‹ Les grandes heuresChapitre 39 sur 74 · LES BÊTES DE L.V GUERKE · texte numérisé non relu

LES BÊTES DE L.V GUERKE

l'alouelLc dont le chant perlé suit comme hier les saccades de son vol? C.omnient expliquer «[ue certains ne paraissent ni voir, ni entendre ce qui se passe? que l'odcui' du sang, le fracas

, des éclatements ne les dérangent pas, quand un hruit trop faible pour notre oreille les met en fuite?

El cependant il est manifeste qu'une confiance

: soudaine et générale a rapproché les animaux de l'homme dans cette formidable tourmente, en même temps que l'homme éprouvait le besoin d'attirer la bête et de la protéger, de l'entourer de soins et d'humble affection. Toutes les tranchées sont des ménageries, au fond desquelles plus d'un rude soldat souffre, respire et dort, espère et reprend courage, serré contre une pauvre petite chose vivante qui, par moments, met de la joie et de la consolation dans la détresse de son cœur...

Ici ont pris place, du 12 Février 1916 au l^' Octobre 1916, les articles sur La Famille française qui ont été oubliés en un volume à part sous ce même titre.

LES Gi^ANDËS IIEUI^ES

7 octobre 1916.

En écrivant ici, de nouveau, ce litre, après un intervalle de huit mois, un Ilot de pensées ne peut manquer de m'assaillir.

Je me relouriie et je regarde la longue JDériode qui s'est écoulée. Elle a tracé de son passage un chemin considérable et merveilleux. En sLiis-je surpris? Pendant que je menais ma patiente étude sur la Famille française, ignorais-je le beau travail et les progrès accomplis avec l'aide des soldats par le Temps, ce plus puissant de nos alliés ? Certes non. Comme tout le monde je suivais, pas à pas, la marche des événements. Je leur apportais môme une attention d'autant plus ardente et soutenue que je me reprochais quelquefois de ne pas tout leur livrer de mon activité. Il me semblait, certains jours, qu'en ni'occUpant de questions auxquelles ils n'étaient pas directement mêles, je

les négligeais. N'avais-je pas l'air de m'en désintéresser ? N'aurais-je pas mieux fait de rester [dns près d'eux, de ne pas les quitter, dt' tout leur sacrifier? Mais aussitôt je cessais de m'accuser à tort, éprouvant avec certitude qu'à remplir, fût-ce à côté, une tâche utile et saine, je ne me distrayais pas des sentiments et des espoirs dont j'avais l'habitude. Au contraire, je les entretenais et les accroissais par une privation momentanée.

Puisque c'est son métier difficile et son grave devoir, il faut bien, sans doute, que Técrivain commente les faits et qu'il en tire la leçon, la clarté, qui lui paraissent s'en dégager... Mais ceja peut s'obtenir de mille manières, pourvu que le but soit toujours visible et bien défini. Il arrive même qu'à distance... on ne s'écarte pas, tandis que souvent on s'éloigne... de ce que l'on croit côtoyer.

Jamais je ne me suis mieux rendu compte qu'aujourd'hui des bénéfices de nos efTorls et de notre persévérance. A peine ai-je rouvert le journal de mes émotions quotidiennes que je le retrouve tenu et mis à jour en moi comme si je n'avais pas cessé un seul instant de le rédiger.

Que de choses sont survenues dont — bien que je ne vous en aie rien dit — j'ai l'impres-

sion d'avoir cependant parlé avec vous parce que je suis sûr que nous y avons pensé ensemble ! Aussi, est-ce tout naturellement qu'en cette troisième année de la guerre nous nous rejoignons au cours des grandes heures. Elles ont sonné souvent depuis janvier 1916... Combien de mémorables, de prédites, d'attendues, sont venues pourtant, en retard ou quand il le fallait, ont fini par tomber comme des fruits mûrs dans le domaine du réel et de l'acquis, ou bien ont été peu à peu prises de force et arrachées au Destin qui ne voulait pas les lâcher! Celles de Salonique, de Verdun, du relancement des masses russes, de l'entrée de la Roumanie, et, la dernière de toutes, celle de l'offensive de la Somme... Autant d'heures superbes, terribles et vengeresses qui durent encore, qui ne sont pas finies, car c'est le propre de ces heures formidables et décisives d'être en dehors des limites ordinaires du temps, l^out ce que nous traversons est démesuré, et conquiert une extension qui lui reste.

On peut tenir pour étonnant qu'après vingtcinq mois pendant lesquels, tous les jours et plusieurs fois par jour, des esprits de tous genres ont invariablement, quoique sous des formes différentes, répété les mêmes choses, ni eux, ni leurs lecteurs ne paraissent s'en lasser.

Quelques-uns, pourtant, parmi ces derniers, manifestent volontiers de la fatigue. Nul mieux que moi ne les comprend... Mais c'est Texcep-

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lion. I^a majorité de coux qui lisenl. et ([ui écoulent est plutôt remplie de cordialité pour les getis qui s'appliquent à leur traduii'C et i-ésumer, selon leui- conscience, ce qu'ils éprouvenl. Et ceux qui parlent ou qui écrivent sont également très reconnaissants de la sympathie tidèle qui les accompagne, (/.et échange de procédés fraternels fait partie du ]:)rogramme de bonne volonté qu'a imposé la guerre. Chacun y a son mérite. Au-dessus des personnes, tout cède et s'incline d'ailleurs devant le sujet, le grand sujet auquel nul n'a le droit de se dérober. Aussi bien d'un côté que de l'autre, on doit le traiter. Dura le.v, sed lex.

La religion du silence, admirable et justifiée quand on la voit mise en pratique par des légionnaires de l'action, n'est invoquée le plus souvent que par ceux chez qui tout reste muet : l'esprit et le cœur. Derrière la bouche cousue la sensibilité fréquemment s'atrophie, car il n'est pas vrai que le silence ne recouvre que des vertus. Sous les plis épais et lourds de ce manteau à mystérieuse doublure, on trouve aussi, bien serrés, l'égoïsme, la peur, Tenvie. le dédain, rintérêt qui sont là, dans l'ombre chaude, à l'abri. Les amis de la parole et de la plume, les expansifs, les rédacteurs et les artistes du sentiment, ne montrent pas toujours, dans leur conduite, je le sais, la prodigalité bienfaisante répandue dans leurs articles et leurs discours ; mais, avec plus de justesse encore, nous ob-

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servons, par exemple, que l'avare est pnesque toujours taciturne et craint de dépenser ses mots. Ouand les lèvres sont trop obstinément closes, les mains demeurent fermées.

Rien, en ces temps oîi l'on se rapproche ]cs uns des autres, n'est donc plus salutaire que de communiquer, selon ses moyens et sa fonction. Ne prétendons pas que ceux qui, pendant la bataille, parlent et écrivent, manqueraient à leurs auditeurs et lecteurs s'ils s'avisaient de cesser... mais soyons sur que les pi^emiers ont encore plus besoin des seconds. Le lecteur et Tauditeur ne soupçonnent pas la force et le point d'appui qu'ils fournissent à quiconque se donne à eux et travaille à leur intention. Ce contact entre inconnus, même s'ils ne pensent pas toujours d'égale façon, crée un lien autrement solide que celui de certaines amitiés factices. Il en résultera plus tard d'inoubliables souvenirs, parce que ces heures, passées et usées en commun, ont une importance qui les transforme, un caractèrequi les grave pour toute la durée de la vie, si ce n'est au delà... Elles sont de qualité surhumaine et religieuse. La plupart des ouvrages et des cahiers de cette guerre à fin d'idéal, et qui l'auront traitée par en haut, deviendront, après que tout sera révolu, que le sacrifice sera achevé... des livres

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d'Heures, au sens presque liturgique, des Livres aux lettres ornées d'héroïsme et de foi, aux juiges encadrées de lloraisons morales merveilleuses, enluminés de l'or des actions d'éclat, de la pourpre du sang versé, du translucide azur des interventions divines... Horœ, les Heules de la Patrie... Beatœ Gallix, de l'Heureuse France sauvée.

De ces grandes Heures, nous ne sommes pas encore au bout. Dans les vestibules de l'avenir il y en a des quantités qui, pcle-mêle, mais pour entrer en ordre, attendent leur tour, des tristes et des belles, de sombres en voiles de deuil et de lumineuses, vêtues d'espérance, et aussi de mornes, de languissantes. Les bonnes, et même les franchement mauvaises, ne nous effraient pas trop; on les recevra bien. Mais les dernières, celles qui se traînent en haillons gris, les heures flasques, découragées, laissant tomber à chaque minute le sablier de leur patience, et qu'il faudra en quelque sorte, pour les faire avancer, que nous poussions l'épée dans les reins... ahî celleslà sont les plus redoutables. Les plus méritoires aussi, et qui nous seront comptées pour des jours, pour des mois, quand se fera l'Addition.

Ce qui rendra ces heures particulièrement pénibles, ce sera leur apparence d'inutilité, c'est qu'il semblera pendant qu'elles passent... m 12

que rien ne se passe, qu'elles ne srtnl que des enveloppes vides, des fantômes de temps perdu ! Or, nous devrons réagir contre cette insinuation aussi fausse que dangereuse et nous bien persuader qu'au contraire ces heures, qui feigtient d'être vaines et stériles, sont celles qui préparent et fécondent toutes les autres. La « poussée » n'est que le brusque résiiltat des immobilités voulues, des lenteurs délibérées, et la victoire, pour mieux jaillir, a besoin de l'attente.

Savoir attendre ! Nous le savons, nous l'avons appris. Continuons néanmoins de ilous perfectionner dans cette science que Ton nb possède jamais entièrement. Pour cela, ne récapitulons pas sans cesse le passé, ne comptons pas les minutes, évitons de noils hypnotiser sur l'aiguille de l'horloge et d'essayer de voir marcher le temps. Il fait son insaisissable cheniin Sous nos yeux, en se jouant de nous et en gardant le secret de son allure. Il n'aime pas qu'on le surveille ; dès qu'il se sent observé il exagère sa longueur, et jamais, d'autre part, il ne Va aussi vite que quand on l'oublie. Enfin, si l'on s'accoutume à le chipoter, on en arrive tout de suite à se trop consulter soi-même, à scruter son moindre effort, à peser sa confiance et à réduire ses devoirs.

L'heure finale ne viendra pas parce que nous l'aurons suppliée, attendrie ou intimidée. Elle ne sonnera qu'après que nous aurons fait, endehors d'elle, tout ce qu'il faut pour qu'elle sonne.

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