le corps dignement allongé, les talons joints, immobile et comme mort, la tête enveloppée de linges qui lui recouvrent les deux yeux, il semble qu'il a parié... mais tout bas. Quelqu'un se penche afin de l'entendre, car, à cause de sa mâchoire fracassée, il articule mal...

— Que dit-il ? demande l'entourage anxieux.

— Il dit que tout va bien.

f" mai 1915.

C'est la langue allemande.

Elle n'avait jamais été aimée, aujourd'hui elle est devenue odieuse.

Ceux qui, il n'y a pas longtemps encore, la savaient, et la parlaient quand ils ne pouvaient faire autrement, convenaient sans difticulté que c'était la plus laide, la plus dure, la plus désagréable des langues. En dépit du snobisme avec lequel nous avions parfois la faiblesse de l'admettre quand elle était chantée, elle demeurait blessante à nos oreilles. La musique elle-même, malgré l'étendue, l'abondance, la souplesse et la grâce de ses moyens, ne traînait et ne remorquait qu'avec une peine infinie le poids lourd des phrases de loo kilos qu'elle avait la terrible mission de mettre en branle, et malgré

ses efforts elle n'arrivait qu'à souligner, sans l'adoucir, la rébarbative horreur des accents. Telle quelle cependant nous subissions cette langue dont les gens de goût, qui en étaient les victimes, ne furent jamais la dupe. Et puis, au dire de certains Français pénétrés pour elle d'une incroyable vénération, elle avait, entre toutes, qualité pour bien connaître des hautes questions scientifiques ; elle en était le verbe, autorisé, universellement reconnu, la forme doctorale la plus accomplie. Exprimées en allemand, les plus simples et les plus fragiles propositions acquéraient le solide d'une règle et d'une vérité, obtenaient la puissance et la profondeur du nébuleux. Par là même elles méritaient aussitôt les noms sacrés de texte et de loi et se gravaient comme sur l'airain des canons : ultima ratio.

Bien qu'aujourd'hui les intoxiqués du pédantisme teuton ne soient pas tous guéris, la manière allemande est en baisse, et la langue a reçu un coup. On s'est aperçu, un peu tard, qu'au lieu de promulguer la civilisation et de définir des vertus, elle était Tidiome de la force brutale, excellemment approprié aux besognes viles et dégradantes, aux ordres de meurtre.

d'incendie et de pillage... Ses fourbes rudesses ont en effet tout de suite cédé la place aux hoquets de la bête fauve ; elle a révélé par des actes spontanés et naturels la sauvagerie qu'elle annonçait jusque dans ses grosses et mielleuses gentillesses. Sous la bière qui l'empâtait, le sang qu'elle aime et dont elle a la soif est revenu la teinter, donner à ses mots leur véritable et hideuse couleur. Cette langue n'est plus tolérable pour nous. La voir écrite nous outrage et nous exaspère. L'entendre et la parler sont un cruel supplice. Aussi le serment a-t-il été déjà prononcé par quelques-uns de bannir après la guerre la langue allemande, non seulement du programme de nos études, mais de partout. Qu'elle soit chassée de France, de nos cerveaux et de nos bouches, comme le pire des fléaux !

Mais réfléchissons. Ayons le courage d'écarter un instant les raisons de représailles, et tâchons de vaincre le sentiment au lieu qu'il nous domine.

Est-il possible et pratique d'abord de supprimer chez nous, là où il était jugé nécessaire, l'emploi de la langue allemande ?

Je commence par déclarer que je n'en sais rien et que, pour ma part, je le souhaiterais de tout mon cœur. La question s'offre tellement vaste et complexe que je ne prétends pas la résoudre. Il me suffît de la poser et d'attirer sur elle l'attentif intérêt des personnalités compétentes. Hier cette langue était au premier rang de celles enseignées dans nos écoles. On la prescrivait comme un devoir pénible, mais national. Elle était, pour les patriotes avisés, une connaissance d'utilité publique. Si profondément changée que soit après la guerre, vis- . à-vis l'une de l'autre, la situation de la France et de l'Allemagne, si modifiés et réduits que doivent être leurs rapports, le seront-ils à ce point que Ton puisse, sans le moindre inconvénient, renoncer à tout ce qui précédemment servait à les faciliter? Entre tous ces moyens la langue est le principal. Ou bien les rapports cesseront-ils tout à fait? J'entends que la plupart le veulent et s'écrient, animés d'une légitime haine : « Plus rien de commun à l'avenir avec la nation abhorrée. Elle est morte pour nous. Elle n'existe plus. »

Elle existera cependant... vaincue, amoindrie, humiliée, dégradée, mais non anéantie. N'y

aura-t-il pas — sous des formes de bonne défense, et avec toutes les mesures protectrices dont nous nous entourerons — des relations nouvelles, purement d'affaires et d'intérêt bien compris qui, tout de suite ou plus tard, à la longue, s'établiront entre les commerces et les industries des deux pays? Si cette supposition ne mérite même pas dêtre envisagée, mettons que je n'ai rien dit, je la retire avec joie. Mais si elle est susceptible, fût-ce malgré nous, et par la force des choses, de se réaliser, on sera bien obligé de convenir que la langue allemande fournira, dans l'espèce, à ceux des nôtres qui la parleront, une aide précieuse, une indiscutable supériorité.

Quoi qu'il en soit, renonçant à épiloguer davantage sur cette matière délicate, je me place à un autre point de vue : celui de l'utilité, qui m'offre un meilleur terrain.

Trouvez-vous utile de savoir la langue de votre ennemi ? Assurément oui. La réponse ne fait pas doute. Et plus Tennemi est dangereux plus on doit se mettre en état de l'attaquer et de se défendre contre lui en ayant recours à ses propres moyens. Vous ne pouvez pas vous dissimuler qu'après la guerre, en dépit de

toutes les lois et de toutes les vigilances, l'infiltration germanique essaiera de reprendre de plus belle... Pour la découvrir et Tarrêter, pour la surprendre active et invisible sous le couvert des naturalisations suspectes... pour éventer les pièges, déjouer les ruses, percer les mensonges... la connaissance de la langue ennemie seranécessaire. Grâce à elle on aura non seulement le pouvoir de comprendre le mot étranger, mais de traduire la pensée hostile. Elle permet de saisir les intentions cachées et de prévoir les buts mystérieux. Elle est la clé, la clé de sûreté qui à toute minute ouvrira, sur le caractère et Pâme détestables, les portes les mieux condamnées. A l'assaut des prétentions, au péril des traîtrises elle opposera une résistance plus soutenue. Par elle on aura la facilité d'enrayer d'une manière directe et rapide les campagnes de mauvaise foi, les propagandes scélérates entreprises contre nous chez les autres nations. Il ne sera plus besoin qu'on nous les signale en les dénaturant... Nous lutterons nous-mêmes, tout de suite, et en ripostant de première main. Ne voyons-nous pas d'ailleurs que les Allemands, pénétrés de ces vérités, apprennent notre langue et, à force de résolution, arrivent

à la parler avec une aisance redoutable? Ils nous donnent ainsi l'exemple et nous tracent la conduite à suivre. « Mais alors, me direz-vous, si le Germain sait et emploie avec nous notre propre langage à un tel degré de perfection, nous n'avons plus besoin d'user du sien. » A quoi nous répondrons : Erreur. Si bien qu'il se déguise, et s'exprimât-il en français de la façon la plus correcte, un Teuton aura moins de chances d'abuser un interlocuteur averti. Celui-ci, grâce à ses études, démêlera sans peine, sous les termes choisis du faux Parisien, les constructions originelles de Ihomme de Saxe ou de Prusse, et son instinct lui fera sentir Taccent d'une prononciation qui en sera cependant totalement dénuée. Il lira au travers du fourbe et démasquera plus vite Tespion.

Ceux de nos offlciers que j'ai pu interroger à ce sujet ont été très affirmatifs : « Plus que jamais, au lendemain de la victoire, il faudra, dans l'armée et en dehors d'elle, continuer à apprendre l'allemand. « On m'a dit, d'autre part, que beaucoup de nos prisonniers, simples soldats, profitent de la condition fâcheuse où ils se trouvent pour en tirer au moins le profit dont ils devinent riraportance future; ils pio-

chent le boche. Et bien plus, je le répète, dans une pensée d'avenir que pour les commodités de leur situation présente. Maintenant, écoutez ceci. Dans un admirable article paru en 1871 et qu'un hasard a placé l'autre jour sous mes yeux, Paul de Saint-Viclor. occupé de la même pensée et trouvant au fond de son cœur le courage de surmonter ses dégoûts, s'écriait en parlant de l'Allemagne : « Apprenons encore sa « langue obscure et inextricable, derrière lace quelle, sachant notre ignorance, elle cachait « ses plans de haine et ses projets de ravage, « comme elle embusque ses hordes dans Te « fond des bois... Mais, pour le reste, traçons « entre ses peuples et le nôtre une frontière « inviolable. Restons Français par Tesprit, « par les idées, par les mœurs, comme nous « le sommes par le cœur. C'est en embras- « sant la terre natale, en nous pénétrant de « sa sève que nous pourrons recouvrer nos « forces et abattre le géant barbare qui nous a « vaincus. »

Aujourd'hui que la bête plie et va tomber, l'ardent prophète, s'il vivait encore, ne manquerait pas, j'en suis certain, de nous donner le même conseil. Il pourrait même, en se relisant,

recopier ces lignes si douloureuses pour notre méditation, qu'il traçait il y a quarante-quatre ans : « Envahi par les autres peuples, Paris « avait été conquis par l'Allemagne. Elle exce ploitait sa Bourse, encombrait son commerce, (( usurpait ses affaires et ses industries. Du bot- « tier au banquier, la coupe était réglée et Tac- « caparement méthodique... Le germanisme « s'infiltrait jusque dans nos mœurs et notre « hygiène... Cependant ses hôtes si choyés « accomplissaient « leur mission ». Ils creu- « saient des sapes et des mines... L'espion était « descendu chez nous des voûtes de la caserne « et il correspondait avec son patron. Aujour- « d'hui nous savons si ses renseignements « étaient sûrs. La colonie allemande de Paris « a rallié l'armée de la Prusse... Le banquier « qui vivait « famillionnairement » avec nous, « fait les fonds de nos exterminations et de nos « ruines ; l'étudiant ajuste un canon Krupp « contre l'Ecole sur les bancs de laquelle il « venait studieusement s'asseoir; le docteur « pointe un mortier-monstre sur le Musée science tifique dont il fouillait les collections et comcc puisait les archives. Tannhœuser, s'il était là, « tâcherait d'écraser sous les bombes l'Opéra

« OÙ sa musique a été sifflée. Cette terrible

« LEÇON ne sera point PERDUE. »

Hélas ! Elle l'a été. Mais demain, le sera-t-elle encore ? Il faut continuer d'apprendre l'allemand.

8 mai 1915.

A aucune minute des siècles révolus — depuis que son nom de litanie, clair et séraphique, rayonne dans l'immortalité — Jeanne d'Arc n'a été aussi intimement mêlée qu'aujourd'hui à la trame de notre histoire. Elle en est la broderie merveilleuse et sacrée, l'incomparable orfroi. Elle fait partie étroite et puissante de notre vie nationale dans tout ce que celle-ci comporte de splendide et de nécessaire. Nous la sentons à la tète de nos destinées et commandant notre avenir. A mesure qu'elle grandissait, elle devenait plus accessible, plus familière à nos cœurs. Au lieu de la rendre lointaine, son immense gloire l'a rapprochée, et le ciel quelle habite a l'air d'être plus près.

C'est demain sa fête. Jamais elle n'aura été célébrée avec un aussi beau frémissement.

II nous apparaît tout à coup, dans une illumination surnaturelle, que Jeanne d'Arc est la Protectrice, indispensable et sainte, vers laquelle doivent se tourner en ces moments de confiante angoisse nos regards et nos pensées. Sa vie et sa mort, son rôle, sa raison d'être, tout ce qui vient d'elle et qui continue d'en sortir s'explique et se montre, acquiert une précision et une force définitives. Nous suivons à l'œil nu le chemin de son héroïque blancheur, la voie lactée qu'elle a tracée pour toujours audessus de nous dans le limpide azur de France. Mieux qu'aux instants de quiétude et de paix nous comprenons le sens de la divine épopée, et nous marchons dans son sillage. Si radieuse en effet que fût jusqu'ici la figure de Jeanne, on peut dire qu'elle a progressé et qu'elle est entrée cette année dans sa plénitude de gloire. La guerre achève vraiment de la canoniser.

Mais, tandis qu'elle gagne ainsi sa souveraine expression et se nimbe avec plus d'éclat, elle daigne cependant descendre des bastilles de son apothéose et se mêler à nos luttes terrestres. Son émouvante humanité, l'harmonie grandiose

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et simple de tous ses actes nous frappe et nous retient d'une façon plus saisissante. Le récit de sa brève et incomparable vie est un prodige nouveau et nous sommes stupéfaits de découvrir tout ce que nous croyions savoir. La gigantesque partie où se joue actuellement le sort « du doux royaume » donne à la conduite de la Pucelle toute son importance, préparatoire et décisive. Le miracle s'affirme en se développant. Il nous semble que nous approchons du second but qu'elle se proposait et dont son passage ici-bas n'avait été que la fixation lointaine.

Tout ce qui arrive la rappelle et nous la rend présente. Ses gestes, ses mots, sont contemporains. Elle est d'une sublime actualité.

Quand je réfléchis qu'elle est née, comme exprès, dans la vallée de la Meiise^ sur les confins de la Champagne et de la Lorraine, je tressaille en entendant des sons devenus d'autant plus chers qu'ils sont plus douloureux. La reconnaissance qu'elle inspire se décuple si j'observe que tout ce que nous voyons et souffrons, elle l'a souffert et enduré ! Pas une de nos

« grand'pitiés » dont elle n'ait eu l'épreuve. Ce n'est pas une sainte inexpérimentée, ayant vécu dans une tour d'ivoire. Elle a pratiqué notre infortune. Elle n'ignore rien de nos magnifiques et durs travaux. A chaque seconde nous pouvons l'invoquer, la prendre à témoin, elle accourt aussitôt et participe à la peine, à l'honneur, sans que nous ayons besoin de la renseigner.

Elle sait.

Bergère, elle sait, comme le plus humble de nos paysans ce que c'est que la terre, les parents, les troupeaux, les toits du village. Elle a vécu sous le chaume avant d'aller dans les palais, et partout elle était à sa place et « chez elle ».

Ainsi que les petites filles de Belgique et de nos provinces envahies, elle a su, enfant, ce que c'était que de fuir et que de retrouver au retour la maison consumée.

Elle a fait la guerre.

Elle en connaît les horreurs et les dévastations. Dès l'âge de neuf ans elle a vu revenir les gart;ons des rencontres avec l'ennemi.

Elle a porté l'armure ; elle sait ce que c'est qu'une lance, une hache, une épée.

Elle sait ce que c'est que de dormir à même le sol, sans quitter ses vêtements, que de traverser les lignes, faire étape, marclier la nuit, manger au revers du fossé, fourbir une arme et boire aux fontaines.

Elle sait ce que c'est que la noble et rude existence des soldats. Elle a maintes fois retiré son casque pour essuyer son front en sueur. Elle a souvent caressé, à l'ombre d'un mur, son cheval inquiet qui de loin hennissait à la Loire comme à présent celui de JofTre au Rhin.

Elle sait la tranchée, les assauts, les plaintes, les hurlements de la bataille, et aussi la patience, les longues attentes, la résignation.

Elle a suce que c'était que la boue, le chaud, le froid, (( le sang de nos gens qui coule par terre » .

Elle a su les cloches joyeuses et les tocsins, les Te Deiun et les Miserere, les clameurs de l'épouvante et les cris de la victoire...

Elle sait ce que c'est que le poids de la conquête et l'allégresse de la délivrance. A elle aussi, comme aux premiers libérateurs de l'Alsace, on a jeté des fleurs.

Elle sait ce que c'est que d'avoir, dans l'étrier, les pieds chaussés de baisers à l'entrée d'une ville « qu'on désassiège »...

Le jour où on lui donna son étendard, « quelle aimait quarante fois plus que son épée, » elle eut l'éblouissante perception de la remise des drapeaux.

Elle sait ce que c'est que de franchir des fleuves aux ponts rompus, et que de voir un ciel rougi.

Elle sait ce que c'est que de pàtir, de vouloir, d'espérer, de croire, d'entendre la messe en plein air et de communier dans les bois, pendant que sonne la trompette — ou qu'un oiseau chante — à l'Elévation.

Elle sait ce que c'est que la captivité, les interrogatoires, les arrêts suprêmes, la mort...

Elle a porté l'habit de la paysanne et la cuirasse du guerrier, et elle a revêtu, pour le grand départ, une dalmatique de flammes.

La dernière étincelle de son bûcher monta toute droite et devint une étoile.

C'est elle, cette étoile, qui, depuis près de cinq cents ans, repère à nos yeux la vierge lorraine quand nous levons la tète vers les positions où désormais elle tient ses quartiers. Car sa gloire si bien acquise ne la désintéresse pas de nos efforts. Jeanne les inspire. Elle est auprès du Chef de toutes choses notre aide de

camp. Elle reste avec nos armées en liaison suivie, et même là-haut, sur les versants de paix où tous les arbres sont miraculeux,... comme à Vaucouleurs sous le chêne aux Fées, elle entend des voix !

Mais plus les mêmes.

Quand elle était sur la terre, les calmes voix qui lui parlaient venaient des cieux. A présent qu'elle est aux cieux les voix haletantes qui vont la chercher sont celles de la Terre. Et ce sont les nôtres, les voix des soldats, des blessés, des femmes, des enfants, toutes les voix humaines de chez nous qui s'empressent à l'assaillir pour enlever sa miséricorde. Elle écoute, elle souffre, elle pleure, et se donne tout entière à nous exaucer. Etablie à jamais dans l'immuable vérité de son ancienne mission, elle en veut maintenant une autre. Elle s'y attache comme à un devoir et la réclame comme un droit... Elle l'obtient. Et voici qu'elle s'apprête à l'accomplir.

Elle est chargée de sauver la France une seconde fois.

C'est sa destination. Elle est vouée à cela. Elle abaisse donc de nouveau son innocente épée qui fait lever à bras tendus toutes les

nôtres, et elle nous redit les mêmes consignes, les mêmes commandements que lui dicta TEsprit-Saint.

Toutes ses paroles d'hier s'appliquent à aujourd'hui.

Elle a dit : « Quand j'aurais eu cent pères et mères je serais partie. »

Elle a dit : « J'irai ! Dussé-je user mes jambes jusqu'aux genoux ! »

Elle a dit : << Plutôt maintenant que demain. Plutôtdemain qu'après. »

Elle a dit : « Il faut bien besoigner celte année, car il y a beaucoup à l'aire. »

Et enfin : « 11 n'y a de paix possible si ce n'est par le bout de la lance. »

Ecoutons, nous aussi, suivons en descendant vers les marches de Lorraine, cette Voix, cette Voix continuelle de notre Libératrice qui va devant nous et qai nous précédait déjà dans le passé.

Les miracles en France durent plus longtemps qu'ailleurs. L'histoire de Jeanne d'Arc n'est pas finie.

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