I.A LUEUR
1') janvier J9JG.
II arrive <iu<3, par les matins les plus mornes, les plus indécis, ceux où la tristesse, irrémédiablement, semble installée pour tout le jour, une lueur apparaît soudain dans le ciel. Et, de quelle façon, vous l'avez cent fois observé. Elle ne jaillit pas comme un nuage qui s'embrase, elle ne perce pas la nue comme un coup de lance étincelant, elle ne tombe pas d'en haut comme la nappe d'une lampe, non... sa manière est toute différente.
Calme et timide, avec la prudence et la méfiance de l'aube, elle germe, et pousse doucement, à la ligne la plus mince et la plus reculée de l'horizon. Imperceptible, elle a d'abord Téclosion blafarde et difficile à saisir de quelque fleur de limbes, elle reste assez longtemps vague, molle, diffuse, plus semblable à une flamme exténuée, en train de mourir, qu'à un jeune feu
l)i'ùlaiil de naître. On dirait qu'elle se cherche et se rainasse, pour ne s'élancer que plus tard, d'un foyer sûr et bien acquis. Et, en attendant, elle rampe, s'allonge; elle trace à la limite de la terre un trait paie et déterminé qui marque son point de départ. Elle ne détruit pas les brumes, mais les traverse et les disloque afin de les mieux chasser. Et ce qui la caractérise, c'est l'étrange impression de mystère, de trouble et de grandeur, que, si imparfaite encore et inachevée, elle dégage pourtant. On la sent mettre en œuvre un éblouissement futur, qu'elle hésite à promettre et nous laisse espérer.
Elle sattarde à conserver le plus quellepeut tout l'argent et l'acier des clartés froides de la nuit; elle n'est pas impatiente de flamber, et elle étale, au début du jour nouveau qui se lève, des tons blêmes et glacés, pleins d'une attirance énigmatique. Elle sait et dissimule un secret qui ne sera livré que dans la franchise de midi. Mais cet éclatant secret, nous le prévoyons déjà, et dès lors la lueur initiale, si faible et gênée qu'elle soit, intrigue et captive notre réveil. Elle occupe aussitôt nos yeux et notre pensée. Tout le ciel qui l'attend se réfugie dans l'étroit espace qu'elle commence à transfigurer. Sans doute la route est longue d'ici jusqu'au soir et la journée la plus radieuse demeure quand même un immense inconnu, bourré de ténèbres, mais, malgré tout, nous n'avons pas peur, la lueur est là qui nous précède et nous la sui-
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VOUS. Au fur et à luesure ([u'elie monte et se }»ropaiie, la conliance s'élargit au firmament de nos âmes, sans que nous puissions dire pourquoi... ; nous subissons, incapables de la raisonner, cette sensation de sécurité profonde et presque divine.
Or, je vous le demande, n'avez-vous pas, depuis le début de cette année, l'impression certaine et nouvelle d'une lueur? d'une lueur singulière qui, tout à coup, sans brusquerie, comme si elle prenait, au juste moment qui lui a été prescrit, la place qu'elle devait, est venue se montrer d'une manière tranquille et fixe ? 11 est impossible que vous ne l'ayez pas déjà vue et « éprouvée ».
Elle est apparue à l'horizon d'où elle a l'air de nous regarder et de chercher à se faire comprendre. On dirait qu'elle obéit à un ordre et participe d'un plan. Assez nette pour qu'on la distingue et pas encore assez forte pour arracher des cris, elle est là, cependant, qui baigne les points cardinaux de notre espérance.
En effet, partout où nous jetons les yeux, de l'Orient à l'Occident, à Salonique, en Galicie... et sur l'étendue de notre front, nous la retrouvons, exacte et pareille, comme si, en vertu d'un pouvoir supérieur, elle bougeait à volonté pour être toujours présente là où il faut, à
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chaque déplacement de nos soucis. Et un instinct, plus puissant que toutes les raisons, nous avertit qu'elle a la valeur d'un signe qui ne peut pas nous tromper, d'un commencement de preuve. Moins décourageante que la vertigineuse et impassible étoile, elle a dans son effort même à grandir quelque chose d'humain qui nous touche et nous passionne, elle est voisine de nos souffrances qu'elle apaise en le«8 éclairant avec la douceur d'un céleste flambeau; elle semble la voie latée de tous les cierges qui se consument ailleurs, l'haleine immaculée de toutes les prières, l'irradiation du courage et des héroïques vertus...
Elle est le halo des soldats avant d'être leur auréole.
Il n'y a pas de vigilance et de sommeil, de travail et de repos, de canons tonnants ou muets, de tranchées et de tombes, que ne visite cette lueur, qui lie soient assistés par sa phosphorescence. Aussi ne pouvons-nous manquer de lui attribuer la portée d'un présage et de croire qu'elle annonce enfin les grands événements. Et bientôt nous découvrons que si la lueur merveilleuse a surgi de toutes parts, c'est qu'elle était d'abord en nous et que la clarté des horizons n'est que le reflet naturel de noire llarame intérieure. Les réserves de sagesse, de confiance et de patience que nous avons eu soin, depuis tant de semaines, d'entasser et de ranger comme des provisions de bois pour l'hiver, ont
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l^ris feu doucement au choc d'une plus forte clinccUc, ot nous nous sentons ranimés par la pénétrante ardeur des sentiments qui, après une si longue attente, ont la joie de brûler.
Toutes les significations que contient et présente cette llamme morale, à la fois lumière et chaleur, nous apparaissent aujourd'hui, passent, repassent, l'ont le tour de notre esprit ; elles y montent, s'en éloignent et y reviennent avec la diversité', l'éclat, le relief et l'abondance des images que l'autre feu — celui qu'on appelle le vrai ! — fait danser devant nos yeux à travers les rubans d'or des sarments et des bûches.
La lueur de 1916 teinte à l'avance toute Tannée. Par elle nous voyons les choses (môme quand elles ont l'air de n'avoir pas changé) sous un aspect nouveau. Comme le phare qui lance et traîne ses rayons bien au delà du roc où il est attaché, elle se projette au loin et baigne des espaces qui n'ont pas besoin d'être tout de suite évacués pour qu'elle en ait pris déjà possession, et l'on peut dire qu'elle occupe en réalité les points visés dont elle est encore absente, aussi exactement que le canon tient Tobjectif où viennent camper ses obus.
Et par contre, voici qu'à l'époque même où nous regardons la lueur annonciatrice poindre 111 10
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et s'élargir à nos horizons, l'ennemi, portant de son côté une attention inquiète vers toutes ses lignes, voit chez lui les nuages s'amonceler et le ciel se prendre de noir. L'endroit et le terrain sont les mêmes, et cependant chacun ies trouve éclairés différemment. Ah ! l'Ailemagne, au début, a eu des perspectives et des « fonds » qui raveuglaie«i, des prodigieuses échappées par où efle apercevait Paris au plein soieil de l'irruption foudroyante et de la capture, et Londres dépouillé de sa robe de brouillards, et Moscou à proximité de sa convoitise. Longtemps, à coups d'incendies, elle s'est offert de vastes lueurs sans précédents et d'immenses brasiers qui n'étaient, malgré tout, que des flambées d'espérance artificielle, de grands jeux néroniens par où elle pensait s'étourdir et se leurrer, se gris%r de rouge encore... Mais tous ces bûchers d'épouvante scientifi(|ue, toutes cos froides orgies du feu n'ont servi à rien et n'ont pas duré. C'est que, des plus formidables crimes de la flamme, pas une lueur ne reste jamais pour le profit et rétabiissement de demoin... Le désastre s'éteint tout de mémo, sans garder dans ses cendres une seule ée «es ç)*aiMettes, de ses milliers d'«#royables couleurs... et la torche barbare ne fait que préparer, pour ceux qui l'ont brandie, le châtiment des plus lourdes ténèbres.
L'Allemagne, à partir de maintenant, n'a plus, hors d'elle ni en elle, la moindre lueur,