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LES BÊTES DE LA GUERRE

5 février 1016.

Seules, des personnes ayant une horreur acharnée des animaux s'étonneront de me voir leur accorder aujourd'hui quelques témoignages d'intérêt, et me reprocheront peut-être, avec une suffocation sincère ou feinte, d'exprimer à cet égard des sentiments de tendresse et de pitié choquants. Si, en effet, l'amour des bêtes révolte déjà en temps ordinaire ceux qui le combattent parce qu'ils ne l'éprouvent pas, combien ne doit-il pas exaspérer à présent ces mêmes esprits irréductibles ? Nous connaissons la mauvaise foi de leur aniienne. Dussé-je donc, en vertu de l'éternel et faux grief, être accusé de donner à des créatures basses et viles une attention, des égards et des soins déplacés, je ne me soucierai pas de l'injuste reproche, et, en parlant sans honte, avec mesure et vérité, des animaux de la guerre, non seulement j'aurai

pour me suivre ol ura})[)r()uver leurs amis de toujours, qui sont innombrables, mais ceux qui depuis plus d'un an ont été mis en situalion de découvrir ces pauvres et ciiers animaux, de les étudier de plus près, d'apprendre à les mieux juger... et, en premier, j'aurai, ce qui doit me sui'lire, les remerciements cbaleureux et certains des soldats, des gens d'armes, de tout le peuple du front, des tranchées et des lignes de l'arrière. Muni de ce suffrage d'honneur, le plus précieux de tous, je me sens bien tranquille.

Ainsi les bêles, pour la plupart, sinon toutes, font également la guerre, en souffrent et en meurent. Passons, en revue trop rapide, ces diverses « espèces » de vaillances dociles et et d'humbles fidélités.

Les chevaux des armées sont une manière de soldats. Mobilisés, et ayant vite acquis le sens de la discipline, ils font partie « du rang ». Ils constituent l'essentiel de la force double et rapide à laquelle est attaché leur nom, et qu'ils baptisent du beau mot sonore et puissant de cavalerie. Aussi exposés que les hommes auxquels leur importante fonction est de s'ajouter dans les combats, ils se signalent comme les plus atteints par les épreuves de la guerre. L'étendue de leurs souffrances ne peut pas plus se mesurer que celle des efforts surhumains

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tiu'on exige d'eux jusqu'à l'épuisemeni. Dans toute la musculature du terme ils travaillent en guerre, plus encore qu'en temps de paix... '< comme des chevaux >k Et à mesure qu'ils fournissent, peinant avec une qualité d'ardeur continuelle, et si tendue qu'elle se hausse à rintention dun désir, d'une pensée, on sent et l'on observe bientôt en efîet comme une énergie (l'intelligence et dainitié qui, dans le mystère de ces êtres inconnus, se débat obscurément et tente de se hausser par le moyen des circonstances suprêmes, jusqu'au niveau de l'homme, dii maître indiscuté. Le péril et la douleur, ))oussés aux dernières limites, élèvent l'animai et le font rayonner, lui arrachent, sur tous les points, son maximum de rendement. Il se décuple au cours de ces actions décisives dont il a l'air de flairer d'instinct la grandeur. Il ne boude pas, ne lâche pas, ne trahit pas; sans qu'on ait besoin de la lui imposer, il prend sa part de toutes les tribulations, avec la même dignité tranquille que son souverain compagnon. L'àme du cavalier traverse le cheval et lui laisse au passage un peu de son fluide ; et, de son côté, la bête communique à celui qui l'enfourche et qu'elle porte avec amour, la passivité de son endurance et le secret de sa philosophie.

Ah ! que les chêvaux-solclats sont malheureux!... depuis ceux de la légère aux pattes de biche, si fins, si menus, si jolis, jusqu'aux ron-

dins Ijicn rOhlés des drugons cl aux potences des cuirassiers ! Combien de poignants récits nous les ont montrés déjà tour à tour fourbus, écorchés, dévorés des mouches, caparaçonnés de boue et douchés par les torrents de pluie du Nord, ou bien couvrant l'étape avec un joyeux entrain, fumant dans les brouillards du petit jour, logeant partout à l'aventure, et ronflant à la paille fraîche, dans le tumulte des cantonnements. Mais ces grosses gaietés sont rares... La bataille, à laquelle ils se ruent à larges foulées, met seule en valeur les chevaux, dans tout le plein de la force et de la souffrance exceptionnelles qui sont leur lot, leur privilège. C'est alors qu'on les voit bondir, tomber, rouler, rebondir, retomber dans un fracas d'os et de cuir, charger nus ou la selle à l'envers, fouettés par les étriers vides, et s'empêtrant dans les rênes pendantes, galopant « fou » en répandant le sang comme des tonneaux d'arrosage et puis s'écroulant .ainsi que des grands morceaux d'archilccture, pêle-mêle, en tas, ou bien isolément, à l'écart... pour former encore pendant des jours et des nuits des tableaux singuliers d'horreur et d'épouvante... Les uns étendus tout du long, pareils à quelque nionture de caravane, exténuée avant la Mecque, raient sans bouger, n'ayant plus que juste assez de souffle pour courber chaque seconde un brin d'herbe plus fort qui toujours se redresse. Les autres, en troupe hagarde, se dispersent parmi

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