I.KS luh'ES DE LA GUERRE
les plaines et les bois... Pensez aux chevaux errants de Pologne, des Balkans, du Caucase, aux beaux types lustrés et complets de la cavalerie britannique, abîmés et souillés dans les cloaques des Flandres, à ceux que leur maître pitoyable a achevés en leur cassant la tète, à genoux, après les avoir embrassés sur la peau si douce autour des naseaux... à ceux qui ont balancé leur lourde encolure au-dessus d'un dormeur incompréhensible, et qui, perdus, ont eu soif, ont eu faim, ont mangé les cailloux de la route et Técorce des arbres. Oui, leurs souffrances sont indicibles, et il faut grandement aider l'œuvre admirable de la Croix-Bleue qui a entrepris de les diminuer.
On ne peut parler aux soldats sans qu'ils dépeignent avec un accent de commisération sincère le triste sort des bêtes, et les chevaux leur ont laissé un souvenir particulièrement cher ou pénible. Je me rappelle la fierté d'un dragon blessé me vantant, couché dans son lit d'ambulance, le courage et l'allant de la jument de son officier : « Elle avait la même blessure que moi, monsieur, à la fesse. Le sang sortait en bouillonnant tant qu'elle galopait, et jamais elle ne s'est arrêtée. Elle a guéri. « Je lui demandais, pour dire quelque chose : « Comment s'appelait-elle ? — Andréa. « Et il souriait comme s'il la voyait.
Un autre me racontait que sa plus lamentable vision de la guerre, et qui lui avait laissé
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le cdeiir malade, était celle de grands clievanx mourants, assis au bord du chemin, sur les talus, ainsi que des personnes, les deux jambes de devant droites et roides et vous regardant passer, immobiles, avec une longue figure désolée et im œil qui exprimait : « Voilà... Croyezvous?... Voilà... »
Et les chevaux de trait, si robustes et vaillants, les honnêtes percherons venus des omnibus, qui tirent à plein poitrail dans les routes défoncées les chariots et les fourgons... les mulets, amis des alpins, qui grimpent avec eux les roides sentiers des Vosges, portant les munitions, hissant les pièces de marine ou ramenant avec prudence les blessés... tous font leur service, remplissent avec une plënitiide absolue, presque consciencieuse, leur utile et incessant devoir... Et ce ne sont que des bêtes...
Mais les bêtes se rencontreiit partout dans là guerre qui ne les épargne pas.
Vous imaginez-vous les chiens des villages abandonnés et vidés par l'exode des habitants, dévastés par l'incendie et le carnage 1 Demeurés là, soit qu'on les ait oubliés dans la fuite, ou qu'ils n'aient pas voulu se laisser ëhimener par amour de la maison dont ils avaient la garde, les chiens des villes désertes soiit les seuls êtres vivants des ruines, et leurs troupes
LES BÊTES DE lA GUERRE -169
offrent uu aspect de stupeur et de détresse si profondes que l'on dirait des hommes ayant, à la suite d'une terril:)le métempsycose, perdu momenlanémeni leur forme primitive et attendant, au fracas des engins de mort, le miracle ([Lii doit la leur rendre. Ils errent parmi les décombres empuantis, ou bien, rassemblés au milieu de la ïïrande route naîionale, en avant des premières maisons du faubourg, là où commencent les prés de la campagne et de l'inconnu ils reniflent la brise, au moindre bruit, tournés tous du même côté, croyant à l'écho de chaque pas lointain que c'est le retour de la voix qui parle et de la main qui caresse... et la nuit on les entend, à des lieues, aboyer à la lune et hurler aux fantômes...
Beaucoup d'entre eux savaient qu'ils ne reverraient pas le maître, quand ils se sont couchés, tristes et sages, sur l'étrange coussin de terre, ati pied de la croix coiffée d'un képi.
Et puis d'autres, recueillis ou adoptés par les troupiers au bon hasard de la rencontre, sont devenus des chiens gais et farauds de régiments, qui vont et passent partout, jouent aux rams, à la manille, fument la pipe, éternuent pour la France et font le beau pour les marraines. Partageant avec leurs copains, plus poilus qu'eux, la fatigue et le sommeil, la soupe et le singe, favoris des cuistots, servant d'oreiller et de couverture, allant en mission porter l'ordre sur lin papier, rapportant le
casque du Iioche, saulonl sur le parapet de la tranchée aux jours d'attaque, avec la vague, observateurs des ténèbres, chiens de liaison, chiens sanitaires, chiens de grande police au front, opérant aussi « le nettoyage » en compagnie des marchands de grenades, et puis blessés, pansés, guéris, ou bien mourant au champ d'honneur... ils jouent leur rôle dans l'immense drame.
On écrirait plus d'un chapitre, un volume entier sur les animaux mêlés à la guerre.
Il faudrait tracer l'histoire des animaux-mascottes, des moutons, des chèvres, des souris, choyés et considérés comme des fétiches par les tommies des armées anglaises. Les bêtes domestiques de la vie pacifique, bourgeoise et familiale, brutalement dispersées par la tourmente, les chats des faubourgs bombardés, les serins, les perroquets échappés des cages... les ânes et les bœufs, traînés en exil, captifs... y trouveraient leur place...
Et tous les animaux du sol, de l'air et de l'onde que la guerre a bouleversés, aussi bien que ceux qui semblent ne s'être aperçus de rien, pourraient être de longs sujets d'étude et de réflexions... D'où vient le trouble de ceux-ci, la sérénité de ceux-là? Pourquoi la terreur des uns et l'indifi'érence des autres? La grive ne s'étonne pas de voir la vigne plus rougie, l'horloge du coucou sonne avec la même douceur dans les lointains du bois. A quoi songe