‹ Les grandes heuresChapitre 36 sur 74 · S\ GORGE · texte numérisé non relu

S\ GORGE

de se retroitlir ]^our loujours, et l'éventualité d'une pareille issue agile en sens Hivers des millions d'hommes.

Ce n'est pas que, dans l'harmonie des dilTicultés générales et l'ordre caché des circonstances présentes, la mort de Guillaume II doive rien changer au destin de l'Allemagne, à rétranglement, beaucoup plus sûr, qui l'attend aussi. A peine moins vite avec lui, plus vite sans lui, les choses suivront leur cours. Ni indispensable, ni même utile désormais à son empire, il peut descendre de l'estrade usée qu'il n'a plus à battre. Notre victoire et sa déiaitc sont en dehors de lui.

D'où vient donc alors, si la disparition du Kaiser n'a plus aucune influence à exercer sur le fond des événements, que sa possibilité, envisagée soudain, ait excité si fort les esprits et soit devenue pendant quelques jours un sujet d'intérêt universel et palpitant ?

Ah ! c'est que le personnage est le grand Responsable. Il a la popularité du Crime. II est mis en vedette par l'importance souveraine et sinistre qu'il a aimé prendre, par le rôle de Terreur qu'entre tous ceux de son vaste répertoire il a choisi, revendiqué. Il en subit donc nécessairement la peine capitale... Quoi qu'il fasse, même en cessant malgré lui d'être nuisible, il ne saurait passer inaperçu. Il n'obtiendra pas la faveur de s'en aller dans l'ombre. S'étant appliqué depuis un demi-siècle à s'im-

poser tel ^qu'iin acteur exorbitant sur la scène humaine, il faut qu'il reste « à la rampe » le prisonnier de tous les regards qu'il a prétendu conquérir. Lassé ou non de son emploi il tirera l'œil tout le teinps, jusqu'au bout, car il apparaît désormais, de tous les points, couvert du sang qu'il a fait répandre et qui, à force de retomber sur lui, le rougit de la tète aux pieds.

Ainsi s'explique lai perpétuelle et inexorable attirance de justice etde malédiction que détermine chez nous l'Auteur de la Guerre. Nous communiquons avec lui par des réflexes de souffrance et d'horreur. Il ne peut dire une parole, esquisser im geste, lever un doigt, marcher, avoîrun rhume ou un bouton, sans qu'aussitôt nous n'obéissions à l'affreux devoir d'en être informés et saturés. Ou'il n'essaie pas de nous rien dissimuler, il nous appartient. Nous ne permettons pas qu'il se retourne dans son lit et pousse un soupir à notre insu. Dès qu'il bouge, nous bougeons comme sïl tentait de nous échapper. Au plus petit craquement venu de son côté, nos pensées, dans un mascaret impétueux, l'assaillent, refluent jusqu'à lui, source vivante et corrompue de tous nos maux. Nous le tenons en observation, sans le lâcher une seconde.

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Dira-t-on que la vengeance, la haine, la criiaulé nous animent? Condamnables selon la règle, ces sentiments seraient plus que justifiés par une exception de révolte et de douleurs, de deuils, de ruines et de sacrifices comme il ne s'en est jamais vu. Si légitimes qu'ils soient, il n'est pourtant pas besoin de se réclamer d'eux. Qu'on les éprouve ou non, ils ne forment pas la cause exclusive et totale de l'âpre vigilance avec laquelle nous suivons le mauvais blessé. La raison suffisante est la curiosité, une curiosité de glace, inévitable, logique et sereine. Elle est pour nous un droit. Nous voulons savoir ce ({ui arrive à Guillaume II. Rien de ce (jui le touche, le vise, le manque ou l'atteint, n'est susceptible de nous rester étranger. Ses plus légères contrariétés comme ses tourments les plus aigus sont du domaine de notre attesition, du programme de nos spectacles. Toutes les péripéties, tous les accidents de cette destinée meurtrière et folle alimentent au jour le jour notre patience et notre certitude. A quoi bon des imprécations, des poings tendus? Allonsnous pervertir notre etïort à nous convulser, même d'une sainte fureur ? Non. Regardons. Bornons-nous à voir ce qui est. Guettons, au fur et à mesure qu'ils se développent, les préparatifs du châtiment.

Nous avons beau accueillir avec la réserve commandée les nouvelles les plus contradictoires, il y a un point qui se précise, c'est que le malade, pris à la gorge, a la voix menacée, et cela déjà offre un terrible et symbolique présage. Elle s'est tellement dépensée ei surmenée, cette voix qui constituait les œuvres vives de son maître, elle a été si souvent employée et endoctrinée, pour tout, que nous ne pouvons vraiment nous étonner qu'elle soit, la première, attaquée avant le reste. « C'était écrit, » diront les Turcs. Il semble qu'on l'entende encore, arrogante, rauque et mâchant le fer des apostrophes, voix de théâtre et de balcou, entraînée à parlei- surtout pour les absents, pour ceux qui ne la percevaient que de loin, par delà les frontières ; voix impériale, que renvoyait la visière du casque ainsi qu'un abatson de clocher, et qui portait, droite et dure, aux quatre pans de la place publique et de la cour de la caserne oîi sont alignés les Krupp... Avec un art étudié elle savait se plier à la circonstance et s'adapter à la personne selon qu'elle avait à haranguer le vieux Dieu ou à frictionner des recrues. On en aurait pu compter trente-six de ces voix — qui n'en faisaient qu'une — reliées par un souple jeu d'inflexions

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appropriées. Nous avons eu, pendant des années, l'alternance de la pacifique et de la belliqueuse, l'une entonnant un air de pipeau, laulro une sonnerie de trompette. Après celle des camps, des cabinets, des chancelleries, il y avait la câline et la gentille pour les dames, Taimable et la bon enfant ou la profonde et solennelle pour l'hôte de marque, le voyageur illustre, l'invité précieux ; la spirituelle et fine aux nuances de boulevard, pour le convive parisien qui s'en retournerait ébloui et rassuré ; la simple et sans morgue pour le Cyrano en tournée , la voix de table et de dessert, en Suisse, pour le général Pau, et celle de calèche et de promenade, et celle de yacht pour les rencontres en croisières et l'invitation au voyage. Et elle avait appris à se tremper de sympathie quand par hasard il s'agissait de séduire une femme française... mais sous ses lourdes grâces l'on sentait quand même s'écraser le talon de la botle, et traîner le sabre.

Aucun de ceux qui ont eu affaire à cette voix ne l'a oubliée, et les rois et les empereurs qu'elle a trahis l'ont toujours dans l'oreille. George \ et Nicolas II, Albert l'^'", Victor-Emmanuel, tous nos bons frères et cousins de trône qu'elle a tutoyés se la rappellent, forgeant à plaisir la fausse promesse et martelant le mensonge. Et nous autres, pauvres mortels d'en bas qui n'avons jamais eu le privilège d'ouir les accents de cette musique rendue par des cordes vocales

de si haute qualité, nous ne pouvons que retrouver clans nos souvenirs le poi-lrait offensant du monar([ue bavard, enchanté de soi, de son propre bruit, riant aux éclats, à large bouche, j en renversant la tête, pour mieux laisser sortir, à travers uae double et féroce rangée de dents à la parade, cette voix unique et redoutée qui interloquait l'univers.

Serait-il aujourd'hui, Seigneur ! co-ni promis pour de bon, cet organe du grand urtifex'l Le mal, comme un ami terrible et résolu, s'est-il, pour éviter au Ivaiser un trop long supplice, jeté tout de suite à son cou? Ne l'admettons pas une minute. N'entrons pas dans le jeu trop facile où nous invitent le gros diabolisme de Berlin et les agaceries de l'avenir. Se planter cette formule dans l'esprit : chaque fois qu'on dira que l'empereur « ne va pas », nous apprendrons qu'il dîne en ville ou reçoit un Persan. Et chaque fois qu'il ira mieux, on nous dira qu'il délire et que sa sœur arrive. Laissons cela. Non pour lui, mais pour nous. Pour le renom de notre âme française ne faisons pas à ce condamné de la Postérité Thonneur d'une basse fièvre, de la plus courte de nos insomnies. Il mourra, puisque c'est un homme. Un peu plus tard, un peu plus tôt. Qu'importe pour l'Histoire qui l'a mensuré ! Il a sa fiche. Quelques secondes de plus ou de moins ne la changeront pas.

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Dans le calme et la limpidité de notre cœur, regardons glisser le !emps loyal, rapide, pathéticjue et sûr. Si le liesponsable doit un jour, demain, perdre la voix avant la vie, et ne plus garder que juste assez de souffle, enferme dans sa chambre, pour jouer de la Ilute, comme son aïeul, devant un pupitre de porcelaine... nous le saurons.

Et si ce cou suspect et mystérieux de vaincu doit, pendant des années ei^icore, ctie impunément sanglé — ou caché — par des collets d'uniforme blancs, lilas, tourterelle, amarante ou noirs... et serré par des cravates oii pendent des croix suppurant de l'or et de l'émail... tant mieux. Nous le saurons aussi. Tout se verra. Tout se saura. Regardons. De haut.

APRÈS LA GUEUili;

29 janvier 1911',.

Depuis un an et demi, nous vivons d'unej façon nouvelle.

La guerre a d'abord créé dans nos esprits un état permanent d'arrêt et d'expectative. Gens du front et de l'arrière, vieillards, femmes, enfants, tous nous avons dû, plus ou moins, subir une brusque modification de nos travaux et de| nos habitudes, quand cen'a pas été leur rupture totale. Ainsi, les uns détournés de leur chemin et poussés dans une voie imprévue, les autres immobilisés tout à coup dans une stagnation dangereuse, nous n'avons rien trouvé de mieux, pour nous occuper et nous remonter, que d'avoir recours aux fièvres ou aux simples divertissements imaginatil's de l'Attente.

Au long des heures agrandies dont le poids çà et là nous pèse, lorsque, cédant à une faiblesse passagère et qui est la condition mémej

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Id'une reprise de courage, nous nous laissons aller à noire propre dérive, nous ne faisons pas autre chose que d'attendre. Nous attendons de tous les côtés, ici et là-bas, en Europe, en Afrijque, en Asie, chez les neutres, sur terre et sur mer, sous terre et dans les airs. Dans toutes les jdirections nous lançons des regards qui ont la [force de pensées, et nous envoyons des pensées qui ont la rapidité de regards. Et qu'attendonsnous ? Ah ! grands dieux ! Comment le dire ? Des merveilles ! des mondes !... Une quantité de réalisations prodigieuses : la Victoire, complète, l'abattement d'une Allemagne matée et désormais inotfensive, la « rentrée » de notre Alsace et de notre Lorraine, la possession de notre Rhin gaulois, la paix, profonde et sans nuage, le retour des vivants, la résurrection des morts dans le culte éternel de la reconnaissance, la justice, l'union, la fraternité durable et ennoblie, la reprise active et douce du travail, des relations, des alTaires, de toutes les ardeurs et de toutes les tendresses et la fin de nos épreuves, la récompense de tant d'efforts et de sacrifices, que ne recevront pas, hélas! ceux qui l'ont méritée le plus. En dehors de l'événement, quel qu'il soit, naturel et fatal, nous attendons aussi l'inattendu, l'inouï, le miracle. Nous sommes si riches d'espoirs, de sublime présomption que nous attendons tout... les innombrables et heureuses surprises auxquelles notre conscience nationale nous affirme en secret que nous avons

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droit... Et nous atleodons encore... sans le pouvoir bien signifier... je ne sais quoi d'immense et de salutaire qui se prépare, qui est à la veille de se révéler et qui, dans le domaine des idées, la conception de la vie, l'exercice de la morale et les rapports des individus et des sociétés, transformera et rajeunira rorg«ei«me universel. Nous attendons des joies nobles et hautes qui n'auront pas besoin de s<i cacher et d-e rougir en face de la tristesse ; nous attendons d'autres sentiments, d'autres yisioHS, d'autres intérêts, d'autres amitiés, d'autres buts, d'autres horizons, un autre paysage intérieur, une âme ayant tout à fait achevé de devenir nouvelle.

Cette attente génératrice est si forte qu'elle produit en nous une suspension de tout ce qui n'est pas de son domaine. Elle restreint ou sup prime la faculté d'entreprise. A peine un projet, d'avant ou d'à côté, parvient-il à naître et à se frayer passage à travers les obstacles de l'heure que nous le chassons comme un intrus, par oes mots où éclate, en se résumant, le fond de notre pensée : Pas maintenant! Plus tard ! Après la guerre !

Plans, desseins, arrangements, combinaisons, rêves et volontés, devis de l'imagination et scénarios du cœur, questions de familles et règlements de comptes... tout est remis à

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après la guerre, à cette date étourdissante, dont réchéance, même inconnue, «e fait pas doute. Pour le moment, nous ne sommes bons à rien de ce qui n'est pas notre besogne de « participaîion » immédiate et quotidienne. Prétendrionsnous d'ailleurs aller contre cette répugnance de notre instinct que nous ne le pourrions pas. Nous avons perdu, dans ce sens, noire lucidilé intellectuelle, la mémoire el le jugement, la plupart de nos moyens. Il semble qu'on nous les ait exprès retirés pour nous empêcher de nous en servir et d'en faire un usage, sinon mauvais, du moins inopportun. L'avenir nous les rendra. Des fonctions d'art, de littérature et de beauté dont l'accomplissement s'opérait en temps normal avec une ardeur aisée et soutenue même au milieu des douleurs de la création et de la mise au monde, sont interrompues et rouillées par la guerre. L'usine cérébrale n'est plus utilisable que pour fabriquer le matériel requis par les circonstances.

•Je n'admire pas outre mesure, l'avouicrai-je ? ces mandarins de l'impassibilité capables d'oubliei- tout el de se détacher assez du présent pour demeurer froids à ce qui frapipe -et meurtrit le commun des mortels ; et les voir n'éprouver ni gêne, ai honte, ni remords à composer en belle sérénité méticuleuse un ouvrage où ne concourraient .pas nos émotions de tous les instants, me cause à l'avance une stupeur indignée. — « Après la guerre ! Après la guerre ! »

Il y a (les labeurs, même dénués de toute frivolité, donl. le choix et la conduite, actuellement, sont comme impies et sacrilèges. Oue l'on ne recherche pas, dans les annales d'autrefois, les exemples fameux d'indépendance artistique eL littéraire. Le passé ne peut point risquer la comparaison avec l'époque primordiale, où nous avons la faveur de comprendre et de souffrir. Celle-ci réclame tout de notre zèle, et c'est la priver, la voler, que de concevoir un désir ou de bâtir un rêve qui ne lui soit pas étroitement destiné. Les dons que nous croyons lui faire ne sont que des restitutions. Une excessive liberté d'esprit parait inconcevable en ces jours si rigoureux, et Gautier ne serait plus en état, s'il vivait, d'écrire Euiau.r et Camées.

Voilà ce qui explique la révolte sincère de notre dignité, quand, à propos de tout ce qui n'a trait qu'à notre égoïsme et à nos contingences personnelles, nous décidons : « Après la guerre ! » En remettant d'ailleurs à ce moment choisi les choses défendues tantôt, nous avons l'impression, nette et rassurante, que nous ne les renvoyons pas à des calendes tellement nébuleuses qu'il faille presque y renoncer. Au contraire, nous sentons que, loin d'abandonner ou de compromettre les chers projets que nous écartons, nous les perfectionnons en les mena-

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i>eant et leur assurons une venue plus florissante. Ils ne peuvent que j^agner à attendre, eux aussi, à passer |)ar cette cristallisation de la «guerre. Ils auront germé dans le vrai terrain mat(M-nel, ils auront été nourris dans de plus profondes entrailles. Sans qu'il y paraisse, ils s'achèvent ainsi — lentement et des mois à l'avance — plus vite et mieux que si nous les comuiencions déjà. C'est du bon pain que nous repoussons, mais qui reste sur la planche.

<( Après la guerre » implique tqint de conditions de toute nature pour opérer dans l'excellent! Les trois mots de cet appel sout ornés de si magnifiques promesses que l'on serait coupable et t'ou de ne pas réserver le plus de ce que l'on peut pour cette ère idéale où les facultés créatrices seront trauquilisées, ou les enfants de la chair et de l'esprit arriveront plus beaux, souriant à la paix qui les recevra dans ses bras. Le temps refusé maintenant aux travaux futurs ne sera pas perdu. Nous lâcherons alors la bride aux idées qui hennissaient ; et tous nos souvenirs, retenus, prendront un vol impétueux et moins désordonné ; nous aurons le champ libre... après la guerre. Comme disait la vieille reine politique : « On aura bien taillé. Il faudra coudre... et pour des siècles »... A la main et à la machine...

A cet instant, par une conséquence et une analogie toutes naturelles, beaucoup de choses « d'avant la guerre » se rapetisseront, fon- III 11

dronl... Bien des erreurs, bien des fautes, jtour ne pas employer de termes plus graves... réussiront à s'esquivera l'abri de ces mots évasifs : Bah! c'est fini, oublié... N'en parlons plus! C\Hait avant la Guerre. Phrase commode, et lancée par-dessus l'épaule, que nous entendrons sans cesse tomber sur les vieilles responsabilités, et que nous verrons promenée mille et mille fois comme une éponge sur le tableau du passé, pour y effacer ce qui revient quand même... Avant la guerre... Après la guerre... On ne sortira pas de là durant des années et des années. Ce sera l'éternel et double son de la grosse cloche humaine, allant et venant, toujours balancée...

Et puis souvent, entre les deux, un autre son, terrible et les dominant, les mettant d'accord, surgira, jettera son glas : « Pendant la guerre !... Pendant la guerre... »

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