DEPUIS QUE LES ETATS-UNIS
Les Klats-Uiiis, ù l'heure où paraîtront ces liuties, auront-ils été amenés, sans rien perdre (le leur sang-froid, à prononcer la déclaration de guerre ? Et, aussi bien à leur point de vue qu'au nôtre (lesquels aujourd'hui se confondent», faut-il même le souhaiter? Peu importe. Ouoi qu'il advienne, le plus fort et l'indispensable sont laits. L'immense résultat moral est acquis, résultat dont les conséquences^ pour maintenant et plus encore pour l'avenir, sont d'un prix impossible à évaluer, que seule la suite des événements, des jours, des années, des débats de la paix, des accords et des ententes, des problèmes économiques et commerciaux révéleront et feront apprécier dans une espèce de béatitude universelle. De quel poids pèseront à la table de la Grande Conférence, sur le splendide tapis que feront les drapeaux des dix nations liguées pour la paix du monde, les griefs et les arguments revendicateurs de l'Amérique, on en éprouve déjà la rassurante certitude. La guerre serait-elle évitée entre les Etats- Unis et l'Allemagne que depuis la rupture, la situation n'est plus la même entre ces deux puissances forcément séparées et rejetées, chacune de son côté, très loin l'une de l'autre. Que le reste suive ou non, la scission définitive est opérée, et l'autorité de M. Wilson se trouve d'ores et déjà transformée et accrue en notre faveur. Le président est devenu par son acte de justicier un des comptables du Règlement.
Tout d'ailleurs laisse prévoir qu'en fait de comptes, les P^tats-U-iis en auront ce jour là de sérieux et sang-lants à demander à nos côtés, car il ne paraît plus que la guerre puisse être écartée de leur destin. S'ils en subissent à leur tour les dangers et les maux, du moins en connaîtront-ils les vues nouvelles, les aperçus instructifs de conscience et d'âme, tous les sentiments d'ordre spécial et élevé, tous les vastes jugements qu'elle apporte et fait naître dans les esprits droits et les cœurs bien nés, les modifications profondes qu'elle introduit dans la mentalité des peuples. Il ne sera pas mauvais pour eux de tâter du grand malheur. Par la guerre ils se sentiront plus heureux, plus fiers, mieux éclairés sur cette paix fameuse, indestructible, à laquelle ils avaient cru trop aveuglément et à laquelle ils ne pourront croire avec raison qu'après avoir eux-mêmes contribué à l'établir. Leur noblesse et leur énergie en seronl, comme retrempées et leurs étoiles brilleront d'un plus digne éclat sur le pavillon, au sortir de l'orage. Peut-être manquait-il à cette belle et rude nation positive, forte et fortunée, une secousse de sublime, la crise d'idéalisme, de sacrifice et de beauté par où elle se prépare non seulement un plus opulent avenir, mais un immortel passé.
2U février 1911 .
Nous sommes trop enclins, d'une façon générale, à n'observer tout qu'à un point de vue unique et limité, conforme seulement à nos désirs ou à nos craintes. Nous ne regardons pas assez à côté. Au lieu d'envisager les faits et les personnes par rapport aux faits parallèles ou aux personnes voisines, nous les considérons isolément, strictement, et de cet insuffisant examen nous tirons forcément des conséquences erronées ou légères.
Ce serait pourtant une bonue habitude à prendre que de ne pas laisser passer en nous un jugement, une opinion, sans lui avoir fait subir répreuve préalable, la « trempe » de la comparaison. En etïet, comparer c'est aller plus loin et plus au fond, ne pas s'en tenir au premier mouvement de linstinct ou de la pensée ; et par là même que Ton réfléchit, c'est juger, s'engager
dans la voie directe de la ceriitude, en établissant et en saisissant les relations des choses entre elles. De celte manière nous apprenons; nous produisons et nous créons du raisonnement, de l'intelligence, de la justice et de la véiité. L'homme exercé à comparer avant d'agir fait son instruction perpétuelle. Il connaît l'art de prévoir et de se rappeler; et dès lors il sait, quand il adople un parti, les motifs de sa préférence. 11 dirige ses actes au lieu que ce soient eux qui le mènent.
Si donc nous nous décidions à suivre cette heureuse méthode, nous nous éviterions, aujourd'hui plus que jamais, bien d'inutiles anxiétés ou de fausses espérances. Grâce au mécanisme de cette opération si simple, nous serions surpris et soulagés de voir aussitôt se modifier du tout au tout ou s'évanouir la plupart des idées et des sentiments qui nous paraissaient inébranlables.
Tentez l'expérience.
A ceux qui trouvent la guerre longue, dites de comparer notre situation actuelle à ce qu'elle fut successivement en février igiS et 1916, et demandez-leur si c'est acheter trop cher, par trois ans de souffrances et de sacrifices, même terribles, le siècle de sécurité dont au moins le monde a besoin.
A ceux qui ne sont jamais satisfaits, dites de comparer entre eux, au cours de leur amélioralion, nos armements, notre discipline et notre fermeté en progTès magnifiques.
A ceux qui, hociiant la tête, doutent encore du succès et déclarent : « Ça n'est pas fini... Ils sont bien forts ! « prescrivez tout de suite de se comparer à ces adversaires, si redoutables qu'ils juiisscnt être resiés ! — Poussez-les dans leur coupable conviction: « Soit! l'Allemand est invincible... Admettons-le. Voudriez-vous changer ? Aimeriez- vous mieux être à sa place ? » Le plus pessimiste protestera.
A ceux qui, à l'arrière et sans en avoir le droit, sont trop aisément portés à méconnaître nos vertus par habiludo de trop prôner d'abord celles qu'ils prêtent à l'ennemi... à ceux-là commandons de comparer, avant de parler, nos soldats, nos officiers, notre façon, nos exemples, aux soldats aux officiers d'outre-Rhin et à l'af- {'reuse manière teutonne.
A ceux que rendent de méchante humeur les pauvres petits renoncements exigés par le bon ordre et la prudence, donnez la liste des privations de toutes sortes qu'impose à l'Allemagne le manque de nourriture, de charbon, de tout... qu'ils comparent les menus d'ici à ceux de làbas, le pain rassis de Paris au pain noir de Berlin, le prix du beurre, des omfs, des légumes, notre régime de deux plats bien garnis à celui de leurs assiettes vides. Si pénibles que
soient accidentellement les troubles de noire existence, que sont-ils à côté des embarras sans remède du peuple germanique ?
L'hiver lui-même, dans sa rigueur anormale, ne nous a-t-il pas témoigné, malgré tout, une certaine clémence ? Il a infligé à nos ennemis des températures polaires que notre thermomètre n'a pas atteintes. Relativement au leur, notre froid fut tiède. La Seine a bien roulé quelques glaçons, mais le Rhin a gelé.
Et, si nous quittons le domaine physique, la comparaison dans l'ordre moral ofTre à notre avantage des diiTérences aussi marquées et plus satisfaisantes encore. Tandis que là tout décroît et s'affaiblit, tout ici ne cesse de grandir et de se renforcer: argent et matériel, le nombre des hommes et la quantité des munitions. En employant chacun de notre côté nos moyens respectifs, nous sommes les seuls, cependant, à ne pas nous user, et l'épanouissement de la vigueur chez les Alliés correspond à la contagion du désespoir des puissances centrales.
De quelque côté que l'on tourne les yeux. Ton voit, eny appliquant sa bonne foi, que toutes les comparaisons, du haut en bas, sont en notre faveur. Les cruelles épreuves qui nous ont assaillis établissent elles-mêmes cette vérité, en acquérant l'évidence d'une leçon de choses.
(lompnroz le Verdun d'aujourd'hui à celui de la veille. Compare/ chez nos alliés et amis les Anglais leur formidable armée de tantôt et de demain à celle de 191 4- Comparez la situation en Grèce, quoique toujours soucieuse, à ce qu'elle a été; remarquez, après tant dépasses, ce quelle est devenue, grâce à une énergie môme tardive.
Comparez l'état d'esprit actuel de la plupart des neutres aux calmes dispositions qu'ils nous témoignaient quand la guerre fut déclarée ; suivez le chemin parcouru, les distances morales franchies, toutes les étapes d'une évolution qui n'a pas encore atteint son terme. Et comparez enfin la position d'une Amérique penchant tout à coup du côté de la guerre, à celle qui fut longtemps la sienne, c'est-à-dire d'un pays préoccupé avant tout de lui-même, se désintéressant le plus possible d'un orage lointain qu'il se flattait d'éviter et ne mettant ses soins qu'à profiter — honnêtement — du conflit dont il entendait se garer. Cependant rien n'y a fait, et le voilà emporté à son tour dans le tourbillon du Devoir et de la Nécessité. Certaines gens, à la veille de la résolution suprême qui est sur le point de s'imposer aux Etats-Unis, font la moue : « Bah ! ce n'est rien. A quoi cela nous servira-t-il ? » Ramenons-les par notre procédé à une juste vision. Imaginez que les Etats-Unis ont hier fait remettre leurs passe-ports à notre ambassadeur et à ceux des puissances alliées,
cl que vous lisiez cette nouvelle ce matin en vous réveillant! Trouveriez-vous que c'est excellent ? et qu'il y a lieu de se réjouir? Non, n'estce pas? Ouel coup? Et bien, ce coup, c'est l'Allemand qui la reçu. Comparez, croyez-moi. Comparez toujours.
Cette recommandation n'est pas seulement utile en face des graves horizons militaires, politiques et sociaux, elle a une autre importance, pratique, directe et personnelle à chacun de nous pour la meilleure conduite de la vie. On peut, avec un semblable profit, l'étendre ou plutôt la ramener à l'examen de nos sentiments, moins encore, de nos velléités et de nos tendances. Ne craignons pas, là où nous avons à nouS' mouvoir, de prendre sans cesse la comparaison comme instrument de juste mesure. Elle est notre mètre. Tout d'abord, qu'il s'agisse, dans notre humble sphère, d'effort ou de patience, de labeur obscur, de peine ignorée, de sacriûce éclatant ou terre à terre, comparonsnous aux soldats, mettons-nous constamment en regard d'eux, de leurs souffrances, de leurs mérites, de leur acceptation, de leur sublime sagesse... nous verrons tout de suite si vraiment nous atteignons leur niveau, et si nous sommes fondés à nous aligner sur le même front qu'eux.
... Rembarrés par la splendide évidence, et remis immédiatement à notre place pour avoir voulu nous trop avancer, nous continuerons d'appliciuer désormais autour de nous, du matin au soir, le système salutaire. Nous surtout, les lares privilégiés qui n'avons perdu aucun des nôtres, ou qui n'en avons même pas d'exposés au péril quotidien, nous courberons la tête en saluant ceux qui ont fait à la patrie le don d'un être aimé, ou de plusieurs. Avec des yeux plus clairvoyants, nous regarderons les aveugles de la bataille ; et nos jambes, nos bras, nos mains iront avec un entrain plus fraternel au-devant des mutilés, des manchots et des amputés pour se mettre à leur service.
Et plus nous nous forcerons à nous camper ainsi un instant à égalité de ceux que, dans notre orgueil, nous prétendions valoir, plus nous sentirons grandir la distance qui nous en sépare et Tamour qui nous en rapproche.